Zarifian philippe

La fiction du néo-libéralisme et la disparition du marché.

L'idée selon laquelle nous serions dans une période dite de "libéralisation", avec un développement du recours au marché et à la libre concurrence, que ce soit par réduction ou disparition des entraves à la circulation des marchandises et des capitaux, ou par démantèlement, partiel ou total, des monopoles de service public, est une idée solidement ancrée. Elle participe d'un système global de pensée et de l'emploi courant d'un vocabulaire, qui se trouve relayés par toutes les instances politiques et médiatiques et largement diffusés dans les entreprises. On peut dire que la Commission de Bruxelles représente le foyer, conscient ou inconscient, de diffusion de cette idéologie, nous présentant le développement de la " libre concurrence ", c'est-à-dire du marché et de la concurrence, associés l'un à l'autre, non seulement comme un bienfait, mais comme une réalité. Les " consommateurs " devraient en être les bénéficiaires.

Mais une analyse rigoureuse, la moins idéologique possible, des phénomènes en question, m'autorise à procéder à la double affirmation suivante :

- il existe bel et bien une exacerbation de la concurrence, si on entend par là une lutte entre firmes dans un secteur déterminé, mais outre que le nombre de protagonistes dans cette concurrence est singulièrement réduit, protagonistes constitués, pour l'essentiel de très grandes entreprises, développées à une échelle mondiale, ou pour le moins européenne, avec tout leur cortège d'alliés, de fournisseurs et de sous-traitants - ce qui donne déjà une curieuse allure à la dite " libre concurrence " !

- cette concurrence n'a pas pour enjeu la conquête d'un " marché ". Cet enjeu demande à être rigoureusement cerné et défini, au-delà des mots que l'on utilise, souvent par conformisme, par évidence, ou par manque de discernement.

- Le marché est en train de disparaître. C'est un mot déjà vide, auquel il serait bien difficile de donner un contenu précis. Il devient un pur référent idéologique. Pour cerner ce phénomène, je mettrai en avant les faits suivants :

1. L'enjeu de cette lutte concurrentielle n'est pas un marché.

Ce n'est pas ce lieu fictif, au sens néo-classique du terme, où des offres et une demande se rencontrent, laissant le soin aux clients de choisir, selon l'image séculaire de ce qui se passe sur le marché d'un village, ou dans une salle dite de marché. Ce lieu fictif est présenté, par la Commission de Bruxelles et les autorités internes de régulation comme étant celui d'une libre concurrence, mettant fin aux situations de monopoles, et devant ainsi bénéficier aux consommateurs, lesquels disposeraient du libre choix. Or ce lieu fictif n'existe pas, et l'enjeu de l'affrontement concurrentiel, entre firmes qui n'ont jamais été aussi concentrées et à tendance monopolistique, est tout autre.

Cet enjeu est simple : c'est la captation d'une clientèle, c'est la constitution, par chaque firme et de manière fortement concurrentielle, de ce que j'ai proposé d'appeler " un capital-clientèle ", géré de manière monopolistique (voir Jean Gadrey et Philippe Zarifian, L'émergence d'un modèle du service, éditions Liaisons, janvier 2002).

Plus, pour un produit donné, la consommation de base est saturée, plus deviennent essentiels deux paramètres :

o la fidélisation de la clientèle déjà conquise,

o la capacité à renouveler l'offre par l'innovation pour déplacer les clientèles et entamer le capital-clientèle des concurrents.

Qu'est-ce qu'un capital-clientèle ? C'est un territoire d'un nouveau type, constitué et géré de manière monopolistique. Territoire d'un nouveau type, car il est de moins en moins géographique. Cela devient un territoire informationnel et communicationnel, conditionnant les échanges marchands et le transit des flux d'argent, et qui s'étend à une échelle de plus en plus directement mondiale ou européenne. Les armes de constitution et défense de ces territoires sont connues : publicité, effets de marque, actions marketing, diffusion de services et de modes de paiement servant à capturer les clients, primes de fidélité, etc., tous moyens qui se ramènent à une seule et même démarche : capter cette clientèle, par l'information et la communication, pour l'enfermer dans une zone d'accès privilégiée, dans une sorte de " communauté de clients ".

Ce capital-clientèle a une double fonction économique :

- d'une part, les clients deviennent une ressource, car ils participent, par de multiples canaux, à engendrer le produit ou service qui leur est offert, qui plus est : gratuitement. Ils y participent, par les informations qu'ils donnent sur eux-mêmes et leurs pratiques de consommation, par les actes qu'ils accomplissent à la place de l'entreprise offreuse, par la manière dont ils communiquent leurs avis, voire leurs compétences. En ce sens, ils deviennent une véritable ressource productive, un véritable capital sur lequel l'entreprise investit. En tant que partie du capital de l'entreprise, ils contribuent à la production de valeur économique.

- d'autre part, ces clients sont, bien entendu, des acheteurs, et participent donc de la réalisation de ce capital de la firme. Il me semble qu'il faut prendre ce concept de capital-clientèle au sens rigoureux du terme : comme toute composante du capital d'une entreprise, il participe à son procès de mise en valeur, et donc à la formation du profit. Certes ,le fait que la clientèle, par les informations recueillies sur elle, par ses avis, par l'appel à ses compétences d'usager, puisse intervenir directement dans la formation de la valeur d'une entreprise, est une réalité qui, actuellement, n'apparaît dans aucun cadre comptable et aucun outil de gestion. Mais j'entends soutenir qu'elle est effective. En plus, et c'est là la particularité de ce capital, il compose à l'avance les conditions de réalisation monétaire de ce capital par la consolidation d'un débouché, le plus stable, le plus " fidèle " possible. On commence d'ailleurs à développer des outils de connaissance des revenus générés par chaque client (mais uniquement comme débouché, et non pas comme partie du capital interne).

