Zarifian Philippe

Puissance de la durée.

 

S'installer dans la durée.

Bergson développe, sur la question de la durée, plusieurs approches très convergentes.

a) La durée, c'est d'abord la poussée du passé. Et dans le cas d'un être humain, c'est la poussée de la mémoire, en large partie inconsciente, et néanmoins pleinement présente, comme condensation de la totalité de notre histoire passée. Notre durée n'est pas un instant qui remplace un autre instant : il n'y aurait alors jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l'actuel, pas d'évolution, pas de durée concrète. La durée est le prolongement continu du passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant.

La mémoire, Bergson y a fortement insisté dans un ouvrage particulièrement remarquable , n'est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire sur un registre. Il n'y a pas de registre, pas de tiroir, il n'y a même pas ici, à proprement parler, une faculté, car une faculté s'exerce par intermittences, quand elle veut ou quand elle peut, tandis que l'amoncellement du passé sur le passé se poursuit sans trêve. En réalité, le passé se conserve de lui-même, tout entier, et influence le comportement humain à chaque instant. Ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors.

Le mécanisme psychique est précisément fait pour en refouler la presque totalité dans l'inconscient et pour n'introduire dans la conscience que ce qui est de nature à éclairer la situation présente, à aider l'action qui se prépare, à la hauteur de ce que nous pouvons émotionnellement tolérer. Tout au plus des souvenirs arrivent-ils, par la porte entrebâillée, à passer en contrebande. Ceux-là, messagers de l'inconscient, nous avertissent de ce que nous portons en nous, derrière nous, sans le savoir distinctement. Mais, lors même que nous n'en aurions pas l'idée distincte, nous sentirions vaguement que notre passé nous reste présent.

Que sommes-nous, en effet, qu'est ce que notre caractère, sinon la condensation de l'histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant notre naissance même, puisque nous apportons avec nous des dispositions prénatales ? Sans doute nous ne pensons intellectuellement qu'avec une petite partie de notre passé ; mais c'est avec notre passé tout entier que nous désirons, voulons, agissons. Notre passé se manifeste donc intégralement à nous par sa poussée et sous forme de tendance, quoiqu'une faible part seulement se présente clairement à nous, dans une circonstance donnée, face à un événement donné. Présentation, avant que d'être représentation. Notre mémoire présente notre histoire passée face à des défis actuels. Elle est ce qui origine, d'abord, notre lecture des événements. Voici donc bien le premier acquis : la durée est poussée du passé, en nous même. Nous installer en elle, c'est d'une certaine façon nous installer dans la mémoire d'êtres humains, toujours déjà porteurs d'une histoire, et confrontés à leur propre devenir. Double présentation d'une certaine façon : présentation de notre passé, mais aussi présentation des situations. Comment se présentent les événements, comment je me présente face à eux.

b) La durée est aussi, et inséparablement, transformation permanente de l'être, être pris dans son mouvement de transformation interne. Notre individualité, qui se bâtit à chaque instant avec de l'expérience accumulée, change sans cesse. En changeant, elle empêche un état, fut-il identique à lui-même en surface, de ne se répéter jamais en profondeur. C'est pourquoi notre durée est irréversible. Nous ne saurions en revivre une parcelle, car il faudrait commencer par effacer le souvenir de tout ce qui a suivi. Nous pourrions, à la rigueur, rayer ce souvenir de notre intelligence, mais non pas de notre propension, de notre puissance. Les circonstances ont beau être les mêmes, nous avons beau penser revivre deux fois la même situation, il n'y a aucun retour en arrière, aucune pure répétition, parce qu'entre-temps, nous-mêmes avons déjà changé, notre mémoire s'est déjà modifiée de par tout ce qui, à chaque instant de notre existence, nous affecte. Les circonstances ont beau être les mêmes, ce n'est plus sur la même personne qu'elles agissent, puisqu'elles la prennent à un nouveau moment de son histoire. Comme l'indique Whitehead , cette caractéristique essentielle de la durée rejoint la doctrine ancienne selon laquelle " on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ".

