Zarifian philippe, Philippe Zarifian

Le développement du savoir par la communication.

(voir aussi, sur Habermas, la page 36 de ce site)

Depuis la sortie de son livre sur l'agir communicationnel, Habermas est resté assez constant dans ses concepts. Il a toutefois évolué dernièrement, pour tenir compte des critiques qui lui étaient faites, et de la difficulté où il était lui-même de situer, empiriquement, le lieu de déploiement de cet agir. Il faut apporter d'entrée de jeu deux précisions :

- Habermas n'a jamais été, en aucune manière, un " naïf " : héritier de l'Ecole de Francfort, successeur d'Adorno, il se situe, non seulement dans la filiation directe des travaux de Max Weber (et donc de la théorie de ce dernier sur les formes de domination et la réification des rapports sociaux - " la cage de fer " ), mais en plus il est héritier, avec Adorno, d'une forme particulièrement radicalisée de critique de la rationalité (bourgeoise).

- Habermas a toujours su l'ambivalence de sa proposition théorique : l'agir communicationnel renvoie à la fois à la pratique ordinaire du langage (dans toute forme de discussion " quelque chose " de l'agir communicationnel est mobilisé) et à un modèle idéal de démocratie développé dans un espace public, qui permette de " pousser ", dans toutes ses conséquences, la portée sociale et politique de cet agir.

L'agir communicationnel est donc à la fois un concept qui se veut descriptif (langage ordinaire) et normatif (modèle de renouvellement de la démocratie). Cette ambivalence, il n'a jamais réussi à la dépasser. Dans son dernier ouvrage, il essaie, en quelque sorte, de combler le fossé qu'il peut y avoir entre ces deux interprétations de sa théorie, en rapprochant l'agir communicationnel des formes assez courantes de coordinations des plans d'action entre acteurs. Du même coup, Habermas devient plus proche des questions relatives à l'activité professionnelle (bien que cela reste en-dehors de son champ d'étude et de connaissance : Habermas n'a jamais été un sociologue du travail).

1. L'activité communicationnelle et l'activité stratégique.

" Nous parlerons d'activité communicationnelle lorsque les acteurs coordonnent leurs plans d'action au moyen de la communication linguistique, en mettant à profit les forces de l'engagement réciproque qui résultent de la réalisation d'une entente ". (effet illocutoire) Cette activité est à distinguer de l'activité stratégique, qui est une activité orientée vers le succès visé par chacun des acteurs. " Dans l'activité stratégique, les intéressés coordonnent bien leurs plans d'action, mais au moyen de l'influence qu'ils exercent réciproquement les uns sur les autres, dans la visée du succès escompté ".(effet perlocutoire).

On utilise indifféremment le mot " activité " ou le mot " agir ". Dans les deux cas, les interactions mobilisées par ces deux types d'activité mobilisent le langage (les actes de parole). Mais dans l'activité stratégique, le potentiel de rationalité communicationnelle (le potentiel de formation d'une entente) reste en friche. Le langage n'y est pas employé en vue d'une entente, mais simplement en fonction de ses conséquences, de ses effets instrumentaux sur le comportement d'autrui, que l'on cherche à influencer. Cela dit, on le verra, agir communicationnel et agir stratégique peuvent se combiner.

Il faut faire déjà quelques remarques :

- si on entend par communication, simplement le fait de réaliser un échange linguistique quelconque (converser, s'échanger des paroles…), il est clair que, dans l'esprit de Habermas, tout échange linguistique n'est pas ipso facto agir communicationnel au sens où il le définit. De nombreuses échanges ne sont pas orientés vers la recherche d'une entente. Néanmoins, il faut, pour que deux personnes qui échangent, se comprennent, un minimum d'accord, ne serait-ce que sur la signification des mots, leurs implications pratiques et sur le fait que l'interlocuteur est, implicitement, habilité à contester ce qui est dit. Il y a donc, dans tout échange linguistique, une sorte d'ébauche de l'agir communicationnel, mais une ébauche seulement.

