Zarifian philippe

Qu'est-ce que la politique ?

(A propos de Carl Schmitt)

Carl Schmitt fait partie de ces auteurs controversés, et pour cause. Penseur très profondément croyant (catholique), il a incontestablement, entre les deux guerres en Allemagne, toujours été proche du régime nazi. Il a explicitement fait la louange d'Hitler dans le prolongement de sa prise de pouvoir, tout en prenant, assez vite, ses distances : les nazis le jugaient "pas assez sûr", trop libéral, trop indépendant d'esprit, et lui-même a toujours voulu préserver cette indépendance. Sans donc simplifier, ni sa pensée, ni sa position, on peut néanmoins en faire un grand théoricien, l'un des plus grands et les plus clairs, de la conception politique de la droite radicale. Comme toujours : il importe de connaître à fond la position d'un adversaire, lorsqu'il déploie culture et intelligence, et marque à ce point, encore, la pensée de certains hommes politiques (en l'occurence : les néoconservateurs américains).

La politique n'est pas un domaine qui échapperait à la confrontation des savoirs, telle qu'elle se déploie d'ailleurs sur de longues durées historiques (tout le monde connaît la réponse déjà donnée par Aristote à la question : qu'est-ce que la politique?, et qui a en permanence servi de référence à Arendt, dans ses remarquables textes sur le sujet). Et cela nous interroge sur le statut du débat dit démocratique, ou encore, sur ce que signifie l'exercice de la citoyenneté. Car, dans la libre parole, s'expriment toujours des corps d'idées, en l'occurence : des doctrines politiques, explicites ou implicites, que nous avons tout intérêt à connaître et à débattre, sorte de lutte dans la pensée. Peut être, affirmant cela suis-je trop influencé par ma propre discipline de base (la sociologie), mais je pense qu'il n'existe pas d'idées politiques spontanées, au sens où elles seraient une pure expression personnelle, pure de toute détermination. On crée en connaissant réflexivement ce qui nous détermine ou nous influence, me semble-t-il. Et qui peut affirmer qu'il n'est pas à l'abri d'idées venant de l'extrême droite, par exemple ?

Je voudrais donc prendre l'exemple de Carl Schmitt. En particulier l'exemple de ses deux thèses essentielles, dont l'actualité est forte :

1) Dans son livre "Théologie politique", publié en 1922, il énonce ceci :

Pour comprendre la question de l'Etat et de l'exercice de la souveraineté, il faut toujours partir des situations exceptionnelles, des états d'exception. Car c'est à l'occasion de ces situations (la nécessité de déclarer une guerre par exemple) que s'exprime de manière la plus pure et significative l'essence de la souveraineté de l'Etat : le monopole de la décision. La situation exceptionnelle, selon Schmitt, est tout autre chose qu'un chaos ou une anarchie. Elle appelle et définit un ordre, mais qui ne relève pas du droit, de l'application d'une quelconque norme juridique (qui ne peut "régler" que les situations normales, normalisables). En situation d'exception, la décision du souverain - et qui n'est réellement souverain que par l'exercice de ce monople - se libère de toute obligation normative, et devient absolue au sens propre.

Dans le cas d'exception, ajoute-t-il, l'Etat suspend le droit en vertu d'un droit supérieur d'auto-conservation. Qui plus est, et c'est le point fort de l'argumentation de Schmitt contre les normativistes (qui, selon lui, occultent le problème décisif de la souveraineté), l'exception permet de comprendre le cas normal et non l'inverse. Jamais l'analyse d'un fonctionnement politique - étatique normal, régulé par des normes de droit, ne permettra de comprendre ce qui se produit en situation événementielle, lorsque surgit l'exception. L'inverse, par contre, est vrai : l'exception permet de jeter un regard averti sur la normalité, elle révèle ce qu'il en est réellement des situations dites normales. Le cas normal ne prouve rien. L'exception prouve tout. Elle ne fait pas que confirmer la règle. La règle ne vit que par l'exception. Avec l'exception, la force de la vie réelle brise la carapace d'une mécanique juridico-bureaucratique figée dans la répétition. La situation d'exception n'est pas un choix ou une préférence. Elle s'impose d'elle-même, et impose la prise de décision volontaire d'un souverain, y compris cette décision suprême, lorsque nécessaire : envoyer des hommes se faire tuer dans une guerre.

