Zarifian philippe, Philippe Zarifian

 

Un univers de singularités.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le concept de singularité est l'un des plus difficiles et importants qui soit.

Je voudrais ici pousser jusqu'au bout l'hypothèse d'un univers de singularités.

1. La singularité prise dans ses déterminations latérales.

On pourrait développer une première vue banale à ce sujet : la singularité est une exception, un accident. Par exemple, une élévation rocheuse au milieu d'une morne plaine, ou un homme très grand au milieu d'une foule. On dira : voici une singularité, une entité singulière. Cet homme très grand est singulier.

Mais une telle caractérisation ne présente aucun intérêt, ne répond à aucun problème. On peut facilement expliquer l'accident de terrain qui a engendré l'élévation rocheuse, ou le fait que cet homme soit aussi grand. Les choses changent complètement lorsqu'on se met à penser que la morne plaine est composée de cailloux et de brins d'herbe tous singuliers, ou que la foule n'est composée que d'individualités humaines singulières, toutes de tailles différentes, de complexions différentes, et se déplaçant sur des trajectoires non moins singulières. Cette expérience amusante : mais où donc va chacun ?

Comment assumer cette pensée? Car voici qu'aussitôt énoncée, elle nous échappe. Des cailloux tous singuliers certes, mais ce sont des cailloux. Des individualités humaines singulières certes, mais ce sont des êtres humains. Aussitôt se glisse une caractérisation généralisante sur l'être de l'entité, qui opère par différenciation d'avec d'autres catégories d'entités. Les êtres humains ne sont pas animaux. Les pierres ne sont pas de l'herbe. Les diverses sciences nous ont à ce point appris à raisonner par catégorisation et par formulation de généralités - au point de croire qu'il y aurait de concept que du général, selon la fameuse procédure de la "montée en généralité" - que nous dérivons aussitôt vers cette malencontreuse habitude. Il y a des hommes, des pierres, de l'herbe, donc des catégories d'êtres particulières et nous pouvons (nous, humains), nous sentir rassurés. Moi, Philippe Zarifian, je peux me dire : "je suis un être humain, et non une pierre ou de l'herbe".

Mais dès que nous opérons ainsi, nous perdons la singularité. Ou plutôt; nous la réduisons à n'être qu'une particularité. C'est à partir de propos généraux et génériques sur les êtres humains, bardé d'une anthropologie et/ou d'une sociologie que nous expliquerons ce qu'il y a d'essentiel dans l'être de telle individualité, le reste (sa singularité) n'étant que supplément accessoire. Je suis homme. Pour le reste, je suis Philippe Zarifian. Nous particulariserons le général, en cernant simplement des traits ou caractères individuels. Même procédé pour une pierre.

Aussitôt affirmée, la singularité se perd donc. Nous dirons : cette foule est composé d'individus. Mais comme ces derniers ne sont qu'une particularisation d'être humains génériques, nous n'aurons guère progressé : nous serons toujours situés dans l'horizon de la morne plaine.

Arrivons-nous aussitôt dans une impasse ? Non, si l'on abandonne le qualificatif de "général", et toute visée catégorisante, pour associer le singulier et le commun, ou, si l'on préfère, la singularité et la communalité. A priori, il est peu douteux qu'existe une espèce humaine et que celle-ci se différencie de toute espèce (simplement) animale, et, a fortiori, d'une espèce ou existence non animale. C'est là une évidence qui s'impose dès lors que nous utilisons le mot : homme. Mais regardons de plus près.

