Zarifian philippe

Expérience et comportement de la jeunesse.

(inspiré par le livre de François Dubet, Sociologie de l'expérience)

1. Un contexte profondément changé.

On a souvent coutume de caractériser les jeunes par un comportement rebelle à l'autorité, par une revendication d'autonomie, d'auto-définition de ses règles de vie et d'action, de plus grande liberté. Ceci est vrai incontestablement, mais n'est pas nouveau et ne spécifie pas les attentes et comportements de la jeunesse. Cette revendication d'autonomie a émergé dès la fin des années 60 - mai 1968 en étant le témoignage le plus frappant -, et elle a marqué, dans tous les domaines de la vie sociale, les années post-68 : transformations profondes de l'univers familial, émancipation des femmes, modifications dans les attitudes et formes d'enseignement au sein de l'Ecole et de l'Université, montée de la réduction du temps de travail et de l'aspiration au temps libre - qui a été particulièrement forte dans les années 70, suite à une série de négociations, pour rejoindre 40 heures réelles en moyenne en 1981, puis déboucher sur la loi sur les 39 heures en 1982 -, débat sur l'introduction d'espaces d'autonomie dans les organisations du travail - le premier grand accord sur une classification à critères classants, celle de la métallurgie en 1975, introduit l'autonomie et la responsabilité comme critères majeurs d'appréciation du niveau de qualification -, etc., les années 70 sont largement marqués par ce phénomène. Et c'est encore cette génération de l'après-guerre, dite du baby boum, qui occupe largement les postes de responsabilité dans les entreprises. On peut certes penser que les organisations d'entreprise se sont transformées beaucoup moins rapidement que ne le laissait penser cette aspiration, et que le maintien d'organisation très centralisées, hiérarchisées, bureaucratiques a, en quelque sorte, laminé au fil du temps les comportements et attentes qui avaient ainsi émergé. Des effets de système ont incontestablement étouffé les transformations possibles et engendrer du conformisme au sein de cette génération du baby boum ( à commencer par ce conformisme de base : se conformer aux règles qui permettent d'être reconnu et de progresser au sein d'une entreprise). C'est particulièrement vrai dans les grandes entreprises publiques.

Néanmoins, ce n'est pas la question de l'autonomie, ni celle de la contestation de l'autorité qui est nouvelle, mais plutôt la manière spécifique dont elle s'actualise au sein des nouvelles générations et trouve en même temps écho, au sein des entreprises, dans la nécessité de remise en cause des organisations fortement centralisées et déresponsabilisantes.C'est avant tout le contexte d'existence, le monde auquel les nouvelles générations sont confrontées, qui s'est profondément transformé et explique l'émergence de différences significatives entre elles et la génération du baby boum. En effet, toutes les générations nées dans l'après-guerre - on estime en général que la génération du baby boum recouvre en réalité celles nées entre 1945 à la fin des années 50 - se sont socialisées dans un univers exceptionnellement stable, largement régulé socialement, doté de repères forts, sans chômage de masse ni précarité, avec une croissance régulières des revenus salariaux et donc une hausse constante du niveau de vie, la mise en place d'un vaste système de sécurité sociale, etc. Même les grands risques, comme celui associés à la guerre froide, semblaient bien maîtrisés. La revendication d'autonomie incarnée par mai 1968 a davantage signifié une révolte contre l'ennui, le manque d'idéal, des institutions oppressantes dans la plupart des domaines de la vie sociale et contre des organisations du travail très contraignantes, fortement taylorisées et bureaucratisées - rappelons que le taylorisme a été appliqué tardivement en France, mais de manière particulièrement brutale et que la tradition hiérarchique, dans les entreprises et les administrations, a été et continue d'être nettement plus forte en France qu'elle ne l'est dans d'autres pays européens -, que la prise en compte d'un monde nouveau.

