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La question écologique.

Analyse et propositions

Philippe Zarifian 3 août 2009

A. Analyse

1. Définition de la question écologique.

La question écologique n'est pas récente. Elle existe depuis que l'homme, au sens générique du terme, est apparu sur Terre. Il n'existe pas de vie sociale et individuelle humaine sans insertion dans un milieu naturel.

Si l'on prend le mot "écologie", selon sa signification étymologique, il vient du grec : "oikos, qui signifie "maison", et du terme, également grec, très connu de "logos", difficile à traduire en langue français puisqu'il signifie à la fois : "parole" et "savoir". Nous proposons de dire : l'écologie parle de la façon dont les humains habitent la Terre et développe un savoir à ce sujet. C'est quand l'écologie devient politique qu'elle devient active, qu'elle intervient de manière consciente et volontariste sur cette manière d'habiter notre planète.

En prenant l'écologie comme question, qui se pose en permanence aux hommes, de manière historique et concrète, nous dirons qu'elle relève du rapport entre les hommes et la nature, en précisant aussitôt que l'homme n'est pas seulement un être social. Il est lui-même un être de nature de par son corps, sur le plan à la fois biologique et psychique. Dès lors le rapport entre hommes et nature est aussi un rapport des hommes à eux-mêmes, à la façon dont ils pensent la question du corps, avec la nécessité de sa survie, de sa vie et plus largement du renforcement ou de l'affaiblissement de ses dispositions physiques et psychiques.

Néanmoins, nous savons qu'il n'existe pas de rapport entre hommes et nature, sans rapports sociaux, donc internes à la société humaine, noués à ce propos. L'un des plus anciens est le rapport social entre hommes et femmes, qui ont toujours entretenu une relation à la nature différenciée, dont la division du travail entre les deux sexes porte explicitement la marque, et ceci jusque dans les sociétés les plus reculées, dont nous ayons eu connaissance.

Poser la question écologique dans ces termes induit, dans les débats politiques actuels, à une double rupture :

- rupture avec tous ceux qui pensent et affirment que la question écologique est une question récente, simplement apparue avec le capitalisme et qui ne voient cette question qu'en termes négatifs, de risques, de détériorations, de catastrophes, posant d'entrée de jeu la question écologique sur des bases tronquées.

- rupture avec toute la tradition du mouvement socialiste, qui a traité du rapport entre hommes et nature derrière le concept de "forces productives", hommes et nature étant réduits à leur simple capacité productive et les relations entre les deux termes pensés en fonction de la maîtrise instrumentale des ressources offertes par la nature et transformées par l'homme pour développer, à l'infini, cette capacité productive. Ce que, dans la tradition marxiste, on appelle "forces productives" doit être considéré à partir d'un rapport, qui est précisément le rapport hommes / nature, que nous appelons: le rapport écologique, et c'est au sein de ce rapport, selon la façon dont il est conçu et pratiqué dans une société déterminée, que les forces productives sont activées et développées, et donc orientées.

Donner la priorité au concept de rapport écologique et y resituer le concept de forces productives représente une véritable révolution intellectuelle pour le mouvement socialiste, révolution qui n'est pour l'instant qu'amorcée.

2. Question écologique et civilisation occidentale.

Chaque culture, chaque civilisation a pris, dans sa trajectoire historique, la question écologique d'une manière qui lui est propre, même si nous sommes à un moment clef de l'histoire humaine où les civilisations se rejoignent et s'interpellent pour entretenir un rapport global entre humanité concrète et nature terrestre. Moment inédit, au sein duquel il est de notre responsabilité de reconsidérer les fondements et la trajectoire propres de la civilisation occidentale, dont l'influence sur la société mondiale n'est pas à démontrer.

Il est très juste de dire que la question écologique doit être vue comme une question de civilisation. Traiter d'un tel sujet est, bien entendu, une entreprise énorme. Nous sommes obligés d'aller à l'essentiel, quitte à caricaturer et simplifier ce fondement civilisationnel. Nous marquerons la double influence qu'ont eue la Grèce antique et le foyer judéo-chrétien, qui s'est étendu, plus tardivement, à l'Islam dans son foyer arabe.

a - La Grèce antique a, à partir de Platon et d'Aristote, institué une coupure nette entre ce qui relève de la cité humaine, de la société, lieu par excellence de développement de l'éthique et du politique, donc de la liberté, et ce qui relève des grands mécanismes de la Nature, dont les mécanismes célestes portent témoignage et dont le mouvement est strictement déterminé, hors de portée de l'action humaine. Dès lors, par exemple, l'organisation de la vie politique et les préoccupations éthiques, relatives à ce qu'Aristote appelle "la vie bonne", ne concernent que les rapports internes à la société humaine, en l'occurrence : à la Cité. Les rapports entre hommes et nature échappent complètement à ces préoccupations. Nous avons hérité de cette coupure. Elle reste toujours présente dans les manières ordinaires de penser. Une large partie de notre héritage culturel reste centré sur l'homme et la société humaine, considérés dans leur isolement d'avec les mutations de la nature. C'est vrai dans tous les domaines de la culture : dans la philosophie, dans l'art, dans le langage, dans les mœurs, et, de manière plus récente, dans les sciences dites, à juste titre, "humaines et sociales", sciences au sein desquelles les phénomènes naturels n'occupent aucune place . L'héritage est plus complexe au sein des sciences dites exactes, mais on doit remarquer que même les avancées plus remarquables, opérées par Galilée et Newton, qui ont eu le sacrilège d'enlever à la Terre son statut de centre de l'univers !, restent encore marquées par la vision d'Aristote : celle des grandes lois du mouvement mécanique céleste. La vision mécaniciste a dominé, jusqu'à une date récente, le domaine de ces sciences. La coupure entre société humaine et nature a perduré.

b - La religion, en l'occurrence les trois religions du Livre - judaïsme, christianisme, et plus tardivement Islam - a joué, pendant un grand nombre de siècle un rôle tout à fait considérable dans le domaine idéologique et la régulation des comportements humains. Ces trois religions se réfèrent au même Livre : celui que les chrétiens appellent l'Ancien Testament, et en particulier le Pentateuque, les 5 premiers livres de la Bible, appelés, dans le judaïsme la Tora, c'est-à-dire la Loi. Or dès le départ, dès la Genèse, par laquelle débute la Bible, le dispositif entre Dieu, l'homme et la nature terrestre est posé. Dieu y apparaît comme une entité transcendante, située au dessus du monde et des lois naturelles, dotée du pouvoir de création (et destruction). Il crée le ciel et la terre, ainsi que l'ensemble de la nature terrestre. Et enfin arrive le moment décisif : il crée l'homme (puis la femme) "à son image". Après avoir créé l'homme et la femme, Dieu les bénit et leur dit : " Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ". Dieu dit : " Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui font des fruits portant semence : ce sera votre nourriture ".