Plutôt que de partir de l'"homme", partons d'une individualité humaine singulière. Nous voyons qu'elle se compose avec une multitude d'entités, en permanence. Elle se compose par exemple avec l'air, qui l'affecte et qu'elle affecte, lorsqu'elle respire. Et elle le fait par nécessité vitale, selon une modalité déterminée. Elle peut se composer fortement avec un chat, sinon par nécessité vitale, du moins par propension affective. Elle se compose avec des aliments lorsqu'elle mange. S'il y a composition, c'est que se manifeste du commun, une faculté, non seulement d'être affecté, mais de se transformer en vertu de cette affection, une convenance réciproque (ou une destruction, si l'air est empoisonné par exemple). D'ailleurs, plutôt que de dire "cette individualité se compose avec l'air", j'aurais du dire : "elle se compose avec cet air, celui qu'elle respire". Il est vrai, bien entendu, que cette individualité humaine se compose ou peut se composer avec d'autres individualités humaines, d'une manière singulière, qui se différencie de sa composition avec un air. Manière singulière : composition sexuelle, de pensées, d'amour ou de haine, etc. S'il existe quelque chose de commun à toutes les singularités humaines, elle réside dans la manière totalement singulière dont elles se composent ensemble et dans les dispositions communes qui sont le fruit historique de ces rapports. Manière qu'il nous faut étudier, connaître, comprendre. Il est vrai que, malgré le vibrant amour que nous pouvons porter pour un chat, nous ne nous rapporterons jamais avec lui comme nous pourrions le faire avec un autre être humain. Nous pouvons utiliser le mot "espèce humaine" pour en parler, mais nous voyons vite que cette généralité est vide, et nous fait passer à côté des notions communes essentielles.

La compréhension de cette modalité singulière, propre aux rapports entre humains et qui détermine leurs dispositions communes (lesquelles se transforment), ne changera rien au fait que nous parlerons toujours d'une individualité, et de rien d'autre, que celle-ci se composera, de manière originale, avec une multitude d'autres individualités, humaines et non humaines. Non pas l'homme en général, mais "des" hommes, et rien d'autres (je suis conscient de faire l'impasse ici sur la différenciation hommes/femmes, et de continuer à importer un élément de généralité non fondé).

Double singularité donc :

- singularité de la modalité de composition, au sein d'un rapport singulier d'affection réciproque,

- singularité de l'entité individuée, qui perpétue et modifie en permanence son existence.

Cette compréhension peut avoir une importance proprement vitale. Prenons un médecin, qui ne verrait, dans un patient, qu'un représentant de l'espèce humaine en général, et dans son foie, qu'un représentant des foies en général. L'expérience nous apprend à quel point ce médecin serait mauvais, voire dangereux. Car "les foies" en général n'existent pas. Il n'existe qu'un foie singulier, au sein de tel corps, corrélé dans un rapport déterminé à tous les autres organes de ce corps, et doté d'une histoire non moins singulière. Par ailleurs, ce foie interagit avec toute l'individualité de cette personne, y compris avec son psychisme et toutes les circonstances de ses actions qui ont conduit à provoquer la maladie de ce foie (est-elle alcoolique ?). Est-ce à dire alors que toutes les connaissances acquises sur "les" foies en général, ne serviraient à rien? Non bien entendu. Les foies ont des caractères communs; on peut et doit les penser en vertu de notions communes. Néanmoins, ces foies n'existent, au sens fort du terme, qu'en tant que multitude de foies singuliers, au sein de corps humains singuliers. Les notions communes ne seront actives que rapportées à la connaissance des rapports et interactions que "ce" foie entretient avec "ce" corps. Cette connaissance sera essentielle à la prise de décision d'un traitement adapté.

J'ai volontairement identifié : "individualité humaine" et "singularité". Cela consiste d'abord à abandonner la notion d'"individu", notion héritée d'une tradition analytique, qui, découpant le réel en éléments de plus en plus fins, prétend parvenir à un élément indivisible, insécable, un individu. Toutes les avancées de la philosophie et des sciences discréditent la validité de cette tradition, qui n'est même plus à discuter. Par contre, la notion d'individualité prend signification, si l'on désigne par là le résultat provisoire d'un processus d'individuation, par lequel une entité prend corps et pensée d'une manière qui la distingue, le temps de sa durée de vie, de toute autre, accompagné, dans le cas de l'individualité humaine, du développement de la conscience de soi. Cette entité perdure, se maintient comme individuelle, dans et malgré l'ensemble des affections extérieures au sein desquelles son développement se fait, dans et malgré ses mutations internes. Toute individualité est singulière. Mais toute singularité n'est pas individualisée.

Jusqu'à maintenant, j'ai considéré les entités dans un état stable. Il convient maintenant de les prendre dans leur réalité fondamentale, c'est-à-dire dans leur devenir. La singularité, comme état, renvoie à un processus de singularisation, mouvement qualitatif, par lequel une entité connaît d'incessantes mutations, en tension permanente entre passé et avenir, dans le devenir présent d'une mémoire active, mutations tantôt infinitésimales, tantôt fortes, importantes, événementielles.