- L'agir communicationnel ne se déploie vraiment que lorsqu'il y a un élément de mise en cause (de mise en interrogation) du monde vécu et la recherche de formulation d'un nouvel accord. Le monde vécu est en effet un réservoir d'évidences que nous partageons implicitement, dès lors que nous faisons partie de la même culture, de la même société, de la même structure sociale. Ce monde vécu se particularise partiellement au niveau des groupes sociaux : chaque groupe possède ses référents, ses valeurs, sa culture, etc. C'est lorsque ces évidences du monde vécu ne suffisent plus ou cessent d'être des évidences partagées, que la nécessité d'une activité communicationnelle apparaît pour recréer de la solidarité. En ce sens, il y a toujours un facteur de mise en crise du monde vécu : un événement nouveau, un problème non-résolu, un défaut dans le savoir social, une crise dans l'adhésion commune aux mêmes valeurs… Bref : lorsque la création d'une entente de type nouveau se fait sentir comme nécessité. Les évidences du monde vécu restent mobilisées : celles qui ne posent pas problème font partie de l'héritage commun, que les participants à la discussion mobiliseront, sans même avoir à y penser. Ce seront, par contre, les éléments de crise ou de carence qui seront mis en avant, thématisés, pour trouver ou retrouver rationnellement un accord.

Le diagnostic de Habermas est, sur ce plan, proche de celui de Durkheim : nous vivons (à nouveau ?) une période de désintégration sociale, de perte d'adhésion aux mêmes règles et valeurs, et le déploiement de l'agir communicationnel est une nécessité et une urgence pour retrouver de la solidarité.

- Les systèmes ne fonctionnent pas aux échanges linguistiques. Ils ne répondent, ni à l'agir communicationnel, ni à l'agir stratégique. Le propre d'un système est qu'il est gouverné par sa logique, et non pas par les interactions entre acteurs. Le système tend à sa reproduction élargie, ce qui veut dire à la fois : à sa propre conservation et à son développement, face aux défis et sollicitations qui viennent de son environnement. Le système est à lui-même sa propre finalité et les agents (humains) du système y agissent de manière fonctionnelle (concourent à cette reproduction). Habermas reprend, à Parsons, le concept de " médium ", qui est l'élément autour duquel se structure la reproduction du système. A noter, point important, que le médium de l'argent ne signifie pas que chaque acteur cherche à maximiser son profit ; ce serait une approche tout à fait fausse et " vulgaire " de la logique du système. Cela veut dire, et Habermas reste proche de Marx, que la logique du système consiste dans l'accumulation et valorisation du capital argent, et que les capitalistes ne sont eux-mêmes que les supports (agents) de ce système. C'est pourquoi on ne peut pas assimiler le fonctionnement d'un système à celui d'un agir stratégique (erreur profonde de l'économie néo-classique).

La question de savoir dans quelle mesure les interactions (stratégiques et communicationnelles) peuvent se déployer au sein d'un système (il n'y a que deux systèmes : l'économique et le bureaucratique) reste ouverte. Pour l'agir stratégique, il y a pas de difficultés : dans les interactions concrètes, des agirs stratégiques se manifesteront (relations d'autorité, d'influence, etc.), mais ces agirs, dès lors qu'ils se déploient au sein d'un système, restent dominés par la " logique " du système. Les individus sont à la fois acteurs et agents. Pour l'agir communicationnel, c'est plus complexe. Habermas a longtemps parlé d'une pseudo-communication. Il semble évoluer sur ce point, donc s'éloigner d'une réponse purement négative. Mais il n'a jamais varié sur sa position de base : ces systèmes, à l'échelle historique où nous nous plaçons, s'imposent par leur efficacité, et il n'est pas crédible de vouloir les détruire ou les dépasser. La seule stratégie, par rapport à eux, est de contenir leur pouvoir et de les " enrober " dans un agir démocratique, socio-politique, qui dicte, à ces systèmes, en particulier grâce au droit et à la force de l'opinion publique, leurs limites et les normes qu'ils doivent respecter.

A noter que les systèmes, à la différence de la société globale, sont fortement intégrés. Ils ne sont pas menacés d'anomie. Ils sont intégrés en fonction du principe d'intégration systémique : les agents (humains) qui agissent au sein d'un système le font au double regard : de la finalité du système qui s'impose à eux (la rentabilité du capital dans le système économique), et au regard de la fonctionnalité de leurs interactions. Le concept d'intégration systémique est solidement établi en théorie systémique. Exemple : dans le système économique, l'ouvrier et le patron peuvent avoir des intérêts divergents ; mais ils sont " fonctionnellement " intégrés, au sens où chacun d'eux, dans son rôle, et relativement au même médium (l'argent) et aux mêmes codes, contribue à reproduire le système économique.

