Zarifian philippe,

Contribution sur la démocratie

La démocratie active.

La démocratie moderne a commencé à émerger de longue date dans les grandes cités marchandes, mais sa véritable invention comme nouvelle vision de la politique, proposition d'un changement radical de système politique, ne s'est produite qu'au 17ème siècle, et elle n'a commencé à s'imposer que dans un climat de chaos, de violences, voire de guerres civiles (comme en Angleterre) et d'attaques fortes contre les courants politiques et les théoriciens porteurs de ces idées nouvelles. Et pour cause : la mise en avant de la démocratie moderne - qui était tout autre chose que la simple reprise du modèle de la démocratie grecque - représentait un véritable coup de force, un tremblement de terre, une pointe avancée au moment où l'ancien monde (le monde des Trois Ordres du féodalisme) commençait à s'écrouler.

Nous ne pouvons, encore aujourd'hui, que saluer l'exceptionnelle audace intellectuelle et personnelle de ceux qui sont parvenus, dans le sillage des mouvements démocratiques de l'époque, à la penser, à lui donner forme et force, qu'ils s'agissent des acteurs, largement méconnus, des mouvements démocratiques de l'époque, ou des philosophes politiques, plus connus par nous aujourd'hui, qui en ont produit la théorie.

Dans le contexte de cette époque, la démocratie moderne, qui a fini, non sans difficulté et luttes, par prendre la forme de la démocratie représentative, soutenue par le suffrage universel, que nous lui connaissons aujourd'hui, a incarné et institué une véritable émancipation vis-à-vis de toutes les formes de pouvoir absolu, qui était légitimé, selon des compositions variables, par les pouvoirs ecclésiastiques, les dynasties royales et les dominations féodales.

Probablement sommes-nous situés actuellement, en ce début de nouveau millénaire, à un tournant de même ampleur. La démocratie moderne, telle qu'inventée et développée à l'aube de l'émergence du capitalisme, montre aujourd'hui ses limites et son épuisement, comme elle témoigne du fait que ses ressorts et mécanismes ont été captés par les forces sociales dominantes qui organisent un ordre conforme au déploiement des oppressions caractéristiques du capitalisme, ordre qui, actuellement, se radicalise sous la double forme d'un régime de guerre à l'extérieur de chaque société et d'un régime sécuritaire à l'intérieur. Il est patent que l'ordre démocratico-capitaliste est en crise profonde, qu'il a épuisé ses puissances émancipatrices, son pouvoir civilisateur, qu'il génère destruction, guerres et chaos, se radicalise pour imposer sa survie. Cet enjeu nous oblige à repenser en profondeur la question démocratique, à penser ce que peut être une alternative à la démocratie moderne.

Il nous semble que l'expérience accumulée, à la fois dans les luttes d'émancipation et dans la mise à l'épreuve des limites de la démocratie représentative, nous permettent d'avancer les quatre nouvelles propositions suivantes :

1) La démocratie libérale a épuisé ses vertus, non par défaut interne, ni même par la manière dont les forces sociales dominantes s'en sont emparer, mais parce qu'elle n'est plus à la hauteur des problèmes majeurs et enjeux que nous devons collectivement, au niveau de la mondialité, affronter. Si nous devons la repenser en profondeur, c'est parce qu'il devient impératif d'inventer une forme qui, non seulement fasse ressortir explicitement le contenu de ces enjeux, mais nous permette de prendre collectivement les décisions et d'engager les actions qui y correspondent.

Le moment historique crucial que nous vivons est celui, tout à la fois :

- d'une prise de conscience inédite de notre appartenance, en tant qu'humains, aux propensions et mutations de la Nature, à la manière dont nous les affectons, et du caractère proprement vital, crucial, de la manière dont nous pouvons réfléchir et agir sur ce rapport. Notre puissance de vivre, voire de survivre, dépend, en affaiblissement dramatique, comme en renforcement, de la manière de traiter " politiquement " ce rapport écologique. Il devient, il est devenu une question politique majeure. Les décisions à prendre y ont un caractère d'urgence.