Si l'on devait douter du fait que ce capital-clientèle est géré de manière monopolistique, il suffirait de considérer les mots utilisés dans l'économie d'internet : portail (donc porte d'entrée dans un territoire), carte du territoire inscrite sur le portail, graphes de sites inter-reliés (par liens se renvoyant les uns aux autres) et promotion de services propres à chaque territoire (messageries, chats, etc.), membres (de l'accès à un site), coût d'acquisition de chaque client, etc. Toutes les métaphores utilisées, à juste titre, sont des métaphores de territoire et de communauté, faisant ressembler internet, de plus en plus, à une sorte d'économie médiévale, bien que cohabitant avec une réelle liberté de navigation.

Cela n'annule en rien la concurrence : elle est inter-monopolistique, au sens rigoureux où chaque firme tente, tout à la fois, de protéger ses frontières, et d'entamer le territoire de l'autre. Les clients ont-ils le choix ? Oui, incontestablement. Mais ils ne choisissent pas sur un " marché ". Subissant de plein fouet les jeux d'influence sur la formation de leur opinion, les clients choisissent de s'abonner (on pourrait dire : de s'inféoder) à tel ou tel territoire.

Précisément : ils achètent de moins en moins. Ils s'abonnent à un accès (même les hyper-marchés, pour l'alimentation courante, deviennent des lieux de fidélisation et d'abonnement, symbolisés par une carte de client). Il est tout à fait vrai qu'en contrepoint, ces clients gagnent en liberté, en manifestant leur volatilité. Mais le développement conjoint de la constitution de capitaux-clientèle et de la volatilité est logique : il marque que les clients entendent rester des clients, donc des êtres capables de choisir un concurrent plutôt qu'un autre. Cette concurrence monopolistique n'a rien d'un retour aux monopoles publics. La tension permanente : " fidélisation contre volatilité ", qui était inconnue des monopoles publics, en témoigne

2. Les modifications dans le modèle économique de rentabilité : les parts de clientèle.

Si l'on examine maintenant ce qui conditionne la viabilité du modèle économique des grandes firmes, on voit qu'au-delà des efforts de placement de court terme lorsqu' explose un nouveau marché (qui, temporairement, peut être considéré comme un véritable marché, comme ce fut le cas pour l'explosion de la téléphonie mobile) l'élément clef reste ou devient d'avoir des flux de revenus réguliers, récurrents et croissants pour la firme, flux qui doivent avoir une dimension de masse (pour être à la hauteur des investissements et du capital engagés), tout en étant gérés en " point à point ", client par client, dans la stratégie de fidélisation. C'est pourquoi la formule de l'abonnement ouvrant à un droit d'accès prend une telle importance. Autrement dit, au sein du territoire de monopole, chaque client devient un centre d'intérêt en soi, car chacun compte comme fraction, potentiellement volatile, d'un capital qui conditionne la viabilité du modèle économique. Les indicateurs classiques de " parts de marché ", centrés sur des comparaisons de volumes instantanés de chiffre d'affaires, deviennent désuets et inopérants. Ce qui importe, ce sont des " parts de clientèle ", évaluées en dynamique, auxquelles la firme pourra associer des flux prévisibles de revenus, avec une individualisation de la gestion de chaque client.

3. La signification des innovations : les services comme captation de ce capital.

Si l'on regarde maintenant la logique des innovations, on s'aperçoit qu'elles deviennent de plus en plus des innovations de services, dont la technologie n'est que le support. On n'attire plus les clients avec de beaux produits et un bel étalage, pour l'achat d'un jour, comme sur un marché du dimanche. On les attire par des services nouveaux qui les captent et les retiennent dans les filets de la firme. L'innovation devient l'un des principaux moyens pour déstabiliser les territoires des concurrents et agrandir le sien, comme elle reste ce qu'elle a toujours été : une barrière à l'entrée. Si l'on considère le mode de formation des prix, qui devrait être, en principe, l'indice le plus sûr, de l'existence d'un (libre) marché, le constat me semble sans appel : les prix de marché disparaissent.

Ce qu'on appelle " prix " sont en fait des " tarifs " qui résultent directement d'un jeu de rapports de force entre une série complexe d'acteurs :

o les acteurs de la réglementation : depuis qu'il est question de " libérer la concurrence ", on assiste à une montée et une complexification inédite de la réglementation, qui plus est : promue par une diversité d'acteurs. La notion de " libre prix " ou de " prix fixé librement " sur un supposé marché est une complète fiction. Le secteur des télécommunications me semble être le lieu d'expérimentation à large échelle de cette évolution. Prenons donc son exemple : interviennent, directement, dans la négociation et la surveillance des tarifs, plusieurs instances de réglementation : l'ART (Autorité de régulation des télécommunications), le Conseil de la concurrence, le gouvernement, la Commission de Bruxelles, sans parler des instances internationales. Certes, les firmes peuvent garder la main, en prenant d'elles-mêmes l'initiative de réaliser une nouvelle proposition tarifaire, en prenant l'opinion publique et les clients à témoin. Elles peuvent rester à l'offensive sur ce terrain. Mais, en réalité, les tarifs réels seront fixés, à la fois par les niveaux de rentabilité du capital tenables à terme, et par un jeu intense de lobbying auprès des instances de réglementation (dites de " régulation "). Et chaque firme des télécommunications doit s'entourer de compétences réglementaires et juridiques pointues, associées à une force de lobbying et de défense de sa position, qui lui soit propre auprès des différentes instances. Cette force s'inscrit structurellement dans son organisation. On peut se demander si, à terme, les compétences réglementaires et juridiques ne deviendront pas aussi importantes que les compétences technologiques ! Elles conditionnent désormais le positionnement concurrentiel de la firme. Le plus amusant, lorsque l'on pense à l'idéologie bruxelloise, largement relayée désormais au plan national, c'est que les instances de réglementation peuvent refuser des baisses de tarifs ou bloquer la diffusion d'un nouveau produit, pourtant favorables aux consommateurs, sous le seul prétexte de sauvegarder les conditions de la concurrence !!! On pourrait l'illustrer par une multitude d'exemples.