Or, pour les actuelles nouvelles générations, tout s'est inversé : monde instable, marqué par une chômage de masse qui ne parvient plus à reculer de manière significative, montée et installation de la précarité (qui a explosé à partir du milieu des années 80), perte de repères stables presque tous les domaines, affaiblissement des systèmes de protection sociale, incertitudes, risques (qui vont commencer à concerner ce qu'il y a de plus essentiel : la vie et la santé) …

Qui plus est : la générations du baby boum a longtemps assuré un effet de bouchon et l'assure encore partiellement : les embauches de jeunes sur des emplois stables se sont massivement raréfiées au cours des années 80/90 et ce sont eux, incontestablement, qui ont été les plus frappés par le chômage et les embauches sur contrats à durée limitée, ainsi que par les déclassements à l'embauche par rapport au diplôme possédé. On a pu mettre en évidence, en outre, une sensible diminution des niveaux de rémunération les concernant, par rapport aux générations déjà en place et, bien entendu, des difficultés à progresser en termes de déroulement de carrière.

Ajoutons un phénomène bien connu, mais dont on ne doit pas sous-estimer l'ampleur : à partir de 1985 - donc au moment même où apparaissent massivement les recrutements sur emplois à durée limitée, du moins en première embauche, et leur légalisation -, un mouvement exceptionnel de prolongation de la durée des études et donc, progressivement, de hausse des niveaux de diplômes, mouvement qui, par ailleurs, rend d'autant plus difficile l'insertion des sans-diplômes ou des faiblement diplômés. Ce mouvement, historiquement exceptionnel par son ampleur, modifie nécessairement les attentes à l'égard du travail et les capacités d'intellectualisation critique des nouvelles générations.

On peut estimer qu'actuellement, sur le front de l'emploi, la situation s'éclaircit à nouveau pour la jeunesse : les générations du baby boum partent ou vont partir progressivement à la retraite et libèrent l'accès aux emplois, mouvement accentué par divers accords sur la réduction du temps de travail et/ou des départs en cessation anticipée d'activité. C'est bien entendu une donnée nouvelle, majeure. Dans les entreprises publiques, elle a déjà concerné des entreprises comme la SNCF, la RATP, EDF. Elle va concerner massivement La Poste.

Mais cette embellie sur le front du recrutement ne saurait masquer le fait que le monde et la société ont profondément changé et que les nouvelles générations en ont fait l'expérience. Le regard que les jeunes portent sur cet univers n'est pas nécessairement le notre : lorsqu'on est né et qu'on a grandi dans un nouvel univers, on a créé en même temps des façons de voir et des comportements adaptés. Ce qui peut apparaître négatif pour les générations qui ont bénéficié des régulations des Trente Glorieuses peut apparaître comme vecteurs d'opportunités nouvelles ou, du moins, comme un horizon de vie désormais normal qu'il serait vain de vouloir rejeter par principe : par exemple, nous vivons désormais dans et avec le risque, dans et avec l'incertitude, mais aussi dans et avec un recul des dispositifs disciplinaires, et les jeunes créent nécessairement des dispositions particulières pour l'intégrer dans leur horizon d'existence. Ces considérations n'infirment pas l'importance, toujours actualisée, de l'aspiration à plus d'autonomie et de liberté, qui se manifeste dans la relation aux organisations et aux règles au sein de l'entreprise, mais lui donne une configuration spécifique. L'autonomie ne prend pas le même sens : il s'agit moins de "s'opposer à" que de parvenir à penser un devenir. Les révoltes n'en sont que plus fortes lorsque cette pensée échoue, faute de conditions pour se déployer. Et il serait temps que la génération du baby boom cesse de parler au nom des générations les plus récentes et de lui prêter ses propres manières de voir les choses.

Tentons d'expliciter certains traits.

2. L'expérience comme mode privilégié de socialisation.

Il nous semble intéressant de partir de l'élaboration conceptuelle réalisée par le sociologue François Dubet, grand spécialiste de la sociologie du système scolaire pour tenter de caractériser certains traits nouveaux, à partir de ce qu'il nomme : la sociologie de l'expérience. On peut en effet penser que le mot " expérience " est en train de changer très profondément de signification et que, faute d'identifier ce changement, on risque de commettre des erreurs graves d'interprétation. Dans l'usage établi, en entreprise, l'expérience désigne la manière dont s'acquièrent, dans la durée, par exposition prolongée à des situations de travail, partiellement reproductibles, des savoir-faire et des règles non formalisées, mais précieuses, qui permettent à des anciens d'en savoir plus que les nouveaux. Cette expérience, parce qu'elle est difficilement formalisable et/ou parce que les anciens entendent en conserver le " secret " au sein d'un métier déterminé, se transmet largement par oral, par compagnonage, voire tutorat, pour autant que les conditions soient créées de son transfert.