Prenons le cas d'un bébé humain : quel que soit le moment embryonnaire à partir duquel on le conçoit comme déjà individualisé, il est toujours déjà une singularité, mais une singularité en mutations constantes, qui va se complexifier considérablement, dans son corps et sa pensée associée, et prendre conscience de son individualité. La singularisation est toujours à l'œuvre. Il n'existe, au sens fort et réel du terme, que des singularités toujours déjà différenciées, qui s'affectent réciproquement, se combinent, se transforment…

2. La singularité prise dans ses déterminations internes.

La référence à un processus de singularisation me pousse à changer de point de vue. Quelle que soit en effet la multitude des affections que connaît et provoque une entité singulière, ceci ne dit encore rien de sa complexion et surtout de ses dispositions internes. Il me faut alors me tourner vers le pré-singulier.

La puissance qui anime le développement de toute entité singulière n'est propre et réductible à aucune singularité ainsi animée. Reprenons le cas d'une individualité humaine : la puissance de vie qu'elle va manifester dès sa naissance ne lui appartient pas en propre. Personne n'est apte à créer sa propre puissance de vie. L'individualité humaine tire sa puissance, en tant qu'elle se singularise en elle, d'une sorte de courbure, ou d'un pli de la vie, dans un mode d'actualisation toujours singulier.

Cette question est difficile. Nous pouvons certes, par confort intellectuel, nous référer à une puissance totale, originelle, ou à une "soupe" primitive, dont toutes les singularités dériveraient. Manière de renouer avec l'idée de Dieu. Mais si, par axiomatique, nous excluons cette voie de raisonnement, nous voyons qu'une existence singulière, telle qu'une individualité humaine, modalise et actualise une puissance virtuelle. Nous pouvons dire de cette individualité qu'elle n'est pas autre chose qu'un mode d'existence, ou, si l'on préfère, qu'une expression actualisée et modalisée d'une puissance productrice d'une multiplicité de virtualités. Si je reprends l'exemple du bébé humain, sa venue à l'existence actualise une virtualité, parmi un nombre considérable d'entre elles, et, d'une certaine façon, le fera toute sa vie durant, car la puissance en tant qu'elle est virtuelle reste en action en permanence dans l'effort que nous faisons pour développer notre existence. Nous restons toujours en puissance de nous transformer tout au long de la trame des événements de notre vie. Une simple pensée, par exemple, est toujours apte à en relancer une nouvelle. Cette pensée nouvelle, nous le la possédions pas dans un "stock". Mais elle était virtuellement apte à être créée, en surplomb de notre action intellectuelle. Nous ne pouvons pas dire que nous l'avons, seul, créée, et qu'à ce titre, comme l'on dit, elle nous "appartient" (selon un réflexe de propriété). Il est plus juste d'affirmer qu'elle a surgi en nous, à l'affrontement d'un événement ou d'un problème, qui nous ont provoqué à la créer.

Le passage du virtuel à l'actuel consiste, en quelque sorte, en une prise de consistance. Le virtuel n'est pas un possible. Il est ce qui tend à exister, et, à ce titre, existe déjà.

Il n'est pas faux de dire qu'en s'actualisant et se singularisant en même temps, cette puissance "pousse" l'individualité humaine. Mais cette dernière détient en soi la disposition à connaître cette puissance interne, à la réfléchir, à la combiner avec les déterminations issues des affections latérales rencontrées dans sa trajectoire de vie, pour en retour exercer une puissance créatrice devenue propre, qui puise, en permanence, dans les ressorts du pré-singulier, dans l'univers virtuel. Devenir libre, tout simplement. C'est ce que chacun de nous fait d'ailleurs spontanément, même de manière très limitée, et souvent subconsciente, enfouie sous un fatras d'idées fausses et aliénantes, sous le poids des processus sociaux d'oppression..

Chacun de nous n'est qu'un mode singulier d'existence, mais il exerce le pouvoir de conduire un devenir propre, qui se crée à chaque instant. Ce pouvoir, rien ni personne ne peut l'ôter, sinon la mort, donc la fin de notre existence comme singularité individuée.