o les firmes concurrentes, qui, par leurs initiatives ou leurs contestations, influent sur la détermination des tarifs, non pas selon le principe de l'offre et la demande, mais selon celui d'une veille concurrentielle incessante (bon indice de la concurrence monopolistique) qui permet de suivre ou d'anticiper les initiatives des (quelques) principaux concurrents, et d'ouvrir aux tractations avec les instances de réglementation. Par bien des côtés, les initiatives prises par une entreprise, en matière de prix ou de tarif, sont des moyens de déstabilisation du territoire-clientèle des concurrents. En ce sens, là encore, ce sont des prix " politiques ".

o La clientèle enfin, dont le pouvoir de détermination et d'influence directe sur les prix est très faible. Elle subit les tarifs, bien davantage qu'elle n'agit dessus. Néanmoins, elle récupère du pouvoir en agissant sur deux leviers : le levier de l'opinion (relayée par les médias, les journaux spécialisés, les associations…), qui influe sur l'autorité politique en particulier, et le jeu de l'infidélité, de la volatilité (jeu qui s'exerce autant par sa potentialité et le risque permanent qu'il représente que par son effectivité).

Où se situe le marché dans cette formation des prix ? Nulle part. Ajoutons que l'idée saugrenue selon laquelle les prix seraient en même temps formés à partir de calculs précis portant sur les coûts unitaires de production relève de l'idéologie pure. Cette fiction est entretenue par Bruxelles, lorsque la Commission imposent aux firmes de tenir une comptabilité analytique précise pour pouvoir justifier de leurs coûts " réels" et éviter des subventions croisées. Idéologie pure, car il y a bien longtemps que la comptabilité analytique est devenue inopérante là où elle a régné, c'est à dire les entreprises industrielles, bien longtemps que les prix sont des prix " politiques ", au sens de relevant de jeux de rapports de force. La seule chose qui importe réellement à une firme, c'est la rentabilité de son capital, et ceci s'évalue aisément " en masse ", sans aucun besoin d'un calcul analytique détaillé.

Car il importe, bien entendu, de contrôler l'évolution des coûts. Mais, dans une telle économie, les coûts font fixés directement à partir d'un calcul de rentabilité a priori (qui inclut l'usage d'un double capital : le capital interne de la firme et donc son salariat, et le capital clientèle), en tant que coûts " cible ", avec une prise de risque au moment de la proposition de tarification. Le coût effectif sera, sous cet angle, le produit d'une politique visant à passer du coût cible au coût " réel ". C'est cette stratégie qui se dissimule derrière l'expression : pilotage par la valeur.

L'usage des comptabilités analytiques, voire leur essor lorsqu'elles sont mises en place - comme c'est le cas à La Poste - et leurs effets sur les salariés (renouant avec les calculs tayloriens des temps), est purement idéologique, au sens d'un pur acte de légitimation d'une pression sur la réalisation du travail salarié, qui n'a rien à voir avec la détermination réelle des prix et les besoins de connaissance des coûts. Ou, plus exactement, cette comptabilité qui prétend définir et calculer, de manière analytique, un coût de revient complet par unité de produit, est en réalité un outil destiné à faire passer, dans la pratique, un coût fixé a priori. Car la firme désormais fixe bien davantage ses coûts, dans le registre de la valorisation de son capital, qu'elle ne fixe ses tarifs.

4. Les stratégie de différenciation : stratégie de conquête d'une position de monopole.

Comment situer, dans ce cadre, les stratégies de différenciation, visant à proposer, aux clients, un apport différenciant qu'aucun autre concurrent ne peut (temporairement ou durablement) leur offrir ? Si l'on devait continuer à raisonner en terme de marché, on pourrait dire que la stratégie de différenciation est une stratégie de conquête ou de maintien d'une position de leadership sur un marché, supposant que s'y joue une libre concurrence. Or tel n'est pas le cas : la stratégie de différenciation devient en réalité, si je peux m'exprimer ainsi, l'étendard du territoire monopolisé, son porte-drapeau. C'est autour d'elle et de son contenu (et donc des effets réellement différenciants proposés aux clients) que le territoire se justifie et se légitime auprès de la clientèle, autour d'elle que firme et clientèle se trouvent réunis et s'interpénètrent dans leur interdépendance. Car un effet différenciant - un service qu'aucun autre concurrent n'est capable de proposer par exemple - n'est pas seulement une arme concurrentielle, un avantage compétitif. C'est aussi et surtout un engagement réciproque privilégié qui se noue entre l'entreprise et " sa " clientèle.

5. Vers l'économie de service.

Quel rapport entre cette disparition du marché et la montée de l'économie du service ? Si on entend par valeur de service l'importance discriminante qu'un client donne à une transformation dans ses conditions d'activité et ses possibilités d'action que lui propose l'entreprise prestatrice, on voit que l'économie du service est ce qui concrétise la stratégie de différenciation. Mais regarder les phénomènes actuels sous cet angle, c'est aussi renouer avec l'analyse de la force des clients. Car, si ces derniers détiennent un pouvoir limité en matière de fixation des prix ou des tarifs, ils ont un pouvoir important de sélection des firmes concurrentes à partir de l'évaluation de la pertinence du service qui leur est offert.

