Evénement et sens donné au travail

 

Par Philippe Zarifian,

Publié dans l'ouvrage coordonné par Gilles Jeannot et Pierre Veltz, Le travail, entre l'entreprise et la cité, éditions PUF, avril 2001, p. 109 à 124.

Introduction.

L'objectif de mon intervention est de revenir sur le concept d'événement que j'avais eu l'occasion de développer dans un ouvrage précédent , et d'essayer d'approfondir une dimension sociale de l'événement qui peut sembler simple, mais qui s'avère, à la réflexion, redoutable : l'importance de l'événement. Pour dire les choses de manière condensée : il n'y a événement, socialement parlant, que si ce qui se passe, l'occurrence qui se produit, apparaît important aux yeux des acteurs qui s'y confrontent. Que si l'événement, d'occurrence, est transformé en sens. Entendons bien : le sens ne décide pas de l'existence d'un événement, mais il décide de sa saisie dans le domaine du langage et de l'initiative humaines. Ou encore, en langage plus imagé, que si l'événement " fait événement ". Dans le cas contraire, il s'agit d'un accident (au sens d'Aristote, lorsqu'il est conduit, par exemple, à définir le concept de phronesis : un monde d'accidents, propre à la vie humaine, pousse à développer des vertus de " prudence " , mais il ne dit rien sur l'élaboration du sens : le concept d'accident suppose la conceptualisation primaire d'une certaine naturalité et permanence du monde, qui sont troublées par ces occurrences accidentelles, auxquelles les vertus permettent de faire face) ou d'une simple perturbation. On ne peut parler d'un événement socialement significatif que s'il fait événement. La thèse que je veux soutenir est que cette importance de l'événement est assez fortement corrélée au sens que les acteurs concernés peuvent lui donner. Ou, pour employer un vocabulaire plus précis : l'importance de l'événement est associée au sens subjectif que cet événement provoque pour les acteurs qui s'y affrontent. Cette approche sociologique, clairement inspirée de la sociologie compréhensive de Max Weber , s'éloigne probablement de l'usage que d'autres sciences peuvent faire du concept d'événement. Par exemple, sans avoir de connaissances particulières dans ce domaine, j'ai l'intuition que pour les historiens, qui ont donné un statut théorique fort au concept d'événement, l'importance de l'événement est déterminée par leur propre analyse. Par exemple : est important un événement dont on aura analysé qu'il aura eu tel et tel effet remarquable dans le cours historique (l'apprentissage des dates historiques en est le symptôme). Mais pour le sociologue, fidèle à la tradition de la sociologie compréhensive, l'importance ne peut ressortir directement de son analyse. C'est l'importance que les acteurs donnent à l'événement qui compte, le sociologue ayant pour rôle d'expliquer et de comprendre cette importance, voire de l'expliciter, mais non d'en décider. C'est dire aussi, et cela complique les choses, qu'un même événement, dans la mesure où il aura concerné différentes catégories d'acteurs, aura pu avoir des importances variées, parce que chaque acteur lui aura donné un sens différent. Par exemple : l'annonce d'un licenciement n'a manifestement la même importance, ni le même sens, pour le membre d'une direction qui le prononce et pour le salarié qui est directement concerné par cette annonce. Quand je dis que l'importance de l'événement est assez fortement corrélée au sens, je ne veux pas dire que l'importance se résout uniquement dans la question du sens. Je montrerai, de manière très succincte, que l'importance peut naître d'une manière infra-sensée, c'est-à-dire plus profonde que l'émergence de la question du sens . Toutefois, malgré et à cause de l'intérêt à accorder à cette dimension plus profonde que le sens, je ne traiterai réellement, dans cette intervention, que de la question du sens, laissant de côté d'autres approches possibles de l'importance. Je renvoie à mon livre sur l'émergence d'un Peuple Monde pour une élucidation de ce " plus profond ", à partir d'un débat sur le concept de rapport social. Pour traiter de cette question de la relation entre événement et sens, je procéderai en deux temps : - dans un premier temps, je ferai un ensemble de propositions à nature théorique, donc nécessairement abstraites, - dans un deuxième temps, je développerai un exemple qui, je l'espère, permettra de rendre plus concret ce que je veux dire.

