Zarifian philippe

La mondialité dans la mondialisation.

La notion de " mondialisation " occupe aujourd'hui énormément les esprits et est au centre de nombreux débats politiques, les uns mettant en valeur sa nécessité, les autres insistant sur les risques qu'elle comporte et les dégradations qu'elle provoque. Mais se focaliser uniquement sur la mondialisation, c'est, à mon avis, passer à côté de la question essentielle, et donc s'empêcher de définir une attitude raisonnée et libre (sans pure nécessité et sans régime de peur).

Il faut d'abord constater que l'usage du mot " mondialisation " est, pour l'essentiel, réduit à la mondialisation économique et financière. Le cas échéant, et cette référence risque de monter avec l'entrée dans un nouveau régime de guerre au plan mondial, elle peut inclure le domaine militaire. Néanmoins, ces dimensions sont loin de représenter tous les modes et phénomènes de la vie sociale et humaine. Il me semble important de montrer que le concept de mondialité est à la fois plus large, plus englobant et, en même temps, un véritable appui critique à la mondialisation économique et financière, qui puisse dépasser les simplifications et les attitudes purement réactives.

1) Quand on parle de mondialisation économique, de quoi parle-t-on ? La pointe avancée en est donnée :

- par les politiques dites de globalisation des grands groupes,

- par le fonctionnement des marchés financiers.

La globalisation est une forme très particulière et en même temps très limitée de mondialisation. Il serait totalement faux de l'assimiler à un développement mondial de ces groupes, en direction de toutes les zones et populations du globe. En réalité, globalisation signifie que les grandes entreprises " mondialisées " établissent leur stratégie en prenant en considération un raisonnement mondial, global, qui prime sur un raisonnement purement national. Mais ce raisonnement mondial aboutit à une forte focalisation des implantations productives et commerciales et, à l'inverse, à l'abandon de zones entières du globe. Les grandes entreprises s'implantent toutes dans les mêmes zones, sur les mêmes marchés, on pourrait dire : dans les mêmes villes. Et si, bien entendu, les marchandises ainsi produites ont le pouvoir de rayonner largement sur les marchés solvables, l'implantation concrète de ces groupes couvre une partie ridiculement limitée du monde. Par ailleurs, des continents entiers, comme l'Afrique, en sont exclus, pour l'essentiel. Parler donc de mondialisation n'a de valeur que si l'on précise qu'il s'agit là d'une approche stratégique. Mais en aucune façon, cela n'induit l'existence de ce fameux " village mondial " dont on nous parle. Dans la pratique, la mondialisation économique opère plutôt comme le découpage d'un squelette : des très grandes villes reliées entre elles par des moyens de communication performants, et, à l'extérieur de ces " autoroutes ", le désert économique, la misère. La grande masse de la population mondiale est à l'écart et essaie de survivre dans ce désert.

La mondialisation financière est encore plus ténue et élitiste. Même si son impact pratique peut être énorme, sa réalité sociologique reste ridiculement limitée : quelques places boursières, hyper-équipées en moyens informatiques et en réseaux de télécom, et guère plus. A vrai dire, que je sache, les bons vieux jeux du type Loto, que l'on retrouve dans un très grand nombre de pays, sans être aucunement " mondialisés ", provoquent une participation d' un nombre considérablement plus élevé de personnes, en particulier dans les couches les plus déshéritées. Ce que je veux simplement souligner, c'est que la mondialisation économique et financière ne crée pas un " monde ", au sens d'une communauté humaine mondiale. Elle n'engendre, concernant les individus qui, réellement, parcourent le monde et sont insérés dans un mode de vie mondialisé,qu'une superstructure élitiste, ridiculement petite en termes de nombre de personnes concernées. Et elle induit, au total, dans ses effets, bien davantage des séparations et clivages que des rapprochements entre les populations du monde. Jamais les distances sociales à l'échelle mondiale n'auront été aussi fortes.

2) La mondialité est un concept qui prend la question sous une tout autre face. Elle part d'abord d'une réalité tangible : l'énorme développement du métissage, quelle que soit la manière dont on prend ce terme. Qu'on parle de métissage du point de vue d'une diversité d'origines et d'appartenance des individus, qu'on en parle en terme de métissage culturel, ou, de manière beaucoup plus profonde et forte, en termes de rencontre, confrontation, apports réciproques entre civilisations. Il ne serait pas abusif de dire, non pas " nous sommes tous américains ", mais " nous sommes tous des métis ".

Parfois, paradoxalement, le métissage peut induire des formes de racisme et de raidissements identitaires, mais, en évolution générale, il pousse au contraire au développement d'un affect de générosité et d'ouverture, qui permet de chasser les démons racistes. Il contribue à développer le sentiment d'une appartenance à la même communauté humaine concrète. Car rien n'est plus concret que l'universalisme métis, celui qui se reconnaît apte à tout reconnaître, sans rien nier, ni renier. Le métis ne renie pas ses diverses appartenances, mais il se situe toujours un pas au devant d'elles, en posture d'ouverture.