Derrière le terme, empirique, de " fidélisation ", se joue précisément cette évaluation, dans la durée, de la qualité et valeur du service offert et effectivement rendu par l'entreprise prestatrice. Le service est, si l'on peut dire, l'autre face du territoire de monopole, en même temps que sa condition de maintien et de développement. Avec le concept de service, on voit que le client n'est pas seulement un élément du capital-clientèle de la firme. Il est en même temps un être exigeant, un partenaire capable de participer à la définition du service qui lui est proposé, et capable d'en juger la valeur.

Avec le concept de service, le rapport de force se rééquilibre entre le client et l'entreprise. Là aussi, il faut sortir de l'idéologie. L'idée selon laquelle nous aurions basculé d'une économie d'offre vers une économie de demande, idée qui reste accrochée à la fiction de l'existence d'un marché, ne tient pas au regard de l'analyse des faits. On peut constater, d'abord, que nous restons dans une économie structurée par l'offre : ce sont toujours les entreprises offreuses qui conçoivent et lancent les biens et services que les clients " recevront ". Dans le meilleur des cas, les clients particulièrement puissants pourront imposer des offres sur mesure, mais généralement montées à partir de blocs d'offres déjà existantes.

Par ailleurs, on ne constate pas que la " demande " ait une influence significative, sinon indirecte (influence qu'elle a toujours eu), sur le niveau des prix.

Par contre, on constate deux phénomènes nouveaux et intéressants :

o d'une part, les clients deviennent des êtres " politiques ", au sens de capables de former une opinion publique et d'agir, par ce biais, sur la relation avec les entreprises offreuses. Dans un nombre croissant de secteurs, même sans association de consommateurs, on voit bien à quel point circulent vite les effets d'opinion et de jugements. L'automobile en a donné l'exemple, lorsque certains lancements de nouveaux modèles ont échoué, pour la seule raison qu'un mouvement d'opinion négatif s'était développé (à vitesse rapide, sans que l'on cerne toujours exactement par quels canaux cette opinion circule).

o d'autre part, s'affirme bel et bien une " demande ". Mais ce n'est pas une demande ponctuelle, s'exerçant sur un supposé marché. C'est une demande de mutation dans les manières de vivre, qui, exploitant les offres faites par les entreprises, les dépassent, au sens où elle les re-situent dans leurs apports et effets réels. Par exemple : ce ne sont pas les clients qui ont inventé l'offre internet haut débit. Mais ce sont eux qui en donnent la pleine signification, en fonction du service (pour un nouvel accès aux univers de l'information et de la communication) qu'ils construisent à son sujet. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, qu'on peut dire que les clients deviennent " co-producteurs " de l'offre. Il faut néanmoins rester lucide sur le degré effectif de développement de cette économie du service. Elle est incontestablement présente et pèse sur les pratiques économiques. Mais elle est encore faiblement reconnue et explicitée, en particulier dans les outils de gestion et dans les modalités de relation aux clients.

En toute rigueur, dans une économie du service, le client est à double face : il reste client, mais devient en même temps l'acteur direct de définitions mobiles dans les transformations qui affectent sa propre activité, ses manières de vivre et d'agir, et dans les mutations qui l'affectent lui-même comme sujet, dans la transformation de soi. Une nouvelle sorte de citoyen, en quelque sorte, très différent de ce qu'on appelle habituellement un consommateur. Car réfléchir et se prononcer sur des usages est tout autre chose que détruire un produit dans de la consommation. C'est ce qu'implique le concept de service, lorsqu'on en tire toute la signification. Or c'est la reconnaissance de ce nouveau statut du citoyen-usager qui fait largement défaut. On a toutes les raisons de penser qu'elle ne peut pas se développer sur le seul terrain du rapport économique. Elle implique de le poser comme question politique.

Conclusion :

Il me semble donc qu'il existe un faisceau de faits convergents pour penser que la référence au marché et à la libre concurrence devient un pur phénomène idéologique, au sens d'un mode de légitimation de stratégies qui emploie des notions non discutées, lesquelles s'imposent par le poids de leur simple évidence, phénomène qui bloque, bien davantage qu'il ne soutient, l'intelligence des mutations en cours.

 

L'économie néo-féodale et ses effets.

(complément à la page 60 de ce site)

L'idée selon laquelle nous serions dans une économie néo-libérale est parfaitement absurde et fausse. Elle supposerait, pour que l'expression "nouvellement libéral" ait un sens, une sorte de retour vers un système économique, réglé par un échange "libre", porté par une "libre" concurrence dénuée de toute entrave, faisant se rencontrer "librement" offreurs et demandeurs, de telle sorte que les variables de l'échange, et en particulier les prix, résultent de cette "libre" confrontation, laquelle devrait profiter aux demandeurs, donc, sur les marchés de biens finaux, aux consommateurs.