On ne saurait être plus clair. Tout est dit.

- Dieu crée la Terre et uniquement elle. Elle n'est pas simplement le centre de l'univers ; elle est l'univers entier, résultat de la création ;

- Un lien très privilégié unit l'homme à Dieu, puisqu'il est créé à son image,

- Tout le reste de la nature a été créé pour l'homme. Il doit la soumettre et dominer tous les êtres vivants. La nature est disqualifiée, les divinités qui représentaient les différents éléments de la nature disparaissent face à l'affirmation du monothéisme, l'homme est placé au centre de la nature et doit la soumettre et la dominer pour vivre et réaliser le dessein de Dieu.

Cette seconde influence est différente de la pensée grecque, qui, on l'a vu, avait introduit une coupure entre la vie sociale humaine et le mouvement de la nature. Sans annuler en aucune façon l'apport grec, les trois religions intègrent un élément nouveau : la nature y est pleinement présente et le rapport hommes / nature explicitement évoqué. Mais la nature n'est plus seulement un grand mécanisme doté de lois qui existent hors de portée de notre action. La nature immédiate, celle qui nous environne, est accessible, nous pouvons agir sur elle. Mais dans un rapport de domination et d'instrumentation.

3. Le rôle essentiel de la paysannerie.

On peut dès lors se demander pourquoi, malgré ces éléments idéologiques et culturels particulièrement défavorables, cette longue période qui a précédé l'instauration de la société moderne n'a engendré aucune dégradation écologique notable. Il y a certes eu des épidémies et des grandes famines, mais dont l'action humaine n'était pas la cause principale.

Les études actuelles, si on se limite au climat, montrent une très grande stabilité du climat mondial depuis 5000 ans, jusqu'aux changements récents, qui ont débuté au 19ème siècle, et qui marquent une rupture d'autant plus nette. Là où les historiens peuvent pointer, pendant le Moyen Age, la dureté de tel ou tel hiver, les climatologues sont catégoriques : il a rarement existé une aussi longue stabilité. L'explication principale est simple à énoncer : outre les caractéristiques naturelles internes qui commandent l'évolution du climat, cette stabilité réside dans le rôle essentiel de la paysannerie, partie de la population de loin la plus nombreuse et qui prenait en charge la production agricole.

Or, même au sein des rapports de servage, la paysannerie a pratiqué et développé sa propre conception du rapport à la nature, au sein d'une authentique culture populaire. Elle l'a fait de manière précise et diversifiée, adaptée aux caractéristiques et à la culture propre des différents " pays ", des différents territoires (d'où le mot paysannerie qui, bien entendu, en est issu). Au sein de cette culture, prise dans sa diversité, chaque milieu social paysan a développé un savoir endogène, transmis et amélioré par la voie de la tradition, fin et subtil connaisseur des sols, du climat, du comportement des plantes et des animaux. Bref : respectueux de la nature.

La " grande culture occidentale " et ses institutions ont enrobé la paysannerie, mais ont peu pénétré en son sein, sachant qu'à la fois la paysannerie était illettrée (mais ce qui ne veut pas dire sans culture propre) et que les groupes humains ruraux étaient beaucoup plus isolés et fermés qu'ils ne le sont aujourd'hui. Nous en avons hérité, en France, un aspect non négligeable du " plaisir de vivre " : la grande diversité des traditions culinaires et des langages. Il faut fortement insister sur ce point : la question écologique ne doit pas être mécaniquement associée à des dégradations et catastrophes ; elle peut tout autant être le lieu de développements tout à fait positifs, à de nombreux points de vue. Actuellement, nous devons autant redécouvrir ces éléments positifs qu'en inventer de nouveaux. Dans le cas de la France, les structures, milieux sociaux et spécificités du monde rural, organisés autour de la paysannerie, ont résisté à la montée de l'industrialisme sur une longue période. Il faudra attendre jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale et le grand " boum " de l'industrie taylorienne pour que le barrage cède et que s'enclenchent à la fois un fort mouvement d'exode rural et une industrialisation rapide de l'agriculture. Et ceci, beaucoup plus tardivement qu'au sein des pays de culture anglo-saxonne.

4. Le cas des colonies : un premier grand mouvement de dégradation.

Avant que naisse et se développe le capitalisme industriel, on ne saurait passer sous silence ce que les " grandes découvertes ", celle des Amériques, vont apporter. Ceux qui menaient et commandaient ces grandes découvertes étaient, à l'inverse de la paysannerie, très fortement imprégnés de tous les préjugés et intérêts de la civilisation occidentale, avec une influence directe de l'Eglise. Cela se mène au cours des 15ème et 16ème siècles, bien avant la naissance du capitalisme industriel. Et bien entendu, ce mouvement sera complété par la traite des noirs et le développement de l'esclavage dans les Amériques.

Or, sur le plan écologique, ces grandes découvertes ont été une véritable catastrophe. Les populations indigènes ont été massacrées et/ou leurs structures sociales et leur culture largement détruites. Les connaissances endogènes des caractéristiques propres à cette nature ont été catégoriquement niées, l'agriculture et la pêche, développées de longue date, par les populations indigènes ont, mis à part dans des lieux reculés, été soumis à l'abandon, et un premier mouvement de destruction des écosystèmes locaux a eu lieu, en même temps qu'a commencé la déforestation. Et c'est bel et bien dans ces zones des Amériques que le modèle des grandes propriétés et plantations agricoles a été conçu et développé, modèle qui perdure, malheureusement, encore de nos jours et manière forte et qui a été développé depuis sur tous les continents.