Mais cette conception traditionnelle de l'expérience, outre qu'elle est très centrée sur le professionnel - et occulte largement les expériences acquises à l'extérieur des lieux de travail - possède des présupposés : disposer de durée, de situations professionnelles qui se reproduisent dans leurs caractéristiques essentielles, donc stables, bénéficier d'un milieu social structuré apte à transmettre l'expérience en question, donner une importance première aux savoir-faires. Or, c'est à une conception très différente de l'expérience qu'on a affaire, lorsqu'on parle de l'expérience des jeunes, mais aussi, et surtout, de l'expérience comme mode privilégié de socialisation des jeunes, dans un univers devenu très instable et mobile.

François Dubet retient deux caractères de la notion d'expérience, qui vont se rejoindre. Le premier est l'expérience événementielle qui se noue dans le domaine affectif, et qui fait qu'une personne est " saisie " par une expérience qui va la marquer avec force. Par exemple : l'expérience amoureuse ou l'expérience de rencontres à l'occasion d'un voyage. Cette expérience n'est pas au départ raisonnée : elle affecte l'individu et celui-ci s'en saisit, autant qu'il est saisi par elle. Cette expérience peut se prolonger dans une certaine durée, ne serait-ce que par ses effets, mais néanmoins, elle a un caractère fondamentalement événementiel, de durée limitée, fonction, non pas de son extensivité, mais de son intensité. Elle peut être multiple : un même individu peut vivre plusieurs expérience à la fois ou de manière rapprochée. Et surtout : elle est valorisée. Elle restera de toutes façons dans la mémoire et forgera en partie la personnalité de l'individu. S'il y a donc accumulation d'expériences, c'est dans un sens très différent du sens classique : c'est le renouvellement des expériences et l'ouverture, la disponibilité affective qui comptent. Par bien des côtés, cette première face de l'expérience indique que le domaine affectif peut être source d'apprentissages, de manière aussi forte que l'expérience rationalisée sous forme de savoirs ou de raisonnements. On pourrait presque parler d'apprentissage cognitivo-émotionnel. Un auteur comme Gilbert Simondon a émis d'ailleurs l'idée qu'une large partie des relations inter-humaines commençaient à se nouer dans ce domaine, de façon pré-consciente, dessinant des zones d'affinité entre individus qui vont partager la même expérience " sensible ". Apprentissage de la vie, et donc aussi apprentissage des différentes facettes de cette vie. On peut déjà se demander dans quelle mesure les milieux professionnels, les occasions, les relations qui s'y nouent offrent, ou non, la réalisation de ce type d'expérience et si les jeunes n'y sont pas particulièrement sensibles, pour reprendre l'hypothèse de Dubet.

L'expérience possède une seconde facette, très proche cette fois-ci de la notion d'expérimentation : c'est l'expérience voulue, construite, orientée vers l'expérimentation du nouveau. Par exemple, pour reprendre l'image du voyage, ce ne seront plus ici les rencontres effectuées avec des individus ou des paysages ou des ambiances, mais l'organisation même du voyage qui devient une expérience. Ici prime l'initiative. La personne prend l'initiative de s'engager, seule ou à plusieurs, dans une expérience qu'elle conduit, dans laquelle elle peut s'engager avec intensité, avec l'attrait de la nouveauté, mais là aussi de manière limitée dans le temps. On peut parler de " projet ", mais projet qui compte, moins par sa finalité, que par l'expérience qu'il offre dans son déroulement. De ce point de vue, c'est une notion de projet décalée d'avec l'usage désormais courant du mot dans les entreprises, même s'il existe un incontestable similitude. Cette expérience, parce qu'elle est construite, engage nécessairement une rationalisation des raisons qu'on a de la mener et des moyens pour la réussir, et donc aussi acquisition de connaissances, avant et pendant l'expérience, voire après par retour réfléchi sur elle. Elle dépasse donc le registre affectif.

L'idée est que l'expérience réelle, comme source majeure de socialisation de la jeunesse, associe en fait les deux facettes : la facette affective et la facette volontaire, rationalisée. C'est l'association des deux qui fait pleinement expérience dans l'itinéraire de vie d'un sujet. Cette pratique et ce désir de l'expérience peuvent être vus comme la pleine prise en compte d'un monde désormais mouvant, mobile, au sein duquel il devient difficile de construire des projets et itinéraires de longue durée, au sein duquel aussi l'affrontement au nouveau, à l'imprévu s'affirme comme une nécessité autant qu'un désir. Ils valorisent l'initiative, davantage encore que l'autonomie.