Le virtuel n'est pas une origine. S'il se situe logiquement "avant" l'actuel, il l'accompagne en même temps, car il est rare qu'une actualisation épuise une virtualité. Il est plus juste, pour faire image, de dire qu'il se situe en surplomb de l'actuel, en situation paradoxale d'être et n'être pas (encore) existant. Je disais, au début, qu'il fallait considérer "un" homme, en rapport et interaction avec "un" air. Mais le "un" ne désigne pas seulement l'unique de toute singularité. Il désigne, comme Deleuze l'avait magnifiquement vu, "un quelconque", impersonnel. "Une" individualité humaine constitue à la fois une pleine et entière singularité, pensante et agissante, apte, non sans mal, à découvrir son propre pouvoir, qui nous pousse à l'ambition de créer, et "une" expression de pré-singularité, impersonnelle, quelconque, qui nous rappelle à la modestie.

Dans un univers de singularités, les associations latérales dépendent des modalités par lesquelles ces singularités s'affectent et se combinent, par composition et modification des complexions internes. Par ce que ces compositions supposent de commun, nous pouvons parler à juste titre de "communalité", ou encore, pour reprendre une expression plus connue, de "communauté" (la communauté humaine concrète par exemple, concept valable, à l'inverse de la notion creuse de "société").

Mais, de manière plus fondamentale, dans un tel univers, les singularités actualisent des multiplicités virtuelles, qui leur sont, non pas communes, mais intérieurement déterminantes. Ce que, de longue date, on a pris l'habitude d'appeler "la vie" est la saisie intuitive du fait que les entités "vivantes" ressortent de la même expression de puissance, par dérivation ou pli. La question dite de l'origine de la vie est une question scientifique pertinente, bien entendu. Mais pour ce qui concerne mon propos, ce n'est pas d'origine dont il est question, mais de virtualités d'exercice de puissance, toujours en passe de s'actualiser. Ces virtualités s'expriment dans notre corps et notre pensée. Savons nous ce que peut notre corps? Avons la moindre idée de ce que peut notre pensée?

Nous ne naissons pas avec une sorte de "stock" de puissance. Nous naissons avec des dispositions à vivre, et donc une capacité à développer une puissance en perpétuel mouvement (de renforcement ou d'affaiblissement). Toute action physique, par exemple, d'une individualité humaine, mobilise une anticipation du mouvement de son corps, autrement dit sa virtualisation. Cette anticipation précède et accompagne le mouvement concret. Nous pouvons agir sans connaissance, sinon confuse, de cette anticipation. Mais nous pouvons acquérir une connaissance telle de notre corps (et de son pouvoir) que nous intégrons cette anticipation comme accompagnement interne du mouvement corporel, ou encore, comme l'une de ses virtualisations non encore pleinement actualisée. C'est ce qu'un danseur saura faire. Ce n'est pas qu'il "maîtrise" son corps. C'est qu'il a appris à connaître son pouvoir et à le développer dans et à partir du registre artistique.

Si je dis que les virtualités sont multiples et pré-singulières, c'est qu'il n'appartient à aucune individualité de créer le pouvoir de son corps et de sa pensée; mais il lui appartient de se l'approprier et de le développer selon une certaine ligne de virtualisation. Cet univers de virtualités est ce que nous partageons, en arrière fond (ou plutôt en surplomb) de l'expérimentation permanente des puissances singulières actuelles. Il constitue en même temps l'horizon intellectuel de notre émancipation.