La mondialité part aussi d'un défi, à sa manière incontournable : l'immensité des problèmes auxquels nous devons faire face et qui sont immédiatement mondiaux. Ils nous concernent tous, avant de concerner chacun de nous. Prenons l'exemple de ces deux problèmes majeurs: la détérioration de l'éco-système global et la misère. La détérioration de l'éco-système global, sous toutes ses formes (effet de serre, dégradation des océans, destruction de la couche d'ozone, etc.) se joue, bien entendu, complètement des frontières et des découpages institutionnels. Ce n'est pas la destruction de la Nature qui est en cause, mais la survie de l'humanité. Mais du même coup, le concept d'humanité, qui pouvait apparaître comme une pure abstraction, ou comme une approche naturaliste mal vue des milieux scientifiques en sciences humaines et sociales, devient lui aussi concret et incontournable. Aucun argutie, aucune rhétorique, aucune subtilité d'argumentation ne peut désormais nous détourner de cette assertion élémentaire : l'humanité est menacée de disparaître sous l'impact de ses propres actions. Le concept d'humanité-monde s'impose à nous de par l'ampleur du problème que nous devons, ensemble, affronter. La misère, elle-aussi, se joue des frontières. Ou, plus exactement, dans cet effet de misère s'expriment des causes communes qui, soudain, se rejoignent et prennent une tournure qui se joue des frontières tout autant que le fait le vent dans les nuages. Le globe est devenu un lieu de déplacement et de circulation de la misère. Les réfugiés des pays du Sud sont l'autre face des destructions d'emplois des pays du Nord. Notre quart-monde est le cousin du tiers-monde. Mais du même coup, nous sentons à quel point il est vain et mesquin de vouloir se protéger, en jouant notre confort contre un surcroît de misère. C'est aux sources de la misère qu'il faut s'attaquer, donc au système économique globalisé en tant qu'il l'engendre et en joue. Et c'est un défi qu'il nous faut relever en positif, défi de justice que quelqu'un comme Pedro Arrupe avait magnifiquement posé dans les années 70 déjà.

La mondialité s'appuie enfin sur les formes les plus avancées et modernes de l'individualité : nous prenons conscience subjectivement qu'il n'existe, au sens fort, que des singularités. Chaque supposé individu (moi, toi…) est en réalité un devenir singulier, et nous pouvons enfin penser le Peuple Monde, non pas du tout sous la forme d'une foule, ou d'une masse, mais bien sous celle d'un feu follet, d'un croisement et d'une rencontre étincelante de singularités, dont les devenirs se heurtent, s'opposent, se composent, se soutiennent. Nous pouvons nous déclarer comme participants de ce Peuple Monde, non seulement sans rien renier de notre individualité, mais au contraire en la faisant vivre et miroiter par ces rencontres. C'est probablement ce qu'il y a de plus enthousiasmant dans l'époque actuelle. Et dans cette manière de vivre l'individualité sociale (l'individualité qui se compose avec d'autres dans un commun devenir), s'exprime, enfin, un vrai goût de liberté, une vraie puissance de vivre, qui soit précisément à la hauteur des problèmes terribles que nous devons affronter. Derrière donc la mondialisation, sachons saisir et penser la mondialité.

Je propose donc d'appeler "mondialité" un phénomène simple et essentiel à la fois : l'appartenance active au monde dans la prise en charge d'une communauté de devenir. En ces moments funestes de guerre, en ces instants qui pourraient nous détourner du monde, nous faire nous replier sur le quotidien, une vie fermée et sans âme, il me semble important de faire vivre cette idée essentielle : nous appartenons au monde, et le monde, dans une mesure qui dépend de notre propre engagement, nous appartient.

Par monde, j'entends à la fois l'humanité-monde, prise comme une globalité, et l'ensemble du mouvement de la nature terrestre dont nous ne devons jamais oublier que nous sommes une partie. L'immense changement de notre époque est que le concept d'Humanité (que je préfère qualifier d'humanité-monde) peut enfin devenir concret. Après avoir été, pendant des siècles, utilisé pour exprimer des généralités abstraites, dont la fonction essentielle était d'opprimer de vastes ensembles (inhumains?) soumis, généralités dont l'universalisme kantien aura été l'expression à la fois la plus pure et la plus achevée, nous pouvons enfin faire l'éloge de l'humanité concrète, d'une commune appartenance, faite de convergences entre cultures différentes, réunies autour des mêmes problèmes, des mêmes urgences, des mêmes idéaux, de la même éthique active de la générosité et de la liberté.

Si nous sommes, nombreux, à être à ce point touchés par l'oppression et le massacre du peuple palestinien ou par le cynisme des guerres successives menées dans la partie orientale du monde, c'est que, quelque part, la mondialité résonne en nous. Une mondialité que j'ai résolument voulu qualifier de "métisse", car c'est par et à travers le métissage (et non dans la recherche d'un "homme pur", un homme mâle, blanc et abstrait, doté miraculeusement d'impératifs moraux catégoriques) que notre appartenance à l'humanité-monde se nourrit et s'enrichit. Je viens de lire un bel article de Nathalie Luyckx, intitulé "vive la foi!". Certes, je ne la suivrai guère dans ce titre. Nous savons les massacres que l'évocation de la foi ne cesse de provoquer. Mais elle énonce quelque chose de profondément vrai : la mondialité se construit, se défend, s'étend, non seulement en vertu d'un raisonnement rationnel (il est rationnel de dire que la vie terrestre est en péril, et que l'action mondiale en matière écologique est une impérieuse nécessité), mais aussi d'une prise de parti éthique (Nathalie préfère parler de morale) sur et autour de notre devenir commun. Oui, nous devons affirmer et défendre le concept de mondialité, le faire vivre, non seulement "contre" la mondialisation, mais "pour" affirmer notre manière de nous approprier le monde. J'appelle "Peuple Monde", cette humanité-monde active, dans le déploiement de sa conscience et de son initiative, par et dans notre diversité, nos singularités, nos individualités.

Nous avons moins à réagir aux événements provoqués par la mondialisation financière et les rancunes qu'elle attise, qu'à nous décaler d'elle pour affronter, dans la mondialité, les vrais problèmes et à faire vivre les vraies aspirations qui appellent notre agir commun. C'est un défi, c'est une manière de revivre, c'est l'expression d'une volonté d'existence. Ce peut être un vrai bonheur.

(à partir de Zarifian philippe, L'émergence d'un Peuple Monde, PUF, mars 1999)

6 juin 2002

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