1. Propositions sur la relation entre événement et sens.

Première proposition : On peut dire d'un événement important qu'il a toujours deux faces, qu'il est lui-même au point de rencontre entre deux ordres de réalité. Ces ordres ne se succèdent pas nécessairement : ils peuvent coïncider temporellement, mais ils se distinguent logiquement. D'un côté, une face objective : un événement est ce qui surgit, ce qui arrive, ce qui survient de manière singulière aux choses. Il survient de manière singulière dans une situation donnée, au sein du monde objectif, en entendant par monde objectif, le monde de l'état des choses, monde auquel on se rapporte comme déjà socialement et matériellement établi, le monde de ce qui est. Si je prend l'exemple archétypique de l'événement que j'avais utilisé dans mon précédent ouvrage , celui de la panne, une panne est ce qui survient à telle machine, dans telle situation, d'une manière qui est et restera irréductiblement singulière (quel que soit le degré de généralisation des connaissances sur les types de pannes). Cette panne, et non pas une autre. La panne n'est pas une chose ou un état de fait. C'est une occurrence (quasi-fugitive) qui est survenue aux choses et qui a perturbé l'état de fait. D'un autre côté, une face subjective : l'événement est ce qui subsiste et insiste dans le monde intersubjectif et subjectif, précisément en tant qu'il fait sens pour des acteurs humains qui sont incités, face à un événement, à prendre une initiative. Par exemple : la panne insiste et subsiste comme problème important pour les opérateurs de la ligne de production concernée. Elle fait sens pour eux, et elle ne fait événement que parce qu'elle fait sens. Si cette panne ne faisait pas sens, elle passerait inaperçue, ou on s'en occuperait pas. Elle serait objectivement une occurrence événementielle dans le monde des états de faits, mais non point un événement dans le monde intersubjectif. En même temps, et c'est bien entendu une caractéristique essentielle, c'est parce qu'il provoque du sens que l'événement provoque aussi de l'action humaine pour y faire face. Et donc, pour reprendre mon exemple, qu'il provoque une activité de travail pour étudier et réparer la panne. J'en tire, pour la démarche théorique proposée ici, une conséquence importante : si l'on peut dire, comme Max Weber, que le sens est le sens visé par l'agent dans l'activité, on ne peut réduire la saisie (la compréhension) de ce sens visé à la pure saisie du motif ou de l'intention de l'agent. Sur ce point, la position de Max Weber me semble très ambiguë et critiquable, car il y a en quelque sorte, chez lui, une solution de discontinuité entre l'explication du contexte et la saisie du sens. Nous proposons ici de procéder selon un principe d'immanence, non de partir du motif ou de l'intention, mais bien de toujours partir de l'occurrence concrète de l'événement, donc de saisir l'événement qui aura provoqué le sens, en donnant au terme " provoquer " une signification assez proche de la " provocation ". Les acteurs sont provoqués, brusqués par les événements auxquels ils doivent s'affronter. La provocation de sens introduit les solutions de continuité et d'émergence qui sont absentes de l'approche de Max Weber. Défi : comment aborder la question du sens de manière non subjectiviste et non individualiste, c'est-à-dire en ne partant pas de la subjectivité d'un sujet qui serait doté du pouvoir mystérieux de créer du sens ? C'est ce défi que la relation entre événement et sens peut, dans son domaine de validité, tenter de relever, sur fond des significations sociales établies, donc sur l'arrière-fond du monde vécu qui, au sein d'une société donnée, dispose un certain ordre social, tissé de positions, de conventions, de culture . Car toute production de sens se réalise avec un passé et dans un horizon de significations, qui stabilisent et ordonnent, à la manière d'un dictionnaire, ce que les énoncés veulent dire. Le sens déstabilise et peut mettre fortement en cause les significations établies, mais il ne peut prétendre s'en passer.

Deuxième proposition. Même si le sens est provoqué par un événement isolé, ou une suite d'événements, il est néanmoins produit par les acteurs humains concernés. Ici, nous rejoignons Max Weber : le sens est produit subjectivement. On admettra, en plus, ici, la distinction faite par Max Weber entre un comportement purement réactionnel et un comportement sensé. Est purement réactionnel, un comportement purement mécanique. Un individu, purement poussé par un effet d'imitation (j'imite le comportement d'une foule, sans savoir pourquoi), ou purement saisi par une émotion non réfléchie, n'est pas un comportement auquel on pourrait attribuer un sens. Bien entendu, le " purement " est important. Dans un comportement sensé, il y aura très probablement, je reviendrai sur ce point, du mécanique, du réactionnel, du subi. Mais il y aura en même temps une dimension d'activité. Autrement dit la production de connaissances sur soi qui permettent à l'individu de savoir ce qui le détermine à se comporter de telle ou telle manière face à l'événement et de se percevoir lui-même comme cause responsable de ce comportement. Et cette rationalisation est ce qui permet de parler d'une attitude active face à l'événement (et non purement réactionnelle). En suivant Gilles Deleuze , je dirai que la production de sens par les acteurs concernés consiste en une contre-effectuation de l'événement. Face à l'effectuation de l'événement, face à l'accident, l'individu humain double ce qui s'est passé d'une autre effectuation, qui ne garde, de l'événement, que le sens qu'il privilégie, face à différentes options possibles d'orientation de son action.