Or aucun de ces traits ne s'est développé dans la période économique, ouverte depuis le début des années 80, c'est à dire depuis la sortie de la période "fordiste", dites des trente glorieuses, après les années de crise de la deuxième moitié des années 70. Le seul argument qui pourrait soutenir la thèse du "néo-libéralisme" réside dans la privatisation des grandes entreprises de service public. Mais ce mouvement, parfaitement tangible, ne fait aucunement disparaître des systèmes monopolistiques. Au contraire, il étend leur influence. Dans le processus même qui conduit à la privatisation de ces grandes entreprises, la tendance au monopole s'accentue, en élargissant sa dimension : ces entreprises visent à passer d'une taille nationale à une taille à l'échelle d'une région du monde (taille européenne pour une entreprise qui avait un monopole public national, comme c'est le cas de France Télécom ), voire mondiale (comme c'est le cas d'Arcelor dans la sidérurgie, groupe issu d'ex-entreprises nationalisées ou de Renault), avec des situations intermédiaires (tentatives de développement international d'EDF en Amérique Latine par exemple). Ces monopoles privés ou privatisables, non seulement ont très largement augmenté leur espace de déploiement, mais leur modèle économique ne repose absolument pas sur la "libre concurrence". Il y a effectivement introduction d'une concurrence forte, là où elle n'existait pas - dans les espaces nationaux qui étaient réservés au service public -, mais cette concurrence met aux prises un nombre très limité de très grandes entreprises, dont la pratique centrale est … d'éliminer toute concurrence directe sur un supposé "libre marché".

Cette concurrence, je la qualifierais d'inter-monopolistique. La notion, classique en sciences économiques, de concurrence oligopolistique, ne me semble pas adéquate, car elle masque le ressort monopolistique de cette concurrence, c'est-à-dire la tendance de chaque de ces macro-entreprise à constituer un territoire de monopole exclusif, la concurrence se réglant sur l'affrontement concurrentiel de ces tendances. Il en résulte un pouvoir des consommateurs très faible sur la variable clef que mettait en avant l'économie libérale : le prix. En réalité les prix ou les tarifs sont institués par le double jeu de l'intérêt commun des entreprises compétitrices (même sans entente directe entre firmes sur le niveau du prix, les marges de variations, qui autorisent une concurrence, sont, de fait, auto-limitées par les compétiteurs) et de l'intervention des instances dites régulatrices, qui ne sont pas autre chose que des lieux de lobbying intense pour ré-harmoniser en permanence la tendance spontanée à une concurrence directe sur les prix ou tarifs et les arrangements inter-monopolistiques qui "arrangent" l'ensemble des firmes en question. Le fameux "souci du consommateur" y joue un rôle totalement marginal.

On pourrait montrer que, dans une série de cas, l'intervention de ces autorités régulatrices (telle que l'ART, l'autorité de régulation pour les télécommunications) a eu pour effet, non d'imposer des baisses de tarifs pour les "consommateurs", mais au contraire d'interdire des baisses, en particulier celles que les anciennes entreprises publiques auraient eu la capacité d'offrir et d'imposer uniquement des baisses sur le marché inter-opérateurs. Le but central de ces autorités est de sauvegarder le principe de l'ouverture d'un minimum de concurrence, pour éviter que les anciennes entreprises publiques, soit seules, soit en alliance entre elles, n'étouffent complètement l'apparition de concurrents, effet paradoxal qu'une véritable "libre concurrence" aurait spontanément produit, vue la puissance de ces anciennes entreprises publiques.

Bref : les autorités de régulation oeuvrent à éviter la "libre concurrence" !!!. C'est cela la réalité de leur action. C'est pourquoi d'ailleurs, de manière logique, ces autorités agissent de manière assez systématique "contre" les anciens opérateurs publics, leur mettant un maximum de bâtons dans les roues, pour permettre à d'autres entreprises monopolistique ayant pour origine des capitaux privés d'accéder à la concurrence dans le secteur. Mais elles le font, jusqu'au point précis où l'intérêt commun de ces macro-compétiteurs converge. En clair : elles assurent les conditions de la création d'une concurrence inter-monopolistique.

Sur ce cas précis, très loin de basculer dans les règles d'un "libre marché", ce sont au contraire les principes d'une économie réglementée qui prévalent pour créer et/ou préserver cette façade concurrentielle.

Au-delà du cas particulier de la privatisation des anciennes entreprises publiques, les mêmes caractéristiques sont en train de s'imposer partout :

1) Nous sommes entrés dans une économie semi-féodale : chacune des grandes firmes visent à constituer un "territoire de clientèle", le plus fermé et protégé possible, dans et malgré la concurrence, sur le modèle des territoires que les "seigneurs" féodaux tentaient de contrôler et maintenir, avec des guerres incessantes aux frontières de ces territoires. Les instruments de cette féodalisation sont aisés à repérer. Citons l'usage intense de la publicité pour "fidéliser", donc soumettre et garder une clientèle "fidèle", et tenter de capter la clientèle des autres concurrents. Citons la création, dans les produits services finaux, vendus aux clients, de systèmes techniques intégrés, qui, sinon interdisent, du moins rendent très difficile toute action d'un concurrent et rendent le client prisonnier de l'offre qui lui est faite. C'est clairement la stratégie de Microsoft. Citons les clauses des contrats que les clients doivent signer et respecter, et qui les obligent à rester fidèles à un compétiteur pour une période de temps minimum donné (cas de la téléphonie mobile, d'internet, etc.), le compétiteur en question mettant tout en œuvre pour que les services ou tarifs qui suivront la période de contractualisation poussent le client à signer un nouveau contrat… ou à garder le contrat existant. Parfois d'ailleurs, aucun contrat réel n'est signé : le client est en réalité "techniquement" prisonnier de la firme, car il devrait dépenser trop d'effort et trop d'argent pour se porter vers un concurrent (cas de toutes les entreprises qui offrent des services en réseau). Citons la multiplication des pratiques dites d'"adhésion", qui font entrer le client dans les cercles des "adhérents", jouissant d'avantages "privilégiés, par exemple en matière de crédit consommateur ou de rabais : c'est le cas-type de la politique de la FNAC ou du Printemps. Tous ces éléments factuels ont la même signification : découper un territoire-clientèle, viser à l'agrandir contre les concurrents, qui développent les mêmes pratiques, défendre ces territoires contre des "outsiders" (avec parfois l'appui des autorités de régulation), développer des guerres ou des actions de guérillas aux frontières pour capter, soit une partie de la clientèle d'un concurrent, soit une nouvelle clientèle, enfin rendre les clients les plus dépendants possibles du "choix" qu'ils auront fait à un moment donné, sortir du territoire devenant, pour ce client, une aventure difficile…

