Zarifian philippe

Songe d'un nuit sans soleil.

Je me souviens. Je glissais entre deux ombres.

J'aime les nuits sans soleil, car le soleil aveugle. Alors je vois et je devine, je devine et je vois, tout m'apparaît.

L'océan scintille, des reflets sur les cristaux de sel. Qui ne s'est baigné la nuit n'a rien connu.

Oui, nous nous voyons, ombres pleines, ombres douces, mouvements rapides sur la plage, joie du corps, joie des jeux. Lorsque l'on plonge au-delà des vagues, vers le fond, la surface n'existe plus, car plus rien ne l'éclaire. C'est alors que l'on voit.

J'ai du mal à m'habituer aux villes, lorsque le ciel y disparaît. Je me lève le matin, marche dans la rue, prend le métro. Je reviens le soir. Je n'ai pas vu le ciel, j'ignore quelle est sa couleur, la Nature s'est oublié de moi.

Dis-moi, parles-moi, j'ai besoin du timbre de ta voix.

La plage était au sein d'une baie. Je devinais les moros, la descente de la montage dans l'océan, couverte de forêt. J'avançais, les pieds nus, au milieu des arbres, un peu inquiet malgré tout, car il faisait nuit. Il pouvait y avoir quelque serpent, de ces petits, multicolores, les pires. Et des chemins de fourmis rouges pouvaient barrer le chemin. Mais le bruit était délicieux, par ce parfum de danger que je ressentais intensément. Bruit d'eau, la source, ma source, mon repère.

Qui n'a marché, dans une forêt vierge, la nuit, n'a rien connu.

Dis-moi, parles-moi. Une nuit sans soleil, enfin, à l'écart des brûlures et de la chaleur humide, à l'écart de l'essence.

Le sable est parsemé de reflets. Lorsque je lève la tête vers le haut, je vois des trous de nuages éclairés par la lune. Je baisse les yeux, et je comprends : ce sont les reflets sombres sur le sable. Cela m'amuse, je saute au-dessus d'eux tout au long de la plage.

Dis-moi, je voudrais t'entendre, mais le silence me va tout autant, car tout est distinct et proche, pourvu que tu sois là.

C'est la nuit que l'on voit le mieux. Il y a toujours eu trop de mots inutiles.

Je ne comprends pas les gens prétentieux, ceux qui s'écoutent parler, la bouche dans leur oreille.

Je ne comprends pas les suites de babillages qui ne font que tuer le temps, comme si nous devions ignorer de vivre. Le temps n'est pas à tuer, mais à respecter. Il faut le toucher, lorsqu'il bouge, qu'imperceptiblement tout se transforme. Qui n'a pas senti le temps, de la paume de la main, n'a rien vécu.

Sous l'océan, au sol, je touche le fond, tout en laissant une imperceptible distance. C'est là que les courants s'annihilent. Parfois, on peut être emporté vers le large, il faut alors nager au sol.

Qui ne sait pas nager au sol ne saura se défendre.

Je m'amuse souvent, je ris sans le vouloir. Il n'y a pas d'ennemis, car ils ne peuvent me voir, le soleil les aveugle.Dis-moi donc, que sais-tu ? Ne pas avoir peur de la peur de la peur, rester serein et plein de vie.

Parles-moi, de tes cheveux noirs dans la douce brillance de la nuit.

Quoi qu'on dise, quoi qu'on murmure, quoi qu'il soit, quoi qu'on crie après moi, cela ne m'atteint plus.

De ceci, de cela, de tout cela, de cette avalanche de désignations, peu m'importe.

Je regarde, quand j'avance souplement dans l'eau, le mouvement des mille cristaux de sel.

Quelle beauté !

Paris, le 11 octobre 2002

 


 

Au sud du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut bien que, quelque part, nous soyons en-dehors du temps, je ne sais où.

Au sud du temps, quelqu'un arriva.

Je me souviens de son arrivée, moi qui venait du nord, et qui le trouvait étrange, comme désaxé.

Voici bien ce qui me trouble : la spatialité s'évanouit. Je ne sais plus dans quel lieu je suis, de quel lieu je viens, car les lieux perdent de leur signification.

Des lieux, je ne retiens plus que le temps. Je m'interroge. Dans quelle direction du temps suis-je en train de m'engager ? Est-il en moi, hors de moi, contre moi, avec moi ?

Je regarde le salon de mon appartement. Chaque objet y a une histoire. En moi, toutes ces histoires se croisent, je suis le seul à pouvoir en parler, mais que suis-je, sinon le conteur de ces histoires qui parlent en moi, comme dans quelque magie noire ?

Quelqu'un arriva, du sud du temps. C'était, selon l'histoire que le livre nous a livré, une femme. Elle n'était pas de notre monde. Comment aurait-elle pu s'y repérer ?

Là où le temps dévie, nous ne sommes plus sûr de rien, sinon du réconfort que nous pouvons réciproquement nous apporter.

Si je regarde l'espace avec les yeux du devenir, je vois tout bouger, tout se transformer. La table s'anime, elle me fait signe, cela m'inquiète. Suis-je en train de devenir fou ?