Qu'est-ce alors que le sens ? En première analyse, je dirai, en restant toujours proche de Deleuze, que le sens est ce que nous choisissons de garder de l'événement, la leçon que nous en tirons, l'innovation de pensée qu'il suscite en nous. Car ce n'est pas directement de ce qui arrive objectivement que nous pouvons tirer quelque chose quant à la valeur de notre comportement. La valeur vient de quelque chose que nous sélectionnons dans ce qui arrive, quelque chose à venir qui tient compte de l'événement, inspiré par lui, mais qui va au-delà pour guider notre action. Contre-effectuer l'événement, c'est trouver le sens de notre propre devenir face à lui. Pour aller plus loin et plus précisément dans l'élucidation de la signification du sens, en lien avec l'événement, j'ajouterai trois choses : - le sens renvoie à l'orientation donnée à l'activité. Le sens, c'est le sens selon la signification quasi-routière du terme. Le sens, c'est la manière singulière d'orienter notre devenir, sur le chemin de divers possibles, en tenant compte de la provocation exercée par l'événement. - le sens renvoie aussi à ce qui fait valeur éthique pour notre comportement, à un style et un engagement de vie. Cette valeur peut varier selon les acteurs concernés et la nature des événements. Mais elle est constitutive du sens. - Enfin, le sens renvoie, de manière strictement pratique, à la manière dont le réel se trouve problématisé. Tout événement peut être subjectivement posé comme un problème, dont il faut reconstruire les conditions. La panne est un problème, ou plutôt le devient par problématisation. En traitant un accident comme un problème, nous donnons un sens à notre action pratique. Le sens pratique est une dimension essentielle du sens, particulièrement dans l'activité de travail. Il est l'origine de la notion de conscience professionnelle. Faire un travail de qualité, cela a du sens. C'est le lien entre ces trois approches du sens qui fait sens. On ne saurait en isoler aucune. Entendons bien : je n'entends pas m'attaquer ici à une théorie générale du sens. J'entends simplement examiner comment la production de sens se rapporte à l'événement.

Troisième proposition. Le sens n'est pas seulement provoqué par un événement et produit par ceux qui le contre-effectuent. Il faut encore, comme déjà indiqué, que le sens puisse se stabiliser, se structurer a minima et gagner en socialisation, en se confrontant à des corps de signification. Il peut s'agir de significations établies, constituant ce que Habermas a proposé d'appeler des évidences culturelles, partagées par une communauté large d'acteurs au sein du monde vécu. Et il peut s'agir de nouveaux développements de corps de signification, qui permettent de resituer le sens à une échelle plus large. La distinction entre sens et signification pourrait sembler purement rhétorique, relever d'une inutile sophistication théorique. J'espère montrer le contraire dans l'exemple concret que je vais solliciter. Mais il me faut d'abord préciser quelque peu la distinction que j'entends établir entre sens et signification. Nous bénéficions de la distinction déjà établie par Vygotski à propos du langage.

Pour lui :

- le sens d'un mot est une formation toujours dynamique, fluctuante, complexe. Le mot change aisément de sens selon le contexte et celui qui l'utilise. Le sens participe ainsi du caractère vivant de l'usage de la langue,

- la signification a une portée plus restreinte. Elle est la zone la plus stable, la plus précise, la plus unifiée du sens. Si le sens participe de la parole vivante, la signification participe des définitions fixées, par exemple, dans des dictionnaires.

On peut élargir sociologiquement cette distinction, en proposant de dire :

- que le sens participe du caractère vivant et dynamique des trames d'événements ; il est entièrement du côté d'un monde vivant d'événements,

- alors que la signification, sans se distinguer radicalement du sens, bascule du côté des conventions sociales, des règles relativement stabilisées, des relatives régularités, des formes de stabilisation et conservation de la dynamique du vivant, des reconnaissances socialement valides (même si elles restent situées et toujours soumises à des effets d'argumentation).

On peut encore différencier le sens de la signification, en disant :

- que le sens, bien que rationnel, garde une charge affective et une force expressive déterminantes, qui le rendent toujours proche de la vie des motivations personnelles,

- alors que la signification participe des démonstrations et argumentations à composante intellectuelle qui visent à acquérir droit de cité à une échelle de validation sociale, et qui sont, en quelque sorte, refroidies par rapport à leur charge affective initiale. Le sens est du côté de l'expressivité, alors que la signification est du côté de la démonstration argumentée. J'entends expressivité, non pas seulement en tant que j'exprime quelque chose, mais aussi en tant que quelque chose s'exprime en moi. Et j'entends démonstration, non pas seulement selon la signification logique du terme, mais en tant que je démontre ce que signifie mon comportement (je démontre mon amitié, par exemple). Toutefois, il me semblerait faux de durcir la différence entre sens et signification. Au contraire, la troisième proposition veut dire que le sens ne peut s'imposer qu'en relation avec des corps de signification, corps qu'il interpelle et modifie. Le sens, soit conforte, soit conteste, soit contribue à créer des significations, qui en stabilisent relativement la portée sociale. De plus, un sens ne naît jamais, quelle que soit la force de l'événement, dans un désert de significations. Il doit toujours se confronter à des significations déjà existantes. Nous vivons tous dans des corps de significations. Donc le sens nouveau, qui proviendrait de l'événement, doit toujours s'y confronter. Ce qui n'est qu'une autre manière de parler de l'inscription du sens dans des processus de socialisation, processus de formation d'appartenances et de séparations sociales .

Quatrième proposition. Il est possible que, suite à un événement, et malgré sa force, il y ait échec à produire du sens pour les personnes concernées. Il est possible que les séries d'événements, loin de contribuer à renouveler et relancer la production de sens, débouchent au contraire sur des dégradations et des pertes de sens. Il est possible aussi qu'un trop plein de significations, dont le contenu reste largement hétéronome pour les personnes concernées, masque un désert de sens. La production de sens est un processus social et individuel fragile. Cette fragilité doit être estimée, comme doivent être pris en compte les moyens de la consolider

. 2. La tentative de production de sens dans une entreprise de service.

