Zarifian philippe

. Tunisie et Egypte

Je crois qu'il faut aller à l'essentiel : nous vivons, avec la Tunisie et l'Egypte, deux authentiques mouvements révolutionnaires, particulièrement courageux, isolés au départ, avec aucun parti politique pour les " guider " et les tempérer (heureusement d'ailleurs), mais avec une exceptionnelle mobilisation populaire. Tout a du céder devant elle, même si on peut anticiper comment leur devenir peut être récupéré.

J'avoue que cela me fait du bien ! Dans une vie entière, on a peu l'occasion d'assister, même par écrans interposés, à d'authentiques mouvements révolutionnaires, qui plus est : massifs et populaires !!!

Soyons déjà tout à notre joie !

Face à des tels mouvements et à de telles prises de risques, il ne faut faire pas la fine bouche et commencer à dire qu'il manque ceci ou cela pour en parler comme de " vrais " mouvements révolutionnaires. Ce n'est pas à nous de dicter ce que devrait être la réalité, mais à l'inverse, de comprendre ses potentialités et de la soutenir, car la partie est loin d'être finie ! La première chose, qu'on devrait presque édicter comme une " loi " : pour avoir un mouvement massif et fort, il faut qu'il vise quelque chose de simple et en même temps de profond. Ce n'est pas avec des programmes " sérieux " et sophistiqués qu'on impulse une révolution. Dans celle-ci, il doit y avoir une part d'affect, et pas seulement d'intellect, qui touche à quelque chose de profond, qui s'est accumulé pendant des décennies.

Ici, le simple mot d'ordre : " Moubarach dégage " s'est avéré être dans sa simplicité, mais aussi dans sa radicalité - rien s'il ne dégage pas ! - un formidable condensé. Derrière ce mot d'ordre, il y avait des trésors de sens, de souffrances, de significations, d'espoirs. Et qui se retrouvaient communs, dans le même soulèvement, la même radicalité, la même exigence. Personne ne doutait que, derrière ce mot d'ordre, tout le monde mettait la même chose, le même vécu, le même engagement " jusqu'au bout ". En même temps, on peut rationaliser et dire, ce qui est certainement en partie vraie : Il s'est agit, en Tunisie comme en Egypte, du renversement de dictatures, d'une lutte pour la liberté, pour se sentir enfin libres après des dizaines d'années d'oppression et de répression.

Oui, mais il ne faut pas se hâter de conclure et de nous rassurer, nous " bons démocrates européens " derrière cette affirmation.

D'abord, dans ces pays, la question de la pauvreté reste incontournable et reviendra nécessairement au devant de la scène. On ne peut absolument pas la taire, donc taire ses causes.

Ensuite, qu'est-ce que les Egyptiens et les Tunisiens entendent par " liberté " et par " démocratie " ? On voit aussitôt dans quel tournant on se situe :

- D'un côté, tous les gouvernements occidentaux disent, à l'unisson, " la démocratie, c'est l'émergence de partis politiques (corrects, propres sur eux, respectueux de toutes les règles du jeu, etc.) " et l'organisation d'élections qui, on ne sait pas par quel miracle, vont être transparentes, justes, etc. Et le tour sera joué : les travailleurs pourront retourner travailler, les étudiants étudier, les médecins soigner. L'action politique aura à nouveau été soustraite au peuple. Et confiée à une caste, peut-être plus libérale et démocrate que la dictature précédente, mais ne faisant qu'entonner la même chanson que nous, peuples d'occident, connaissons parfaitement.

- D'un autre côté, le mouvement du peuple peut prendre conscience (conscience qu'il a déjà dans la pratique, pour l'avoir défendue avec un indéniable courage) que la démocratie authentique est celle qu'il a déjà commencé à élaborer, ce qui a fait sa force. Dans l'efficacité exceptionnelle des mouvements d'auto-organisation, relayés de nos jours, tout le monde l'a dit, par les nouveaux médias de communication (détournés de leur fonctionnalité supposée). Bref : elle est dans les comités de quartiers, dans les réseaux, dans l'organisation nouvelle de la vie quotidienne, dans l'émergence du rôle des femmes, dans l'enthousiasme des jeunes, dans la rapidité des rassemblements.

Ce tournant, il est là. Il va se jouer dans les semaines qui viennent. On saura alors de quelle " démocratie on parle ".On sait déjà, à travers les propos d'Obama - qui a proposé ce grand concept de " démocratie authentique ", dont peut-être, les Etats-Unis sont le modèle, sans parler des positions pitoyables de notre président de la République, qui n'a rien trouvé de mieux à dire que de féliciter Moubarach pour le courage dont il a fait preuve en partant ! Une vraie honte pour nous, peuple français !).

Bien entendu, rien ne se présente jamais en tout ou rien. Dans ces pays qui ont vécu depuis des dizaines d'années, sous le régime d'élections truquées, de muselage de toute opposition, d'emprisonnements, il est normal que l'organisation d'élections " libres " se présente déjà comme un progrès. Mais je fais le pari que ces mouvements révolutionnaires, partis seuls, accompagnés par aucun parti ayant une influence sur le cours de choses, sont déjà au-delà, qu'ils ont déjà été plus loin que le conformisme démocratique, qu'ils sont ailleurs. C'est cet ailleurs qu'il nous faut comprendre, qu'il nous faut rejoindre, qu'il nous faut défendre contre ce conformisme récupérateur.

Philippe Zarifian

12 février 2011

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