La traite des noirs va inaugurer une seconde catastrophe, mais cette fois-ci en Afrique : l'arrêt brutal des empires et civilisations africains, à l'aube même de leur essor. C'est un phénomène peu connu : l'essor de la civilisation africaine a été brisé au moment même où se réalisaient une unité linguistique, avec passage de l'oral à l'écrit, et un début d'unité politique, avec, comme ailleurs (en Occident et en Asie), la réalisation d'empires. Esclavage, destruction et soumission des populations indigènes, mise en place de la grande agriculture d'exportation, pillage des matières premières, voici des phénomènes de grande ampleur, qui sont au croisement entre les aspects politiques, sociaux et écologiques. Et toujours d'actualité ! Mais il faut voir aussi ce qui a été détruit, et, si possible, en consigner la mémoire.

Par exemple, en Amazonie, les tribus indiennes ont développé une vision très riche et originale de la forêt et des animaux. Toutes les espèces vivantes sont considérées comme ayant une culture (la culture du jaguar par exemple) et ayant un point de vue original sur le monde (les jaguars voient les humains comme une viande appétissante, les tapirs voient les mares d'eau sale, comme un bain délicieux…). Les humains ne sont qu'une espèce parmi d'autres, qui doit respecter les points de vue des autres espèces, au sein de la prise en compte solidaire et concurrentielle du même milieu : la forêt . Quand on parle d'écologie, veillons à ne pas tomber dans l'européocentrisme ! Apprenons des autres cultures !

5. L'industrialisme capitaliste et ses conséquences.

La naissance, à la fin du 18ème siècle, et surtout pendant le 19ème siècle, donc de manière historiquement récente, de l'industrialisme capitaliste, marque incontestablement une nouvelle rupture. Nous disons " industrialisme capitaliste ", plutôt que " capitalisme industriel ", parce que les principes de production, d'échange et de consommation, sont régis, non pas parce qu'ils produiraient des biens industriels, mais parce qu'ils engendreraient, selon des méthodes industrielles, une production de masse, réglée sur la croissance du profit et du capital, qu'il s'agisse de biens industriels, de biens agricoles ou de services. L'industrialisme capitaliste introduit deux ruptures, qui sont fortes, mais, en même temps, ne peuvent pas être complètes.

a- La première rupture concerne le concept même de capital. L'apport de Marx est ici essentiel : un capital, ce n'est ni une somme d'argent, ni une disposition purement subjective (du type " vouloir faire du profit "). C'est un rapport social, entre capital et travail salarié. Et qui s'exprime de manière à la fois systémique et cyclique dans la production de plus-value pour valoriser le capital et dans son accumulation. L'apport essentiel de Marx est de remarquer que le capitaliste, même s'il profite à titre personnel, dans son train de vie, des retombées de ce processus, reste avant tout un " fonctionnaire du capital ". Ce point est essentiel pour bien comprendre la question écologique : l'élargissement de l'échelle de production, l'accumulation incessante et sans cesse relancée du capital, et avec elle, de l'asservissement de la nature, associé à l'exploitation de la force de travail, n'est pas dû à un excès subjectif de recherche de gain par une personne individuelle, mais, ce qui est beaucoup plus grave, à un effet de système.

Il est dans la nature du capital de chercher à se valoriser (à rapporter une plus-value) et à s'accumuler, à une échelle sans cesse croissante. Plus de capital, plus de production, plus de consommation, plus de profit. L'industrialisme et le productivisme expriment l'essence même du processus d'accumulation et de valorisation du capital. D'où d'ailleurs le caractère totalement vain des tentatives de " moralisation du capitalisme " : en tant que système, le capitalisme est une machine totalement amorale et a-éthique.

b- La seconde rupture consiste à faire passer le concret derrière l'abstrait. La réalité toute entière va progressivement devenir, jusqu'à l'échelle mondiale, une gigantesque abstraction, symbolisée par des chiffres alignés sur les écrans d'ordinateur des " salles de marché ", celles des marchés financiers. Et de fait, la planète entière devient économiquement gouvernée par ces chiffres. Ce basculement dans l'abstraction s'opère au cœur même de l'exploitation capitaliste : la domination du travail abstrait, du " quantum " de travail sur le travail concret. Sans revenir sur toute la théorie de l'exploitation, il suffit de dire, en restant centré sur la question écologique, que tout le savoir concret, précis, professionnel, attentif, consacré à produire des valeurs d'usage de qualité, dans tel ou tel domaine professionnel, devient soumis à un vaste processus d'homogénéisation, de standardisation, de soumission à l'économie de débit, de perte de la référence à la valeur d'usage au profit de la quantité d'argent que sa vente peut permettre de réaliser. La quantité tue la singularité et la qualité des produits, la valeur d'échange tue la référence aux usages réels, le règne de la consommation tue l'expression citoyenne des choix de mode de vie. La montée en abstraction se déploie, depuis le cœur du système capitaliste jusqu'aux sommes fabuleuses qui s'échangent, selon des principes spéculatifs, sur les marchés financiers entièrement mondialisés.

Cette double rupture induit elle-même deux conséquences majeures :

- la rupture du lien concret avec la nature est consommée. Dans l'économique capitaliste, les processus naturels n'ont plus aucune place, n'ont plus d'existence. En amont, ils deviennent simplement des quantités d'énergie et de ressources consommées, associées à un prix négocié sur des marchés largement spéculatifs. En aval, ils deviennent les supports d'une consommation, qui, par définition même, est destructrice, puisqu'il s'agit pour elle de relancer la machine à produire du capital et du profit. - L'existence même de la nature n'a plus lieu d'être. Cette négation, déjà présente dès le début dans la civilisation occidentale, est poussée à son paroxysme. Il n'existe pas de nature, mais uniquement de futurs matière et instruments nécessaires à la production et de futures citadelles de la consommation. On en a une multitude d'exemples : la forêt n'existe plus, uniquement des quantités du même arbre. La terre n'existe plus, uniquement des hectares à exploiter. La circulation des électrons n'existent plus, uniquement des quantités de kw/h. Et si incontestablement, par exemple, internet et le web constituent un grand progrès en termes de communication, on oublie de nous dire que le réseau de transmission de données, de voix, d'images et les ordinateurs interconnectés qui en sont le support matériel (et donc "naturel") consomme des quantités croissantes d'énergie. Google est en passe de devenir le premier consommateur d'électricité au monde. Un data center peut consommer l'équivalent de l'électricité d'une ville de taille moyenne.