2. Le contenu de l'activité communicationnelle.

Son noyau dur consiste à s'entendre / avec quelqu'un / à propos de quelque chose. A travers la communication linguistique, à travers l'acte de parole, le locuteur cherche à s'entendre à propos de quelque chose avec son auditeur. Cette finalité illocutoire (illocutoire = production d'une entente) comporte deux niveaux :

- d'abord l'auditeur doit comprendre l'acte de parole (comprendre la signification des mots, comprendre de quoi il s'agit…),

- puis, autant que possible, il doit l'accepter.

Il y a donc compréhension et acceptation. D'où la formulation de Habermas : l'agir communicationnel se noue autour de prétentions à la validité critiquables émises par les locuteurs. Celui qui parle prétend que ce qu'il dit est valable. Dans quelle mesure ces actes de paroles, ces prétentions, peuvent être, soit contestées, soit réfutées, soit finalement acceptées : tel est précisément l'enjeu de la discussion, de l'agir. Pour que les prétentions à la validité soient acceptées par le ou les auditeurs, il faut qu'elles soient honorées par des justifications discursives, c'est-à-dire argumentées. En clair : moi, locuteur, j'affirme que ce que j'avance est valable, et j'argumente pour le prouver et le soutenir (face à des contre-arguments, des contestations de la part des autres participants, d'autres points de vue). C'est par l'argumentation, et non par la force ou par la contrainte ou l'influence, qu'on obtiendra une entente (solide) sur les énoncés émis. Cette entente aura pouvoir d'engagement pratique, pour coordonner les actions. Un accord solidement établi est source de solidarité dans l'action. Si, au sein de la discussion, il y a exercice d'une force, c'est simplement la force du meilleur argument qui finit par s'imposer au cours de la discussion.

Il existe trois sortes de prétentions à la validité, qui dépendent de ce à propos de quoi on cherche à se mettre d'accord (rappelons qu'il s'agit de s'entendre " à propos de quelque chose "). Il y a :

1) Les prétentions à la vérité. Celles-ci sont relatives aux faits et événements dont nous affirmons une explication ou une interprétation " vraie ", en nous référant au monde objectif. S'il s'est produit une panne, j'affirme qu'il s'agit de telle panne : énoncer un diagnostic, c'est honorer une prétention à la validité sous forme de vérité à propos d'un événement. C'est encore plus vrai, bien entendu, d'un énoncé scientifique, qui prétend dire le vrai sur tel ou tel phénomène (physique ou social). Pour Habermas, les discussions et débats scientifiques illustrent, du mieux possible, ce type de prétention. C'est ainsi que progresse le savoir.

2) Les prétentions à la justesse (des normes) et des commandements qui méritent reconnaissance dans un monde social intersubjectivement partagé. A noter qu'Habermas ne dit pas " commandements " par hasard. Pour lui, ces normes sont morales (on devrait dire : socio-morales : elles sont élaborées collectivement, dans un contexte social de recherche de solidarité, et ont un contenu moral. Comme tout contenu moral, ces normes définissent le bien et le mal, ce qu'il est bon de faire, ce qu'il est mal de faire, et s'imposent par leur valeur d'obligation. Il faut bien distinguer la procédure (un débat démocratique, argumenté, un véritable agir communicationnel) et le résultat : des obligations, des impératifs moraux (donc des commandements, au sens moral du terme). Sur ce plan, Habermas est ouvertement kantien.

3) Les prétentions à la sincérité des actes de discours, qui manifestent (expriment) des expériences vécues subjectives auxquelles le locuteur a un accès privilégié. La validité consiste ici à faire accepter comme sincère ce que le locuteur affirme de son expérience propre (qui lui appartient en propre subjectivement et qui reste opaque pour autrui) et de ses projets (c'est moi, PZ, qui rajoute : " et de ses projets ". Habermas a très peu développé ce registre de la recherche de validité, qui l'intéresse beaucoup moins que la prétention à la justesse des normes morales).

D'où la triple relation : Relation au monde objectif à faits et événements à prétention à la vérité. Relation au monde social à normes et impératifs à prétention à la justesse. Relation au monde subjectif à expression d'expériences subjectives à prétention à la sincérité. Dans les trois cas de figure, il y a recherche de compréhension et d'adhésion par argumentation, mais les registres d'argumentation ne sont pas identiques. Encore une fois : l'agir communicationnel n'est mis en jeu, que parce qu'il y a problème, donc nécessité de formuler un accord.