Aucun penseur ne pense deux fois la même chose ; et, pour énoncer la chose plus généralement, aucun sujet ne fait deux fois la même expérience. Ainsi notre individualité pousse, grandit, mûrit sans cesse. Chacun de ses moments est du nouveau qui s'ajoute à ce qui était auparavant. Allons plus loin : ce n'est pas seulement du nouveau, mais de l'imprévisible. Car prévoir consiste à projeter dans l'avenir ce qu'on a perçu dans le passé ou à se représenter pour un plus tard un nouvel assemblage, dans un autre ordre, des éléments déjà perçus. Mais ce qui n'a jamais été perçu, et ce qui est en même temps simple, est nécessairement imprévisible. Or, tel est le cas de chacun de nos états, envisagé maintenant comme un moment d'une histoire qui se déroule : il est simple, et il ne peut avoir déjà été perçu, puisqu'il concentre dans son indivisibilité tout le perçu avec, en plus, ce que le présent y ajoute.

C'est un moment original d'une non moins originale histoire. On peut toujours, a posteriori, reconstituer ce qui s'est passé, et expliquer. Il n'y a aucun mystère, aucune transcendance dans cette affaire. Mais quelle que soit l'ampleur de la connaissance explicative qui se déploie a posteriori, elle ne saurait prétendre prévoir ce qui va arriver. Car s'il y a, dans ce qui arrive, de la conservation, il y a aussi de la nouveauté. Et c'est précisément le temps, sous forme de durée, qui signifie cette nouveauté radicale, dans et toujours au-delà des règles de conservation. Chaque instant est nouveau.

Prenons l'exemple de l'artiste face à un portrait : il n'aurait pu lui-même prévoir exactement ce que serait le portrait, car le prédire eût été le produire avant qu'il ne fût produit, hypothèse absurde qui se détruit elle-même. Ainsi pour les moments de la vie de chacun d'entre nous, dont nous sommes les artisans, les peintres. Chacun d'eux est une espèce de création. Et de même que le talent du peintre se forme ou se déforme, en tout cas se modifie, sous l'influence même des œuvres qu'il produit, ainsi chacun de nos états, en même temps qu'il sort de nous, modifie notre personne, étant la forme nouvelle que nous voulons nous donner. On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes ; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous-mêmes. Cette création de soi par soi est d'autant plus complète, d'ailleurs, qu'on raisonne mieux sur ce qu'on fait. Mais raisonner n'est certainement pas penser pouvoir tout prévoir. Ce n'est même pas calculer les effets futurs de nos actes.

Raisonner c'est penser à ce que nous faisons, en puisant dans notre expérience passée et en laissant courir notre puissance d'imagination, dans sa singularité. Car la raison ne procède pas ici comme en géométrie, où les prémisses sont données une fois pour toutes et où une conclusion unique s'impose. Ici, au contraire, les mêmes raisons pourront dicter à des personnes différentes ou à la même personne à des moments différents, des actes profondément différents, quoique également raisonnables. A vrai dire, ce ne sont pas tout à fait les mêmes raisons, puisque ce ne sont pas celles de la même personne, ni du même moment. C'est pourquoi on ne peut pas opérer sur elles in abstracto, du dehors, comme en géométrie, ni résoudre pour autrui les problèmes que la vie lui pose. A chacun de les résoudre du dedans, pour son compte. S'installer dans la durée, c'est aussi cela : respecter les problèmes que chaque personne doit affronter, et la manière dont elle les affronte, dans le mouvement même de sa propre transformation. La création, ou plutôt ce que nous proposerons d'appeler : l'invention, c'est cela : la réponse inédite à un problème posé. Certes le sociologue weberien, surtout s'il s'est imprégné de Boudon, pourra expliquer le cheminement des raisons, mais il devra surtout être attentif à la poussée, en partie socialement engendrée, qui mène tel individu singulier à prendre tel parti, face à des problèmes qui engagent son devenir. Pour un être conscient, exister consiste à changer, changer à se mûrir, se mûrir à se créer indéfiniment soi-même. C'est pourquoi, en réalité, le raisonnement n'est pas premier. Ce qui l'est, c'est la maturation du sens que nous donnons à notre propre invention continue, maturation à la confluence entre l'histoire passée et les opportunités présentes. L'expressivité, comme conditionnant la réflexivité et non l'inverse. Dans cet engagement, cette implication face à sa propre transformation, l'individu humain doit rester modeste. Car il n'est qu'une entité parmi toutes celles qui se transforment, dans l'entrelacement de leurs relations.

