Zarifian philippe

Echanges sur le concept de travail avec Anne Querrien et Christian Pradel sur la liste Multitudes.

1. Anne,

Sur le travail immatériel : il m'est impossible de discuter du travail immatériel en l'absence de définition rigoureuse de ce concept ou prospect, que ce soit sur une base philosophique ou scientifique (ou pourquoi pas, artistique). Penser que l'immatérialité existe n'est pas une mince prise de position. Et je crois vraiment que la rigueur est nécessaire sur ce type de sujet, car je ne vois pas comment entamer un débat ou une controverse. Personnellement, je n'ai rien à dire sur le travail immatériel, car je ne comprends pas ce que cela veut dire, c'est une expression, pour moi, sans signification (et dénuée de sens).

Je vois surtout ses effets idéologiques péjoratifs (d'abaissement du travail "simplement" matériel). A charge de revanche bien sûr : il convient de définir ce qu'on entend par travail matériel.

On peut définir (c'est la proposition que je fais) le travail matériel comme un ensemble d'actes, expression d'une puissance de pensée et d'action, qui transforme une réalité quelconque (physique, symbolique, imaginaire, affective..) au sein d'un champ de forces et relativement aux enjeux qui s'engendrent au sein de ce champ de forces. La pensée est orientatrice de ces actes, mais elle peut revêtir une grande variété de forme. En particulier : il n'y a pas, en agissant, nécessairement conscience claire des enjeux, car ce n'est pas la pensée qui les produit, mais le champ de forces. Mais, bien entendu, l'entendement peut s'emparer de ces enjeux. Ces champs de forces sont l'expression concrète de rapports. Ce ne sont pas des rapports de force, comme on le dit trop souvent, mais des forces exprimant des rapports. Le rapport capital-travail - ô combien matériel ! - n'est pas en lui même un rapport de forces, mais un rapport au sein duquel s'engendrent, de manière indissociable, le capital et le travail et leurs affrontements, selon des lignes d'affrontement déterminées.

La matérialité du travail réalisé par un lamineur dans une usine sidérurgique ne consiste pas principalement à engendrer un produit physique nommé "acier" ou "tôle en acier", mais elle consiste dans l'ensemble des actes prises en charge et orientés par le lamineur pour que soit produit tel type de tôle, et ceci au sein d'un double champ de forces : un champ de forces qui relève de la physique de la métallurgie (des rapports intermoléculaires, et parfois, dans des cas rares de spécifications de l'acier, inframoléculaires) et un champ de forces social (ou politico-social si l'on préfère) qui relève du rapport capital-travail. Quand je dis : "tel type de tôle en acier", j'indique une singularisation du produit, engendrée par des actes qui, tout à la fois, orientent les transformations physiques relativement à l'enjeu qu'est la production d'une tôle ayant telles et telles caractéristiques métallurgiques (je dis "oriente" car tout est actuellement automatisé : il n'y a pas d'intervention humaine directe sur l'acier), mais aussi, et indissolublement, relativement aux enjeux économico-sociaux qui expriment et condensent les rapports sociaux au sein desquels cette tôle (cette tôle et pas une autre : on ne produit que des singularités) est produite. On peut l'exprimer de manière plus philosophique : la matière c'est l'ensemble des rapports au sein desquels et à partir desquels s'engendre l'existence. C'est ce, à peu près, ce qui dit Marx.

Je pense, profondément, que les défenseurs de la thèse du "travail immatériel" ont une conception de la matière (et du travail) qui fait totalement l'impasse sur les rapports (dont les rapports sociaux), rapports qui sont toujours surajoutés à l'analyse. Par exemple : on suppose qu'existe un travail d'expression langagière et d'action affective, en soi, que l'on place ensuite au sein de tels ou tels rapports. Or je pense qu'il n'existe pas de "travail en soi". Un travail est toujours déjà inséré dans des rapports. C'est pourquoi d'ailleurs le "travail en général" n'existe pas. On peut tout au mieux en tenter une définition générique.

2. Christian,

Tu apportes effectivement quelque chose d'intéressant en parlant de "balancement", de "réinitiation", de "recombinaison". En fait les actes (dit de travail) transforment une réalité (physique, symbolique, imaginaire, affective ) dans son devenir. Ou plus exactement, ces actes engendrent un advenir dans une réalité en mutation permanente (comme l'indique Bergson). J'ai eu l'occasion d'en parler à propos de nombreuses enquêtes de terrain : une simple ouvrière, travaillant pour fabriquer un bracelet de montre, agit sur de la matière (une peau de crocodile par exemple) en relation avec une multitudes de micro-événements, au travers lesquels, par l'orientation (donc l'activité de la puissance de pensée) qu'elle donne à son travail, elle fait progressivement advenir "un" bracelet, un produit singulier, soumis lui-même à différents regards : sa perfection physique, son esthétique, son pouvoir symbolique... Et l'ouvrière explore et utilise toutes les variations des champs de forces dans lesquelles elle est inscrite(car c'est une salariée, inscrite dans le rapport capital-travail, car elle coopère avec ses collègues, car elle s'affronte à une nature résistante, celle des peaux de crocodile, on pourrait ajouter : car elle est une femme, soumise aux rapports sociaux de sexe, etc). Elle agit au coeur (au croisement) de plusieurs champs de forces et c'est là que s'exerce la puissance spécifique de son initiative (le fait qu'elle initie quelque chose de nouveau). C'est la raison pour laquelle, sans tomber une seule seconde dans la démagogie, le travail d'une ouvrière est aussi admirable et complexe que celui d'un intellectuel (de quelqu'un faisant profession d'intellectuel). Mais aussi tout aussi soumis à des champs de forces et à des rapports, dont on ne peut parler que concrètement. On ne peut émettre aucune généralité a priori à ce sujet.

