Zarifian philippe

Le papillon bleu, le cafard et le serpent.

 

 

Les touristes qui vont au Brésil ont toutes chances de voir des papillons bleus. Il suffit d'entrer dans une boutique d'aéroport. Ils tomberont sur des papillons épinglés, comme crucifiés. Ou bien encore, placés dans des assiettes, où des assemblages de morceaux d'ailes sont supposés offrir un souvenir coloré.

Mais rarement ces touristes en verront de vivants. Il faudrait pour cela qu'ils sortent de leurs parcours précipités et ôtent leurs oeillères. Il ne verront pas davantage de papillons bleux, qu'ils ne verront de Brésiliens d'ailleurs.

Il est néanmoins assez aisé d'en voir, soit dans les jardins, soit mieux encore : en forêt. Ce sont des grands papillons aux ailes bleux, selon un dégradé particulier, qui varie d'un papillon à l'autre. Ils virevoltent près de vous, selon un mouvement à la fois lent et hésitant, quelque peu sacadé. Ils dégagent une grande douceur, un paix indicible. Souvent, ils sont plusieurs, il suffit de tourner la tête. Ils peuvent s'approcher à très faible distance, vous frôler. Mais il ne faut surtout pas tenter de les toucher alors, car leurs ailes sont très fragiles.

Je ne peux pas m'empêcher de penser à eux comme à une féérie pour enfant. Je m'attends presque à ce que de petites étincelles accompagnent leurs mouvements. Parfois je pense : que se passerait-il, si nous engagions la conversation ? Je sens que le papillon aurait des choses bonnes et délicates à me dire. Il a sans doute la tête pleine d'histoires, et dois me voir avec un malin plaisir, planté que je suis sur le sol, lourdaud, engoncé, prisonnier de mes préjugés. Et puis, voilà qu'il repart. Il me laisse. Je le regarde s'en aller, grâcieux, malgré son côté gauche. Mais je n'ai crainte. L'ami papilon revient toujours. Des mouvements bleux, sur fond vert; des tâches de couleur qui bougent. Quel délice !

Le temps s'arrête, le bruit de l'eau ressort dans le silence de ces mouvements. Le papillon bleu est l'inverse du moustique, surtout de ces petits bourrachudos, au ventre rouge de sang, qui foncent vers vous, vous attaquent par surprise et repartent à toute vitesse, presque invisibles, une fois qu'ils vous ont piqué. J'aimerais des forêts sans moustiques et pleines de papillons. Mais peut-on avoir l'un sans l'autre? Une chose est sûre : jamais un moustique ne m'adressera la parole de son plein gré.

Autant l'avouer : je n'aime pas les cafards. Ce n'est pas que j'ai peur d'eux : je les sais inoffensifs. Mais il me dégoûtent. Je pense à leur odeur, lorsque le pied les écrase, et au bruit affreux que cela fait.

Je ne les vois que la nuit. Le jour, ils se cachent, je ne sais où. Ils ne vivent pas dans la forêt, mais dans les chambres. La nuit, par exemple, de retour de je ne sais quelle sortie, j'entre dans ma chambre, j'allume la lumière et l'espace d'un instant - mais un instant interminable - voici que s'offre le tableau sinistre d'un millier de cafards (j'exagère peut être) qui s'enfuient de tous côtés. Ils se réfugient partout, je ne sais où : sous le lit, dans le placard, sous une plainte de bois, dans mes draps peut être... Ce sont de gros cafards, bien nourris. La chaleur doit les faire se multiplier encore, par une étrange alchimie. Couleur marron, laide, couleur de bureaucratie militaire. Ils filent vite, très vite, presque aussi vite qu'un moustique. Tentez d'attraper un seul cafard sur un millier... Il a déjà disparu. Voici l'angoisse alors : éteindre la lumière et se dire qu'ils vont ressortir, grouiller...

