Zarifian philippe

Les opinions publiques mondialisées


Les opinions publiques mondialisées ( à partir de Gabriel Tarde, L'opinion et la foule).

Point de départ : il n'existe pas d'esprit collectif, une conscience sociale, un nous qui existerait en-dehors des esprits individuels. Pour comprendre comment se forme et se développe une opinion publique, il faut toujours tenir compte de l'esprit individuel (individualisé).

1. La constitution d'une opinion.

La formation d'une opinion dans un esprit individuel, l'invention d'une opinion n'est pas non plus le fruit purement interne de cet individu : il est rare qu'un individu crée une idée totalement originale, car il est en permanence sous l'influence de son milieu social, de sa culture, des idées de son époque. L'invention d'une opinion est plutôt une découverte et une rencontre :

- découverte d'idées sous-jacentes, de courants de pensée sociaux qui environnaient déjà l'individu, mais que celui-ci met à jour, dont il prend conscience, qu'il personnalise à sa manière,

- rencontre : entre divers flux sociaux, diverses expériences qui, dans un cerveau humain, donne naissance à une opinion nouvelle, qui va ensuite se propager, devenir elle-même un nouveau flux. Donc, on a un double mouvement : un mouvement de découverte d'idées déjà présentes, qui pré-existaient, sur lesquelles s'opère une clarification interne et un mouvement d' invention, par rencontres, d'une opinion nouvelle. L'important, chez Tarde, est la propagation des opinions. Elle répond au principe de base de l'imitation, qui est le principe de fondation des communautés humaines : " La société est une collection d'êtres en ce qu'ils sont en train de s'imiter entre eux ". C'est l'imitation qui transforme ce qui peut n'être au départ qu'une opinion personnelle, invention d'une nouvelle idée, en fait social. L'avenir normal d'une innovation de pensée est sa propagation, son avenir idéal est la propagation universelle, sans limites. Cette propagation s'effectue essentiellement par suggestion, sur un mode plus hypnotique que rationnel. C'est moins un débat d'idées rationnellement motivées qui permet aux opinions de se diffuser qu'une suggestion fournie comme à une personne sous hypnose, qui va agir parce que cette opinion va rencontrer, aviver ses désirs et croyances. L'opinion s'adresse donc à ces désirs et croyances avant que de toucher à un raisonnement rationnel. Elle résonne, elle vibre.

Deux cas de figure peuvent se présenter :

- soit l'opinion nouvelle va dans le sens d'une opinion déjà existante, déjà partagée par un grand nombre. Dans ce cas, il se produira une interférence-combinaison. L'opinion existante se trouvera renforcée.

- Soit l'opinion nouvelle va au contraire contredire une opinion dominante. Il se produira une interférence-lutte. L'innovation d'idée peut alors se répandre progressivement et se substituer peu à peu à l'opinion dominante jusqu'à devenir elle-même une opinion dominante, qui sera écartée un jour par une idée nouvelle. C'est le cycle de la vie des idées en société. Tel le mouvement des idées et croyances : apparition, croissance, stagnation, recul.

Il existe une tendance inhérente à ce qu'une idée nouvelle, qui a pris naissance un jour dans un cerveau déterminé, se propage dans un nombre indéfini de cerveaux mis en communication. Tarde y voit une double caractéristique de l'âge moderne :

- d'une part, une mise en communication généralisée, mondialisée, qui permet aux effets d'influence, de suggestion, de persuasion de se diffuser. L'innovation d'idée est alors portée à la plus large diffusion possible, elle est portée à être largement partagée (ou combattue).

- d'autre part, une très grande rapidité de changement des opinions, sur le modèle de la mode et non plus de la tradition (anticipant sur ce que Naville appellera : la société de l'éphémère). Les sociétés d'hier étaient isolées, beaucoup plus étrangères les unes aux autres ; elles étaient donc peu enclines à se transformer. Coutume et tradition l'emportaient. Les sociétés modernes mettent fin à l'immobilisme. Le mouvement remplace la fixité ; la mode remplace la coutume. La rapidité des transports et des télécommunications, accrus, à l'époque de Tarde (tout début du 20ème siècle), par le train et le télégraphe, ont joué un rôle décisif dans ce processus en opérant une ouverture très franche sur l'extérieur. La rapidité avec laquelle une opinion, un goût, un comportement nouveau se répandent, c'est-à-dire sont adoptés par les membres d'une communauté s'accroît jusqu'à devenir maximale. D'où cette étonnante anticipation de Tarde : "Supposez que ce mouvement de propagation soit poussé au plus haut degré, la transmission imitative d'une initiative heureuse serait presque instantanée, comme la propagation d'une onde dans un milieu parfaitement élastique ".