Je viens du nord du temps. J'aime le froid. Je le ressens comme porteur de vie, ressort de ma propre vivacité. Mais voici que l'univers se réchauffe, et que je me sens dépérir.

Au nord, le temps est refroidi. Il est d'autant plus chaleureux. Ici, je me sens fondre. L'inquiétude me prend, la fatigue me submerge.

Cette femme étrange, belle et désorientée, venue du sud du temps, m'intrigue. Comment peut-elle penser ? Dois-je lui attribuer mon propre trouble ?

Rien ne relie le sud au nord. Il n'existe aucune ligne droite, aucun parallèle, rien.

Rien, l'ami, rien.

Je me prends à fermer les yeux. Alors je vois le temps. C'est, comme on peut l'imaginer, un pur tourbillon, ma tête tourne. Aurais-je trop bu ? Le mal de tête s'incruste, quand le temps se met à insister.

Rien n'est plus immobile, rien ne va nulle part. Je regarde cet être du sud, cette femme au teint pâle. Elle m'inquiète, bien que je la sente désemparée. C'est comme si elle était le reflet d'une autre que moi.

Nous autres, qui venons du temps, nous n'avons aucun repère et personne ne nous vient en aide. Peut être est-ce le délice de la mort qui s'installe en nous.

Mais, de part et d'autre du temps, nous ne pouvons être que d'une totale différence.

L'illusion de l'un, de l'autre, a totalement fini de se dissiper. Le poison a cessé d'agir.

Au sud du temps, la générosité.

Car, c'est lorsque toute morale se dissipe, que nous commençons à revivre.

Je te fais signe alors.

 

Paris le 7 novembre 2002.

 


 

Chant.

Il en va de l'expression d'un souffle qui se maintient, qui dure.

Il en va du dépassement de la normalité, telle que celle-ci devient anormale, carence, insuffisance.

Dans l'épopée du chant des sirènes, le navigateur est silencieux. Il se laisse entraîner par le rêve.

Mais voici qu'il se met à chanter. Le rêve prend consistance, il parle en lui par vibrations et modulations.

Il en va de l'expression d'une vibration qui s'amplifie et m'emporte, me cerne, me soulève.

Mais je suis étrangement celui qui la porte et la module. Je me sens comme un faisceau, un point de condensation, un nœud d'échanges.

Le rythme s'installe dans le cadencement d'un souffle presque inépuisable.

Cette impression de pouvoir respirer à l'infini au moment même où l'air est exprimé.

Il n'y a rien qui puisse prendre la figure d'un être. Je ne fais qu'exister, je ne suis rien. Mais l'existence est pleine de ce chant que j'écoute, furtivement.

Avez-vous prêté attention au chant des atomes ? Les oiseaux sont trop bavards et certains. Ils me fatiguent. J'essaie de saisir ce qui se chante en dessous d'eux. Et au-dessus, chante le navigateur, le regard perdu mais profondément vivant.

Je l'admire, lui qui a précédé les philosophes de l'être, lui qui savait ce qu'exister voulait dire, lui qui vivait une épopée, lui qui rejetait le prétention ontologique avant même qu'elle n'existât.

Je retiens mon propre souffle, longtemps, comme j'ai appris à le faire sous l'océan.

Je chante sans rien manifester. J'exprime sans air, silencieusement. L'oubli de l'être n'est que l'oubli de rien, d'un simple mythe d'occident.

Mais je n'oublie pas la couleur de l'eau et les reflets du ciel. Je n'oublie pas l'horizon. Tout le paysage se trouve comme aspiré dans mon souffle immense, retenu.

Je me mêle à lui, délicieuse impression. Je regarde le navigateur. Je le vois par en-dessous, comme une ombre. Il n'en paraît que plus grand.

Lui chante, véritablement, il exprime à la face du vent, au défi des sirènes. Je me dis qu'il est vulnérable, qu'il va se fatiguer, mais que son geste vivra dans les mémoires. Je suis là pour en témoigner.

Je ne saurais l'imiter, je n'en ai pas envie. Je me place entre les atomes vibrants et son chant qui défie le cercle du monde, je me situe dans un espace inexploré.

Mon souffle est immense car il se passe de l'air. Car il ne lance aucun défi. Je rêve à ce navigateur qui rêve, je me vois le regardant. Je me dédouble.

Mais n'est-ce pas toujours doublement qu'on existe ?

Dis moi, l'ami, dis moi. J'ai parfois besoin de réconfort. Dis moi ce que je dis que je puisse le comprendre.

Dans le souffle inexprimé, pointe la plus tendue de l'expression, le temps se dilate, au point de ne plus paraître.

Je sais, quelque chose quelque part dans mon corps sait que je risque l'asphyxie, mais ce n'est pas un risque puisque je le sais par mon corps.

Les risques ne sont qu'épouvantails à moineaux, des repousseurs de chants.

Dans le souffle inexprimé qui dure, dans l'expression silencieuse qui insiste, je me nourris de l'épopée du navigateur en la taisant.

Merci, Homère.

 

Paris le 20 juillet 2003

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