Tout devient abstrait et irréel. Les connaissances et visions concrètes, soit se perdent, soit deviennent hyperspécialisées, accessibles uniquement à des experts de haut niveau. L'idée selon laquelle internet serait un univers écologiquement neutre ou positif est totalement fausse.

Un monde sans nature : voici le fond du tableau du capitalisme actuel.

Et des travailleurs, sans savoirs concrets, sans profession.

Et des consommateurs sans conscience.

La perte du lien avec la nature est aussi la perte du sens de la vie.

Néanmoins, il faut garder une vision dialectique et complète de la situation. Depuis deux siècles qu'il domine l'économie mondiale, le capitalisme n'a jamais pu aller jusqu'au bout de ses exploitations et de ses négations. Les luttes et résistances n'ont jamais cessé. Et des nécessités s'imposent au capitalisme lui-même. Le travail concret professionnel refait surface en permanence, les valeurs d'usage ne peuvent pas être éliminées, derrière la consommation destructrice gît la question omniprésente du service, les processus naturels dans la sphère de la production ont des caractéristiques qui doivent bel et bien être respectées, sauf, comme c'est souvent le cas, à tangenter la catastrophe… Bref : le rapport de l'homme à la nature fait retour en permanence, mais il est vrai qu'il commence à le faire dans des conditions qui deviennent graves pour la survie de l'humanité.

6. La vie humaine et équivalente en danger.

L'enjeu actuel a été clairement énoncé par Hans Jonas dès 1979, dans son livre sur le " Principe responsabilité " . Ce qui est en cause c'est l'existence même des générations futures. C'est la perpétuation de la vie humaine et équivalente sur Terre. Le terme " et équivalente " désigne toutes les formes de vie animale et végétale dont la vie sur Terre dépend de conditions équivalentes à la notre. Si l'on veut rester rigoureux, il faut exclure de ce risque ce qu'a été la première forme de vie sur notre planète, la vie bactérienne, dont toutes les autres formes de vie descendent. Elle est apparue il y a 3,8 milliards d'années environ, très longtemps avant l'apparition des vies animales et végétales (1,2 milliards d'années) et très très longtemps avant celle de l'homme (les pré-humains datent d'environ 6 à 7 millions d'années). La plupart des formes de bactéries ont une large marge pour pouvoir survivre, considérablement après que les vies animales et végétales auront disparu. Compte tenu de ce que nous savons aujourd'hui, de l'effet de serre et de ses conséquences, de l'exposition au rayonnement solaire en ultra-violet, de la rareté croissante de l'eau potable, du risque tangible de l'émission de forte quantité de méthane dans l'air, du développement de particules cancérigènes dans l'air pollué, de la réduction de la biodiversité et de ses effets sur les chaînes des écosystèmes, etc, les processus conduisant à la disparition de la vie humaine et équivalente sont déjà à l'œuvre.

Et cette vie commence déjà à disparaître : réduction donc de la biodiversité, accroissement de la sécheresse dans les zones arides, empoisonnement des eaux potables, sans compter bien sûr l'ensemble des effets potentiels liés au nucléaire et les morts qu'il a déjà causés. Il faut y ajouter l'action de nouveaux virus et des nouvelles maladies, clairement nés de l'élevage productiviste.

Nous pouvons, en réponse, faire nôtre la double maxime énoncée par Jonas et que nous avons légèrement modifiée: "agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine et équivalente sur terre et l'amélioration de sa qualité pour les générations actuelles comme futures, tout en prenant soin de toutes les formes de vie existantes et qui commencent à disparaître " ou pour l'exprimer négativement : " ne compromets en aucune façon les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité et de la vie tout court sur terre "

Cela suppose de modifier la signification de la notion même de responsabilité : non pas principalement " répondre de " sur un plan moral, souvent encore aujourd'hui fortement teinté de christianisme (attaché à l'idée de "faute"), mais "avoir le souci de " et "prendre soin de" (du devenir de la vie humaine et équivalente). Cet enjeu central a le mérite d'être simple.

B. Axes de propositions alternatives.

Nous l'avons dit, et c'est un point essentiel : la question écologique existe depuis que l'humanité existe. Le rapport de l'homme à son milieu a toujours été, à la fois une nécessité et une question ouverte. Face à la gravité de la situation actuelle, on peut avoir deux attitudes :

- la première est de se concentrer uniquement sur les détériorations en cours et de faire le maximum pour les limiter, et si possible pour les arrêter (un strict retour en arrière est impossible, compte tenu des irréversibilités déjà existantes). C'est de très loin l'orientation majoritaire dans la sphère politique, avec de nombreux débats sur le " comment faire ",

- La seconde, complémentaire, mais encore très peu envisagée et pratiquée, est différente : elle consiste à prendre la question écologique en positif, à penser de façon nouvelle, active et positive le rapport des hommes à la nature et les rapports sociaux qui y sont associés. C'est sur elle que nous allons insister.