Le cafard, c'est connu, est recouvert d'une sorte de carapace. C'est un animal radicalement autiste. Il est possible qu'ils communiquent entre eux, mais avec moi, aucunement. J''imagine que le monde doit leur apparaître fade et hostile. Ils sont toujours déjà à fuir, après avoir courru vers je ne sais quelle nourriture et déposé leur odeur virtuelle, abominable. Avec les cafards, je ne sais jamais rien. Beaucoup moins encore qu'un moustique, je ne puis penser pouvoir discuter avec un cafard. A mon avis, d'ailleurs, ils sont radicalement privés de l'usage de la parole. Je dois bien l'avouer : entre un moustique et un cafard, je préfère le moustique. Je me sens plus proche de lui, bien que je le sache redoutable dans ses piqûres. Avec un moustique, on a le sentiment de pouvoir discuter, ne serait-ce que pour le critiquer de ses attaques. Cela dit, j'ose à peine imaginer ce que donnerait un croisement de cafard et de moustique ! Car, le saviez vous, les cafards sont capables de voler. Imaginez qu'ils vous attaquent eux aussi, et tentent de vous piquer, dans l'obscurité bien sûr, au moment où vous croyez dormir ! L'horreur absolue !

Cela va vous paraître étrange, mais les serpents me sont plutôt sympathiques. Je sais que beaucoup d'humains en ont peur. La simple vue d'un serpent, même lointaine, et ils détalent aussitôt. Mais ils ont souvent tort. La plupart des serpents sont inoffensifs. Regarder la forme de leur queue et vous le saurez. Mais ne confondez pas entre un serpent et un papillon. Car les plus dangereux sont les plus beaux, les plus colorés. Vous savez, ces petits serpents multicolores, qui peuvent pendre de la branche d'un arbre, autant que passer sous vos pieds. De ceux-là, oui, éloignez vous bien vite : ils sont mortels. Mais il y a serpents et serpents.

Je me souviens, un jour, j'étais allé chercher de l'eau à la source, comme tous les matins, pour renouveler la réserve d'eau potable. C'était à la lisière de la forêt. L'eau sortait d'un mince tuyau, enfoncé dans la terre, juste en avant des arbres. Au moment où j'approchais une bonbonne pour la remplir, soudain une petite tête de serpent est sortie du tuyau. J'ai eu un mouvement de repli, bien sûr. Et puis j'ai éclaté de rire. Je le trouvais ridicule, ce serpent mouillé, dont seul le museau dépassait (un museau, me direz vous?). Je ne sais pas si je l'ai vexé. En tous cas, il a vite retiré sa tête et a fait machine arrière au sein du tuyau. Je me suis dit : "bon, aucune chance qu'il ne revienne". Et j'ai rempli la bonbonne. Ne croyez pas qu'il s'agisse de courage. Il suffit de les connaître. Avec les serpents, pas de doute, on peut engager la conversation, bien qu'ils zozotent un peu, c'est bien connu. Les humains sont pleins de préjugés. Ils pensent toujours que les serpents mentent et ont été créés pour ça. Fadaises! Ils n'ont pas plus été créés que nous l'avons été. Et ne jouent aucun rôle. Ils pensent, à leur manière, et réfléchissent en fonction des événements. Je suis certain que ce serpent était mécontent de me trouver là, de bon matin, alors qu'il sortait la tête du tuyau. Voyez vous, les serpents aiment la tranquillité, avant tout. Ce sont des solitaires, à leur manière. Et puis, il devait être agréable de sentir l'eau sur le museau, au moment où elle se transforme en gouttes. La langue fourchue permet d'ailleurs d'en saisir la saveur. J'imagine donc que ce serpent était prêt à m'engeuler. Mais certainement pas à mentir.

Papillon bleu, cafard, serpent...

Non, vraiment, j'ai beau faire et me raisonner, je n'aime décidément pas les cafards.

Le 6 avril 2003.

 

 


Irak : L'autisme du soldat Smith.


L'autisme, au sens imagé, consiste d'abord en ceci : l'incapacité absolue à communiquer.

Le soldat Smith est parfaitement autiste. Il est possible que la structure autistique de ce soldat américain, qui pourrait pourtant attirer ma sympathie, corresponde à la structure autistique de la pensée des néoconservateurs qui, actuellement, dominent la politique américaine.