Initiative au sens précis du terme : capacité à initier, à commencer quelque chose de nouveau dans le monde. Il ne nous semble pas qu'elles soient contradictoires avec le souci de sécurité : il est normal que les jeunes minimisent aussi les risques et donc s'assurent, par rapport au cadre possible de déploiement de leurs expériences. Les jeunes d'aujourd'hui valorisent les expériences, mais avec un souci de prudence, sans excès, contrairement à certaines tendances " post-68 ". Notons d'ailleurs que, contrairement à la définition classique de l'expérience professionnelle, le mot " expérience " se conjugue au pluriel et non pas au singulier. La pluralité des domaines d'expériences fait que certains domaines peuvent rebondir sur les autres. On ne saurait trop le souligner, en particulier pour les jeunes : les expériences acquises en-dehors du travail ont été, dans leur parcours, avant d'occuper un emploi stable, et restent, une fois embauchés, tout à fait importantes et sources d'engagements, comme d'apprentissages.

Une expérience peut être heureuse ou malheureuse. Elle reste une expérience. C'est une manière de donner sens à sa vie, sans programmation de son parcours et sans finalité précise, mais en restant ouvert aux opportunités qu'elle offre. On pourrait même ajouter que les jeunes ainsi engagés - mais cela peut concerner des adultes ouverts à la même sensibilité - construisent une expérience des expériences, une conception du monde qui les associent et les intègrent. C'est une manière de devenir résistant dans un monde difficile et en large partie "désenchanté " pour reprendre la formulation de Max Weber. Demandons nous d'ailleurs s'il n'y a pas là une tentative, certes plus modeste par rapport aux grandes valeurs universelles que les religions et/ou l'idéal républicain ont pu porter, mais plus adaptée aux réalités actuelles, de réenchanter l'existence.

3. La logique de subjectivation au sein des trois logiques d'action.

Si nous poursuivons dans la voie ouverte par Dubet, tout en la commentant à notre manière, nous voyons que celui distingue entre trois logiques d'action qui traverse chaque jeune, du moins à partir des analyses qu'il a conduit dans le milieu scolaire.