1. Penser de façon nouvelle le rapport des humains à la nature.

La conception occidentale de la nature et du rapport à elle est tout simplement fausse. Ce n'est pas une question de choix, mais de vérité. La nature n'est faite, ni de grands mécanismes à l'œuvre, ni de matière inerte, ni de ressources " pour " l'homme, ni de la reproduction d'équilibres. Ce que l'on désigne par nature, c'est d'abord l'univers, toujours en expansion et en mutations qualitatives constantes, sous l'action de 4 grandes forces . Ce sont elles qui animent la production et la disparition des étoiles et des planètes, dans le mouvement permanent d'expansion de cet univers . Les Chinois l'ont très tôt compris. Le premier grand ouvrage philosophie qu'on ait d'eux s'intitule " Le Livre des mutations ". Tout le monde devrait l'avoir lu ! Les temps associés à ces mutations sont variables, et c'est ce qui, relativement aux plus lourdes d'entre elles, donne l'impression (fausse) que la nature ne fait qu'activer des grands mécanismes de reproduction. C'est aussi une question d'échelle. Si on passe aux micromutations, elles sont absolument permanentes ; il s'en produit des millions par seconde. D'entrée de jeu, l'expression " conserver " - du type " conserver la nature intacte " - est un non sens, une fausse piste. La nature, c'est aussi, bien entendu, la nature terrestre, qui n'est qu'une spécification du mouvement de l'univers. Et plus particulièrement la nature vivante : plantes, animaux et bactéries, et conditions qui assurent ce développement permanent du vivant. Le cœur de la vie, c'est la production et la mort incessante des cellules, à des niveaux variés de complexité, dotées de leur patrimoine génétique, lequel ne fait pas que se transmette. Il se singularise dans chaque être vivant - chacun est un être unique -.et il connaît lui-aussi des mutations, soit accidentelles et hasardeuses, soit attribuables à un agent déterminé (qui peut être ou non pathogène). Ce sont ces mutations internes aux corps vivants qui, corrélées et confrontées à celle du milieu de vie, sont à la base de ce qu'on appelle " adaptation et sélection " naturelles. Nous n'irons pas plus loin dans ces simples rappels. Mais on doit en tirer une conséquence essentielle : le rapport des hommes à la nature est un rapport, non pas à des " ressources " (par exemple, les fameuses ressources énergétiques) ou à des " instruments ", non pas à un environnement, mais un rapport à un milieu de vie. Ce concept de " milieu ", central par exemple dans la philosophie japonaise, signifie, non seulement que nous vivons dans un milieu naturel (et artificiel à la fois), mais que nous vivons de l'insertion dans ce milieu, et que nous sommes partie de ce milieu. Il nous est à la fois externe et interne. Pour toute pensée écologique, la notion de " milieu " est centrale. Qui plus est, nous l'avons dit, il s'agit d'un milieu qui connaît des mutations. Quand on parle d'écosystème, on parle, à juste titre, des interactions et interdépendances multiples qui font qu'un milieu, avec la chaîne du vivant dont il est porteur, existe et peut continuer (ou non) à le faire. Mais, en se centrant trop sur la notion d'équilibre, on oublie l'essentiel : le mouvement qualitatif que connaît, nécessairement, ce milieu. Pour dire les choses autrement : le milieu connaît des réadaptations permanentes, et il n'existe pas d'écosystème qui, selon des temporalités déterminées, n'évolue. Vouloir préserver intact un écosystème est, là aussi, un non sens. Ce qu'on peut préserver, ce sont les conditions positives de son évolution. Dès lors que l'on change ainsi notre vision de la nature et du rapport à elle, on voit aussitôt qu'il faut porter attention :

- à la connaissance précise des forces, mouvements et mutations que connaît la nature. Ce que les Chinois appellent aussi, à juste titre, les propensions de la nature. Cette connaissance provient essentiellement de deux sources : les connaissances scientifiques et l'expérience du milieu.

Nous avons déjà parlé du rôle essentiel de ce " savoir d'expérience " dans la constitution et l'évolution du savoir endogène de la paysannerie ; ces forces, mouvements et mutations peuvent avoir des effets négatifs ou positifs sur la vie humaine et la biodiversité. Différencier entre le positif et le négatif est un acte essentiel. Il ne relève d'aucune morale ou norme. Il relève d'une connaissance éthique.

Aller contre la nature et ses propres forces et propensions, c'est courir droit à un grave échec.

Par contre, tirer avantage de ses propensions peut être source d'améliorations permanentes (source d'usage de nouvelles énergies aussi, et d'économies en ressources !). Par exemple : surfer sur les propensions, nous dit la philosophie chinoise . Les paysans chinois savent tenir compte des déclinaisons du terrain pour irriguer les rizières, de la force du vent, de l'alternance particulière des saisons dans leur région, etc.

- aux interactions entre l'homme et son milieu de vie. Ces interactions se jouent à différents niveaux, du niveau planétaire jusqu'au niveau local. En agissant dans et sur son milieu, l'homme agit en même temps sur lui-même, et en particulier sur ses propres dispositions physiques et psychiques qui conditionnent sa vie et la qualité de cette dernière. C'est en connaissant la nature de ces interactions, et, bien entendu, en privilégiant celles qui sont positives, que homme et nature peuvent évoluer selon une certaine symbiose, selon une coadaptation et coévolution favorables à l'épanouissement des différentes formes de vie. Insistons sur la dimension locale, territoriale, de cette connaissance, nécessairement très concrète et précise, et des actions qui en découlent.

- Au fait, important à découvrir, que les interactions entre l'homme et la nature ont été pendant très longtemps fondamentalement positives et le reste en partie. Pourquoi ? Pour une raison simple : si les humains existent, c'est qu'ils se sont en permanence adaptés aux évolutions de la nature et ont agi sur cette nature pour l'aménager. De manière consciente ou inconsciente, le caractère positif de ces interactions s'est imposé, a prédominé. Ce qui se passe, depuis la naissance de l'industrialisme capitaliste, est inédit : d'un côté, l'homme a acquis une puissance d'action sans équivalent historique. Il a acquis la capacité à infléchir le cours de la nature terrestre, y compris à ses niveaux et cycles les plus globaux. D'un autre côté, aveugle aux effets de ses actions, aveugle même, dans la civilisation occidentale, à la prise en compte de la nature pour ce qu'elle est, et sous l'impératif de l'accumulation / valorisation sans fin du capital, il a commencé à détruire, non pas la nature, mais le processus de coadaptation positif, qui est le fruit d'une coévolution plurimillénaire (sur environ donc 7 millions d'années, avec la grande phase de stabilisation du climat que nous vivons depuis 5000 ans). Il convient donc à la fois de retrouver et de trouver les ressorts d'une nouvelle coadaptation, dans le jeu des interactions entre les hommes et leurs milieux de vie (milieu global, milieux locaux).