Il ne m'est pas possible, ici, d'esquiver la réponse fournie par Spinoza : cette puissance est celle, infinie, de la Nature, qui s'exprime en chaque singularité, selon un mode determiné fini. Je partage entièrement cette approche en tant que la puissance de la Nature nous est immanente.Néanmoins, je m'en écarte, au sens où cette référence à la Nature peut tendre à la présenter comme une sorte de vaste flux, de propension universelle, qui se particularise dans chaque être (un air, un humain, une pierre...), autant qu'elle s'y singularise. Or une pensée exigeante du singulier et de son immanence comme expression d'une puissance doit, selon moi, rompre de manière encore plus nette et radicale avec l'idée de la particularisation. Le singulier ne s'oppose à aucun général, fut-ce la Nature entière. Une singularité ne se distingue que d'une autre singularité, même dans la propre immanence de son existence. Je me représente la Nature - ce qu'on peut appeler aussi l'Univers - comme une pré-singularité, unique, chargée d'une histoire dont nous ne connaissons qu'une infime partie, mais à laquelle nous pouvons nous rapporter, intellectuellement et pratiquement, comme source permanente de virtualités, pour moi, comme individualité humaine singulière (donc comme "sujet"), comme pour tout autrui. Nous pouvons nous y rapporter, dans un rapport de singularité à singularité, même si la singularité de la Nature tout entière, dans son mouvement de mutations, nous "dépasse" considérablement et peut être définie comme pré-singulière au sens d'un infini de virtualités dont l'essentiel reste non actualisé. D'un côté, la Nature se rapporte à nous, de manière interne et immanente, sans qu'interviennent en aucune façon notre conscience et volonté. D'un autre côté, nous possédons le pouvoir, largement en friche, de connaître et réfléchir ce rapport de manière à lui fournir, par notre action pensée, un plein essor et développement et une orientation, une perspective.

Ces remarques conduisent à complexifier le principe de causalité. Dans l'actuel, agit la causalité non transitive, immanente, productrice d'effets. Mais cet actuel se dédouble d'un principe de non causalité, celui d'actualisation, principe qui doit être posé comme une détermination non causale, relevant de l'efficience propre de la durée, au sens bergsonien du terme. Entre le virtuel et l'actuel, ne se glisse aucune relation de cause à effet, mais un passage d'un plan de réalité à l'autre, la réalisation d'un advenir. Le principe de causalité reste entièrement valable pour traiter des changements d'état d'une singularité existante et actuelle. Le feu est la cause de ma brûlure par exemple. Mais il n'explique en rien le processus de singularisation, ce qui fait qu'une singularité surgit et se déploie dans la nouveauté, dans l'invention. Une nouveauté se crée, elle ne se "cause" pas. Et aucune création ne nait de rien. Elle exploite les vertus et courbures du devenir, sur une ligne de virtualisation. Développant ce point de vue, nous nous éloignons certainement de Spinoza, mais rejoignons philosophiquement de nombreuses avancées scientifiques récentes.

Si nous pouvons expérimenter et penser les convenances réciproques entre entités existantes, à partir de compositions, aussi bien, selon une modalité déterminée, avec un air, qu'avec, selon une autre modalité, les autres singularités humaines, si nous pouvons penser la coopération entre humains et notre renforcement "latéral" mutuel, la puissance de notre amitié, au sein de la communauté humaine concrète, c'est que nous nous rapportons tous à la même puissance de virtualisation, à la fois en tant qu'elle nous est commune, mais aussi en tant que chaque fois s'exprimant de manière unique.

En tant qu'elle nous est commune, nous pouvons considérer que c'est toujours le même fond de virtualités qui s'exprime et qu'à partir de nos dispositions internes et de notre désir de nous développer chacun de nous sollicite avec plus ou moins d'intensité. En ce sens, l'horizon de notre développement est commun, non plus cette fois-ci par compositions latérales, mais par unicité du support et de la poussée, parce que nous procédons tous du même univers de virtualités multiples. Cela fournit une consistance à la communauté humaine plus profonde que les coopérations latérales. Qui plus est, la complexion humaine est le produit nécessaire d'une histoire commune et sélective dans notre rapport à cette univers, l'histoire de l' humanité tout simplement. C'est ce qui fonde les convenances réciproques singulières entre individualités humaines, ce qui fait, par exemple, que le rapport entre humain et un chat ne sera jamais de même nature que le rapport entre deux humains. En ce sens, mais en ce sens seulement, chacun de nous peut affirmer que nous appartenons à la même humanité. Il est particulièrement important de penser que si l'humanité existe dans les individualités humaines, c'est en vertu à la fois de ce qui la détermine dans sa trajectoire historique, et donc dans sa constitution spécifique qui s'est formée au cours de cette histoire - en particulier sa constitution corporelle et ses civilisations -, et de l'horizon d'action que cette détermination trace, en particulier lorsque sa survie est manifestement menacée. Mais il faut aussitôt ajouter que le rapport à cet univers de virtualités multiples est à chaque fois singulier. Il n'est en rien collectif. C'est en chaque individualité que l'avenir de l'humanité se joue, et il n'existe rien d'autre que la conjonction possible des puissances de ces individualités. En ce sens, l' humanité n'existera jamais que comme une abstraction.