Bergson prend cet exemple simple et amusant : si je veux me préparer un verre d'eau sucrée, j'ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. Ce petit fait est gros d'enseignements. Car le temps que j'ai à attendre n'est plus ce temps mathématique qui s'appliquerait aussi bien le long de l'histoire entière du monde matériel, lors même qu'elle serait étalée tout d'un coup dans l'espace. Il coïncide avec mon impatience, c'est-à-dire avec une certaine portion de ma durée à moi, qui n'est pas allongeable ni rétrécissable à volonté. Ce n'est plus du pensé, c'est du vécu. Je me dois de respecter une certaine relation entre la durée du sucre qui fond et ma propre durée. L'impatience n'est pas autre chose que le senti de cette contrainte, la nécessité de ce respect lorsqu'il me dérange. L'individu moderne est particulièrement impatient lorsqu'il voudrait, au gré d'une prétention démesurée et souvent destructrice, que le monde se conforme à ses intentions.

c) La durée est vieillissement. Ce terme lui-même ne désigne pas autre chose que notre avancée irréversible dans notre propre durée. Il ne faut pas le prendre selon une connotation négative. Et ce vieillissement est lui-même accompagné d'un mouvement inverse, de renouvellement permanent. Cette question est posée à toute entité. L'univers tout entier vieillit à chaque instant. En même temps, il n'existe pas de loi matérielle ou biologique universelle, qui s'applique telle quelle, automatiquement, à n'importe quelle entité. Il n'y a que des directions où la vie lance les espèces en général. La durée est cette direction même, elle varie selon les entités considérées et ne suit pas un chemin linéaire. Chaque espèce vivante particulière (mais cela est également vrai pour les entités inorganiques), dans l'acte même par lequel elle se constitue, affirme son mouvement propre. On n'aura pas de peine à montrer qu'un arbre ne vieillit pas, puisque ses rameaux terminaux sont toujours aussi jeunes, toujours aussi capables d'engendrer, par bouture, des arbres nouveaux. Mais dans un pareil organisme - qui est d'ailleurs une société plutôt qu'un individu, - quelque chose vieillit, quand ce ne seraient que les feuilles et l'intérieur du tronc. Et chaque cellule, considérée à part, évolue d'une manière déterminée. Nous pouvons, dans la culture occidentale de l'homme moderne pressé et éternellement jeune, fuir l'idée même de la durée et du vieillissement. Il n'empêche qu'elle nous rattrape. Et à vrai dire, quoi de plus beau qu'un arbre vieux ?

Le temps possède une action efficace et une réalité propre, celle de l'avancée irréductible (ce qui ne veut certainement pas dire linéaire) dans le temps. Réalité que notre culture occidentale a du mal à admettre et reconnaître, sinon sous le mode de l'angoisse. Dans la vie ordinaire, nous avons plutôt tendance à nier le vieillissement, non seulement pour notre propre corps, mais pour tout type d'action. Nous cultivons l'illusion selon laquelle les actions finalisées, bien que clairement situées dans le temps spatialisé, échappent à la durée. Le raisonnement a beau nous prouver que, plus nous nous écartons des objets découpés et des systèmes isolés par le sens commun, plus nous avons affaire à une réalité qui change en bloc dans ses dispositions intérieures, et à ce titre " vieillit ", comme si une mémoire accumulatrice du passé y rendait impossible le retour en arrière, l'individu occidental moderne voudra néanmoins estimer que le changement se réduit à un arrangement ou à un dérangement de parties, que l'irréversibilité du temps n'est qu'une apparence relative à notre ignorance, que l'impossibilité du retour en arrière n'est que l'impuissance de l'homme à remettre les choses en place. Dès lors, dans cette optique, le vieillissement ne peut plus être vu que de manière négative, comme échec. Il n'est que l'acquisition progressive ou la perte graduelle de certaines substances, peut-être les deux à la fois. Il serait synonyme de notre impuissance. Pour prendre le vieillissement dans sa positivité, laisser de côté les évaluations qui le dévalorisent, il faut voir toujours les deux faces de l'avancée dans la durée. La poussée en vertu de laquelle un être vivant grandit, se développe et vieillit, est celle là même qui lui a fait traverser les phases de la vie embryonnaire et exprime son dynamisme. Le développement de l'embryon est un perpétuel changement de forme. De cette évolution prénatale, la vie est le prolongement. La preuve en est qu'il est souvent impossible de dire si l'on a affaire à un organisme qui vieillit ou à un embryon qui continue d'évoluer…Et ceci à tout âge !