Cela ne veut aucunement dire que les clients sont sans pouvoir. Si leur capacité d'action sur les prix ou tarifs est marginale, par contre ils retrouvent du pouvoir comme "usagers". En effet, les stratégies dite de "fidélisation" n'ont d'impact durable que si les clients estiment que, dans leur usage des produits-services qu'on leur offre (cela peut être une automobile, un téléviseur, comme un accès à internet), la firme qui tente de les capturer assure une offre de qualité au moins égale, voire supérieure aux concurrents. Sortir d'un territoire-clientèle donné est certes difficile pour un client particulier, mais en moyenne, et sur une certaine durée, la sanction d'une qualité d'offre (en effets d'usages) défectueuse joue. Le pouvoir de sanction des clients se retrouve dans les effets d'opinion publique, dont il ne faut pas sous-estimer l'importance. Les clients peuvent changer de territoire dès lors que la réputation d'une entreprise, sur telle gamme de produits-services, se dégrade. Ce pouvoir réel des clients comme usagers oblige les firmes, soit à opérer des véritables innovations pour retenir ou élargir leur clientèle, soit, beaucoup plus largement, à sophistiquer leurs offres déjà existantes pour donner l'illusion d'un écart différentiel vis-à-vis des concurrents. Cela ne garantit en rien le fait que les services proposés rencontrent des nécessités réelles et des améliorations tangibles dans les usages et modes de vie des clients. On sait que, dans cette économie néo-féodale, l'important réside autant dans des effets "imaginés", que dans des effet "réels". Les effets réels sont insérés dans les effets imaginés. Et tout l'arsenal d'action des firmes monopolistes en concurrence converge pour modeler l'imaginaire des clients.

Bref, la meilleure représentation que l'on peut donner de l'économie actuelle est bien celle d'un monde féodal, dans lequel des "barons" visent à se créer des royaumes de taille régionale, voire mondiale, tout en entrant dans des guerres et alliances entre eux, guerres et alliances dont nous ("consommateurs") sommes l'enjeu captif. Notre seul pouvoir réel réside dans les jugements d'opinion sur la qualité et la pertinence des offres, mais jugements insérés dans des imaginaires collectifs que les grandes firmes alimentent, en agissant sur toutes les formes de production et de diffusion d'images (la publicité n'étant que la forme la plus ouverte).

Néanmoins, et c'est une question objectivement posée en permanence, les clients et publics vivent des nécessités et des mutations dans leur manière de vivre, dont ils ont une perception propre, s'exprimant subjectivement en "attentes", et leur donnant la capacité d'avoir un jugement critique, autant sur la valeur et pertinence des services réellement offerts, que sur l'imaginaire qui les entoure.

Cette ressource critique existe. Dans de nombreux domaines, on voit se nouer un débat public, implicite ou explicite, sur la validité ou non des produits-services offerts par les firmes, ainsi que sur leur coût et leur accessibilité (débat sur les transports, sur l'usage des nouveaux moyens de communication, sur les biens alimentaires, sur l'accessibilité des médicaments, etc.). Bref, ce que les firmes voient comme une clientèle à capturer, sont aussi des ensembles d'individualités vivantes, apte à exprimer leurs attentes et points de vue, de manière critique.

2) Cette économie néo-féodale se modifie dans la relation à ses conditions de rentabilité. Dans nombre de secteurs, les investissements de base, à la fois pour concevoir et lancer des innovations, et pour capturer des clientèles, à une échelle régionale ou mondiale, sont très élevés au départ. Les coûts de conception et de marketing "explosent". C'est particulièrement vrai, bien sûr, pour les secteurs à haute technologie et/ou qui supposent de toucher un vaste réseau de publics et clients potentiels. Mais à l'inverse, une fois réalisé cet investissement initial, le coût de "fabrication" ou d'exploitation des unités de production devient faible, avec des économies d'échelle croissantes. A l'importante mise de fond initiale pour concevoir l'innovation et en assurer la promotion suit des coûts d'exploitation faibles (le cas extrême est celui de la production de logiciel : une fois un nouveau logiciel conçu, sa "production" matérielle ne coûte quasiment rien. On opère par duplication à large échelle. On retrouve le même cas dans la téléphonie mobile : une fois la nouvelle génération d'appareils mise au point et le réseau de communication installé, le coût de fabrication et d'exploitation de la téléphonie mobile est faible).

Cette logique de phasage (investissement intellectuel et communicationnel fort, suivi d'un coût d'exploitation faible) n'est pas seulement l'effet de la nature de la production. Il provient aussi d'une stratégie explicite de ces firmes, visant à ramener les coûts d'exploitation au niveau le plus bas possible, pour rentabiliser l'investissement coûteux de départ (le ticket d'entrée, selon le langage en vigueur). Cela explique déjà en partie la pression mise sur la réduction des coûts des unités de production ou de simple commercialisation de ces firmes géantes.

3) Il nous faut examiner maintenant le rôle joué par ce nouvel acteur qu'est l'actionnaire. On assiste en ce moment à deux mouvements :

- d'une part, certaines grandes firmes rachètent une partie des actions disséminées dans le public pour accroître leur contrôle direct sur leurs activités considérées comme stratégiques et pour que le haut management bénéficie directement des gains liés à l'évolution du cours des actions et de leur rémunération (dividendes),

- d'autre part, s'affirme le rôle des très gros actionnaires, qu'on qualifie d''investisseurs", qu'il s'agisse de fonds de pension, de fonds d'investissement, avec le partenariat éventuel des grandes banques.

