Zarifian philippe

Qu'est-ce que la politique ? A propos d'Hannah Arendt

Hannah Arendt est pour moi et depuis plusieurs années, une sorte d'amie, que je sollicite lorsque j'ai besoin d'aide. Générosité fantastique, qui lui a valu bien des ennuis, ceux de tous les sceptiques, cyniques, tous ceux qui se laissent enfermer dans l'incessant ressentiment, tous ceux qui aiment faire souffrir, autant par les mots que par les actes (mais dire, c'est faire, comme chacun sait). Arendt, juive allemande, tentant de comprendre comment les nazis raisonnaient, quel scandale!!!

Je comprends Arendt à partir d'un seul concept qui traverse toute son oeuvre: initier. Initier, c'est commencer quelque chose de nouveau dans le monde. Qu'est-ce que la politique ? Aucunement l'opposition éternelle entre amis et ennemis que propose Schmitt. Non. La politique, c'est l'agir dans la cité. C'est initier. C'est créer.

L'agir, c'est l'action par laquelle quelqu'un (un quelqu'un quelconque) commence quelque chose (un quelque chose a priori quelconque) de nouveau dans le monde, introduit de l'inattendu dans l'enchaînement des événements, de l'inconnu dans le connu, fait surgir du non donné, sur le fond d'un donné, et cela, sans même avoir la représentation de son but. Car l'agir politique n'est pas stratégique. Il ne vise aucun but, ne met en joue aucun ennemi.

L'agir politique est l'initiative d'un quelconque au sein et en vue d'un nous. Car Arendt tient au nous, à l'apport d'Aristote. Au sein et en vue d'un "nous", et donc d'un monde commun. La pluralité du vivre ensemble naît de cette confrontation des initiatives, qui permet, à l'être humain (après l'horreur du nazisme, lorsque la tradition a été brutalement rompue, l'homme serait-il devenu superflu, se demande-t-elle?) de revivre en permanence. L'agir politique, c'est l'agir permanent d'un revivre, un risque en direction du "nous". C'est du moins ainsi que je ressens Hannah Arendt, que je la sens vivre. C'est, pour elle, dans l'agir (qui ne peut être que politique, cet agir qu'elle oppose au "faire" du simple travail) que la liberté positive se déploie. Car la liberté - l'agir politique n'est qu'exercice de la liberté -, est précisément cette capacité d'aller vers ce qui n'est pas encore, c'est ouvrir ce qui ne se proposait pas comme tel, c'est être capable d'imaginer.

Pour Arendt, la liberté va toujours en direction de l'inconnu. C'est dans l'initiative que chacun, chaque quelconque, se manifeste comme exception. Non pas la situation exceptionnelle de Schmitt, qui appelle à la guerre, mais l'exception de la créativité de toute individualité. C'est comme individualité véritable, comme singularité, que chacun, dans et malgré son héritage (le fait qu'il soit juif, arménien...), dans et malgré la tension du passé qu'il met en jeu, apporte à la pluralité, à la construction ce qu'elle appelle, sans cesse : "le vivre ensemble". Car la construction de ce "vivre ensemble", qui est l'essence même de la politique, réside dans la manière dont cette exception est saluée et reconnue. Voici, en peu de mots encore, une autre conception de ce qu'est la politique. Déjà, Arendt face à Schmitt.

Au cœur donc de la politique, l'agir comme initiative, saluée et reconnue publiquement au sein du vivre ensemble, la cité étant l'espace d'établissement de cette publicité. Pour comprendre et placer cette initiative, pour montrer le lien profond entre exercice de la liberté et politique, il faut toujours partir de la pluralité humaine, et en aucune façon de l'homme isolé (ni de l'homme en général, en tant que concept purement philosophique). La question politique, la seule d'une certaine façon, est celle de la liberté dans la pluralité, de la pluralité à partir de la liberté.

