Le concept de puissance chez Spinoza et la négation de l'action des causes internes dans l'affaiblissement du Coprs humain, en tant que soumis nécessairement à l'action des causes qui engrendent la mort.

Dans la lecture de l'Ethique de Spinoza, j'ai toujours été arrêté par une idée qui me semblait fausse : l'idée selon laquelle un individu (un mode fini singulier) ne pouvait être détruit que sous l'action d'une cause extérieure. Cette idée me semblait contredite par l'expérience : l'expérience de certains cancers, qui, loin de provenir d'agents extérieurs, proviennent d'un dérèglement interne de la reproduction cellulaire (les facteurs externes pouvant être aggravant ou "déclenchant", mais non la cause), l'expérience des maladies dégénératives, l'expérience du vieillissement du corps tout simplement. Comme ce désaccord touchait à un point fondamental de la théorie de Spinoza, j'ai tenté, ci-dessous, de réécrire le passage clef de l'Ethique, dont tout le reste découle.

Philippe Zarifian

15 juillet 2005

 

Propos de Pierre Macherey, dans "Lire l'Ethique de Spinoza"

"Ceci compris, l'exercice de pensée que Spinoza nous propose d'effectuer à partir de son texte apparaît comme un exercice de liberté, le seul envisageable, soit dit en passant, dans le cadre proposé à une « éthique ». Contrairement à la version vulgaire qui en est souvent proposée, l'ordo geometricus n'est donc en rien une forme qui obligerait la pensée en la soumettant à la prédétermination de vérités déjà toutes faites ; mais, tout à l'inverse, il incite la pensée à éprouver par elle-même la validité d'un cheminement démonstratif en reprenant les étapes de sa progression, ce qui implique en permanence une interrogation sur la possibilité de modifier l'allure de ce cheminement : car c'est au sens fort de l'expression que Spinoza nous demande de refaire ses démonstrations, non seulement dans la perspective de les reproduire à l'identique, mais en vue d'en examiner l'agencement en reconstituant les conditions de cet agencement, ce qui laisse à tout moment ouverte la possibilité de proposer d'autres démonstrations, et éventuellement, par ce biais, d'infléchir le contenu spéculatif de thèses philosophiques que ces démonstrations ne viennent pas uniquement confirmer après coup, mais que leur marche présente en cours d'engendrement, à l'état naissant en quelque sorte, saisies au point où, se formant, elles sont susceptibles d'être transformées, ce qui est la condition de leur réappropriation. Et penser ou philosopher « avec Spinoza », ce n'est au fond rien d'autre que cela."

Mise en pratique :

"Des affects

Proposition IV

Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure ou par une cause intérieure relevant de sa propre nature. Chaque chose peut être considérée comme mode fini, soumise en elle-même à la durée. Mais elle peut être considérée aussi sous l'angle de l'éternité, en tant qu'elle exprime, sous une modalité singulière, l'essence de la Nature.

Démonstration

Cette proposition est évidente en soi ; en effet la définition d'une chose quelconque affirme l'essence de cette chose, mais ne la nie pas ; autrement dit, elle pose l'essence de la chose, mais ne la supprime pas. Et donc, aussi longtemps que nous ne prêtons attention qu'à la chose elle-même, dans sa durée, et non aux causes extérieures, nous ne pouvons trouver en elle rien qui puisse la détruire, sinon ce qui est conforme à sa nature de chose mortelle, tout en considérant ce qui, en elle, par essence, échappe à la durée et doit être considéré sous l'angle de l'éternité. CQFD.

Proposition V

Des choses sont parfois dites de nature contraire, c'est-à-dire ne peuvent être dans le même sujet, en tant que l'une peut détruire l'autre. Si donc une dégradation opère au sein d'une chose, pouvant mener à sa destruction, c'est qu'elle est dans la nature de la chose. De plus, il n'existe pas de choses de nature contraire : lorsqu'une chose de nature différente opère de telle sorte qu'elle détruise une chose donnée, ce n'est pas en tant qu'elle est contraire, mais en tant que sa différence est destructrice par impossibilité de composition des deux choses entre elles.