3. Sur la prétention à la vérité .

Cette prétention est celle qui peut le mieux permettre d'établir un lien entre " information " et " communication " (lien qui n'intéresse pas Habermas…). Le monde objectif formellement présupposé par les interlocuteurs est l'ensemble des entités à propos desquelles quelque chose est dit. Ce ne sont pas les faits ou des événements " à l'état brut ", mais les faits à propos desquels quelque chose est dit dans le langage. Par exemple : si je dis : " il s'est produit une panne ", j'énonce un événement. J'établis la référence à un monde objectif. Mais je le fais dans le langage : le mot " panne " désigne un événement par le moyen du langage. Le langage ici sollicité est le langage désignatif, selon Habermas (je désigne des faits ou événements). J'ajouterai personnellement que c'est aussi le langage explicatif-démonstratif (puisque je vais proposer une explication à ces faits). Notons que le monde objectif peut référer à des faits ou événements, tout en impliquant des humains. On peut prendre le comportement d'une personne comme un " fait ", le prendre comme objet de la discussion et proposer une explication à ce comportement. Toute personne humaine peut être prise comme objet (partie du monde objectif) et on peut prétendre émettre des " vérités " à son sujet, des propositions considérées comme vraies. Par exemple, si je dis : " telle personne, dans telle situation, s'est comportée de telle manière, parce que… ". C'est l'objectivation du comportement des tiers. Ici, ce n'est pas un jugement moral, mais un jugement de vérité. Je prétends dire la vérité sur le comportement de untel. D'où les sciences sociales, comme sciences explicatives…

Les propositions prétendant à la vérité affirment un savoir nouveau (qui va au-delà des accords et énoncés prééxistants). C'est un savoir qui prête à discussion, mais qui, en même temps, peut permettre d'enrichir le stock de savoirs, faire avancer la connaissance. L'avancée du savoir se compose de la manière suivante :

- le locuteur affirme une proposition nouvelle ayant prétention à la vérité (soit parce qu'un événement nouveau s'est produit, soit parce qu'est proposée une interprétation nouvelle d'un événement déjà survenu).

- Cette affirmation doit doublement faire ses preuves. D'un côté : il faut venir à bout de la résistance ou non du monde objectif. Car, même si le monde objectif est formulé dans le langage, le langage renvoie bien à un monde qui résiste. Si je fais un diagnostic de panne, que je prétende pouvoir la réparer, et que j'en suis incapable, on voit bien, expérimentalement, que ma proposition (mon diagnostic) était faux (au moins partiellement) et que la machine en panne résiste. Autrement dit : il faut faire ses preuves par la pratique, faire ses preuves vis-à-vis de ce que l'on rencontre de manière pratique dans le monde (ce que les sciences ont institué sous le registre de l'expérimentation). Cette falsification possible de mon énoncé peut provoquer, selon Habermas, une imagination abductive, stimulée par l'échec. Habermas reprend explicitement Peirce : l'abduction est un procédé logique, qui consiste à émettre des hypothèses sur la vérité relative à une réalité, alors qu'on n'est pas en mesure de la démontrer. Par exemple : la panne résiste. Je vais émettre, par abduction, une nouvelle hypothèse, donc énoncer une nouvelle prétention à la vérité (sans en avoir la certitude). En ce sens, le savoir est toujours hypothétique, toujours falsifiable. C'est de cette première manière qu'il progresse. D'un autre côté, cette prétention à la vérité est discutable, contestable. Il faut passer l'épreuve des contre-argumentations. La mise à l'épreuve pratique ne suffit pas. Elle permet de falsifier un énoncé, mais non de produire une vérité. Pour qu'une vérité soit (provisoirement) admise au sein d'une communauté, il faut qu'elle soit reprise et formulée dans une argumentation convainquante, vis à vis d'autres propositions. C'est l'épreuve décisive. C'est l'épreuve, soit des vérités déjà établies, qu'il faut " déloger ", soit des autres points de vue, qui prétendront, eux-aussi, dire le vrai à propos des mêmes faits ou événements. Ici, l'arbitre, c'est le " bon argument ", la démonstration la plus convainquante, celle qui l'emportera. Résultat de cette double épreuve : une nouvelle vérité, un élargissement ou déplacement du savoir, une remise en cause possible des savoirs préexistants (et donc des évidences du monde vécu).