Ce milieu élastique n'a pas de frontières établies. Ou plutôt : toutes les frontières s'affaiblissent. Les progrès des communications et de la circulation accélérée des idées passent par-dessus toutes les clôtures de clans, de classes sociales, de confessions, d'Etats. Par l'effet de cette imitation générale, le cercle social se déploie jusqu'aux limites du genre humain. L'humanité toute entière devient le champ possible où se déploieront les idées nouvelles.

Mais cela suppose une lutte permantente entre la coutume, c'est-à-dire l'ensemble des idées qui se sont imposées pour un temps, et la mode, entendant par " mode " les idées nouvelles parties à l'assaut de cet ancien système d'idées et aspirant à les remplacer. Cela s'accompagne de la volatilité et la fragilité des idées. Qui plus est : une autre caractéristique du monde moderne s'impose : l'imposition persuasive remplace l'imposition autoritaire. Il y a toujours imposition d'une opinion, exercice d'une contrainte, mais sur un autre mode, en respectant formellement le libre examen et le libre choix. Cette diffusion d'opinion est un fait majeur : c'est par elle désormais que se crée le besoin de lien social : créer le lien social, c'est opiner dans le même sens ; c'est partager une même opinion. Autrement dit, le lien social réside dans la communauté de pensée.

La vie sociale prend alors la forme de ces changements d'opinion, de ces luttes entre courants d'opinion, de la décomposition et recomposition de communautés d'opinion en fonction de la constante succession entre mode et coutume, de passage d'une croyance à une autre. Pour Tarde, lorsqu'on parle du même objet, du même phénomène, deux opinions différentes ou contraires ne se composent pas. Il n'existe pas de demi-opinion : dans un duel d'opinions, d'idées sur l'appréciation d'un phénomène sociale, l'opinion ne peut que disparaître totalement ou triompher sans partage. Les croyances n'opèrent pas comme la vérité scientifique. Il peut, certes, y avoir de l'hésitation, de l'irrésolution sociale. On peut hésiter à se former une opinion sur un sujet donné. Mais ce que le débat provoque, c'est précisément d'avoir à trancher. C'est ce qui explique les conflits d'opinion et la tendance de toute opinion à vouloir s'imposer, à devenir majoritaire.

2. L'opinion publique.

L'exemple majeur utilisé par Tarde dans le contexte de son époque pour illustrer le phénomène de l'opinion publique est la communauté de lecteurs d'un journal. La chose étrange : les hommes s'entraînent dans une opinion commune, partagée, ils se suggestionnent mutuellement ou subissent la suggestion du journaliste, alors qu'ils ne se côtoient pas, ne se rencontrent jamais, ne se connaissent pas personnellement.

Quel est alors le lien entre eux ?

- C'est la simultanéité de leurs passions ou de leur convictions,

- C'est la conscience possédée par chacun d'eux que cette idée ou volonté est partagée au même moment par un grand nombre d'hommes. Il en découle une signification particulière de l'actualité d'un journal : l'actualité ne tient pas à l'existence d'un fait actuel. Un journal peut faire son actualité sur un phénomène qui s'est produit il y a déjà un siècle. L'actualité est en réalité liée à la socialité. Le sens de l'actualité est le sentiment que nous sommes un grand nombre à lire à peu prêt en même temps le même journal.

L'actualité, c'est le partage immédiat, à distance, d'un sentiment commun. Quelque chose est commun à un grand nombre d'esprit - tous les lecteurs du même journal - en même temps. Le prestige de l'actualité d'un journal, c'est cet effet de contagion du public dont nous faisons partie, c'est le sentiment d'appartenir à un même public. Il y a coïncidence d'une double influence : - influence du journalistes, inspirateur commun de l'opinion, - influence de l'appartenance à un public, d'une idée ou volonté partagées par un grand nombre d'hommes.

Le public se forme lorsque se distendent les liens interpersonnels, lorsque les hommes confrontés aux mêmes phénomènes et aux mêmes idées sont en trop grand nombre et/ou trop éloignés physiquement pour se connaître personnellement. Les liens de solidarité se forment alors, se nouent par les communications impersonnelles d'une fréquence et d'une régularité suffisantes. C'est précisément ce qu'offre le journal d'opinion. Il offre une sensation d'actualité et une conscience d'unanimité spontanées qu'un livre, par exemple, ne peut offrir. Qui plus est, ce public est ouvert, il est indéfiniment extensible.