Tout d'abord une logique classique d'intégration. Elle prolonge une logique particulièrement bien connue et identifiée : l'individu vise à s'intégrer dans la société, relativement à des comportements sociaux dominants, et à une place, un rôle, une fonction qu'il sera amené à occuper. Cela peut être un rôle au sein de l'univers familial. Mais cela peut être, bien entendu, un rôle dans l'univers du travail : intégration à un métier, ou à une mission de service public, ou plus simplement à une fonction dans l'entreprise. Si l'on sait que cette intégration n'est jamais unilatérale, au sens où l'individu imprimera sa marque et son apport dans ce rôle, c'est néanmoins le cadre de socialisation qui prime : on s'intègre dans la société, en y accomplissant une fonction reconnue et identifiée comme telle. Cette visée d'intégration encourage le conformisme, au sens précis de ce terme : il faut développer, consciemment ou non, un comportement et des connaissances conformes au rôle qu'on doit tenir. L'originalité éventuelle doit faire fond sur cette posture conformiste. Ajoutons que toute intégration sociale et professionnelle ne peut concerner qu'une partie limitée de la société globale : s'intégrer professionnellement, c'est aussi développer une identité limitée au groupe ou à l'organisation dans laquelle on s'intègre. C'est donc aussi produire ou entretenir des clivages, voire des oppositions entre groupes socio-professionnels. C'est net lorsqu'il s'agit de s'intégrer dans un métier clairement délimité : on est dans le milieu de métier ou on est dehors. On est intégré ou on ne l'est pas. Cette logique d'intégration continue à jouer. On voit mal d'ailleurs comment elle pourrait être absente. Mais une caractéristique de la jeunesse actuelle consiste en une prise de distance vis-à-vis de cette logique. D'abord parce que les difficultés concrètes d'intégration l'ont marqué - et elles l'ont marqué pendant la longue période des années 80/90 : cet apprentissage a fini par se transmettre pendant des générations successives de " jeunes " - ; ensuite parce que les cadres d'intégration sont devenus beaucoup plus flous, voire flottants - voir ici la crise des référents portés par les métiers traditionnels et l'importance prise par des emplois qui peuvent apparaître comme " sans métier", au sens de " sans milieu professionnel intégrateur " et sans reconnaissance professionnelle claire, comme c'est le cas des emplois du commercial et du service, - ; enfin par rejet d'une fonctionnalisation de l'existence, qui rejoint ce que nous avons dit, à la fois, sur l'autonomie et la valorisation de l'expérience. Cela ne veut pas dire que cette logique intégratrice a disparu, mais qu'elle est nettement relativisée. On peut le voir par exemple sur la notion de service public. Si, des enquêtes que nous avons pu mener dans des grandes entreprises publiques, il ressort que les jeunes sont moins sensibles que leurs aînés aux " missions " ou " valeurs " du service public, ce n'est pas par manque de générosité ou manque de souci du service, mais à la fois par prise de distance vis-à-vis de grandes valeurs universelles, qui ne sont plus parlantes, et par refus de fonctionnaliser son activité. Rendre service à un usager singulier est beaucoup plus parlant et engageant qu'appliquer les missions générales et abstraites du service public. Notons que les entreprises mettent énormément l'accent sur l'intégration des jeunes. On peut relever à ce sujet tout le travail que la SNCF a réalisé pour définir des modalités et un parcours d'intégration des jeunes recrutés. L'intégration est un mot fortement valorisé par les entreprises (comme par toutes les personnes chargées, de multiples manières, de l'insertion des jeunes dans la vie active). Mais on peut se demander s'il n'est pas pour partie décalé vis-à-vis des jeunes en question : si incontestablement, un jeune a besoin d'être intégré et apprécie qu'une entreprise y veille, il a aussi le souci de garder un " quant à soi ", de ne pas l'être intégralement, de pouvoir continuer à être lui-même et à apporter ses propres capacités. On est d'autant mieux intégré qu'on parvient à ne pas l'être intégralement…

Ensuite la logique concurrentielle. Elle aussi s'impose toujours par nécessité, ne serait-ce que par des effets de système. La société est vue alors, non comme un lieu d'intégration, mais comme un vaste marché concurrentiel, le royaume de la compétition et du jeu des rapports de force. Cette vision s'impose dès le système scolaire, en tant que système sélectif, et pousse l'individu à développer un raisonnement stratégique : que faire pour réussir face aux autres (concurrents) ? et comment manipuler, instrumenter autrui pour l'utiliser à mes propres fins ? Cette vision se poursuivra dans l'univers professionnel, pour les individus avant tout préoccupés de réussir leur carrière et rencontrant nécessairement des concurrents dans cette perspective. Cette logique concurrentielle ne peut pas être totalement laissée de côté par les jeunes, au risque d'être marginalisés. Mais s'il est un domaine dans lequel toutes les analyses convergent, c'est bien celui-ci : en masse, la jeunesse d'aujourd'hui soit rejette, soit de distancie fortement de cette logique concurrentielle, et ceci, quitte à limiter ses propres ambitions personnelles. La figure de l'arriviste est l'une de celle qui est la plus rejetée. Parfois, en particulier au sein du monde universitaire, on a pu l'interpréter comme un manque d'ambition ou comme une dévalorisation de soi. Il nous semble plus juste de dire qu'il s'agit d'un refus volontaire de s'engager, au-delà du strict nécessaire, dans cette logique et cette vision.