2. Penser de façon nouvelle les rapports sociaux.

Quatre caractéristiques s'imposent :

- la solidarité et la coopération : c'est une complète banalité de le dire : face à la dégradation actuelle de la situation écologique, il va de soi que la survie de l'humanité dépend d'une action commune, conjointe et convergente, même si elle se limite à lutter contre les effets négatifs, et non pas à promouvoir les aspects positifs. Or le constat, ici, est sévère. Toutes les grandes conférences internationales ont à la fois :

o pris des décisions à effet limité. La dernière serait que le niveau de température moyen sur la Terre ne s'élève que de deux degrés ! A chaque conférence, à la fois les travaux de scientifiques montrent que se sont réalisées leurs prévisions les plus pessimistes… et que les gouvernements tentent de trouver un consensus sans cesse plus limité quant à ses effets sur le climat (qui n'est pas, de loin, le seul problème).

o Et il a été vérifié que les engagements étaient très diversement tenus. Il faut en tirer un enseignement : le facteur premier, par son urgence , de la lutte sur le front écologique ne viendra pas des prises de position gouvernementales, mais de l'action exercée au sein de la société civile, par les partis politiques (en particulier aux niveaux décentralisés, au niveau des territoires) et les associations, avec, en même temps, une action forte d'éducation, de formation et d'action de l'opinion publique. Solidarité et coopération constituent une attitude valable à la fois sur le front social et sur le front écologique.

- la responsabilité individuelle et sociale. La question écologique possède cette particularité qu'elle concerne à la fois une action très collective, à un niveau élevé (gouvernemental, mais aussi intergouvernemental) et une action très individuelle, très personnelle au niveau de nos propres modes de vie et de consommation, et, bien entendu, de nos engagements politiques ou associatifs. C'est ici qu'intervient le principe Responsabilité, très lié à la faculté d'initiative : se sentir responsable, sur la question écologique, c'est avoir le souci des autres (les autres actuels, les autres futurs) et agir de manière à en prendre soin. Bref : c'est un engagement personnel plein, mais orienté sur autrui, et donc, par rétroaction, sur soi.

- la confrontation et le dialogue entre cultures, voire civilisations différentes. Nous avons l'énorme chance de vivre dans un monde, qui, sur le plan interne aux différentes nations, est devenu très métissé, et qui, dans les relations entre nations au plan mondial, met nécessairement en rapport des civilisations différentes. On en connaît l'aspect négatif : les différents types d'intégrisme attisent les conflits. Mais, au niveau social, et dans la durée, l'aspect de l'ouverture et de la rencontre prédomine. Nous l'avons dit : la civilisation occidentale est mal partie quant au rapport à la nature. Raison de plus pour être pleinement ouvert aux apports des attitudes, visions du monde, comportements sociaux des autres civilisations. Ici, il faut être lucide, une course est ouverte. La propagation de l'occidentalisation du monde est en marche, avec de considérables moyens. Les trésors des autres civilisations et cultures sont en train d'être détruits. Puisque la course de vitesse est engagée, à nous de la livrer. Car il y a énormément à apprendre de ce qui est déjà acquis et a été testé sur de longues durées par les autres cultures. Nous avons très rapidement évoqué l'apport de la Chine, celle du Japon, et celle des Indiens d'Amazonie. Ce ne sont que des exemples ponctuels parmi une multiplicité d'autres. Une proposition concrète : organiser un Forum mondial entièrement centré sur la question écologique et mettant, explicitement en avant les expériences positives, les apports des différentes cultures.

- L'élargissement du concept d'émancipation. Nous savons ce que signifie émancipation sociale et politique. Mais sait-on pleinement ce que signifie émancipation humaine (et pas seulement sociale) ? S'émanciper, c'est devenir libre, en se libérant d'une oppression et en trouvant, ou retrouvant le plein usage de ses dispositions et capacités. Bref : en devenant libre, au sens réel et concret du terme. Or la question écologie recouvre une oppression spécifique. Cette oppression, générée par le processus d'accumulation du capital, est clairement présente dans le travail salarié. Elle l'est aussi dans les modes de vie et de consommation : la critique de la société de consommation et des aliénations qu'elle génère est tout à fait juste. Nous "étouffons" littéralement au sein de cette vie dite "moderne" et sommes soumis au stress, d'une manière qui nous affaiblit et provoque des maladies psychiques, à large échelle. La prise en compte de la question écologique permet d'ouvrir un nouveau front dans le domaine de l'émancipation : se libérer pleinement de l'accumulation du capital et des formes de vie, de localisation des activités et des transports dégradées, issue de l'industrialisme. Et y associer la lutte contre toutes les formes de consumérisme et de "société du spectacle" (comme l'a très bien mis en lumière Guy Debord). Et pour agir positivement, il faut libérer son imagination, ses capacités d'initiative et d'invention, la coopération avec autrui, le sens du service, la vision du souci actif que l'on doit avoir vis-à-vis de la commune humanité concrète. Il faut valoriser la connaissance (à commencer par celle de la nature et de son propre corps) et la créativité. Il faut soutenir l'affrontement à des problèmes concrets et leur solutionnement.

3. S'orienter vers un déploiement de l'humain.

Quand on parle d'écologie, deux positions sont en général avancées : celle du "développement durable" et celle de la "décroissance", ou, mieux dit, de l'"objection de croissance". Ces deux positions sont explicitement différentes et même en conflit. Mais elles reposent sur un constat vrai et commun : nous vivons dans un monde limité, quant à ses ressources, à son espace et quant à la possibilité de généraliser à l'ensemble de la planète le mode de vie occidental, perspective matériellement "insupportable" et qui aboutirait à une véritable catastrophe écologique.

Dans la position du développement durable, le terme de "soutenable", issu de ce constat, est juste. Mais ce qui ne l'est pas, c'est la théorie d'ensemble qui, recherchant un impossible compromis entre l'économique, le social et l'environnemental, favorise le développement du "capitalisme vert", gardant intactes les causes profondes de la dégradation écologique actuelle et s'opposant aux pratiques de l'écologie positive.