Ce nouveau savoir est précaire : il pourra ultérieurement être remis en cause. Ainsi progresse la recherche de vérité. Comment, dans cet agir communicationnel, intégrer l'information ? Il me semble (mais Habermas ne dit rien à ce sujet) que l'information est une médiation, qui permet, dans le langage au sens large, et au sein d'une discussion, d'établir un lien entre ce que l'on affirme et le monde objectif auquel on se réfère. Il y aurait :

- l'information sollicitante : c'est un préalable à l'énoncé. C'est ce qui me pousse à rechercher la vérité et à la formuler. Exemple : les signes de la panne qui me poussent à voir que la machine est en panne, et à en rechercher les causes. Langage au sens large ; au sein de la situation, la machine " me fait signe ", me parle, m'incite à m'interroger (vision écologique de l'information). C'est encore plus évident lorsque c'est un humain qui provoque cette incitation, qui m'informe (au sens où il oriente mon attention et mon interrogation).

- L'information sélectionnante : lors de la mise à l'épreuve des premiers énoncés que je vais faire, je sélectionne des données qui m'informent sur le bien fondé ou non du constat et de l'explication que je vais risquer. Par exemple : je porte mon attention sur une fuite d'huile, qui m'informe que probablement la panne a telle cause. On peut dire tout autant : les informations que je vais sélectionner sur le comportement d'un client. Je sélectionne des informations qui me permettent de polariser mon attention et de conjecturer une vérité.

- L'information confirmante ou infirmante. Lors de la discussion et au cours de l'argumentation, je vais solliciter des informations qui vont renforcer mon propos face à ceux qui contestent mes affirmations. Il faut bien voir que, pour Habermas, une vérité est toujours de nature intersubjective. Une vérité est une prétention à la validité qui doit s'imposer au sein d'une communauté humaine. C'est pourquoi l'information confirmante est la plus décisive : c'est elle qui peut permettre d' " emporter le morceau ". Mais à condition de voir que l'information est au service de l'argumentation (et non l'inverse).

Une information, sans argumentation, échappe au modèle de l'agir communicationnel. Elle indique qu'au lieu de rechercher une entente, on vise à forcer un point de vue. On bascule déjà dans l'agir stratégique. Une information sans argumentation est du style : " c'est ainsi et pas autrement ". On comprend mieux, me semble-t-il, le caractère " discret ", différenciant, discriminant de l'information (que Shannon avait bien mis en valeur à sa manière). C'est toujours la qualité de l'information, en tant qu'elle provoque la recherche d'une vérité, l'oriente, la confirme, c'est la qualité qui importe, en situation de communication. Les quantités sont des quantités de différences (plusieurs signes qui indiquent les causes possibles d'une panne sont des quantités de qualités qui discriminent l'approche du réel). Encore une fois, ces disgressions sur l'information ne sont pas chez Habermas.

Question : quid de l'information, lorsqu'elle concerne des humains " objectivés " ? Par exemple, lors d'une relation de service, où, tout à la fois, s'établit un dialogue intersubjectif avec le client (l'interlocuteur) et une mobilisation instantanée (ou préparée) d'information à son propos. Le client a alors un double statut :

- statut du partenaire d'une relation intersubjective, avec argumentations réciproques (qu'il y ait un déséquilibre dans la facultés d'argumentation n'infirme pas le modèle de Habermas : il n'y a jamais d'égalité complète).

- Statut d'un " objet " sur lequel l'agent mobilise des informations, qui vont solliciter et orienter son diagnostic (quel est le problème de ce client ?) et appuyer son argumentation (je vois, d'après votre facture, que…).

4. Sur la prétention à la justesse.

Elle a un point commun avec la prétention à la vérité : on affirme toujours que ce que l'on avance est valable et prête à discussion. Mais le parallèle s'arrête là. Pour Habermas, il existe toute une graduation dans la relation des acteurs (qui cherchent là encore à coordonner leurs actions) aux normes. Mais grosso modo, pour simplifier, il y a deux attitudes :

- une attitude pré-réflexive et conformiste : les normes morales de comportement (social) sont admises sans examen critique (ce qui ne veut pas dire que le locuteur n'en est pas conscient et ne peut pas les formuler). Elles sont admises ou rejetées, ce qui revient au même. Dans ce cas, l'agir communicationnel est formel : il se réduit à confirmer cette adhésion préréflexive aux normes. C'est du genre : " il va de soi, ou on est tous d'accord sur le fait qu'il est important de respecter le principe d'égalité. ". Il va de soi : pas la peine d'en discuter. Les normes socio-morales sont placées en-dehors de toute vraie discussion. Pour Habermas, cette attitude " traditionnelle " tient de moins en moins la route dans une société moderne avancée. Qui plus est : elle est stérile. Elle ne permet pas de réactualiser les normes, lorsque cela devient nécessaire. Néanmoins, elle existe. Il faut en tenir compte. Dans toute discussion sur les normes, une partie du temps sera probablement consacrée à se réassurer sur des normes déjà établies.