- d'un rapprochement tout aussi inédit, en intensité, entre civilisations qui se doivent de reconnaître leurs affinités et différences. Là aussi, notre puissance actuelle et future dépend, au plus haut point, de la manière dont ces rapprochements et ce mélange vont s'opérer : soit par destruction mutuelle et annihilation de nos apports, ouvertures béantes laissées à des retours vers des formes diverses de barbaries et des guerres sans fin, alimentées par divers mouvements de réactivation du racisme, soit par métissage critique, par accueil, apport, discussion de ce que chaque trajectoire civilisationnelle peut nous apporter de positif, face aux enjeux du monde contemporain, comme par rejet de ses caractéristiques négatives. Cette ouverture à l'autre, à l'"étranger", associé à un profond désir de paix, est un défi qui se pose et se résout au sein de chacun d'entre nous, de chaque individualité dans son éthique de vie personnelle et sociale, mais qui suppose aussi des engagements de vaste ampleur de nature collective et politique, au plus haut sens du terme, car il en va du devenir de la communauté humaine dans son ensemble. Il en va du choix durable entre guerre et paix. Le rapprochement entre civilisations, en négatif ou positif, est devenu une dimension incontournable du monde actuel.

- L'élément commun à toutes les trajectoires civilisationnelles est qu'elles sont confrontées au même enjeu : soit consolider, en les exacerbant, les rapports et mécanismes d'oppression, soit, à l'inverse, promouvoir et soutenir les tendances émancipatrices sur tous les fronts où elles s'expriment. Cet enjeu est pluriel : il se joue dans le rapport capital-travail, mais aussi dans le rapport hommes-femmes, dans les rapports entre religions, dans les rapports entre "races", dans les rapports entre citoyens et pouvoir d'Etat. Aucun de ces rapports n'est identique à l' autre, chacun possède ses spécificités, mais ils se co-conditionnent tous, car, dans chaque cas, nous avons une lutte entre oppression et émancipation. De la même façon que les oppressions s'alimentent les unes les autres, tissent des fils qui les relient, dans l'idéologie et les pratiques politiques dominantes, les tendances émancipatrices sont interdépendantes, doivent nécessairement retentir l'une sur l'autre. Aucun front d'émancipation ne peut progresser, s'il n'intègre pas, dans ses luttes et perspectives, les autres.

- 2) Les fondements, la légitimité, l'exercice de la souveraineté ne peuvent plus se penser selon le modèle libéral (de la démocratie moderne) du principe d'autorisation à un souverain qui nous soit extérieur et nous gouverne de manière fondamentalement autoritaire, dans et malgré les processus électoraux, sans véritable engagement ni contrôle.

La souveraineté politique est d'abord à constituer au sein de chacun d'entre nous, dans son individualité propre, dans ses choix de vie et de comportement, dans ses engagements personnels, comme dans la constitution de sociétés nationales et régionales - par exemple européenne - ouvertes qui tout à la fois assument la mise en commun critique des apports des différentes civilisations (assument la vie en commun de personnes qui se sont socialisées dans des pays et/ou des sphères de conception du monde différentes), mais surtout acceptent d'affronter en commun les défis du devenir d'une humanité désormais solidaire, pour le pire comme pour le meilleur.

La politique n'est plus à déléguer, ou autoriser, ou faire se représenter par des professionnels de la politique. Elle est à pratiquer, en permanence, dans nos réflexions, nos échanges, nos actions. Elle ne nous est pas extérieure, mais intérieure. La civilisation occidentale nous a légué un acquis considérable : le refus, le rejet de tout pouvoir théocratique, l'affirmation du caractère irremplaçable de la citoyenneté et de l'égalité de chaque individu humain, de chaque "quelconque". Mais nous devons désormais aller plus loin : affirmer que chaque individu peut devenir, directement, l'auteur de l'action politique, un auteur qui n'autorise personne à parler et agir en son nom, qui revendique son plein pouvoir. Et il le peut, car, sortant de la fiction libérale de l'individu isolé, nous pouvons réfléchir les tendances qui nous socialisent et nous déterminent, qui provoquent une histoire, des problèmes et des enjeux qui nous sont communs.

Nous pouvons faire retour critique sur la manière dont nous pensons, nous nous comportons, agissons face à ces problèmes et enjeux. C'est par ce retour critique que nous devenons réellement libres. Et nous pouvons le faire ensemble, individuellement et collectivement, sans besoin du recours à une autorité étatique souveraine extérieure à nous. Il faut passer du "il" (le souverain externe, le pouvoir politique d'Etat) au "nous" (le souverain interne, la communauté des individualités, un nouveau type de multitude et d'exercice de la citoyenneté).

- 3) L' objet central de l'exercice de la souveraineté est la conduite de l'émancipation, sur tous les fronts. Son objet central est la promotion de la pleine liberté dans le double rapport : à la Nature qui nous conditionne, aux autres humains dont nous sommes objectivement solidaires.

