Zarifian Philippe, Philippe Zarifian

Les chats.

 

Pourquoi est-ce que j'aime les chats ?

Non pas absolument tous les chats, mais la plupart d'entre eux.

Bien entendu, il serait absurde d'attribuer aux chats des sentiments et des pensées humaines. Bien que je ne doute aucunement que les chats pensent - ne serait-ce que la pensée qui est attachée à l'étonnant pouvoir de leur corps, comme pour d'ailleurs celui de tous les félins -, j'ignore ce qu'ils pensent et je ne vois comment, nous humains, pourrions le savoir.

Par contre, je sais ce que j'aime en eux : leur sauvagerie et la beauté de leurs mouvements. Lorsque j'observe un chat, j'ai le sentiment de comprendre l'abîme qui sépare sauvagerie et barbarie.

Je garde en mémoire, de manière très proche, bien que cela se soit produit à l'époque de mon enfance, ce souvenir. Je me rappelle qu'un jour, alors que j'étais de passage dans l'appartement d'une amie de mes parents à Rio, quelqu'un avait apporté, de l'intérieur du Brésil, un chat sauvage. Il était d'une beauté merveilleuse. Ce n'était pas l'équivalent d'un lynx, il ressemblait à un chat domestique, au poil ras, brun, uniforme, mais avec une morphologie que l'on trouve rarement. Il était très longiligne et élancé, plus long qu'un chat ordinaire, avec de grands yeux en amande, juchés sur un petit museau. Il était impossible à quiconque de le toucher. Ce chat état né et avait grandi dans le Mato, réellement à l'état sauvage, bien qu'à proximité d'habitations humaines. Il n'avait aucun sens de ce que pouvait être un lieu comme un appartement. En fait, il était totalement paniqué. Il se cachait partout où il pouvait, et était, pour se déplacer, d'une fantastique souplesse et vélocité. Personne n'arrivait à l'attraper, et je trouvais odieux qu'on cherche à le faire. Cela ne faisait qu'accroître sa frayeur. Je m'insurgeais contre le jeu mesquin qui consistait à essayer de le coincer dans un coin de l'appartement. Et je me réjouissais de voir ce chat inconnu déjouer tous les stratagèmes.

J'appris, quelques temps plus tard, que, le voyant dépérir à vue d'œil, on avait eu la sagesse de le ramener dans le lieu où il avait été capturé pour le rendre à sa vie "sauvage".

Je ne veux pas laisser entendre, par cette histoire, que je n'aime pas les chats dits domestiques. Mais ce qui me plaît, dans un chat "domestique", c'est son côté sauvage précisément, ce qui a su résister et échapper à la domesticité.

 

Alors pourquoi est-ce que j'aime les chats ? Pour deux raisons simples, au fond. D'abord parce que je projette sur eux mon goût pour la sauvagerie, à commencer par la mienne propre. Je ne me sens qu'à demi domestiqué, ou encore, dit en termes plus savants, qu'à demi socialisé. Et c'est ce que j'aime en autrui. Ensuite, parce que je reste fasciné par l'esthétique des mouvements, dont j'imagine qu'ils se produisent toujours au ralenti. Et il y a d'ailleurs, dans les chats, un composé de lenteur et d'extrême rapidité, avec des alternances de moments, qui me plaît au plus haut point.

Je ne saurais oublier enfin cette caractéristique frappante des chats : ils savent instantanément distinguer entre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas ou en ont peur. C'est d'ailleurs ce qui autorise d'instaurer à eux un rapport fort, tout en gardant la distance de la nécessaire sauvagerie. Je ne suis pas chat et ne saurais enitèrement comprendre l'espèce d'intuition, largement corporelle, qui se manifeste ainsi et qui fonde une sorte de confiance mutuelle (pour autant que le terme de confiance puisse avoir un sens pour parler du comportement d'un chat). Mais je me demande si nous, animaux humains, ne possédons pas aussi, à un état amoindri, cette intuition, qui se déploierait dans cette vaste zone que Simondon qualifie de "subconscient". Car il est rare, en définitive, que nous nous trompions dans le sentir rapide des sympathies, même lorsqu'il nous faut de longues périodes pour en rationaliser la compréhension.

le 12 août 2002

 

 

 

 

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