Sur la communication et les signes : oui. Mais je renvoie à Naville : en 1963, dans le livre que j'ai cité, il existe tout un chapitre consacré à la sémiologie industrielle. Cela fait longtemps que les ouvriers, dans les industries automatisées, travaillent dans et sur du langage, un langage qui peut être parfaitement analysé grâce à la tradition théorique ouverte par Peirce (beaucoup plus que grâce à celle ouverte par Saussure et qui la psychanalyse). Ici, certains livres, comme les "Ecrits sur le signe" de Peirce, sont incontournables, bien que Naville ait bien réouvert le chemin. Naville parlait des ouvriers comme de "lecteurs". Langage permettant de communiquer avec les systèmes de machine et, autre langage en interférence constante avec le premier, celui de la communication interhumaine au sein des équipes (qui, dans la sidérurgie, existe depuis les années 50 grâce aux réseaux d'interphones).

A une époque, au milieu des années 80, j'avais fait une étude très précise sur l'informatique industrielle dans la sidérurgie, et sur toutes les couches de signes (couches dites d'information) qui renvoyaient, en définitive, depuis les capteurs installés sur les machines jusqu'aux calculateurs de process, à la couche de contact supervisées par les ouvriers en salles de contrôle comme interprétants autour de synoptiques et de listing. Et sollicitaient (ou non) leurs initiatives. Donc, dire que la communication est un phénomène typique du travail d'aujourd'hui, cela m'amuse assez.

3. Anne,

Travail ouvrier ou activité de service ou travail d'un enseignant, ce n'est pas le problème. J'aurais pu prendre l'exemple dans un centre d'appel, ou l'activité d'un guichetier, ou celle d'un prof. J'ai écrit, avec l'économiste Jean Gadrey, un livre entier sur le travail dans les service, et je n'étudie plus, depuis plusieurs années, que les activités de service. J'aurais dit des choses similaires, en y ajoutant le rapport social de service et sa prise en compte spécifique, mais cela n'aurait rien changé à ce que j'appelle "travail matériel". Ce n'est pas un problème ouvrier / non ouvrier. C'est la manière de comprendre en quoi consiste travailler. Par exemple, j'ai mené une étude sur les centres d'appels de France Télécom, et j'aurais pu parler:

- des événements permanents qui se produisent dans les interactions aux clients, qui expriment un champ de forces spécifique, renvoyant lui-même aux enjeux du rapport social de service (non réductible au rapport capital-travail salarié),

- de la manière dont l'opératrice doit comprendre et interpréter ce qui lui ai demandé, en relation avec des énoncés verbaux, mais aussi tout une série de signes (les intonations de la voix...)

- la façon dont elle se trouve engagée dans le devenir de ces interactions singulières (avec ce client et non un autre) qu'elle doit affronter, dont elle oriente et réoriente en permanence la production d'un advenir, qui, au départ, se présente de manière assez flou et confuse, mais se précise : apporter réponse au problème qui lui est posé, et, si nécessaire, intervenir sur les dimensions affectives, voire symboliques (elle représente l'image de France Télécom) de cette tentative de réponse,

- en parallèle, elle doit se coltiner l'usage de son ordinateur et des différentes applications informatiques, dont entrer et être prise par le rapport au système technique (d'une manière qui n'est pas très différente de ce que disait Naville),

- en même temps, parce qu'elle est située dans un rapport capital-travail, elle doit répondre de son temps, suivre certaines formes de cadrage de ses énoncés, éventuellement être incitée à "placer un produit" en même temps qu'elle répond au problème du client (et souvent résister à cette injonction exercée par sa hiérarchie). Elle se situe au centre, à l'intersection d'un complexe de rapport, et doit agir au sein de plusieurs champs de forces, composer avec cette pluralité. - si cela est nécessaire et surtout possible, s'appuyer sur des collègues si le problème posé par le client la dépasse, donc réaliser un détour communicationnel,

- en définitive produire l'advenir immédiat que sera la réponse conclusive de l'appel, mais qui peut engendrer ensuite de multiples effets (si la réponse s'avère non adéquat, que d'autres actes, venant par exemple de techniciens d'intervention, s'il s'agit du 10.13, ne se sont pas produits comme convenus), et bien d'autres événements encore. Etc... Voilà. Ce sont juste des exemples. J'aurais pu prendre l'exemple d'un prof, et de tout ce qui se passe au sein d'une classe d'étudiants (dont l'exemple de mon propre travail). Pour moi, engendrer un service, c'est produire une transformation dans les conditions du vivre des destinataires de ce service, en interaction direct ou non avec ces derniers, avec un part permanent d'imprévus, de risques d'incompréhension, voire de conflits (le champ de forces est palpable, ô combien ! Il y aurait long à dire sur l'agressivité des "clients").

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