Je veux dire par là que chaque individualité humaine se rapporte à la Nature de manière unique, dans un rapport d'unicité à unicité. Et ce rapport singulier, lui aussi, c'est ce que je propose précisément d'appeler : une actualisation de puissance. La puissance est une qualité, avant que d'être une quantité. La pensée de la singularité est toujours d'abord une pensée de la qualité des êtres.

Paris le 29 décembre 2002 (nous ne sommes pas loin du 31 décembre).


Nota bene (repris du concept de rapport social)

Il convient d'apporter une précision sur la différence entre le virtuel et le potentiel. Les modes d'existence sont d'abord virtuels dans le rapport. Virtuel ne s'oppose pas à réel bien entendu. La virtualité est une réalité (et en ce sens, tout à fait différente d'un possible), mais en virtualité de s'actualiser en tant que présence d'une puissance à exister dans la tension du présent. Qui plus est, même actualisé, le virtuel le reste car l'actualisation n'épuise pas la puissance. C'est ce que Simondon appelle le "pré-individuel", qui reste présent dans l'individu. Mais cette notion de pré-individuel n'est pas satisfaisante, car elle reste prisonnière de l'idéologie de l'individu précisément. Qui plus est, Simondon ne pense pas en terme de virtualité. Il reste sur une vision très aristotélicienne de la puissance à être, très "potentialisée". Or le concept de virtuel s'oppose autant au potentiel qu'il se distingue du possible.

Le virtuel existe pleinement. Ce n'est en rien un potentiel d'être (et surtout pas orienté sur l'être). Le passage partiel du virtuel à l'actuel se réalise en vertu de la temporalisation du devenir (de la mutation). Pour dire les choses sobrement : le virtuel passe dans un événement actuel, à grande vitesse. Il se passe quelque chose qui consiste en cette actualisation, une occurrence, à tout instant, mais selon des intensités variables. Il en est ainsi du corps et de la pensée humaines, en constante actualisation, en constant devenir, sans cesser de rester virtuels. Alice grandit…

Mais cela ne suffit pas. Car le virtuel est généré et pris dans un rapport (ici, il faut s'éloigner autant de Deleuze que de Spinoza). Non seulement des virtuels s'affrontent, mais ils le font autour d'un potentiel. Ce que j'ai proposé de qualifier de "tension d'existence", porteuse de potentialités. Le potentiel exprime l'éventualité, dans le futur, d'un événement déterminé. Il peut ou non se réaliser (et non s'actualiser). Il n'a pas de réalité propre, autre que son éventualité future. La tension est à la fois la ligne et l'enjeu autour desquels les modes d'existence s'affrontent, pour faire advenir une réalité qui n'existe pas encore. Et cet affrontement est celui de perspectives (au sens de Nietzsche). On pourrait presque dire : de volontés de puissance. Ou de puissances qui, en cherchant à s'actualiser autour d'un enjeu, visent à forcer l'advenue d'une potentialité déterminée (contre une ou plusieurs autres). Que les modes singuliers d'existence s'actualisent et se modifient qualitativement dans cet affrontement, c'est l'évidence même. Mais il ne faut absolument pas esquiver le troisième terme : la tension d'existence. Sinon, nous sombrons dans le sociologisme : des luttes sans objet et sans détermination. De simples jeux de forces.

Par exemple, je fais l'hypothèse que, dans le rapport capital-travail, la tension d'existence est représentée par la capture du temps. Donner une perspective "autre", du point de vue des modes d'existence insoumis, à cette capture, c'est précisément s'emparer de toutes les potentialités du temps-devenir, en différence (et donc opposition, parce que différence) d'avec le temps spatialisé, capturé par le capital comme quantité qu'il vise à s'approprier et veut contrôler. Je vois, dans la capture, comme un côté sauvage (le côté léopard) , quelle que soit l'orientation hautement rationnelle que nous puissions lui donner. De notre présence comme virtuel, nous nous actualisons en capturant un potentiel. Nous vivons.

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