L'évolution de l'être vivant implique un enregistrement continu de la durée, une persistance du passé dans le présent, et par conséquent une mémoire qui enregistre de la nouveauté dans le mouvement même où l'organisme vieillit. C'est pourquoi l'individu qui vieillit peut en même temps se transformer, donc, d'une certaine manière, continuer à naître. Le vieillir de l'arbre est bien ceci : il rajeunit et se renouvelle, initie de nouvelles formes de vie, dans le mouvement même où, par ailleurs, il vieillit. Ceci est encore plus vrai si nous nous attachons, non seulement au corps organique, mais à la pensée humaine. Cette pensée vieillit, mais, jusqu'à un âge avancé, est en situation potentiellement créatrice de nouvelles idées.

La sagesse, dans la tradition orientale, n'est pas seulement accumulation de savoir et d'expérience et assimilation des propensions de l'existence. Elle est aussi, de ce fait même, capacité à comprendre des problèmes inédits et à proposer une voie adéquate de solution. On consulte le sage, non sur un savoir acquis, mais sur un problème nouveau.

d) la durée est genèse, engendrement. Face aux lois qui se contentent d'établir, de l'extérieur, des relations entre les faits, entre des instants découpés dans la durée, la saisie de la durée elle-même suppose de se placer du point de vue de la genèse des phénomènes. Il faut pour cela parvenir à distinguer entre la durée substantielle des choses et le temps éparpillé en espace. Il faut voir, dans l'espace lui-même, et dans la géométrie qui vise à le représenter, un terme idéal dans la direction duquel les choses matérielles se développent, mais où elles ne sont pas développées. Au lieu de prendre les faits comme des éléments qui s'éparpillent au fur et à mesure sur un plan , qui sont extérieurs les uns aux autres et extérieurs à l'esprit et que l'on tente de reconstituer en établissant entre eux des relations, l'appréhension de la durée suppose à l'inverse une connaissance par le dedans, qui les saisirait dans leur jaillissement même au lieu de les prendre une fois jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et du temps spatialisé, qui toucherait aux mouvements internes. Il faut partir de la durée pour aller aux moments, au lieu de partir des instants pour les relier en durée. La durée réelle est celle où chaque forme dérive des formes antérieures, tout en y ajoutant quelque chose, et s'explique par elles dans la mesure où elle peut s'expliquer. Une expérience de pensée, qui vise à saisir cette durée, cherche seulement, par delà le temps spatialisé où nous croyons apercevoir des réarrangements continuels entre les parties (tout change, mais rien ne change), la durée concrète où s'opère sans cesse une refonte radicale du tout. Elle suit le réel dans toutes ses sinuosités. Elle ne nous conduit pas, comme la méthode de reconstruction des liens entre les faits isolés, à des généralités abstraites de plus en plus hautes, étages superposés d'un magnifique édifice. Elle vise à saisir la genèse et la nouveauté en même temps, solidairement, dans le cours d'une même durée.

C'est à travers la singularité qu'elle saisit l'universel, au lieu de plaquer artificiellement, sur la réalité, une supposée généralité. C'est de chaque individu humain, pris dans l'émergence et la transformation, donc dans l'affirmation de son individualité, qu'on tire le commun de la totalité du vivre humain, qu'on relativise l'individualité elle-même en posant sa genèse.