La politique traite de la communauté et de la réciprocité d'êtres différents. Elle les organise en tant que pluralité. Et dès que le sens de cette pluralité se perd, la politique se perd elle-aussi, elle ne devient qu'exercice d'une souveraineté étatique. La politique se dissout dans le politique. La politique prend naissance dans l'espace qui est entre les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l'homme. Elle prend naissance dans l'espace intermédiaire, celui de la relation. Ce n'est pas en partant de l'homme (de sa supposée essence) qu'on peut comprendre l'existence d'un sens de la politique, mais bien en partant d'une pluralité qui n'existe que comme tissu de relations entre individus absolument différents.

La politique organise d'entrée de jeu ces individualités en considérant leur égalité relative et en faisant abstraction de leur différence relative. Différence absolue, non dans l'être (car dans l'être, elle ne peut être que relative : tout individu est toujours déjà socialisé), mais dans l'agir. Chaque fois que quelqu'un prend une initiative, que quelque chose de nouveau se produit, c'est de manière inattendue, incalculable. Il produit un commencement absolu. Mais ce faisant, il inaugure une chaîne d'action humaines interdépendantes.

C'est à l'agir (et non au faire) qu'il revient d'inaugurer quelque chose de neuf, de commencer par soi-même une chaîne. Et la liberté consiste, pour Arendt, en ce pouvoir commencer, d'où il résulte que des initiatives humaines sont sans cesse interrompues et reprises par de nouvelles initiatives, qui, dans leur multiplicité et leurs incessants mouvements, forment la base (la trame) même du vivre ensemble, et nous poussent à débattre de notre devenir commun. Le sens de la politique, et non sa finalité, car la politique est dénuée de finalité fonctionnelle, consiste en ce que les hommes libres, ces hommes qui, par leur agir, font que les choses sont autrement, par-delà la violence, la domination, la contrainte, ont entre eux des relations d'égaux, tout en centrant leur agir commun sur l'expression de la liberté.

Différence absolue et égalité relative donc : sans une pluralité d'hommes qui sont mes pairs, il n'y aurait pas de liberté. La question n'est pas que nous soyons tous égaux devant la loi, ou que la loi soit la même pour tous. La question proprement politique est que nous ayons tous les mêmes titres à l'action politique, et aux débats qui doivent l'animer. Mais on voit alors que, pour Arendt, la politique est rare. Elle est sans cesse étouffée par ce qui, dans le politique, dans l'exercice du pouvoir de la machine d'Etat, nie, refoule, écrase, tout à la fois l'initiative et la pluralité. L'agir politique est un concept critique, bien qu'il rende compte d'un exercice toujours potentiellement présent, d'un sens qui parcourt la communauté humaine. D'où ce problème particulièrement grave : le monopole de la violence, acquis par l'Etat, et bien mis en lumière par Max Weber, engendre une confusion, pour ne pas dire une fusion entre puissance et violence. Entre puissance des initiatives combinées, et exercice d'un pouvoir de domination par l'usage monopolisé de la violence. Ce qui est caractéristique de notre époque moderne, c'est la combinaison spécifique de la violence et de la puissance, qui ne pouvait avoir lieu que dans la sphère du politique, dans la sphère publico-étatique, car c'est seulement en elle-même que, légalement et légitimement, dans la société occidentale moderne, les hommes agissent ensemble et manifestent leur puissance. La violence écrase la politique. Elle lamine la pluralité, étouffe la puissance qu'elle utilise, brise l'initiative.

Face à ce constat, agir politiquement, c'est toujours séparer la puissance de la violence d'Etat, trouver et retrouver le sens, largement perdu, de la politique, abandonner la catégorie "moyens-fins". Car la politique ne poursuit aucune fin : elle n'existe que dans son déploiement, à partir du sens qui l'anime dans la subjectivité des individus agissant.