Je partirai d'un ensemble de recherches que le LATTS a enchaînées dans une entreprise de service depuis 4 ans, et je sélectionnerai un morceau de ces recherches : - je me limiterai à une unité technique, - et, au sein de cette unité, à un groupe de techniciens, - et ceci sur une période de 18 mois : de mars 1998 à août 1999. Le groupe de techniciens dont je vais parler figure au sein du groupe professionnel, reconnu comme le plus qualifié au sein de la population de techniciens de cette entreprise, et joue un rôle central pour assurer la qualité de la prestation technique à destination des clients-usagers. C'est un groupe qui fonctionne réellement comme un groupe professionnel, au sens plein du terme, se reconnaissant comme tel, et ayant tissé des liens forts sur l'ensemble du territoire. Mais en contrepartie, au moment où nous démarrons notre recherche, il est déjà perçu et se perçoit lui-même comme relativement isolé des autres groupes. Isolé des autres catégories de techniciens, isolé aussi et surtout des populations des agences commerciales. Ce groupe a donc acquis l'image d'une sorte d'aristocratie technicienne, image qui joue désormais en sa défaveur, et rend difficile la constitution de solidarités externes au groupe. Il commence à être désigné du doigt comme le prototype d'un groupe corporatiste, qui résiste à suivre les mutations de l'entreprise. L'événement dont je vais partir est le suivant : il s'agit de l'annonce, par la direction de la branche, qui coiffe nationalement toutes les unités techniques, d'un projet de réorganisation visant : - d'une part à réaliser une forte centralisation de la réalisation des opérations techniques, diminuant ainsi de manière drastique le nombre d'équipes de techniciens, jusqu'alors réparties sur l'ensemble du territoire français, - d'autre part à créer des groupes d'interventions locaux, se spécialisant essentiellement sur la maintenance matérielle des équipements, mais ne touchant plus aux opérations techniques qui sont au cœur du métier. J'insiste sur le fait que l'événement est une annonce, et non une réalisation concrète. C'est l'annonce d'un projet de la direction, qui va rester encore largement à l'état virtuel pendant la durée des 18 mois dont je parle. Néanmoins, il est facile d'imaginer que cette annonce déstabilise fortement le groupe des techniciens. C'est leur devenir qui est en cause. L'importance de cet événement ne fait de doute pour personne. On pourrait dire que nous sommes ici en-deçà même de la question du sens, dans une situation d'infra-sens : c'est la survie du groupe professionnel qui est en jeu, de même qui s'y jouent les éléments essentiels de professionnalité, donc de contenu du travail. L'importance de l'événement, en quelque sorte, s'impose d'elle-même, au sein d'une conjonction de forces et de tensions qui font la vie du rapport social où se confrontent techniciens et direction. Nous sommes " en profondeur ", là où le sens va se jouer " en surface ". Mais encore faut-il voir comment cette annonce va être " prise " et réinterprétée par le collectif de l'unité technique dont je vais parlé.

Je distinguerai trois temps et trois périodes.

Premier temps : mars 1998, l'opposition frontale au projet et la recherche de sens. La première réaction des techniciens consiste en une opposition clairement affirmée au projet, opposition suffisamment forte pour en bloquer, temporairement, la réalisation concrète, mais sur fond d'une difficulté certaine à produire un sens nouveau qui permette, aux techniciens, de s'approprier cet événement. L'attitude des techniciens de l'unité enquêtée est une réalité complexe, car elle mêle, chez les mêmes individus, 4 types de positionnement, au même moment.