Le public est le groupe social d'avenir, associé, à l'époque de Tarde, à trois grandes découvertes techniques, trois inventions : l'imprimerie, le télégraphe, le chemin de fer. Jusqu'à un certain point, le public se confond avec ce qu'on appelle un " monde " : monde littéraire, monde politique…

De fait, chacun d'entre nous appartient toujours simultanément à plusieurs publics. C'est un facteur de progrès dans la tolérance : on apprend, par le fait de partager soi-même plusieurs mondes, à traverser et tenir compte de plusieurs univers de pensée. En même temps, ce phénomène de formation de publics engendre un problème inquiétant : la question est : qui influe sur qui dans la formation de l'opinion ? Pour Tarde, il n'y a pas de doute que le journaliste, et l'institution (le journal) qu'il incarne, jouent le rôle principal. C'est le journaliste le médiateur et l'inspirateur du public. S'il y a des variations ou des divergences d'opinion, ce sera autour de son point de vue.

Le danger des temps nouveaux, c'est l'action des publicistes, action souvent décisive sur le public. Ce sont des faiseurs d'opinion. Le fait même qu'un public soit beaucoup plus homogène qu'une foule, qu'un public se façonne dans la durée, qu'une sélection s'opère au sens où chaque individu choisit d'adhérer à tel public plutôt qu'à un autre, renforce le pouvoir du publiciste. Il sait qu'il s'adresse à un public assez homogène, dont il peut anticiper les réactions. Ce phénomène se nourrit d'un mouvement de sympathie. Ceux qui partagent la même opinion, qui sont dans le même cercle d'opinion, témoignent d'une secrète sympathie entre eux, bien qu'ils ne se connaissent pas. Il se produit une communion d'idées, mais pas nécessairement conscience que ces idées ont été suggérées par ceux qui sont au centre du cercle, qui animent le média.

Pour Tarde, il faut distinguer entre deux types de publics :

- des publics stables, consolidés, fidèles,

- des publics instables, capricieux, mouvants.

Paradoxalement, c'est face à des publics instables et mouvants que le pouvoir d'influence du publiciste est le plus fort. Le public stable et fidèle en effet apprend à décoder, il connaît l'opinion qui est émise, peut en suivre les évolutions et variations, en devenir critique. Le public volatile à l'inverse est beaucoup plus facilement capté de manière non-critique. La force des publicistes tient à leur connaissance instinctive du public.

En contrepartie de ce danger, de ce risque, il existe un énorme avantage, une exceptionnelle possibilité d'expression d'idées nouvelles, originales. Dans la civilisation démocratique, le groupement social en publics est celui qui offre aux caractères individuels et aux opinions individuelles originales les plus grandes facultés de se répandre. Ici apparaît le lien fort entre opinion publique et pluralisme. Non pas " une " opinion publique, mais des opinions. L'extensivité potentielle d'une opinion publique est forte : tout le genre humain, mais elle est équilibrée par la pluralité des opinions et des publics. Avec Tarde, on peut dire qu'un public sans pluralisme n'est pas un public : on retourne au stade de la foule entraînée par un leader charismatique ou une puissance exclusive. Pluralisme veut dire confrontation des opinions.

Mais l'originalité de Tarde, contrairement à un point de vue courant sur ce sujet, n'est pas que les opinions débattent. Dès lors qu'elles portent sur un même objet ou phénomène, les opinions sont exclusives les unes des autres. Il existe généralement, dans une société démocratique, tolérance, il y a jeu d'influence et de suggestion, mais il n'y a pas débat au sens rationaliste traditionnel du terme. Ce qui s'échange dans une société, ce ne sont pas de " bonnes raisons de ", comme le dirait Boudon, ce sont des flux de croyances mobiles.

Néanmoins, ces croyances sont progressivement intellectualisées. Une opinion se forme, se déforme, s'énonce, se défend. C'est un corps d'idées, et donc intellectualisé à ce titre. A travers le développement des publics - dont la relation au journal d'opinion est l'archétype - s'engendre une intellectualisation de la société. Les publics diffèrent beaucoup des foules en ce que la proportion des publics d'idées l'emporte de beaucoup sur celle des publics de pure passion. Les opinions sont des croyances intellectualisées sur quelque chose. Enfin, dans le phénomène d'opinion publique, il existe une tension entre communion d'idées et libre jeu des différences individuelles et des inventions. C'est ce à travers quoi l'opinion peut être ranimée, des foyers d'idées nouvelles émerger.