Dans la position de l'objection de croissance, il existe l'idée juste selon laquelle ce sont les modes de production et de vie qui doivent être changés, en abandonnant radicalement la "course à la croissance". Mais deux critiques peuvent lui être faites :

- d'une part, une réelle faiblesse dans la critique du capitalisme, qui risque d'opposer l'écologique et le social. Par exemple, s'il est vrai que l'accumulation de richesses matérielles est objectivement limitée, par contre l'accumulation du capital est sans limites et repose sur un principe qui la relance en permanence, par exemple sous forme de capital-argent. On en a un bel exemple, avec la reprise actuelle de la croissance des profits dans les banques et sur les marchés financiers, alors que la crise économique et sociale perdure. Les objecteurs de croissance font une erreur en confondant entre "richesses matérielles" et "capital" et en ne proposant pas de critique complète, rigoureuse, du capitalisme, dans ses modalités actuelles,

- d'autre part, partant de l'idée juste d'une modification des modes de vie, il existe le risque de vouloir l'imposer de façon morale, voire à coup d'interdits. Or le changement d'un mode de vie ne saurait être imposé, sauf à générer une nouvelle oppression. C'est aux citoyens eux-mêmes, au sein de la démocratie active, d'imaginer et de proposer de manière chaque fois concrète ces nouveaux modes de vie. Nous proposons de parler de "déploiement de l'humain", concept qui, d'une part, s'oppose de façon critique aux théories et pratiques de la croissance, en déplaçant la nature même du développement à prendre en compte et évaluer, et d'autre part, évite d'opposer l'écologique et le social : dans le déploiement de l'humain et ses indicateurs, doivent figurer explicitement la prise en compte de l'amélioration des conditions de travail et de vie quotidienne, et la lutte contre le chômage, la misère et la pauvreté à l'échelle mondiale.

Dans le déploiement de l'humain réside aussi un changement profond d'orientation dans les modes de vie : s'axer, non pas sur l'accumulation de la richesse matérielle et la frénésie de consommation, mais mettre l'accent sur la sobriété, l'économie de ressources et la "vie bonne", sur la qualité du vivre et la convivialité, dans une nouvelle relation entre humains et nature et des nouveaux rapports sociaux.

Ce sera aux citoyens de préciser concrètement ce que cela signifie.

4. Penser de façon nouvelle la question du temps.

L'ensemble de notre vie est organisée selon le temps chronique, le temps mécanique, donné par nos montres, horloges, etc. Ce temps mesure des quantités de temps. Mais il ne dit strictement rien sur la qualité du temps. Sur ce qui fait que l'après est différent de l'avant. Ce que l'écologie fait apparaître c'est la possibilité et la nécessité de vivre selon un autre type de temps : la durée selon Bergson, que nous proposons d'appeler "le temps-devenir". Le propre de la question écologique est qu'il faut prendre des dispositions avec urgence, pour des enjeux dont les pleins effets sont relativement lointains. Agir maintenant, mais dans une perspective de long terme.

Or, en langue française, le terme de "devenir" correspond exactement à cette question : nous devenons toujours au présent (par exemple, un enfant grandit, il devient grand), mais selon un mouvement qualitatif - un ensemble de micromutations - orienté vers l'avenir, et souvent un avenir qui reste en partie indéterminé. On sait que l'enfant grandit, mais on ne peut pas dire exactement à quelle taille précise il parviendra, même si on a des indices permettant de le cerner (indices que donne la réflexion sur le devenir des êtres et des choses). Cette vision du temps est aussi bien valable pour l'écologie dans sa facette négative que dans sa facette positive.

Par exemple : nous devons prendre maintenant des mesures urgentes face à l'aggravation de l'effet de serre, mais nous n'avons pas de certitude sur ce qu'il en sera dans 20, 50 ou 100 ans, bien qu'il faille pour le moins envisager cet horizon (particulièrement court). L'effet de serre est en devenir. De même, si nous choisissons de développer une nouvelle politique de localisation des activités et des lieux de vie, avec un temps disponible sensiblement accru, il faut commencer à le faire maintenant, avec urgence, mais en ayant conscience de la durée nécessaire pour mener totalement à bien cette politique et de la constance dans l'effort.

5. Dépasser la consommation.

On indique, à juste titre, parmi les aspects négatifs de la question écologique, un mode de vie fondé sur une consommation toujours croissante, on critique la société de consommation, qui elle-même pousse au productivisme, avec tous les moyens publicitaires que l'on connaît. Ceci est vrai. C'est une autre manière de parler du cycle du capital, le cycle : production ' échange marchand ' consommation destructrice ' production (de biens et de capital), cycle infernal qui figure clairement, nous l'avons dit, parmi les causes premières de la dégradation actuelle. Mais il nous semble, pour prendre l'écologie en positif, qu'il faut aller plus loin : c'est le concept même et le principe de consommation qui sont à dépasser. Dès lors que l'on quitte l'abstrait, et ce qui l'incarne le mieux : l'argent recherché pour lui-même, dès lors que l'on revient au concret, on voit que, derrière les mirages de la consommation et de la surconsommation, réside une vraie question, pleinement éthique : rendre service. Et utiliser ces services pour transformer positivement les conditions de vie et de travail et développer les capacités de connaissance et d'action de chacun d'entre nous.

Il ne s'agit pas de consommer, donc de détruire. Il s'agit de développer nos facultés, nos libertés concrètes, d'accroître le temps disponible, de développer les conditions de la multi-activité, d'étendre les contacts sociaux et les occasions de rencontre et de dialogue.

Remplacer "consommation", par "attentes et usages de services" est à la fois une question pleinement présente, sensible socialement, compréhensible par chacun et une voie pour une écologie positive. Même l'alimentation peut être considérée comme un service, associant plaisir et santé, et fondé sur une agriculture écologique (voir notre texte à ce sujet).