L'attitude officielle se présente comme la position légitime du groupe professionnel dans son ensemble, qui va se retrouver dans la position syndicale. Attitude d'opposition nette au projet, solidement argumentée. Les techniciens, dans cette unité technique, comme dans toutes les autres, mettent en avant : - le processus de déqualification de la majorité d'entre-eux que le projet de la direction induit. Ceux qui resteront en situation locale pour des travaux de pure maintenance deviendront des " changeurs de cartes " déqualifiés, qui plus est : placés sous les ordres de la minorité, - la nette réduction d'effectifs que le projet implique et qui est vue comme la raison majeure de cette réorganisation, - le processus de décomposition du groupe professionnel et de mise en cause de sa solidarité interne (y compris de la conscience professionnelle qui est associée), aboutissant à des réflexes de fuite individuelle, et, probablement, de dégradation du contenu du travail. Les arguments ainsi avancés sont solides. La direction de la branche aura d'ailleurs du mal à les contredire. Mais cette première attitude, parce qu'elle reste bloquée sur une stricte opposition, a du mal à prendre la mesure de l'événement, c'est-à-dire à contre-effectuer l'événement pour élaborer un sens nouveau qui lui corresponde pleinement. Les techniciens savent, en particulier, même s'ils hésitent à le dire, que le mouvement de centralisation est largement inévitable. Il prolonge d'ailleurs un mouvement amorcé de longue date. Il se présente comme inévitable, sauf à produire un sens nouveau pour le maintien d'une activité locale qualifiée et valorisée des techniciens, sens qui soit suffisamment fort pour contrer la logique technico-économique que la centralisation affirme. Néanmoins, même si cette attitude a du mal à prendre la mesure de l'événement, elle ne peut être qualifiée de purement réactionnelle : le niveau d'argumentation sur lequel les techniciens se placent est parfaitement rationnel et justifie largement leur opposition au projet. Pour renforcer, en quelque sorte, cette argumentaire, ces techniciens mobilisent l'histoire passée de leur groupe, qui prend figure d'épopée. Ils mettent en avant leur capacité à avoir maîtrisé, largement par eux-mêmes, des révolutions technologiques majeures, et donc à avoir engendré la réputation de l'entreprise. Face à cette épopée passée, le projet de la direction de la branche peut apparaître comme une profonde injustice, voire : le signe d'un mépris insupportable, un déni de leur rôle, de leur professionnalité, de leur apport, de tout ce dont l'histoire témoigne en leur faveur. La radicalité de l'opposition à ce projet est à la mesure de ce sentiment d'injustice. Cette première attitude face à l'événement combine donc une argumentation solidement étayée avec la mobilisation symbolique, et en partie idéalisée (mythifiée) d'une trajectoire qui, déjà, se conjugue au passé. Non pas un devenir, mais un passé à sauvegarder. Le résultat pratique de cette attitude sociale est une lutte pour le statu-quo.

Apparaît une seconde attitude (des mêmes personnes, mais déjà plus spécifique des techniciens de cette unité technique, moins représentative du groupe professionnel pris dans son ensemble). Celle-ci consiste à expliquer et comprendre les raisons du projet de la direction, attitude remarquable par son intelligence et la qualité de l'analyse proposée. Il s'agit, pour ces techniciens, de reconstituer le pourquoi du projet, en reconstituant son lien avec le changement du contexte de l'entreprise : montée du pouvoir des actionnaires, ouverture forte à la concurrence, pression sur les coûts, etc. On peut donc expliquer et comprendre les raisons qui ont conduit la direction à annoncer ce projet, et en particulier la raison centrale : réduire fortement le coût des opérations techniques. Cette analyse est formulée verbalement à notre attention (de chercheurs du LATTS) sur un ton neutre, qui se veut objectif, de manière volontairement dépassionnée. Il ne s'agit pas de dénoncer, mais de reconstruire un raisonnement rationnel, celui que l'on peut attribuer à la direction de la branche. Pour dire les choses autrement : les techniciens explicitent la signification de l'événement, et le font sur un mode intellectuel, démonstratif, dans lequel toute trace de passion disparaît. Entendons bien : en explicitant cette signification, ces techniciens ne la font pas leur. Ils ne disent pas qu'ils y adhèrent, et cette posture ne vient remettre en cause leur opposition au projet. Mais néanmoins, ils font jouer une signification, qu'ils comprennent intellectuellement, bien qu'elle leur reste hétéronome, face à leur propre difficulté à lui opposer du sens. Il s'agit, à sa manière, d'une attitude courageuse. Elle reconnaît que l'adversaire a des raisons valables. Qui plus est, ces raisons sont montées sur un mode de généralisation qui leur donne de la force. Car le changement de contexte de l'entreprise, et la stratégie que celle-ci adopte, ne lui est pas spécifique. Elle concerne bien d'autres entreprises, en particulier du même secteur, et les techniciens veulent signifier qu'ils en sont conscients. Je serais tenté de voir ici un trait qui dépasse largement le cas que je conte dans cette histoire : dans nombre d'enquêtes, j'ai été frappé de la qualité des analyses que les salariés " de base " faisaient de la stratégie de leur direction, se mettant en quelque sorte à sa place et en reconstituant les ressorts. Cela veut dire aussi, factuellement, que, sans devenir des spécialistes de la gestion stratégique d'entreprise, ils sont capables d'en saisir les significations essentielles. On peut dire que, dans le cas présent, les techniciens manifestent une conscience précise de l'importance des significations rationnelles, socialement transmissibles, qui leur sont, de fait, opposées, dans une lutte où ils partent isolés. Ces techniciens sont lucides sur le fait que les registres d'argumentation sont déséquilibrés. Car si leur propre argumentation d'opposition au projet est solide, elle ne concerne que le devenir de leur groupe professionnel. Elle n'est pas en capacité de traiter du devenir général de l'entreprise, et n'a donc pas le même registre de validité que celui sur lequel la direction se place. Je signale qu'il s'agit là de l'attitude des techniciens rencontrés dans cette unité technique, déjà en décalage avec le discours syndical " officiel ".

