Zarifian philippe, Philippe Zarifian

 

La société du risque.

 

(la parution, enfin en langue française, du livre d'Ulrich Beck, "La Société du risque", permet d'indiquer certaines de ses analyses, celles qui touchent directement à ce qu'il appelle la question éthique).

A la différence de toutes les époques qui l'ont précédée, la société du risque se caractérise avant tout par un manque : l'impossibilité d'imputer les situations de menace, à commencer par les plus graves d'entre elles, les menaces écologiques, à des causes externes. La société devient intégralement responsable des risques qu'elle développe. Et comme les phénomènes ont des effets mondiaux, planétaires, il n'existe aucun réserve, extérieure à la société humaine, où l'on puisse rejeter les dommages.

Les risques les plus importants ont un caractère invisible, soit qu'ils ne se voient réellement pas, soit que, situés dans un avenir incertain, on ne puisse les toucher physiquement. Des radiations radio-actives ne se voient pas. Des risques d'inondation restent abstraits aussi longtemps que cette dernière ne s'est pas produite. Et la causalité supposée du risque reste toujours plus ou moins incertaine elle-aussi, objet de débats.

Si, par exemple, tous les scientifiques se rejoignent aujourd'hui - c'est-à-dire près de deux siècles après que le phénomène ait commencé de se produire ! - pour incriminer une responsabilité humaine dans le réchauffement du climat, l'importance de cette influence reste discutée.

Ce qui s'exprime alors, derrière les chiffres et les explications, ce sont des points de vue sur la manière de vivre. Selon Beck, derrière la définition du risque, derrière ce qu'il y a de réellement risqué dans le risque, il y a toujours cette question : comment voulons-nous vivre? Qu'y a-t-il de proprement humain chez l'homme qu'il s'agirait de préserver? Autrement dit, se profile toujours un jugement éthique.

Où d'ailleurs placer la limite entre une probabilité, par exemple de catastrophe, et ce qui est acceptable? Et comment se défaire de penser que le débat sur ce genre de question se trouve inévitablement mêlé à des intérêts économiques et politiques puissants? De ce point de vue, penser que les avis scientifiques pourraient être "neutres" relève d'une naïveté indéfendable. C'est la raison pour laquelle, note Beck, une science appelle une contre-science, une expertise une contre-expertise.

Prenons l'exemple du débat sur le nucléaire en France. D'un côté, on peut multiplier les études sur la fiabilité des réacteurs et faire des estimations de risques quantifiables, associées à la probabilité ou non que surviennent des accidents graves. On mettra ces résultats d'experts au regard de l'utilité des centrales comme source d'énergie électrique, voire : on les posera en parallèle de l'usage d'autres sources d'énergie clairement et immédiatement polluantes. Mais les opposants au nucléaire affirmeront que c'est le potentiel de catastrophe de l'énergie nucléaire qui est au cœur du problème et du débat. La probabilité pour que survienne un seul accident, aussi limitée soit-elle, est déjà trop grande au regard de ses effets. Sans compter les effets actuels et à terme des déchets radio-actifs stockés qui ne cessent de s'accumuler toujours quelque part dans le monde.

Parce qu'on ne doit pas attendre des gouvernements qu'ils prennent, dans ces domaines, de décisions fortes et courageuses, soumis qu'ils sont aux intérêts économiques et politiques, et à une certaine conception du "bien être immédiat" de leurs électeurs, tout a tendance à se transposer sur la scène du débat public, avec appel à l'opinion.

On voit apparaître alors un nouveau type d'individus que Beck appelle : les pompiers de l'argumentation. Ce sont des individus, souvent payés directement ou indirectement par de grandes entreprises, qui, par exemple, suite à une catastrophe, vont essayer d'éteindre le feu allumé au sein de l'opinion publique, en fournissant des contre-interprétations et limiter les dégâts, sauver ce qui reste à sauver. Ce qui reste à sauver, c'est précisément la mise en cause des responsabilités et la profondeur des remises en cause nécessaires, y compris dans les prises de décision étatiques.

Dans la dimension éthique du risque, telle que Beck la pose, on voit qu'il y a à la fois :

- appel au débat public sur le "comment voulons-nous vivre ?",

- mais aussi nécessité de prendre des décisions rapides et fortes, du fait même du caractère irréversible de certaines dégradations, telles que le réchauffement de la Planète ou la dégradation de l'état des nappes phréatiques, et de l'importance des catastrophes possibles, et ceci sur fond d'inévitables polémiques d'experts scientifiques. Ce débat public peut se nourrir de la force de la leçon à tirer des événements déjà produits, et des progrès dans les capacités d'anticipation.