Démonstration

Si en effet elles pouvaient convenir entre elles, ou bien être en même temps dans le même sujet, c'est donc qu'il pourrait y avoir dans le même sujet quelque chose d'extérieur et de différent qui pourrait le détruire, ce qui est absurde. Il ne peut y avoir dégradation, pouvant mener à la destruction de la chose dans son existence finie, qu'à partir de deux causes : soit sous l'effet d'une propension propre à sa dégradation interne qui participe nécessairement de sa puissance d'exister, et donc de sa propre nature, soit sous l'effet d'une chose externe qui provoque la destruction de la chose donnée, par impossibilité de devenir interne, c'est-à-dire de se composer avec le sujet. D'où la confusion fréquente qui n'attribue qu'aux choses externes la cause d'une destruction et nourrit la crainte de ces choses. D'où aussi le développement irraisonné de cette crainte, sans expérience ni connaissance de la manière dont les choses peuvent ou non se composer entre elles, donc se convenir réciproquement.

Proposition VI

Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être.

Démonstration

En effet, les choses singulières sont des manières, par lesquelles s'expriment les attributs de la Nature de manière précise et déterminée, c'est-à-dire des choses qui expriment de manière précise et déterminée la puissance de la Nature, par laquelle la Nature est et agit ; la puissance de la Nature serait limitée si les choses finies existaient perpétuellement, niant la durée propre qui les spécifie. S'efforcer de persévérer dans son être ne consiste pas, pour une chose qui agit de manière précise et déterminée, à nier sa propre nature, mais à tirer d'elle tout ce qu'il est en son pouvoir de faire, du plus longtemps possible.

Proposition VII

L'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien à part l'essence actuelle de cette chose.

Proposition VIII

L'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'enveloppe pas un temps fini, pas davantage qu'infini, mais indéfini.

Démonstration

En effet, s'il enveloppait un temps fini, qui déterminât à l'avance la durée de la chose, alors, de la seule puissance par laquelle la chose existe, il suivrait que, passé ce temps limité, la chose ne pourrait plus exister, mais qu'elle devrait être détruite, ce qui est absurde : donc l'effort par lequel la chose existe n'enveloppe pas de temps défini. Mais, à l'inverse, s'il enveloppait un temps infini, l'effort n'aurait aucune raison d'exister, il nierait sa propre nécessité, ce qui est tout aussi absurde.

Proposition IX

L'Esprit, en tant qu'il a tant des idées claires et distinctes que des idées confuses, s'efforce de persévérer dans son être pour une certaine durée indéfinie, et il est conscient de cet effort qu'il fait. ..

Proposition X

Une idée qui exclut l'existence de notre Corps peut se trouver dans notre Esprit, et lui est conforme. Mais, loin de limiter l'effort de persévérer dans son être, elle le stimule.

Démonstration

Rien de ce qui peut détruire notre Corps ne peut se trouver en lui, sauf à participer de sa propre nature limitée. L'idée de cette limitation pousse à une connaissance plus approfondie et plus claire de notre propre Corps, et d'autant plus que la durée de ce Corps est indéfinie. Elle stimule donc l'effort de persévérer dans son être propre, dans son actualité, dont l'effort pour connaître tout ce que peut notre Corps. La limitation inhérente à notre nature de chose finie n'est pas un contraire de notre nature. Elle y participe pleinement. C'est en la niant abstraitement ou en raisonnant sur l'opposition des contraires que l'Esprit s'égare, fuit l'actualité de sa puissance et que l'effort se relâche.

Proposition XI

Toute chose qui augmente ou diminue, aide ou contrarie, la puissance d'agir de notre Corps, l'idée de cette même chose augmente ou diminue, aide ou contrarie, la puissance de penser de notre Esprit. Toute chose qui nous pousse à nous penser autre que nous sommes et nous fait croire que nous sommes, à nous-mêmes, la Nature toute entière, égare notre Esprit, et donc l'affaiblit.

Scolie

Nous voyons donc que l'Esprit peut pâtir de grands changements, et passer à une perfection tantôt plus grande, tantôt moindre, et ce sont ces passions qui nous expliquent les affects de Joie et de Tristesse. Par Joie, nous entendrons donc, dans la suite, une passion par laquelle l'Esprit passe à une plus grande perfection. Et, par Tristesse, une passion par laquelle il passe à une perfection moindre. L'Esprit augmente sa perfection lorsqu'il accroît la connaissance et compréhension qu'il a de l'actualité de la puissance d'agir du Corps et du renforcement qui naît de la composition avec d'autres Corps qui lui conviennent. Ce perfectionnement est d'autant plus grand que l'Esprit assimile les nécessaires processus de dégradation qui affectent notre nature interne et sait agir sur leurs variations d'intensité, non pour les nier, mais pour mieux connaître ce que peut notre Corps et son association à d'autres dans l'actualité de l'exercice de sa puissance."

 

 

 

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