La question de la justice, de la sécurité, de la paix prennent alors d'autres significations que dans la démocratie libérale.

o La justice n'est plus seulement un problème de repartage équitable des ressources ou de redressement des torts moraux. La justice est une question éthique. Elle est affaire de pratique permanente du souci d'autrui, d'un autrui quelconque, quelle que soit sa couleur de peau, son sexe, sa religion, son statut social. Elle est affaire de responsabilité face à l'égalité de droits dont chacun doit disposer et dans la pratique de la solidarité à son égard.

o La sécurité n'est plus affaire principalement de police et de tribunaux. La sécurité réside dans la montée en maturité et en citoyenneté de chacun d'entre nous, dans l'émergence d'une démocratie active qui fait que les questions d'organisation de la Cité deviennent réellement les nôtres, de façon pratique et concrète et qu'aucun ne s'en trouve exclu.

o La paix n'est plus le contraire de la guerre. Ce n'est plus, comme chez Hobbes, un moyen d'étouffer des tendances spontanées à la guerre civile, donc un mode de légitimation de l'oppression étatique (la paix devenant, dans les démocraties modernes en crise, le prétexte au déploiement de régimes policiers et sécuritaires). La paix représente le " bain " le plus propice au rapprochement entre cultures et passions différentes, le plus propice au dialogue ouvert et sans cesse relancé, un esprit qui accepte les divergences, le différent, le débat sans concessions, mais rend intolérable le recours aux vocables et pratiques guerriers, vocables et pratiques qui ne cessent de désigner des ennemis, qui sont orientés vers la destruction et l'élimination de l'autre. La paix ne s'impose pas, elle se trouve et se pratique. Et elle se trouve dans la convergence de nos aspirations à l'émancipation.

- 4) Enfin, des formes institutionnelles doivent être inventées, par transformation de l'Etat tel que nous en héritons. Ces formes varieront nécessairement d'un pays à l'autre, comme d'une civilisation à une autre. Il n'existe pas de forme politique institutionnelle idéale, pas de modèle. Mais nous pouvons mobiliser le principe commun suivant : ce que devons avant tout attendre d'une institution politique, c'est qu'elle crée les conditions de son extinction. Autrement dit, qu'elle soit propice à ce que les conditions d'exercice de la démocratie active soient progressivement réunies. Son action est affaire de lucidité, d'appréciation exacte de degré de maturité de l'exercice direct de la citoyenneté, de connaissance de ce qui est possible et ne l'est pas, dans telle période et telle circonstance.

Il existe une double relation : relation de l'action publique qui doit être à l'écoute du sentiment et de l'intelligence des citoyens, relation de retrait de l'Etat, lorsque des formes d'organisation de l'action des citoyens peuvent s'y substituer.

Que le pouvoir politique se recentre sur ses fonctions de base est logique, mais leur orientation change. Le pouvoir politique ne dirige pas une machine régulatrice, mais des institutions émancipatrices, en entendant par "émancipation", à la fois le renversement du pouvoir d'asservir, dans quelque rapport social que ce soit, et le développement de la capacité à s'approprier les conditions d'une montée en liberté (en puissance propre de réflexion et d'action) sur tous ces fronts.

Nous, héritiers directs de la démocratie représentative, avons tendance à penser que les institutions doivent être gouvernées par des personnes élues "démocratiquement". Mais cette tradition ne peut être remobilisée et présentée comme universelle que si elle est profondément rénovée :

- d'une part les élus doivent être mandatés sur une perspective et un projet dont ils sont explicitement redevables devant les électeurs, sauf à être démis de leurs fonctions. Ils doivent être responsables, dont répondre devant ceux qui les ont mandatés. Responsables d'un projet et d'une perspective, et non d'un "programme" : ce qui compte, dans le monde d'aujourd'hui, monde nécessairement très mouvant, ce n'est pas la "virgule" d'un programme, mais la qualité de l'engagement, son orientation éthique et son respect.

- d'autre part, cette assertion du primat de la procédure électorale doit être revue à l'épreuve de l'expérience. Nous pouvons expérimenter dès aujourd'hui que bien des institutions, les plus proches du simple citoyen, sont en réalité dirigées par des "volontaires", des personnes qui acceptent d'en assumer la responsabilité, au sens d'en prendre soin, qui sont à la fois révocables, mais aussi aisément reconductibles, qui peuvent œuvrer sur la longue durée. C'est le cas des associations, comme c'est, de facto, le cas de l'animation d'institutions scolaires, d'aides familiales, sociales… L'expérience montre que ce ne sont pas les élections qui priment, mais une certaine forme d'engagement personnel et volontaire, et donc réversible. L'association entre institutions, gouvernées par des élus, ouvertes à se rendre les moins nécessaires possibles en oeuvrant au déploiement de la démocratie active dans leur champ de responsabilité et pratique du volontariat est sans doute un champ à explorer, à conceptualiser, à partir de la profusion d'expériences qui en existent déjà.