J'ai été très frappé par les images prises de l'intérieur de l'un des chars qui a mené l'incursion meurtrière au sein de Bagdad ce samedi 5 avril 2003, ( attaque qui a été une réussite tactique et psychologique, il faut le reconnaître, car les américains restent d'excellents tacticiens, bien supérieurs aux commandants irakiens).

Le soldat Smith, je l'ai vu. Il était engoncé dans une triple carapace : la carapace du char, impossible à percer pour les maigres tirs isolés des Irakiens au bord de l'avenue, la carapace des guidages des tirs à distance (les tirs de la mitrailleuse, mais aussi les tirs de la tourelle, qui, si j'ai bien vu, étaient guidés par écran, comme dans le bombardement qu'un avion opère), la carapace enfin de sa pensée et de son corps : le soldat Smith était physiquement proche des Irakiens, à quelques mètres, du haut de son char, et en même temps à des années lumières d'eux, n'essayant en rien de réduire la distance. Il pouvait tuer d'autant plus aisément d'ailleurs.

Il était crispé sur sa mitrailleuse, tirant sans s'arrêter, comme un fou. En fait, il était mort de peur. Il tirait sur tout ce qui bougeait, même sur les vaches. Le commandement lui avait donner carte blanche. Son collègue, John, quant à lui, détruisait tous les véhicules qui se trouvaient le long de l'avenue. Tout y passait : camions, taxis, charrettes... Leur commandant, en fin de journée, a pu déclarer, avec fierté : nous avons tué mille Irakiens (mille en une seule incursion, beau palmarès commandant !).

J'avais pensé, avant de voir ces images, à une armée de cafards, remobilisant ce que l'on n'a cessé de voir des soldats israéliens pénétrant dans les villes palestiniennes. Il semble bien, beaucoup de monde l'a dit, et les soldats anglais eux-mêmes, que les soldats anglais ont une approche différente, moins autistique. Ils tentent de communiquer a minima avec la population. Non pas qu'ils soient en eux-mêmes des êtres différents, mais parce que les commandements n'ont pas entièrement la même conception de la guerre (mais aussi, peut être, parce que la culture et la préparation du soldat anglais est différente de celle du soldat américain : le soldat anglais sait boire le thé, bien qu'il soit tout autant que Smith éduqué dans une culture de guerre et qu'il fonce sans état d'âme lorsqu'il le faut).

Certes, si le soldat Smith avait été accueilli en libérateur, avec des colliers de fleurs, les choses se seraient passé différemment : ses carapaces auraient été moins épaisses, bien que la carapace socio-psychologique n'aurait pas été probablement très différente. Qu'est ce que le soldat Smith qui, en réalité, doit bien s'appeler Suarez tout autant, car on a dit, et c'est important, qu'il est immigré, sans papiers, attendant l'obtention de la nationalité américaine, et bien content d'avoir déjà trouvé un job, peut réellement comprendre du peuple irakien, voire de la stratégie de ses chefs?

Il lui faut d'abord rajouter une carapace supplémentaire : celle entre lui et ses chefs, pour se protéger et se maintenir dans l'armée. L'Irakien ne peut être qu'un martien, qui plus est : terroriste potentiel. Ne cesse-t-on pas de le lui dire? Oui, il y a bien les civils, mais sait-on jamais qui se cache derrière leur apparence. Et puis cette langue incompréhensible : ne pourraient-ils pas parler anglais comme tout le monde ? Ou espagnol éventuellement.

Admettons donc qu'à un moment donné, tout d'un coup, les habitants de Bagdad changent d'attitude et sortent les fleurs : la carapace sera moins épaisse. Mais cette hypothèse ne s'est pas vérifiée pour l'instant et le soldat Smith a cessé d'y penser. Elle arrivera peut être : comment les Irakiens ne seraient-ils pas soulagés de voir une dictature s'effondrer ? Mais ce seront alors des fleurs amères, à double sens. Et si ce sont, non des fleurs, mais des bombardements de plus en plus intenses et des morts qui emplissent les hôpitaux de Bagdad, alors la haine et le ressentiment viennent augmenter la distance, pour autant qu'elle puisse encore l'être. Le soldat Smith s'enfermera dans ses carapaces, d'autant plus qu'il se verra haï, même silencieusement, tout autant que le régime de Saddam l'est. Ah, ce poids du silence des autochtones, celui des têtes arabes qui se détournent ! Celui des files de fuyards que Smith observe, de plus en plus nombreuses, du haut de son char.