La dimension éthique de la société du risque se déploie avant tout sous l'angle de la durée. Le contenu principal du risque, c'est l'événement non encore survenu. Le risque se présente souvent sous forme d'une bombe à retardement. Par exemple, les zones les plus profondes des nappes phréatiques, où nous puisons une partie de notre eau potable, ne sont encore que faiblement polluées, en particulier en concentration de nitrate. Mais on a de bonnes raisons de penser qu'au terme de quelques années, les couches les plus profondes seront atteintes. Que se passera-t-il alors ?

En fait, plus nous prolongeons notre pensée vers le futur dans une série de domaines, plus l'étau se resserre. La véritable force sociale de l'argument du risque est là : dans les dangers que l'on projette dans l'avenir et dans leur aggravation potentielle. L'avenir se substitue au passé dans la pensée sociale. Face au traditionnalisme du passé, le "on a toujours vécu comme ça", on peut opposer une perte de confiance généralisée dans l'avenir. Une partie alors de l'action sociale présente consiste, non à prolonger les tendances du passé, mais à opérer des ruptures fortes pour empêcher l'advenir d'un futur probable, et avant que l'étau ne se soit à ce point refermé qu'il nous étouffe.

Cette analyse de Beck, on le voit, inverse en profondeur les utopies révolutionnaires classiques. De fait, une utopie est toujours sollicitée, mais elle l'est par la négative : non pas celle d'une future "bonne" société, mais celle d'une société "mauvaise" future à éviter.

Si on peut éprouver la société du risque dans la durée, on peut la voir aussi dans l'espace. Elle comporte une tendance immanente à la globalisation. Il existe un universalisme des menaces, indépendant du lieu d'origine. Les chaînes alimentaires, les vents, les grandes épidémies, la circulation de l'eau…traversent les frontières.

Mais ce constat, opérant par la négative, peut engendrer une sorte d'attitude fataliste dans les comportements sociaux. Là où tout devient menace, et où toute responsabilité devient difficile à cerner et localiser, il n'y a pour ainsi dire plus rien de spécifiquement dangereux. Lorsqu'il devient difficile d'y échapper, on préfère ne pas y penser. On joue à l'autruche. La banalisation du risque fait partie des comportements de cette nouvelle période historique. La globalité de l'exposition au risque et sa projection dans le temps futur ne constituent-elles pas justement des prétextes à ne pas vouloir prendre connaissance de l'importance des risques ou à se contenter de renvoyer la balle aux autres ?

On constate même une certaine évolution dans les valeurs sociétales de référence :

- les sociétés axées sur la répartition des richesses mettent en avant, par souci de justice, l'égalité dans cette répartition, ou, du moins, des mécanismes de correction des trop gros déséquilibres. L'essentiel des luttes sociales se concentrent sur la thématique de l'égalité dans la répartition des richesses.

- les sociétés exposées aux risques ont tendance à privilégier, face à la peur, la sécurité. Avec deux options :

o une option "bouc émissaire" : les responsables, ce sont les autres,

o une option "solidariste", au sens où tous doivent se sentir concernés, où tous, aussi, doivent être épargnés par les maux en cours de développement.

Des sociétés qui privilégient la sécurité, n'est-ce pas déjà ce qui, bien que dans un tout autre registre, se met en place ? Existerait-il comme un lien secret entre l'entrée dans la Société du risque et la montée de la thématique sécuritaire, ne serait-ce que par opération d'analogie et exploitation des mêmes sentiments ? C'est la question que je me pose à la lecture de cette caractérisation proposée par Beck. On voit bien le caractère profondément défensif d'une telle attitude sociale. Car en définitive, la question éthique à laquelle nous conduit Beck ne consiste plus à développer quelque chose de bon pour notre vivre, mais à empêcher que ne se produise le pire. La question n'est pas véritablement : quelle société voulons-nous ? Mais plutôt : quel état de la société, et avec elle, du vivre humain, voulons-nous éviter ? Du moins Beck ne cache-t-il pas l'ampleur des réformes, voire des ruptures, que cette simple interrogation suscite.

A mon avis, on ne peut pas certainement pas s'en tenir à la position de Beck, qui, sur certains plans, est en recul sur celle de Hans Jonas (voir la page 3 de ce site) et ne présente qu'une vision unilatérale du devenir humain. Mais on ne peut pas contourner les problèmes qu'il pose dans ce livre publié en Allemagne en 1986.

Le 1er janvier 2003

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