Zarifian philippe, philippe Zarifian

La perspective du jaguar.

(La science, une certaine science, a produit la notion d'animisme, qui a eu pour effet de discréditer l'apport de civilisations entières. Tentons d'en retrouver le chemin)

La cosmologie des Indiens d'Amazonie nous propose une vision de l'univers profondément différente de celle qui domine notre modernité. Tous les animaux y sont dotés d'un esprit, d'un mode de pensée, semblable à l'esprit humain, mais fonctionnant en référence à la singularité de leur corps.

D'un côté, ce n'est pas le corps, mais au contraire l'esprit qui représente le bien universellement partagé, l'ancrage du commun.

D'un autre côté, l'esprit reste immanent au corps et réciproquement. Aucune transcendance divine. Corps et esprit se déploient de manière parallèle, en adéquation l'un à l'autre, sur fond d'une même singularisation de l'appartenance à la nature.

La diversité des couples " corps-esprit " inscrit un multinaturalisme, une multiplicité des modes d'existence, sur la base d'une même inscription dans l'univers. Ce qui change, d'un animal à l'autre, c'est le point de vue sur le monde, le monde qu'il voit avec son corps. Une seule démarche " culturelle ", de multiples " natures " singularisées, et donc de multiples perspectives, qui sont toutes respectables, qui participent du même déploiement de la vie.

S'il existe une notion virtuellement universelle dans la pensée des amérindiens, c'est celle d'un état originel d'indifférenciation entre les humains et les animaux qui est décrit par la mythologie. Les mythes sont peuplés d'êtres dont la forme, le nom et le comportement mêlent inextricablement attributs humains et animaux dans un contexte commun d'intercommunicabilité. La différenciation entre " culture " et " nature " existe, mais de façon relative et selon un autre parcours que celui de la pensée occidentale. La condition originelle commune aux hommes et aux animaux n'est pas l'animalité, mais l'humanité, au sens du partage de la pensée, de l'esprit. La grande différenciation montre moins la culture se distinguant de la nature qu'un éclatement du couple culture-nature dans des corps différenciés associés à des points de vue multiples.

"Le référentiel commun à tous les êtres de la nature n'est pas l'homme en tant qu'espèce, mais l'humanité en tant que condition " (Philippe Descola). Les animaux participent de la condition humaine, et non les humains d'une pseudo-condition animale dénuées d'esprit (esprit qui, dans la tradition occidentale, ne peut que venir d'ailleurs, d'un Dieu transcendant). Derrière la diversité des corps, il y a une commune condition, dont l'humain est l'archétype. Ce qui importe, ce n'est pas l'espèce, selon une démarche classificatoire " moderne ", mais le fond commun d'existence et la manière dont il se spécifie. Les espèces ne sont que des lieux de singularisation des couples corps-esprit. Du fait de cette différenciation ancrée dans la multiplicité des corps et des êtres, la façon dont les hommes voient les animaux et les autres subjectivités qui peuplent l'univers (dieux, esprits sans corps, morts…) est profondément différente de la façon dont ces êtres les voient et se voient. Mais tous ces êtres, de même que l'homme, ont une perspective pensée, une manière propre de voir l'univers.

Dans les conditions normales, les hommes voient typiquement les humains comme des humains, les animaux comme des animaux, et les esprits (s'ils parviennent à les voir) comme des esprits. Or les animaux prédateurs voient les humains comme des animaux servant de proie, ou les animaux servant de proie voient les humains comme des animaux prédateurs. Et ces animaux se considèrent entre eux comme des humains. Ils se perçoivent comme des humains lorsqu'ils sont dans l'équivalent de leurs maisons et de leurs villages. Ils appréhendent leurs comportements et leurs caractéristiques sous une forme culturelle. Ils perçoivent leurs aliments à l'image d'aliments humains. Les urubus (sorte de vautour) voient les vers putrifiés comme du poisson grillé, les jaguar voient le sang comme une boisson nourrissante. Ils voient leurs attributs naturels (pelage, griffes, plumes, etc.) comme des outils, des instruments culturels, et leur système social est organisé à la manière des institutions humaines (avec une hiérarchie, des rites, etc.). Ce " voir comme " est à la fois universel, et à chaque fois singularisé : chaque être a sa manière de voir. Là où nous, humains, voyons de la pourriture immangeable, un autre être y verra un plat parfaitement sain et délicieux, car adapté à son organisme. Une marre dégoûtante sera, pour un tapir, un lieu de bains délicieux.

Les formes de subjectivité circulent dans les différents individus-animaux. Et la subjectivité de chacun est formellement assimilable à une conscience humaine. Les Indiens d'Amazonie prêtent, à chaque type d'animal, un mode de pensée et une perspective qu'ils imaginent semblable à la leur, mais fortement spécifiée par les attendus du corps de chacun. Il va de soi qu'un jaguar prédateur ne saurait penser et voir les humains comme le ferait un animal sans défense, proie pour ces humains. Le jaguar est un être civilisé, un chasseur, qui rencontre des animaux, que sont les Indiens. Son regard les fixe, dans l'intelligence de la stratégie du chasseur, dans la manière d'ajuster son bond, d'utiliser ses griffes, d'anticiper son repas, selon certains rituels, certaines manières d'être qui sont la marque de son esprit et de sa socialité.