L'acte de dessiner et de peindre, par exemple, n'a aucun rapport avec celui d'assembler les fragments d'une image déjà dessinée, déjà peinte. S'installer dans la durée, c'est cela : prendre le peintre dans la genèse et le mouvement même de sa création artistique. Alors on pourra comprendre en quoi sa création est unique, en même temps qu'elle est déterminée par toute une poussée sociale, en quoi elle est une condensation de la socialité dans un mouvement singulier.

Comme disait Spinoza, et Bergson lui est, sur ce point, très proche, il faut non aller, non pas des effets aux causes, mais des causes aux effets. Ou plus exactement, prendre les causes dans leur puissance d'effets. Certes, cela contredit le sens commun, et notamment l'adage qui veut qu'il n'y ait pas d'effets sans causes, de fumée sans feu. Cet adage est juste dans ce qu'il affirme, bien entendu, mais inadéquat comme manière de penser les phénomènes. De la fumée, on ne reconstituera jamais réellement en quoi consiste le feu. On peut lui opposer un nouvel adage, celui qui affirme qu'il n'y a pas de cause sans effets, pas de feu sans fumée. La cause efficiente n'est pas autre chose : une cause prise dans son potentiel interne d'effets, une cause prise dans la durée. La peinture du peintre, c'est la puissance de peindre de cet individu en acte. Et rien ne témoigne davantage de cette puissance que la durée.

C'est pourquoi d'ailleurs, si, comme l'indique Bergson, il est impossible rigoureusement parlant, de prévoir l'avenir, puisque chaque instant apporte de l'inédit, qui se combine à notre mémoire et nous transforme nous-mêmes, si les prévisions ne sont que des extrapolations sur le futur à partir de données et pensées présentes (et donc, à leurs manières, une négation du temps), si nous ne pouvons prévoir ce que sera le tableau du peintre (et lui-même ne le peut), nous pouvons néanmoins nous interroger sur cet avenir, en nous installant dans les potentiels et tendances de transformation, dans les processus d'engendrement, en nous installant dans la durée.

Nous pouvons anticiper, conjecturer, mais non rigoureusement prévoir. C'est probablement sur ce point que la rupture avec la pensée mécaniciste est la plus forte. Comment pouvoir supposée connue par avance une situation qui est unique en son genre, qui ne s'est pas encore produite et ne se reproduira jamais ? L'ancienne vision des faits astronomiques, physiques, chimiques, de tous ceux qui font partie d'un système où l'on pensait que se juxtaposaient simplement des éléments censés immuables, où il ne se produisait que des changements de position, où il n'y avait pas d'absurdité théorique à imaginer que les choses étaient remises en place, où par conséquent le même phénomène total ou du moins les mêmes phénomènes élémentaires pouvaient simplement se répéter selon des lois connues d'avance, pouvait prétendre prévoir. Mais cette ancienne vision de la physique, malgré son utilité pratique, a vécu.

L'expansion de l'univers, d'un univers qui se révèle de plus en plus chaotique et mouvementé, nous apprend à voir les choses autrement, à penser l'univers entier comme s'enfonçant dans un devenir, que nous pouvons anticiper, mais non prévoir. Certes, il est vrai que l'astronomie continue à prévoir, avec une bonne validité. Mais c'est un problème d'échelle de temps. L'astrophysique a renouvelé en profondeur la vision astronomique.

Aucun scientifique en physique aujourd'hui n'accorde un quelconque crédit à la régularité répétitive des mouvements spatiaux. Ces derniers sont pris au contraire dans leur durée, donc leur dégradation, mutation, disparition potentielle. Que les mutations opèrent par différences et variations infinitésimales ou qu'elles procèdent par crises, cela reste en débat sur un plan scientifique . Mais le principe n'en est plus contesté (du moins dans l'état actuel du savoir scientifique, les sciences sociales ayant pris un retard considérable sur ce plan). En ce sens, on pourrait dire, du mouvement de l'univers, du cours de la vie, de l'orientation du vivre humain, comme de la conscience que nous pouvons en avoir, qu'à chaque instant ils inventent quelque chose, dans et malgré la conservation du passé.