Heureusement, le soir au bivouac, Smith retrouve ses copains. Ils écoutent Madona, se tapent les cuisses à coups de plaisanteries sexuelles.

Pourtant Smith est mal à l'aise. Quelque chose ne va pas en lui.

Mais, laissons Smith quelques secondes : c'est le lien interne entre la structure autistique de la stratégie américaine, et son déploiement sur la longue durée, et celle "du" soldat américain (saisi dans son impersonnalité de soldat des Etats-Unis) qui importe, et la manière dont cela retentit ou non dans l'opinion américaine. Car, d'une certaine manière, Smith nous place au cœur du problème majeur : la communication entre civilisations, entre des puissances de vivre différentes, qui aurait pu dialoguer, se rencontrer, se réunir sous la tente, fumer ensemble un cigare, au moment où s'installent la puissance de tuer et de mutiler "en masse" et la négation intellectuelle, affective, existentielle de l'autre. Cela a même un sens profond que Rumsfeld puisse proposer qu'une partie des combattants prisonniers soient traités en-dehors de la convention de Genève : on peut aller, on est allé à Guantanamo, jusqu'à la négation de l'humanité des prisonniers, de ces barbares, voire de ces démons. Ce ne sont pas des hommes. D'ailleurs, regardez leurs visages.

Le soldat Smith est content et fier. Les combattants irakiens, ces affreux, tous manipulés par Saddam bien entendu, tombent comme des mouches sous les bombes et les obus, malgré leur résistance têtue. Chaque jour qui passe nous rapproche de la libération du pays, le Président l'a dit. Il sait de quoi il parle. Il est temps. Il fait chaud, le soleil tape dans ce maudit pays, et ne parlez pas des moustiques! Ah, Home, Sweet Home !

Mais le soldat Suarez a mal, quelque part. Il souffre. Pourquoi ? Il ne le sait pas exactement. Il a du mal à trouver le sommeil la nuit. Mais pour l'heure, il faut se battre, les ordres sont là. Alors le soldat Smith remonte dans son char Abraham (le bien nommé), reprend sa mitrailleuse en main, tire et tire et tire. Il roule vers le victoire.

Ainsi avance la vaste armée des cafards, couverts de carapaces, l'armée la plus moderne de l'histoire de l'humanité, guidée par satellites, les radars pointés de tous côtés.

Des morts par milliers déjà, et combien de mutilés?

Paris / Bagdad, le 6 avril 2003.

 

Le 7 avril 2003 (Libération)

Ismaël Abbas dormait profondément quand la guerre a fait irruption dans sa courte vie sous la forme d'un missile tombé sur la maison familiale. Agé de 12 ans, le garçon à présent orphelin a été grièvement brûlé et a eu les deux bras arrachés. «Il était minuit quand le missile est tombé sur nous. Mon père, ma mère et mon frère sont morts. Ma mère était enceinte de cinq mois», raconte-t-il sur son lit de l'hôpital Kindi, à Bagdad. Ici, le destin d'Ali n'est pas isolé et les couloirs résonnent des cris des blessés. D'autant que les ambulances affluent de plus en plus nombreuses depuis que les forces américaines ont pris position à la périphérie de la capitale. «Jusqu'ici, les hôpitaux avaient les équipements et les médicaments nécessaires pour faire face, mais ils ont été submergés par l'afflux massif de blessés», constate Roland Huguenin-Benjamin, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge. Au plus fort des bombardements, une centaine de blessés arrivent toutes les heures, assure-t-il. «J'exerce depuis vingt-cinq ans et c'est le pire que j'ai connu en termes de quantité de victimes et de blessures mortelles», assure un autre médecin qui a vécu le conflit Iran-Irak entre 1980 et 1988 et la «première» guerre du Golfe en 1991. D'après Reuters

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