6. Promouvoir la propriété publique.

Une chose est, d'expérience, absolument certaine : la propriété publique, qu'elle soit propriété directe de l'Etat ou propriété déléguée à des dirigeants d'entreprises publiques, n'est pas synonyme de progrès écologique, bien au contraire ! Les pratiques bureaucratiques sont, pour le moins, aussi nocives que les pratiques ouvertement capitalistes !!! Il faut donc penser, de manière spécifique, les liens entre propriété publique et politique écologique. Nous prendrons l'exemple du transport ferroviaire régional, du TER. Il existe là une configuration institutionnelle spécifique qui pourrait servir d'exemple pour tous les domaines de propriété publique : Le Conseil Régional est l'autorité organisatrice et le financeur du TER. Il existe déjà, sur le papier, une commission regroupant les représentants des usagers. Mais il serait très facile de monter, sous l'autorité du Conseil Régional, mais avec un rôle fort (soit en matière de décision, soit en matière d'avis rendu public) une commission tripartite : usagers d'une ligne de TER, responsable de cette ligne côté SNCF et Conseil Régional pour statuer sur le développement de cette ligne (quels arrêts desservir, quelles correspondances, etc.), sur les tarifs, et sur tous les éléments de qualité de service (ponctualité, propreté, etc.), ainsi que sur les investissements futurs. Bien entendu, dans le cadre de cette commission, avec un délai de "consultation citoyenne", tous les aspects relatifs au milieu naturel et culturel pourraient être pris explicitement en compte, en particulier pour l'évolution des tracés, des dessertes, pour l'aménagement des gares et des voies (par exemple, nous avons eu à travailler sur un projet original qui aurait transformé certaines gares, sans personnel et vides pendant la majorité de leur temps, en salle de musique ou de cinéma !). Encore une fois : la question écologique, prise en positif, est particulièrement propice à l'imagination…! Notons que la question de l'activité TER dans chaque région sera une des questions majeures des prochaines élections régionales (avec le groupe privé VEOLIA en embuscade).

7. La priorité donnée à l'éthique.

Dans le langage ordinaire, la différence entre éthique et morale est rarement faite, et la faire semble relever d'un certain élitisme. Or, en philosophie, cette différence est établie de longue date. Notre propos n'est pas de la reprendre, mais de la rendre concrète au sujet de l'écologie.

Dès lors qu'on veut agir sur des comportements humains, deux grandes voies sont possibles :

- la voie de la morale, au sens de la prescription de règles et normes dont le respect s'impose aux individus. En général, cette contrainte est imposée afin d'instaurer de l'ordre dans la société. Mais elle peut parfaitement l'être au non de l'écologie : l'Etat ou la pression de l'opinion publique vont prescrire aux personnes et aux organisations (aux entreprises par exemple) une série de normes de comportement qu'il faudra respecter, pour limiter l' " empreinte écologique " à la fois sociale et individuelle. Comme toute règle, il faut une autorité pour la faire respecter, mais aussi une sanction en cas de non-respect : une taxe… jusqu'à, pourquoi pas, une peine d'emprisonnement… Cette voie de la morale peut utiliser aussi la culpabilité, nous l'avons dit, ainsi que l'opprobre des autres. C'est une voie qui pousse à un renforcement d'un pouvoir étatique ou, pire encore, à la surveillance par une opinion publique de type autoritaire ou à l'auto-surveillance. Soyons lucide : si on isole les aspects négatifs de la question écologique, les dégradations actuelles du climat par exemple, elle est incontournable pour encadrer les pratiques des organisations qui dégradent l'environnement, les entreprises en particulier et certaines administrations. Elle devient beaucoup plus contestable lorsqu'il s'agit des individus, car, nous l'avons dit, elle génère un type supplémentaire d'oppression, contradictoire avec l'idéal politique de l'émancipation. Face à l'urgence, elle peut être nécessaire, mais nous pensons qu'il ne s'agit pas d'une voie à privilégier. Elle peut aider la voie éthique, mais certainement pas s'y substituer.

- La voie de l'éthique est tout à fait différente. Elle ne prescrit rien, aucune règle. Elle présente des principes éthiques que l'on peut (ou non) observer, en toute connaissance de cause et après avoir fait le choix raisonné d'adopter une pratique, une conduite de vie, qui soit positive en matière écologique, et donc, cela va de soi, qui lutte contre les dégradations actuelles. On mise sur le savoir, la connaissance éthique (le positif face au négatif), sur l'intelligence, la bienveillance, la solidarité, etc. C'est aussi, nous allons y revenir, la voie de la démocratie. Cette voie peut sembler plus longue, mais elle est considérablement plus solide. Et surtout : elle est désirable, voire enthousiasmante, car positive : on construit ensemble un nouveau rapport à la nature et des nouveaux rapports entre nous.

La voie de l'éthique est celle de la " vie bonne ". Pour faire simple, la morale parle du bien et du mal, en vertu de conventions sociales relatives à la définition artificielle d'un certain ordre dans une société. Une morale se respecte et est toujours liée à une contrainte. Elle est associée à des corps de règles.

L'éthique parle du bon et du mauvais, relativement à la connaissance d'une réalité vivante et des situations concrètes, pour accroître notre pouvoir de pensée et d'action, et donc notre liberté. Elle se pratique, de manière volontaire, selon certains principes auxquels on adhère sans contrainte, par reconnaissance de leur validité. Elle est orientée vers la recherche d'une vie bonne.

Il ne s'agit pas de choisir l'éthique contre la morale, il s'agit, sur la question écologique, de donner clairement la priorité à l'éthique.

8. Pratiquer la démocratie active.

Nous vivons actuellement, tout le monde le sait, une crise du politique. Et une question est posée : comment renouveler la démocratie et la refaire vivre, dans une situation où ne cessent de grandir les politiques autoritaires et répressives ? Or l'écologie, considérée positivement, non seulement incite à une démocratie élargie et active, mais ne peut exister de manière concrète sans cette dernière. Les acteurs d'une politique écologique sont nécessairement, de manière privilégiée, les citoyens eux-mêmes. Et selon des comportements intelligents, intégrant des principes éthiques. Nous l'avons dit : derrière la question écologique, on trouve le principe de responsabilité, au sens d'avoir le souci de et prendre soin de, une tâche importante, mais exaltante : concevoir et construire de nouveaux rapports à la nature et de nouveaux rapports sociaux. Donc, on trouve ce qu'Hannah Arendt, dans ses écrits politiques, appelait : l'agir ensemble ; agir au sens d'initier, ouvrir des voies nouvelles, d'inaugurer des commencements comme Arendt le dit si bien.

On ne peut s'atteler à une tâche d'aussi vaste ampleur, sans solliciter l'expression et l'engagement intelligent de chacun, dans son individualité propre, et de tous (contre les tenants de privilèges actuels, qui ont intérêt à la dégradation de la situation), aussi bien dans la prise de décision et que dans la mise en œuvre de ces décisions. Faire le choix de l'intelligence et de la liberté. Et faire aussi le choix du combat, car l'écologie est nécessairement un domaine conflictuel, de par les intérêts économiques et politiques en jeu. La démocratie active n'est pas seulement un souhait, c'est une nécessité pour réussir.

 

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