Mais contre cette idée de l'originalité et de l'imprévisibilité absolue des formes une large partie de notre tradition culturelle s'insurge. Et l'opposition est particulièrement forte, il faut le reconnaître, en sociologie, science qui a fini par prendre le visage d'une science des formes de régulation du social, qui a du mal à sortir de la pensée ancienne, qui affiche un goût certain à saisir les régularités. C'était d'ailleurs l'un des rares sujets sur lequel Emile Durkheim et Max Weber convergeaient méthodologiquement, avec un égal rejet des événements (qui ne pouvaient, conceptuellement parlant, qu'être réduits à des contingences et exceptions et laissés aux historiens).

d) De la durée au devenir. Le devenir est infiniment varié. Celui qui va du jaune au vert ne ressemble pas à celui qui va du vert au bleu : ce sont des mouvements qualitatifs différents. Celui qui va de la fleur au fruit ne ressemble pas à celui qui va de la larve à la nymphe et de la nymphe à l'insecte parfait : ce sont des mouvements évolutifs différents. L'action de manger ou de boire ne ressemble pas à l'action de se battre : ce sont des mouvements extensifs différents. Et ces trois genres de devenir eux-mêmes, qualitatif, évolutif, extensif, diffèrent profondément. L'artifice de notre perception, comme celui de notre intelligence, comme celui de notre langage, consiste souvent à extraire de ces devenirs très variés la représentation du devenir en général, devenir indéterminé, simple abstraction qui par elle-même ne dit rien. A cette idée, toujours la même, et d'ailleurs obscure ou inconsciente, nous adjoignons alors, dans chaque cas particulier, une ou plusieurs images claires qui représentent des états et qui servent à distinguer tous les devenirs les uns des autres. C'est cette composition d'un état spécifique et déterminé avec le changement en général et indéterminé que nous substituons à la spécificité du changement.

Une multiplicité indéfinie de devenirs colorés, pour ainsi dire, passe sous nos yeux : mais nous nous arrangeons pour ne voir que de simples différences de couleur. On dira : le jaune n'est pas le vert. Ce sont deux qualités différentes, et on pourra monter une théorie au sujet de cette différence entre qualité des couleurs. Mais du devenir vert du jaune, de la différence qui est engendrée dans la mutation, nous ne dirons rien.

Autre exemple : enfance, adolescence, maturité, vieillesse sont de simples vues de l'esprit, des arrêts possibles, imaginés par nous, du dehors, le long de la continuité d'un supposé progrès. On peut parler à profusion de chacun des états, de l'enfance, de l'adolescence, etc., et d'ailleurs psychologues et sociologues ne s'en privent pas.

Mais comment, avec ce qui est fait, avec des états, reconstituer ce qui se fait ? Comment, par exemple, de l'enfance, une fois posée comme une chose, passera-t-on à l'adolescence, alors que, par hypothèse, on s'est donné l'enfance seulement ? Quand nous disons " l'enfant devient homme ", gardons-nous de trop approfondir le sens littéral de l'expression. Nous trouverions que quand nous posons le sujet " enfant ", l'attribut " homme " ne lui convient pas encore, et que, lorsque nous énonçons l'attribut " homme ", il ne s'applique déjà plus au sujet " enfant ". La réalité, qui est la transition de l'enfance à l'âge mûr, nous a glissé entre les doigts. La vérité est que, si le langage se moulait ici sur le réel, nous ne dirions pas " l'enfant devient homme ", mais, " il y a devenir de l'enfant à l'homme ".