Une troisième attitude, qui se détache encore davantage de la parole officielle du groupe professionnel, va se manifester au même moment. Les techniciens nous font comprendre que le statu quo qu'ils sont amenés à défendre est, en réalité, loin d'être idéal. Il représente une situation déjà dégradée, si l'on sollicite la trame d'événements précédents. On peut le résumer en un mot : ces techniciens s'ennuient. Non pas parce qu'ils n'ont rien à faire, mais parce que leur activité est devenue routinière. L'essentiel des dernières innovations techniques leur a échappé, confié à d'autres équipes, et les équipements sur lesquels ils travaillent, tout étant désormais très fiables, vieillissent. Et eux-mêmes, professionnellement, vieillissent avec ces équipements. Avec ou sans le nouveau projet de la direction, leur situation est donc déjà engagée sur une mauvaise pente. C'est comme si l'annonce de ce projet avait été l'occasion de s'interroger publiquement sur un phénomène sous-jacent : la perte progressive d'intérêt pour leur travail, donc, à sa manière, la perte progressive du sens attribuable à leur travail, un travail sans devenir, un mouroir (pour reprendre le terme de l'un d'entre eux). Cette troisième attitude va se révéler essentielle. Car si elle affaiblit la première - comment défendre officiellement le statu quo, tout en révélant ses faiblesses ? - elle va en même temps créer la possibilité de reconstruire un sens nouveau. Tout se passe comme si l'énoncé de cette dégradation du sens acquis ouvrait la voie à la recherche d'un sens nouveau, et donc comme si l'événement commençait à prendre consistance, comme tel.

Enfin, une quatrième attitude, plus latérale, plus personnelle, énoncée par quelques personnes seulement, en leur nom propre, s'affiche. Certains techniciens affichent qu'ils ont développé des centres d'intérêt dans d'autres domaines techniques que leur fonction professionnelle actuelle, par " passion personnelle ", domaines situés en marge de toute définition de poste de travail les concernant, mais qui leur ouvre implicitement des perspectives. A ce moment là de la recherche, l'énoncé de cette passion (c'est le terme qu'ils utilisent) et de ces compétences techniques reste une expression purement personnelle, en marge de la lutte. Il n'a pas encore de résonance dans l'ensemble de l'unité. Mais cette expression est aussi une manière d'indiquer que le groupe professionnel, menacé dans son existence, risque de se vider de lui-même par un ensemble de fuites individuelles, les techniciens qui ont réussi à développer des compétences différentes, bien que non institutionnellement reconnues, pouvant, à tout moment, être tentés de se recaser ailleurs (dans la même entreprise ou non) . C'est moins la construction d'un sens collectif nouveau qui émerge ici qu'une construction de lignes de fuite, qui reposent sur des sens personnalisés, déjà existants (sur des passions personnelles), trouvant un territoire virtuel d'actualisation, à l'occasion de la crise que le groupe affronte.

C'est comme si l'événement, parce que ses ressources ne parviennent pas à être exploitées en positif, parce qu'il apparaît comme un mauvais accident, poussait à la fois : - à une attitude d'opposition et de blocage, qui, bien que parfaitement raisonnée, et tout à fait utile pour contrer et repousser, au moins pendant un temps, le projet de la direction, n'ouvre pas de devenir collectif, - à une révélation de comportements sous-jacents, complexes et encore embryonnaires quant au sens pratique dont ils sont porteurs, mais virtuellement riches.

Deuxième temps : octobre 1998, contre-effectuation de l'événement et production d'un sens nouveau. Bien que déjà présent lors de la première étape, mais dans un état encore confus, c'est autour du concept de " service " qu'une contre-effectuation va être opérée. Et va se faire par la rencontre entre l'ouverture consciemment recherchée par quelques techniciens et une initiative prise par la direction de cette unité technique. Cette direction s'engage en effet dans une démarche locale, dont l'axe majeur est de s'orienter vers la production de service à destination : - des agences commerciales, - de différentes catégories de publics (municipalités, collèges et lycées, etc.). Sans qu'ils abandonnent la prise en charge de leurs opérations techniques de base, les techniciens sont sollicités et se prennent eux-mêmes en charge pour faire un ensemble de propositions d'action aptes à concrétiser cette orientation. Si, comme je l'ai indiqué, les idées de départ sont impulsées par une petite minorité (ceux qui sont arrivés clairement à la conclusion que l'avenir professionnel du groupe passait par une réorientation assez profonde de sa professionnalité), une partie notable des techniciens accepte de s'engager dans cette voie. Les propositions et les actions sont développées sur un registre assez large : productions d'informations, activités de communication, actions de formation, etc. A ce moment là, la contre-effectuation de l'événement se réalise : - en faisant évoluer, de manière pratique, le métier de technicien, par l'orientation nouvelle de l'activité, la valeur éthique d'ouverture à autrui, le sens pratique des problèmes soulevés par les services fournis en direction de différentes catégories de publics. Bref : émerge du sens, tel que nous avons proposé de le définir, même s'il reste difficile de donner une signification encore précise au nouveau rôle du technicien (doit-on parler de technicien-expert, de soutien aux commerciaux, de prestataire de services, de logisticien… ?) - en modifiant, pour ce qui concerne les opérations techniques de base, le projet de la direction, par le biais d'une recherche de transformation et d'enrichissement des fonctions dévolues aux équipes locales d'intervention. Il ne s'agit plus de refuser frontalement le projet, mais de le renégocier de l'intérieur. Cette phase de contre-effectuation est très intense et très riche, très foisonnante. Il serait toutefois faux de laisser entendre qu'elle se réalise dans l'euphorie. Les techniciens savent parfaitement que le conflit est toujours présent et qu'absolument rien n'est gagné. Mais ils entrent volontairement dans une nouvelle phase de ce conflit. On pourrait dire, pour faire image, qu'ils opposent la construction d'un sens endogène à la signification hétéronome que la direction a déjà produite par son annonce. Ils l'opposent en pratique ; ils commencent aussi à l'opposer de manière langagière, en produisant de nouveaux énoncés quant à leur professionnalité et quant à ce que pourrait être une stratégie de service en unité technique. En même temps, la tension se déplace. Ce n'est plus une affaire limitée à ce groupe de techniciens, enfermé sur lui-même. Cela devient l'affaire de toute l'unité technique, donc l'affaire d'autres catégories de salariés de cette unité, et l'affaire de son encadrement. Mais au moment même où ce sens émerge, il est déjà clair que le devenir ne peut reposer uniquement sur l'engagement subjectif de cette seule unité. Non seulement pour coopérer, il faut être plusieurs (les agences commerciales, par exemple, sont-elles réellement soucieuses d'être appuyées par les services offerts par cette unité technique ?), mais, face à un événement de portée stratégique, c'est aussi à l'élaboration d'une signification nouvelle, susceptible d'être argumentée et socialisée à l'échelle de l'entreprise toute entière, qu'il faut s'attaquer, tout en " lâchant " du lest sur le principe de centralisation de certaines opérations, donc tout en admettant le bien fondé d'une partie du projet de la direction de la branche. Je serai tenté de dire que la diffusion locale du sens va plus vite que la construction d'une signification alternative. Mais comment pouvait-il en être autrement ? La dynamique du vivre est souvent plus rapide que les élaborations intellectuelles démonstratives.