Il est aisé d'imaginer comment Schmitt aurait analysé la conjoncture que nous vivons : la question n'est pas que les gouvernements américains et anglais aient violé le droit international et enclenché une guerre illégale et illégitime. Cette guerre l'est à l'évidence. Elle est que, face à une situation d'exception (réelle ou simulée, en l'occurence), Bush et Blair ont pleinement agi en souverains : il fallait décider (et non pas bavarder à l'infini). Du même coup, cette prise de décision éclaire le droit international et les institutions qui le porte. Elle montre, à la fois que la "force de la vie" finit toujours par l'emporter, et que c'est à elle que l'action politique doit toujours se rapporter, en dernière analyse, et qu'une normativité qui éclate en situation d'exception, doit manifestement être révisée. En décidant la guerre, Bush et Blair n'ont en rien créé le chaos. Ils ont au contraire (penserait Schmitt probablement) affirmé un ordre dans le monde.

2) Néanmoins, l'exercice de la souveraineté par le développement et l'action de la machine d'Etat ne constitue pas encore le dernier mot. Dans "La notion de politique" (1932, au moment où il va soutenir Hitler), Schmitt précise sa pensée :

Il faut en effet encore répondre à la question : qu'est ce que la politique ? En quoi se distingue-t-elle de toute autre forme d'activité? Pour Schmitt, la politique n'oppose pas le bon et le mauvais ( ne confondons pas entre politique et morale), le beau et le laid, le vrai et le faux (ne confondons pas entre politique et science), etc... Non : la politique a pour caractère spécifique d'opposer ami et ennemi. C'est en cela, et en cela seulement, qu'elle est politique, et se distingue de toute autre forme d'activité humaine. Toutes les notions, vocables, concepts vraiment politiques convergent vers un antagonisme concret, ils sont liés à une situation concrète dont la logique ultime est une configuration ami - ennemi. Des mots tels que Etat, République, société, classes sociales, Etat de droit, dictature, etc., sont incompréhensibles si l'on ignore ce qui est censé être atteint, contesté, combattu, soutenu par ces mots et les moyens auxquels ils se réfèrent. Or clairement : c'est toujours d'une opposition entre ami et ennemi qu'il s'agit. La guerre (civile ou externe) gît toujours au fond de toute décision authentiquement politique. Même l'administration juridique des situations normales n'est que le prolongement de cette opposition constitutive des actes authentiquement politiques.

Pour revenir à l'actualité, Schmitt aurait probablement dit (et il l'a écrit dans d'autres circonstances) : il en allait de l'existence de l'occident que de désigner clairement un ennemi, mettant en péril cette existence. Car la politique fait fond sur des enjeux existentiels profonds. Et déjà, par exemple, cet enjeu signalé par Schmitt dans "La notion de politique" : l'altérité de l'étranger, celle de l'Islam, représente la négation de notre propre forme d'existence en occident. Bush a qualifié l'ennemi, les ennemis. Il a eu raison. Il a agi de manière authentiquement politique. La décision souveraine en découle. Seule différence : Schmitt recuse tout recours à la morale (du Bien et du Mal) : il n'existe jamais de guerre juste ou injuste. La guerre est purement politique : elle dépend de la caractérisation des deux camps (amis / alliés et configuration ennemie), et uniquement d'elle. L'enjeu existentiel n'est pas moral. Il est proprement vital.

Voici donc, en peu de mots, ce qu'est la définition de la politique par Schmitt et son actualité. On peut aisément vérifier sa proximité d'avec les positions des néoconservateurs américains, et leur pratique effective.

Je noterai qu'à mon avis, il existe une étrange proximité d'avec certaines conceptions de la politique se réclamant du marxisme : celles qui ne voient l'histoire que comme une lutte éternelle entre classes ennemies.

Etait-ce la position de Marx ? Oui, si l'on s'en tient à la simple affirmation de la lutte des classes comme moteur de l'histoire. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'en est rien si l'on va au-delà de cette simple affirmation : toute la conception qu'a Marx de la lutte politique est sous-tendue par cette idée, cette perspective essentielle dans son esprit : l'abolition des classes, et donc de leur lutte. La noblesse profonde du combat pour l'émancipation, donc de l'action politique, est précisément de sortir du schéma dans lequel un Schmitt pourrait nous enfermer. Pour Marx, au bout de la lutte du prolétariat, il y a sa disparition en tant que classe, il y a des perspectives de paix et de liberté, l'abolition même de l'Etat. Et, loin d'en faire une simple utopie, son énergie est tendue pour identifier ce qui, de l'intérieur même de la société capitaliste, est déjà émergences, virtualités d'une telle perspective éthique. Marx n'est pas, par anticipation, Schmittien, pas davantage que Schmitt ne se réclame de Marx, même si, sur certains points, on ne peut le contester, des recoupements s'opèrent entre eux sur l'analyse de la conflictualité comme interne à toute action politique.

Mais n'est-ce pas notre rôle que de savoir, en ces temps mouvementés, garder lucidité, démêler, clarifier notre propre conception de la politique ?

Le 12 juin 2003

 

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