Dans la première proposition, " devient " est un verbe à sens indéterminé, destiné à masquer l'absurdité où l'on tombe en attribuant l'état " homme " au sujet " enfant ". Dans la seconde, " devenir " est un sujet. Il passe au premier plan. Il est la réalité même : enfance et âge d'homme ne sont plus alors que des arrêts virtuels : nous avons affaire, cette fois, au mouvement interne lui-même, et non plus à sa représentation spatialisée. Mais la première manière de s'exprimer est seule conforme à nos habitudes de langage. Tout est obscurité, tout est confusion, quand on prétend, avec des états, fabriquer une transition, ce qui est encore, il faut bien le reconnaître, la tendance majoritaire des sciences sociales. L'obscurité se dissipe, la difficulté tombe dès qu'on se place le long de la transition Le devenir, c'est cela : prendre les entités, non dans leurs états fixes, mais dans leur perpétuelle transition. Le devenir est à prendre dans sa réalité, comme sujet, comme protagoniste du social. Il est clair qu'une telle perspective heurte de plein fouet les conceptions qui prétendent faire, de chaque individu humain, dans son intentionnalité, et dans la supposée permanence de sa personnalité, le centre de l'univers.

Le devenir est le tissu même du réel, celui autour duquel les rapports sociaux se construisent et se développent. Le devenir ou bien plutôt la variété colorée des devenirs concrets. Tel devenir, un devenir, et non pas " le " devenir. L'erreur majoritairement faite est, sous le devenir qualitatif, sous le devenir évolutif, sous le devenir extensif, de chercher ce qui est réfractaire au changement, c'est à dire la qualité définissable, immuable, et encore une finalité pré-constituée. La trop fameuse " qualité " n'est qu'une vue stable prise sur l'instabilité des choses, la trop fameuse " forme " n'est qu'une vue partielle prise sur le mouvement transformateur, la trop fameuse " finalité " n'est qu'une vue instantanée prise sur le cours complet d'une action. Raisonner par des vues éparses, réduire le devenir à des moments, revient, par hypothèse, à prétendre soustraire le cours des choses à l'effet du temps, cueillir les états dans une sorte d'éternité fictive. Et c'est souvent à partir de cette éternité fictive que l'on classe les êtres, que, par exemple, on enferme les individus humains (leurs devenirs concrets) dans des cases. Que l'on ne cesse de classifier.

Le devenir du jaune au vert : devenir qualitatif, réduit aux qualités (aux extrémités). Le devenir de la fleur au fruit : devenir évolutif, réduit au passage d'une forme à l'autre. Le devenir de l'action de boire : devenir extensif, réduit à l'intention, à la finalité. Les Formes, que l'esprit isole et emmagasine dans des concepts, ne durent plus, elles tendent à se confondre avec leur propre définition. Simmel lui-même, pourtant immense sociologue, n'échappe pas à cette tentation dans sa théorie structurelle des formes sociales. De là découle aussi, chez des sociologues nettement moins inspirés que Simmel, la tentation nominaliste ou conventionnaliste. On définit des formes abstraites et on suppose qu'elles ne sont que des conventions, des pures produits de l'esprit ou des arrangements sociaux. On fige la réalité dans ces conventions, et l'on croit avoir tout dit. On plaque des généralités vides sur des êtres sociaux concrets, que l'on fige ainsi, dans leur simple énonciation. On aura ainsi les ouvriers et les patrons, les dominants et les dominés, etc... (la liste est aussi longue que peuvent l'être les modes de catégorisation). L'amusant est que cet abus de la catégorisation pourra faire revivre le mythe libéral de l' individu libre : l'individu écrasé par la catégorie ou par la fonctionnalité de son rôle, essayant de se "libérer", jeu de ping pong qui nous enfonce dans l'ignorance. Individu ? Société? On ne dira jamais à quel point cette question, que la sociologie classique a cru pouvoir agiter, est bête.

Les humains seront réduits à n'être que les porteurs de ces formes ou des représentants d'une catégorisation ou d'un rôle, ou, pire encore, des êtres pourvus initialement d'une totale liberté. Quelle absurdité et quelle impasse théorique ! Voici bien cette belle phrase de Bergson : il y a devenir de l'enfant à l'homme. Il y a du devenir, des devenirs. Parce qu'il y a durée.

La prise en compte de la durée change tout.

L'immanence, une vie… disait Deleuze. L'immanence, un devenir…

(d'après Philippe Zarifian, Temps et modernité, éditions L'Harmattan)

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