Il s'est donc formé une nouvelle couche sociale dominante, composée à la fois du haut management des grandes firmes "néo-féodales" et des gérants des fonds de placement. Dans ce nouveau capital financier, domine à l'évidence la valorisation "en soi" du capital argent : faire de l'argent avec de l'argent. Les niveaux de rentabilité sont désormais durablement et structurellement très élevés (beaucoup plus qu'à d'autres périodes du capitalisme) : 15% aux Etats-Unis et environ 12% en France. Haut management et gérants des fonds de placement ont un intérêt commun : atteindre et maintenir de tels niveaux de rentabilité. Il existe par contre une nette différence entre eux : le haut management est liée directement à la grande entreprise, dont il assure le pilotage stratégique. Le pur capital de placement, quant à lui, ne possède aucune attache durable : il peut se déplacer d'une entreprise à une autre, par vente et rachat d'actions sur les marchés financiers.

Cette mobilité du capital de placement (dont la composition est très majoritairement anglo-saxonne) introduit une pression supplémentaire permanente. A l'occasion de l'évaluation des résultats d'une grande firme donnée (évaluation qui tend à devenir trimestrielle, et non plus annuelle), il peut se produire, soit un renforcement de la position de cette firme au regard des investisseurs, soit au contraire un mouvement de défiance. La traduction concrète, dans ce second cas, sera des ventes massives d'actions de cette firme, qui feront baisser leur cours et mettront la firme en difficulté (non pas parce que sa rentabilité serait faible ou négative, mais parce qu'elle s'avère plus faible que celle attendue par les investisseurs). C'est la raison pour laquelle les investisseurs, les purs capitaux de placement financier, sont en position de force, et peuvent agir sur les décisions des hauts managers, non pas pour leur dicter la stratégie de leur entreprise, mais pour évaluer les gains potentiels en rentabilité pure de telle ou telle décision.

4) Le couplage entre :

- une économie néo-féodale, supposant des mises de fond initiales fortes pour soutenir les guerres féodales, c'est à dire le rythme des innovations (innovations de fond, ou production d'innovations différenciatrices) et les sommes très importantes consacrées au marketing clientèles, mais pouvant ensuite miser sur une forte réduction des coûts de fabrication et commercialisation courantes des produits-services ainsi lancés,

- et une pression pour atteindre des taux niveaux de rentabilité très élevés, conduit…à un repartage très fort de la valeur ajoutée entre capital et travail, repartage structurellement et durablement, depuis bientôt trente ans, favorable au capital.

Cela ne se traduit pas nécessairement par une baisse du niveau de vie des salariés ayant déjà acquis historiquement un emploi stable, mais par un ensemble de phénomènes convergents :

- très nette baisse des salaires des nouvelles générations, comparées aux anciennes, à diplôme équivalent,

- développement d'un emploi précaire sous rémunéré (et/ou étroitement ajusté aux fluctuations des commandes de l'entreprise, selon le principe de la variabilisation du salaire),

- existence d'un chômage structurel, en partie provoqué par des réorientation de l'appareil productif des firmes géantes (reconcentration vers l'amont : recherche, études de produits, mis au point de nouveaux process et marketing, au détriment de la masse des emplois situés en aval, avec délocalisation éventuelle de ces emplois dans des pays à bas salaire), et en partie provoqué par la confusion introduite au plus bas de l'entreprise, entre rentabilisation du capital et productivité du travail. Ce second point mérite explication : on voit se développer des modes de rémunération directement indexé sur le chiffre d'affaires rapporté par chaque salarié, le transformant lui-même en un "mini-capital".

Le travail réellement effectué et ses conditions de déploiement efficient disparaissent des outils de contrôle et de pilotage, au profit d'un contrôle "au plus bas" de l'entreprise d'un critère de pure rentabilité (combien rapporte, en profit, chaque salarié employé : nouvelle mystique, en partie illusoire, car largement incalculable à ce niveau, des nouvelles méthodes de rémunération, qui pousse le salarié à auto-intensifier son "rendement" en chiffre d'affaires rapporté (ou en contribution à un chiffre d'affaires). Le résultat est considérable : toute mesure ou évaluation de la productivité du travail, donc de sa puissance effective, disparaissent. On atteind à une confusion maximum, lorsque de pseudo-économistes croient parler de "progrès de la productivité du travail", alors qu'ils ne parlent que de la réduction de l'emploi et de la baisse du "coût du travail", éléments purement négatifs et négateurs de la puissance productive du travail réel (du travail dans sa réalité, mettant en oeuvre des savoirs, des intelligences, des compositions collectives, du sens et des valeurs éthiques). Cette confusion entre rentabilité du capital et productivité du travail provoque un recul assez considérable de la qualité des raisonnements économiques "officielles", qui emplissent les médias, mais, dans les entreprises, c'est le silence qui avance, silence et confusion sur les facteurs réels de productivité.