Troisième temps : août 1999, incertitudes et sentiment d'isolement. A ce troisième moment - nous sommes à 18 mois de l'événement initial et 8 mois après l'engagement dans la contre-effectuation - un flottement certain se fait sentir. D'un côté, malgré ses efforts pour " populariser " sa démarche, malgré le soutien verbal et la sympathie affichée par des membres importants de la direction de l'entreprise, l'unité se sent isolée dans sa démarche " service ". Les autres unités n'ont guère suivi, et si, localement, les techniciens ont évolué de manière très significative, le groupe professionnel, considéré dans son ensemble, au plan national, est resté sur la défense du statu quo, avec une progressive érosion de ses effectifs et de son rapport de force initial. Cela s'exprime, pour cette unité, dans une tension forte sur les ressources dont elle dispose. Et, en particulier, une tension sur l'emploi : cette unité doit " rendre de l'emploi ", c'est-à-dire réduire ses effectifs. Ces derniers sont normés sur la base du rôle habituel des techniciens, c'est-à-dire compte non tenu de leur engagement dans la démarche de production de service. Non seulement aucun moyen complémentaire n'est alloué à cette unité pour soutenir sa démarche de prestation de service, mais cette dernière, parce qu'elle prend nécessairement du temps et engage une partie du temps de techniciens (certains y sont désormais engagés à temps plein), pèse sur l'effectif disponible. En clair : alors que les techniciens ont déjà du mal à concilier leur rôle " normal " avec leur rôle nouveau, alors que tout se passe à effectif tendu, l'unité est sommée de réduire substantiellement son effectif dans le cadre de la négociation de son budget. Les nouvelles activités déployées par cette unité sont aveugles pour le contrôle budgétaire. Le sens nouveau donné au travail ne rencontre aucune reconnaissance dans le calcul de la production de valeur économique. D'un autre côté, le groupe de techniciens, usé par la lutte sourde qu'il mène depuis 18 mois, et par la non reconnaissance des efforts originaux qu'il a fourni, se casse en trois morceaux. La majorité se place en position d'attente. Elle se replie sur les opérations techniques traditionnelles qu'on lui demande de prendre en charge, opérations il est vrai enrichies par des innovations qui permettent aux machines de bien vieillir. Ces techniciens se disent qu'on les laissera ainsi tranquilles pendant encore 4 à 5 ans, jusqu'à l'arrivée de nouvelles innovations majeures. Ils ne cherchent plus à lutter, pas plus qu'ils ne cherchent à s'engager dans une voie nouvelle. Ils acceptent de se laisser vieillir et progressivement déclasser, à effectif déclinant.