Que peut-on alors entendre par "démocratie active"?

1) D'abord une réorientation profonde de la direction de l'action politique.

Cette dernière ne doit pas être dirigée prioritairement vers la conquête du "pouvoir d'Etat", ni polarisée vers la désignation d'un quelconque ennemi. Elle a pour objet premier le soin de faire grandir, en maturité et en puissance d'action, les "simples" citoyens. C'est à eux que l'action politique s'adresse, car c'est à eux que, légitimement, le pouvoir politique revient et ce n'est que par leur engagement propre que les grands problèmes du monde actuel pourront être résolus. Les problèmes de l'écologie, de la paix, de l'émancipation des femmes, de la captation et de l'orientation de notre puissance commune de travail et de création, ne peuvent définitivement plus relever, à titre prioritaire, de l'action d'un pouvoir d'Etat, au sens traditionnel du terme. Le pouvoir doit être reversé à sa source réelle, c'est-à-dire entre les mains des citoyens associés. Mais cette réorientation est exigeante : elle suppose que chaque simple citoyen soit capable de s'en emparer, donc de penser ces problèmes et d'assumer le débat que leur compréhension exige, comme les choix pratiques qui découlent de l'urgence des décisions à prendre. Grandir en intelligence et en maturité, c'est grandir en liberté. L'essentiel de l'action des forces politiques organisées doit converger vers ce dessein prioritaire : reconnaître au vrai "peuple", c'est à dire à la multitude des individualités associées, non seulement la légitimité de son pouvoir, mais la capacité à l'exercer.

2) Cela suppose, à la fois un engagement pratique local et quotidien, à la hauteur de notre capacité d'action individuelle, et une signification globale de cette action.

Toute démocratie s'enracine dans le local, mais elle prend sa portée réelle dans le mondial. La médiation entre ces niveaux est déjà matériellement existante : c'est toute l'infrastructure communicationnelle qui englobe déjà la planète. Faire de cette infrastructure un espace public, ouvert au débat d'idées et à la formation des opinions sur les problèmes majeurs, c'est là une responsabilité essentielle des pouvoirs publics, à commencer par les pouvoirs régionaux (européen en particulier). Cela implique très clairement que tous les grands médias rebasculent dans le service public, associé à des chartes de fonctionnement garantissant la pluralité des points de vue et des informations, ainsi que la qualité de l'accès aux acquis des différentes cultures. Cela implique aussi que cet espace inédit qu'est Internet reste totalement libre d'accès et que tous les moyens matériels soient créés pour qu'il soit accessible à tous, en haut débit. Toutefois, le mondial n'est pas seulement à développer dans la communication et le débat d'idées. Il doit s'imposer, en lien avec les débats démocratiques menés au sein de cette infrastructure communicationnelle, dans des synthèses orientées vers l'action. C'est ce que préfigurent les Forums européens et mondiaux, pour autant que ce type de rassemblement formule, non seulement des souhaits ou des déclarations, mais des exigences que les institutions étatiques doivent prendre en compte.

3) Enfin les institutions proprement étatiques, animées par des élus, donc les gouvernements et assemblées, ont pour rôle d'élaborer et mettre en œuvre des lois et règles communes, pour autant que le contenu de ces lois et règles tienne compte et reflète l'ensemble de la vie démocratique active.

Par exemple, il y a urgence à ce que les gouvernements prennent des mesures fortes en matière de pollution de l'atmosphère et des ressources en eau potable. Mais ces mesures doivent être articulées avec les actions locales, ainsi qu'avec l'essor d'une conscience écologique, prenant consistance dans des débats et informations animées dans les grands médias, et pouvant donner lieu à des Forums régionaux et mondiaux, aptes à élaborer des positions et exigences d'action sur ce sujet. Ce sont à la fois les orientations de fond, faisant de la démocratie active la forme politique d'aujourd'hui, adéquate à la prise en main urgente des grands problèmes du monde contemporain, dans le sens de l'émancipation sur tous les fronts où elle-ci s'impose comme exigence, et les trois modalités d'exercice de cette démocratie qui "font système", permettent de penser une alternative à la démocratie représentative classique, dont nous expérimentons qu'elle s'exerce de manière de plus en plus oppressive et que les décisions qui en résulte aggrave les problèmes, bien davantage qu'elle ne les résout.

Paris le 11 novembre 2004

index page81 page83