Ainsi j'imagine Arendt pensant Bagdad, lieu d'un déploiement pré-politique, mais déjà toujours politique, d'une pluralité métisse, cosmopolite, qui se sentait agir comme un peuple, dans et par sa résistance à la dictature de Saddam. Une multiplicité de commencements toujours renouvelés, un sens spontané de la politique, qui se nourrit de la tradition orientale du sens de l'hospitalité, de la convivialité du vivre ensemble dans la rue, les cafés, les maisons potentiellement ouvertes au nouveau venu (convivialité tant décriée ici, en occident, dans la dégradation des conditions de notre propre vie quotidienne et le poids du raisonnement cynique, intéressé), dans et malgré le sexisme qui le limite et le mine. La violence du pouvoir opprimait, mais ne pouvait tuer cette vie pré-politique, cette puissance en acte.

Surgit alors cette seconde violence, celle des bombes, celle de l'armée anglo-américaine, celle des discours importés dans les valises de cette armée, celle des morts et des mutilés en nombre. Cette seconde violence, sans avoir encore totalement annihilé la première, désorganise la vie pré-politique (potentiellement politique), réussit temporairement là où des décennies de dictature avaient échoué. Mais probablement, Hannah Arendt aurait-elle vu le temporaire précisément, la capacité immédiate qu'a cette pluralité à se recomposer dans ses relations vivantes, à reprendre ses initiatives, à reprendre l'initiative, à recommencer, là où le pouvoir est vide, là où le politique n'agit plus. Et à affronter la situation inédite d'une sorte de regain d'égalité, qui déstabilise et introduit la violence "en bas". Car, voici bien le paradoxe, c'est au moment où la politique trouve un espace inédit de déploiement que la pluralité, mal préparée et meurtrie par la guerre, appelle, en quelque sorte, objectivement, un Etat, relance la demande du recours au monopole de la violence par une police, au sens large du terme.

Conjoncture au sein de laquelle la politique demande elle-aussi à s'organiser, à se déployer pacifiquement, à mobiliser ses propres ressorts.

J'imagine Hannah Arendt, journaliste, comme elle aimait l'être, parcourant les rues de Bagdad, regardant, discutant, s'imprégnant de la multiplicité des couleurs, des souffrances, des espoirs, et attentive, avant tout, aux initiatives pré-politiques, prêtes à s'en saisir intellectuellement, à les porter sur la place publique, à tirer d'elles leur potentialité (pour ne pas dire leur virtualité, mais virtualité n'est pas un concept de Arendt) de construction d'un monde commun, d'un véritable vivre ensemble. Cela n'annule pas la question de l'Etat. Se référant à Hobbes, Arendt estime qu'un Etat est toujours nécessaire pour apporter paix et sécurité. Mais en opposition à Hobbes, elle n'en fait pas le contenu essentiel de l'agir politique. Pour Arendt, la question n'est pas : qu'est-ce que la politique ? , car à cette question, il est relativement aisé de répondre. La question est : la politique a-t-elle encore un sens? Comment lui redonner sans cesse un espace de déploiement et la faire grandir dans les subjectivités résistantes ?

L'actualité la plus récente lui donne raison, mais comme a contrario. Dans le désordre de l'après chute de Saddam se mélangent des tentatives généreuses de reprendre vie, voire de la déployer bien au-delà de ce qui était possible sous Saddam, mais en même temps, une reprise en main par des structures étatiques, qui nient la pluralité, qui divisent et opposent, qui tuent. Non pas simplement l'embryon d'Etat officiel (qu'on a du mal à trouver pour l'instant et qui surgira peut être de multiples tractations entre mouvements et partis, pourvu que les Etats-Unis garde, derrière, la haute main, comme en Afghanistan), mais les milices chiites qui s'organisent, les restes du parti Baas qui se réorganisent, pendant que les combattants Kurdes attendent leur tour... Bref : la manifestation organisée de la violence, qui exprime des luttes exacerbées pour le futur pouvoir en Irak. Le politique qui tente de tuer la politique... Le besoin objectif d'une structure d'organisation du pays est déjà l'occasion d'étouffer la politique.

Paris le 13 avril 2003

 

 

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