Les jeunes ont de nombreuses raisons pour adopter cette attitude. La première et la plus forte est que précisément le monde durci et relativement dégradé dont ils ont hérité leur apparaît comme le fruit d'un univers fortement concurrentiel, très soumis au jeu des purs rapports de force et donc ils ont pu éprouvé les résultats et effets négatifs. Si nombre de jeunes ont une image plutôt négative du monde de l'entreprise - et si les entreprises publiques les attirent, c'est d'abord parce qu'elles sont publiques… -, c'est précisément en raison de la vision d'un monde " dur ", oppressant, " impitoyable ", au sein duquel la concurrence est constante. Que cette vision soit juste ou non, peu importe. Elle existe très largement. Et elle provoque clairement des effets de rejet. La seconde raison, plus subtile, est qu'il s'est développé un sens de la solidarité générationnelle : participant tous des mêmes difficultés, les jeunes répugnent à jouer entre eux le jeu de la concurrence. Une manière de construire un sentiment, même confus, d'appartenance à une même génération est précisément de refuser de s'engager dans ce jeu, ou du moins possible. C'est une forme de socialisation. Enfin, parce que les rapprochements concrets s'effectuent sur la base de groupes affinitaires limités, dans lesquels, nous l'avons indiqué, l'affectif tient une place importante, la concurrence ou l'instrumentation d'autrui est vue comme le contraire de la conduite adéquate pour développer de tels groupes et expériences. La concurrence entre groupes n'a elle-même que peu de place : chaque groupe mène ses propres expériences. Il y a plutôt cohabitation, voire ignorance réciproque, que concurrence. Cette observation n'est sans doute pas vraie pour les jeunes les plus marginalisés, mais on peut comprendre pourquoi, pour eux, l'échec en matière d'intégration sociale et scolaire peut se transformer en lutte concurrentielle exacerbée.

La logique de subjectivation enfin. C'est celle qui est posée par Dubet comme la plus neuve, la plus caractéristique. Et cela rejoint, en effet, bien des observations à ce propos. La logique de subjectivation peut se résumer en une phrase : l'affirmation de l'individu comme sujet, comme auteur de sa propre vie. De manière plus précise, la société est vue, par l'individu qui se revendique comme sujet, comme un univers d'initiatives et de créations, mais dans la limite de ses propres possibilités. C'est sans doute la thématique de l'engagement qui exprime le mieux cette logique. L'engagement peut se définir à la fois par ce qui est refusé et par ce qui est affirmé. Est refusé le fait d'être totalement identifié à un rôle social ou une fonction dans une entreprise comme le fait, plus généralement, d'être réduit à un personnage social. Est affirmé le souci d'être l'auteur de sa propre vie, malgré les risques et incertitudes que cette position comporte. Le souci d'affirmer ses propres choix à différents tournants de son existence. Le sujet de la logique de subjectivation est un individu qui affirme un projet de vie bonne et sincère, certes partageable, mais d'abord personnel. C'est à ce propos que certains philosophes, comme Charles Taylor au Canada, ont pu parler d'éthique de l'authenticité, en remarquant le souci de la jeunesse canadienne et américaine d'être sincère avec soi-même, de ne pas tricher sur ses motivations et sur ses expressions publiques, de se penser comme réellement responsable de ses propres choix. En même temps, et à l'opposé de la logique de concurrence, cette visée n'est pas égocentrée : l'engagement ne peut jamais être isolé. Il suppose à la fois une posture de tolérance : on respecte les choix différents qui peuvent être fait par d'autres, pour autant que ses propres engagements sont respectés, mais aussi la recherche d'un co-engagement, dès lors qu'une coopération est nécessaire, donc une forme de générosité, d'ouverture. Dubet remarque que cette question se pose dès l'école : chaque élève doit se construire sa propre expérience scolaire : il doit se demander pourquoi il étudie et quelle expérience il parvient à retirer de son parcours scolaire. La réflexion sur son expérience orientera ses choix, dans et malgré la difficulté à se socialiser, à penser son avenir. Paradoxalement d'ailleurs, c'est cette difficulté même à s'identifier à un rôle social futur qui ouvre l'espace de la subjectivation, de l'expérimentation de la capacité à être l'auteur, certes tâtonnant, mais réel, de sa propre vie. Le jeune sera, tantôt comme absent, très faiblement concerné ou engagé, lorsqu'il se sent purement contraint ou peu intéressé par un thème ou une activité, tantôt à l'inverse très engagé, lorsqu'il estimera que l'initiative vient de lui-même ou du moins qu'il en partage l'intérêt. La question du respect réciproque tient, selon nous, une large place. Nous avons pu vérifier, lors d'enquêtes par exemple dans le milieu des jeunes facteurs à La Poste, à quel point les jeunes étaient sensibles aux marques de respect à leur égard, que cela vienne de la hiérarchie ou des clients et promptes à se révolter si l'irrespect apparaissait. Mais inversement, ils sont prêts à donner d'eux-mêmes lorsque la confiance est là et qu'ils ont l'impression de pouvoir exprimer leur potentiel, voire leur passion.

 

13 octobre 2003

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