5) Les conséquences macro-économiques sont assez nettes :

- les taux de croissance des économies restent modestes en moyenne, car joue un effet dépressif permanent du niveau de solvabilité des "consommateurs". Une partie de ces "consommateurs" se situe à des niveaux de précarité et de sous rémunération tels qu'elle ne peut figurer parmi le "capital-clientèle", apte à soutenir la croissance des firmes néo-féodales. L'autre partie des "consommateurs" suit le mouvement impulsé par ces firmes, encouragé par les investissements réalisés dans l'excitation de leur imaginaire, mais péniblement, car la pression sur les coûts du travail des salariés devient générale,

- mais en contrepartie, les profits réalisés par ces firmes néo-féodales sont devenus considérables, et deviennent en partie non utilisés dans des investissements. Un indicateur le montre : l'auto-financement des firmes est devenu structurellement supérieur à 100%, situation tout à fait étonnante, sans équivalent dans aucune période de l'histoire passée du capitalisme. Ce qui signifie, non seulement que ces firmes ont moins besoin que jamais de faire appel au crédit pour financer leurs investissements, mais surtout qu'une partie des profits reste sans usage. Ces profits sans usage productif viennent naturellement, soit augmenter le capital de pur placement disponible sur les marchés financiers, soit constituer des réserves. En clair, nous sommes dans une période d'économies "sur-rentables", qui croulent sous le poids de la masse des profits disponibles pour le haut management et les gérants des grands fonds de placement. Eric Le Boucher, journaliste du journal Le Monde, indiquait que les 374 entreprises de l'indice Standard & Poor's ont dans leurs coffres 555 milliards de dollars de réserves.

On comprend mieux pourquoi peuvent alors se combiner une excellente santé des grandes firmes (à l'exception de celles qui ont du fortement s'endetter dans des opérations de mondialisation de leur activité ou d'investissements lourds de base, et qui n'ont pas encore réussi à éteindre le poids de leur dette) et une santé très chancelante des économies nationales, sur fond d'une dégradation de toutes les aspects de la situation sociale des salariés.

6) Il existe néanmoins des contre-tendances.

D'une part, nous l'avons indiqué, les publics développent des capacités critiques sur les produits-services qui leur sont offerts par ces firmes néo-féodales, au regard de ce que sont leurs véritables nécessités de vie et aspirations.

D'autre part, la complexité même des technologies et la diversité des situations clientèles obligent à tenir compte d'une montée générale des compétences professionnelles, dont les directions des firmes ne peuvent pas se désintéresser, sauf à saper leur capacité de compétition mis en jeu dans les guerres de territoires. Autrement, conditions de montée en compétences des salariés - particulièrement dans les activités stratégiques des firmes - et choix d'organisations efficientes viennent contredire et tempérer la mystique "folle" de transformation de chaque salarié en un micro-capital, chargé de son auto-valorisation…

Mais ces investissements en montée en compétences restent partiels, et surtout leurs effets bénéfiques sont sapés par le caractère structurellement dépressif ou stationnaire de l'évolution de l'économie globale.

7) L'énorme relance des dépenses militaires aux Etats-Unis, associé à un mouvement de baisse de la fiscalité, qui a induit un déficit budgétaire record, complexifie le schéma, en l'éloignant encore davantage du mythe du "nouveau libéralisme". Il ne s'agit pas d'un retour vers une relance des dépenses publiques de type keynésiennes. Mais d'un déplacement des prérogatives de l'Etat. L'Etat ne se désengage pas. Il se recentre vers les activités "sécuritaires", pour des raisons qui dépassent la simple explication économique (pour des raisons tenant au niveau régime de guerre).

Toutefois, ce recentrage engendre à la fois des effets classiques de relance "ciblée" par la commande publique (militaire et policière, avec un déploiement des technologies les plus modernes), et des effets "non classiques", anti-keynésiens, de recul des dépenses sociales soutenues par le budget de l'Etat, que les baisses de fiscalité ne compensent que pour une fraction limitée de la population (population incitée à se tourner vers les revenus générés par les circuits du capital de placement, comme le montre le cas de la gestion des retraites et les évolutions qui l'entourent, même dans les pays qui, comme la France, ont maintenu une retraite solidaire par répartition). Nous sommes ici dans un schéma original, différent d'un retour, même partiel, au keynesianisme. Le mythe d'un recul du rôle de l'Etat, ou de l'"Etat modeste" est ce qu'il est : une pure fiction. Par contre, il se produit un profond déplacement des centres d'activité de la puissance étatique. Dans la période que nous vivons, l'accroissement des déficits publics des pays les plus développés est incontournable : les Etats sont pris en tenaille entre le maintien d'un minimum d'"Etat Social", qui assure le maintien d'un consensus interne, ou du moins minimise des contestations trop fortes, et un redéploiement sur des dépenses qui concernent à la fois l'action sécuritaire au sens large (d'où le débat sur le budget militaire en France) et l'investissement de base que l'Etat doit prendre en charge dans des domaines qui, à la fois conditionnent la compétitivité des grandes firmes, mais que celles-ci ne peuvent pas prendre directement et seules en main : la recherche et l'éducation, ainsi que la sélection des personnels compétents pour rejoindre les firmes. Cela induit une finalisation de plus en plus importante de la recherche et de l'éducation en direction de la sphère économique, mais qui doit reposer sur un socle faisant consensus socialement et politiquement, autrement dit : sur un financement global de niveau suffisant et conduisant à des niveaux moyens d'éducation très nettement supérieurs aux périodes historiques antérieures (bien que chaque pays prenne des voies différentes pour y parvenir). Il faudra du temps pour sortir de cette tenaille et que les Etats puissent rééquilibrer leurs comptes. Dans la période actuelle, ces déficits publics soutiennent et sous-tendent en permanence, par les appels massifs de fonds qu'ils sollicitent, la croissance des marchés financiers, et donc la logique du capital de placement. Ainsi la boucle est bouclée... Des Etats endettés sont une aubaine pour le capital de placement, non seulement parce que la garantie étatique est la plus solide qui soit (du moins dans nos pays développés), mais parce que cela paralyse toute volonté politique de restreindre ou contrôler le jeu de ce capital.

Saint Malo, août 2004

 

 

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