3. Quelles implications pour aujourd'hui ?

a) On peut d'abord reprendre l'une des idées d'Edgar Morin : l'existence d'une sorte d'infrastructure de la société-monde (que je préfère qualifier de Peuple-Monde). S'il est vrai que celle-ci ne bénéficie pas d'un Etat mondial et de mécanismes de régulation correspondants, l'infrastructure communicationnelle existe. Il existe même une pluralité d'infrastructures techniques mondiales, les unes visibles, les autres secrètes (celles de l'armée américaine par exemple). Dans et par les infrastructures communicationnelles publiques, nous devons être attentifs et vigilants sur la formation et circulation d'opinions mondialisées. Un exemple frappant : les dépêches d'agences de presse. Un nombre très réduit d'agences diffusent les mêmes dépêches en différents points du globe, à fréquences régulières et rapides. Ces dépêches, dans le cas de l'AFP par exemple, se présentent comme les plus neutres, les plus " informatives " possibles. Mais il va de soi qu'elles expriment toujours une opinion et que ceux qui les écrivent et les sélectionnent opèrent comme des publicistes. Ce sont ces dépêches qui seront ensuite reprises et retravaillées par les émissions d'actualité. On peut dire que s'ouvrent ainsi des fenêtres sur le monde, à partir d'un même formatage initial.

Mais l'ouverture n'en existe pas moins. Il se forme en même temps en permanence de la contre-opinion, ou de l'alter-opinion, selon d'autres orientations, qui utilisent, soit la diversité des infrastructures ( le Web, les e-mails…), soit une reformulation à partir des mêmes " informations ". On trouvera toujours des publicistes dans le fonctionnement de ces infrastructures, mais plusieurs cercles d'opinion qui se forment et se confrontent.

b) Comment redéfinir les groupes sociaux ? Une des thèses fortes de Tarde est que le public représentait le groupe social de demain. Ce n'est pas encore une idée passée dans la littérature sociologique et il est vrai que la pertinence des anciens découpages (en classes sociales en particulier) résiste. Néanmoins, nous avons une série d'indices qui vont dans le sens de Tarde :

o le découpage des territoires de clientèle par les firmes-réseau : des clientèles (autre chose qu'une simple addition de clients), soumises à de l'information publicitaire et à la formation d'adhérents, de communautés, de publics,

o les groupes sociaux classiques manifestement divisés, non seulement dans l'expression de leurs opinions politiques, mais dans leur vision du monde. Le monde ouvrier divisé, en profondeur et de manière durable,

o les opinions sont beaucoup plus immédiatement confrontées à des problématiques mondiales : à la fois il faut se prononcer sur des événements du monde, qui se projettent à travers les fenêtres dont j'ai parlées, mais se produisent des effets de reconnaissance des opinions beaucoup plus immédiats, beaucoup moins institutionnalisés que les choix " nationaux ".

c) Le pluralisme ne recoupe pas le pluralisme politique classique au sens de l'action des partis politiques, lié au fonctionnement institutionnel de la démocratie dite pluraliste. Est-ce que le pluralisme des opinions publiques n'est pas beaucoup plus actif, vaste, direct, influent que le pluralisme des partis ? Par exemple : dans le vaste ensemble des " abstentionnistes " vivent des opinions vivaces, invisibles dans le vote politique. Pourrait-on aller plus loin que Tarde et parler d'opinions muettes quant aux modalités de leur expression, parce que la vie politique n'a pas été structurée pour les accueillir, et surtout parce que cette vie politique, d'une certaine manière, n'a que faire des opinions, sinon pour les instrumenter ?

d) Qu'en est-il de l'esprit critique aujourd'hui ? Ecrivant en 1902, Tarde souligne le rôle dangereux des publicistes. Mais est-ce que la distanciation critique vis-à-vis des médiateurs publicistes n'est pas devenue élevée ? Comment s'insère l'inventivité ? D'une certaine manière, la montée du scepticisme ou de l'indécision peut être l'indicateur, aussi bien d'un retrait que d'une plus grande fermeté dans ses propres prises de parti et adhésions. Parce qu'une opinion est toujours tranchée, on la soupèse avant de s'y engager.

e) Comment intégrer, dans le phénomène de constitution et mutation des opinions publiques, la montée de l'individualité, les logiques de subjectivation ?

f) Enfin, et peut-être surtout, dans la constitution d'opinions publiques mondialisées, confrontées à la mondialité des problèmes, et dans leur circulation fluide, est-ce que les passions n'opèrent pas autant que les idées intellectualisées ? Autrement dit, est-ce que les opinions publiques mondialisées ne sont pas encore en voie et recherche d'intellectualisation ? Passion pour la paix, pour l'écologie, pour l'émancipation des femmes, mais sans avoir encore la consistance d'un corps d'idées. Ces passions et esquisses de corps d'idées s'échangent dans les infrastructure techniques mondialisées et les moments de rencontres (types forums sociaux). A la place, encore aujourd'hui, des " projets politiques ", des " plate-formes ", des énoncés rigidifiés et sans vie. Ces "projets" pourraient être des incitateurs et fédérateurs d'opinions : c'est, me semble-t-il, ce que l'on peut attendre le mieux de leur existence.

Paris, le 13 décembre 2003

 


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