Dans l'humanité ainsi conférée à une pluralité d'êtres, cette notion ne désigne pas, et ne saurait désigner une espèce naturelle (les humains). En tant qu'espèce, et uniquement comme telle, seuls les Indiens sont de vrais humains. Les êtres humains, qui sont derrière chaque animal ou chaque être, désignent une perspective, une position par rapport à l'univers, l'élection culturelle d'un monde qui sera vue de manière propre à chaque corps, à chaque expérience. La nature et la culture font partie d'un même champ sociocosmique, reconnaissance d'un métissage universel entre êtres différenciés, qui coexistent. Il y a donc, d'un point de vue culturel, égalité entre tous les êtres, tous sont dignes du même respect, même si chacun suit sa ligne de vie, en usant de son intelligence et de sa force.

Le jaguar n'est pas moins humain qu'un Indien. D'ailleurs, s'il est tué, il faudra que le chaman instruise des rites particuliers pour que sa part d'humanité quitte son corps, avant de pouvoir être mangé par les Indiens de la tribu. Car la grande terreur des Amérindiens, c'est l'anthropophagie. Le risque de manger un esprit, sans y avoir pris garde. Seuls les chamans, intercesseurs privilégiés entre tous les êtres, peuvent savoir ce qu'il en est de l'esprit (et de la perspective) qui est en chaque être vivant (et mort). Du jaguar, ne mangeons pas l'humain. Le jaguar prend-il lui-même de semblables précautions lorsqu'il dévore un Indien ? Peut-être. Mais il est possible qu'il soit plus moderne que les Indiens et ne voit en eux que des animaux… C'est, dans cette cosmologie, la solidarité corps-esprit ou, si l'on préfère, corps-pensée qui est essentielle. Les animaux voient de la même façon que nous des choses différentes de ce que nous voyons parce que leurs corps sont différents des nôtres, ne sont pas affectés de la même manière.

Qu'est-ce donc qu'une perspective ? Ce n'est pas une représentation, surtout pas une représentation. Nous sommes ici tout à fait en-dehors de la conception occidentale dominante. La perspective n'est pas dans un esprit transcendant qui aurait le pouvoir surnaturel de se représenter le monde " extérieur ". . Non. La perspective part du corps et, de ce corps, se place dans la pensée. Etre capable d'adopter une perspective sur le Monde, de la considérer d'une manière déterminée - tel le jaguar qui voit les Indiens comme des animaux comestibles - est, sans aucun doute, une puissance de l'esprit, et les jaguars ou les tapirs sont des points de rayonnement d'une perspective sur l'univers, dans la mesure même où ils ont un esprit.

Pourtant la différence de point de vue - et la perspective naît de la différenciation - est donnée, non par la communalité de l'esprit, mais par la spécificité du corps. Et il ne faut pas voir les corps sur la base de leur simple différenciation physiologique, mais comme un composé d'affections, qui se transforment, dans l'esprit, en affects, et constituent des capacité d'action, singularisées dans chaque sorte de corps (celui du jaguar, du tapir, de l'Indien, de l'araignée…). Certes, la morphologie, la forme visible du corps, est un signe puissant pour saisir ces affects et ces capacités, mais, dans la forêt amazonienne, il y a lieu de se méfier : le corps visible peut être une apparence trompeuse. Une apparence d'Indien par exemple peut cacher une subjectivité jaguar. Entre la subjectivité formelle des esprits et la matérialité substantielle des organismes, il peut y avoir - c'est le côté métaphysique de cette cosmologie - des circulations. Mais attention : jamais le couple corps-esprit n'est rompu. Si une apparence d'Indien cache une subjectivité jaguar, ce n'est en aucun cas parce qu'un esprit jaguar aurait occupé un corps d'Indien. C'est parce que le jaguar aurait eu la possibilité de transformer son propre corps, pour lui donner l'apparence d'un Indien. C'est le corps, en tant que faisceau d'affections et de capacités, qui importe et est à l'origine des perspectives, et non pas telle ou telle visibilité organique. C'est pourquoi les Indiens ne sont jamais sûrs de rien et s'appuient sur ces grands intercesseurs que sont les chamans (qui, eux, voient les véritables composés corps-esprit et peuvent agir sur ces circulations).

Une immense cosmologie du respect des êtres. Merci, amis Indiens, et merci au jaguar. Et merci à Eduardo Viveiros de Castro, grand spécialiste des Amérindiens.

(extrait de Philippe Zarifian, L'émergence d'un Peuple Monde, PUF, p.109 à 114)

21 avril 2003

 

 

 

 

 

 

 

 

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