Résignation, en quelque sorte. Le sens se dégrade, et on le laisse se dégrader. Une petite minorité quitte l'unité, et, pour certains, quitte l'entreprise. Chacun le fait sur un projet personnel, en valorisant les compétences latérales qu'il est parvenu à développer (ou qu'il avait déjà acquis en formation) hors du corps central de leur métier. On ne sera pas étonné de trouver, dans cette petite minorité, les plus jeunes et les plus dynamiques, ceux qui, 18 mois plutôt, faisaient déjà valoir les passions qu'ils avaient pour des domaines techniques nouveaux. Il est impossible de dire si le repli sur une réalisation de sens qui s'opère sur un mode strictement individuel (on pourrait dire : sur le mode d'un individualisme forcé) les conduira, ou non, à nouer de nouvelles appartenances sociales réussies dans leur nouvel emploi. La seule chose certaine est que leur départ affaiblit le groupe professionnel existant. Enfin, une autre minorité, numériquement et subjectivement affaiblie, continue sur la voie ouverte il y a 8 mois, c'est-à-dire sur la prise en charge de l'orientation service en direction des agences commerciales et des publics externes. J'ai tendance à penser que l'alternative, pour cette unité, est alors la suivante :

- soit arrêter la démarche originale dans laquelle elle s'est lancée et revenir dans la " norme ", en appliquant les consignes de la direction de la branche. Bref : non plus contre-effectuer, mais subir l'événement initial. Ce ne sera pas un pur échec, ou un pur retour en arrière. En particulier, cette unité technique aura su, pour le moins, limiter les risques de déqualification pour les équipes d'intervention locale, et les techniciens se sont, de fait, transformés dans la confrontation qu'ils ont assumée. Mais le découragement est présent et donne une couleur sombre à cette branche de l'alternative. Personne ne sort indemne d'un tel engagement sur une période de 18 mois.

- soit faire encore un pas en avant dans l'élaboration stratégique de la production de service et son argumentation. Autrement dit, introduire un horizon plus fort de significations, quitte à se saisir des corps qui sont en train d'être débattus au niveau des directions générales, à participer, à sa façon, aux débats sur les options stratégiques de l'entreprise, en anticipant sur les développements nouveaux du système technique et son potentiel de prestation de services. Bref : se placer en unité d'avant-garde, d'unité expérimentale, alors même que les décisions ne sont pas stabilisées.

C'est cette deuxième option que l'unité semble choisir et pour laquelle elle commence à recevoir des soutiens, en particulier parce qu'aussi bien les directions générales que les partenaires locaux se rendent compte que la démarche " service " est utile et précieuse. Bref : l'horizon semble s'éclaircir à nouveau, mais avec beaucoup d'incertitudes.

Conclusion.

Tous les développements concrets, aussi bien pratiques que subjectifs, que j'ai rapportés ont été initiés par l'annonce du projet de centralisation de l'activité de ces techniciens, que j'ai pris de manière emblématique comme événement. Ces développements ne se seraient pas produits sans un tel événement. Certes, on aurait raison de souligner le fait que j'ai retenu un événement qui, au départ, est purement subi, non choisi. J'aurais pu prendre, dans la réalité sociale, y compris au sein de la même entreprise, des événements plus " heureux ", dans lesquels les acteurs auraient pu apparaître comme co-producteurs de l'événement initial. Mais je ferai ici deux remarques complémentaires : - en réalité l'annonce de la direction de la branche, qui fait événement, ne doit pas être considérée de manière isolée. Elle fait elle-même partie d'une trame qui remonte plus loin dans le temps, et dans laquelle l'action des techniciens est indirectement engagée. Autrement dit : cette annonce est un événement, au sens plein du terme, mais c'est aussi un épisode historique dans un récit. Remonter dans l'histoire passée de ce groupe de techniciens, au sein de cette entreprise, c'est, en quelque sorte, remonter dans la virtualisation de cet événement, et retrouver, d'une certaine manière, une action des techniciens comme contribuant à provoquer cet événement. Je l'ai indiqué : le problème de la centralisation était déjà posé depuis plusieurs années. Ne pas agir était déjà agir. L'annonce vient brusquer et trancher dans le vif la réponse à une question déjà connue. Ou plus exactement : elle vient dire que la question doit être tranchée, face à l'attitude qui consistait à la refouler. Elle dévoile un choix. Elle actualise un cours de prise de position sur le devenir de cette activité. Elle brusque les techniciens concernés, au sens où j'ai proposé de dire que l'événement " provoquait " du sens. - Par ailleurs, on peut se demander si, contradictoirement avec une vision subjectiviste du réel, la majorité des cours d'action ne sont pas initialement involontaires, provoqués par des événements non choisis, mais à partir desquels on se détermine. L'exemple que j'ai retenu aurait alors, dans cette hypothèse, une valeur significative plus générale que les événements dits " heureux ", parce que supposés initialement " choisis ". Il me semble qu'il faut donc prendre au sérieux, à la fois l'idée de provocation de sens, d'appel au sens, et celle de la contre-effectuation de l'événement qui engendre le sens provoqué. Et prendre au sérieux, également, l'hypothèse permanente d'un échec (donc de la prise de risque). J'espère avoir montré que la force expressive et motivationnelle du sens ainsi produit ne va jamais sans interpeller des ensembles de significations, à la fois déjà existants et virtuellement aptes à être transformés. Donc sans interpeller des rationalisations intellectuelles généralisantes, qui obligent le sens à sortir, provisoirement, de lui même. Par ailleurs, même si le sens est fragile, il a aussi une forte capacité à réémerger, il a la force de sa vitalité et de sa virtualité, car un monde d'événements est un monde qui ne s'arrête pas, quelle que soit la puissance des dominants.

 

index page92

page94