- Une attitude réflexive, c'est-à-dire interrogative, non seulement sur la validité des normes établies, mais aussi sur ses propres croyances et valeurs. L'acteur est capable de mettre ses propres convictions morales " à distance ". La réflexivité a pour origine une crise de ces normes, ou du moins une destabilisation. L'agir communicationnel consiste alors à avancer de nouvelles normes et/ou une rectification des normes existantes, une nouvelle " justesse " dans la manière de régler nos conduites sociales, une adaptation ou reformulation des valeurs qui peuvent prétendre solidariser une société. On retrouve un même principe : il y aura discussion. Les interlocuteurs vont interroger le bien fondé de ces reformulations. Mais ici, ce qui l'emportera n'est pas une vérité par rapport à des faits du monde objectif, mais une légitimité par rapport au monde social.

Argumenter, c'est alors prétendre que telle norme est la meilleure, la plus juste et, potentiellement, la plus légitime, pour " vivre ensemble ", réguler le monde social. D'où des contre-argumentations, contestations possibles, etc. Le référent ne peut plus être le monde objectif (celui des faits et événements). Il devient le monde social, c'est à dire l'ensemble des interactions qui " font société ". Et qui, par définition, posent problème (sont sous le risque d'une désintégration, d'une perte de solidarité, d'une anomie).

L'enjeu est la manière de régler les conduites en société. " Conduites " au sens de Max Weber. Et dès lors qu'un accord sur les normes est réalisé, les normes s'imposent. Comme toutes normes, elles ont un pouvoir contraignant (relayé ensuite par le droit, la justice, la police, etc.). Quid de l'information ? Là encore, Habermas est muet. Il me semble qu'on peut formuler une hypothèse symétrique à celle concernant la recherche de vérité. L'information est une médiation, dans le jeu de l'agir communicationnel argumenté, entre les propositions langagières et le référent qu'elles sollicitent au sein du monde social. Par exemple :

- il y aurait des informations mettant en évidence une perte de pouvoir et de légitimité des normes établies, et donc sollicitant une reformulation. Cette fois-ci, ce ne sont plus les faits objectivés qui peuvent " parler ". Ce sont les conduites de sujets sociaux au sein des interactions. Un constat d'anomie, par exemple, " informe " sur une crise (du genre : les jeunes des banlieues ne respectent plus rien ; les directions ne respectent plus les valeurs du service public…). L'information dit que les normes établies font problème, sont en crise, sollicitent la recherche d'un nouvel accord.

- Il y aurait des informations servant de matériaux pour reformuler des normes. Du type : on voit apparaître des germes de nouvelles valeurs, des conduites sociales qui indiquent une nouvelle orientation possible dans la manière de réguler les interactions.

- Enfin, une fois de nouvelles propositions normatives formulées (prétendant à la validité), il y aurait, là aussi, des informations confirmantes ou infirmantes. Mais ce ne sont pas des informations sur le " réel " en tant que tel, mais des informations qui font preuve quant à la validité des normes proposées, sur leur pouvoir de régulation. Du type : " vous voyez bien que telle norme de justice emporte désormais l'adhésion, alors que telle autre est de plus en plus contestée "). Ce dernier type d'information entre dans le jeu de l'argumentation. Le droit joue un rôle particulier dans ce domaine. Le droit dit ce qui est légal. En principe, ce qui est légal a été un jour légitime (du moins dans une société moderne). Mais il peut ne plus l'être. Les désajustements du droit, ses pertes de légitimité (pour une partie au moins des acteurs) sont des signes de l'importance d'une réélaboration des normes.

La totalité du droit est, à sa manière, une ressource informationnelle possible, mais par soit par défaut de respect, carence, soit par surgissement d'éléments nouveaux qui posent question. Encore une fois, il n'y a information que lorsqu'il y a différence, nouveauté. Le droit " qui va de soi " n'est plus une information (disons que c'est une routine, une règle incorporée et/ou institutionnalisée).

5. Sur la prétention à la sincérité.

Habermas a très peu écrit à ce sujet. Du langage constatif (par rapport au monde objectif), prescriptif (par rapport au monde social), on passe au langage expressif (par rapport au monde subjectif). Si s'affirme le besoin de réaliser un accord sur la sincérité de l'expressivité d'expériences subjectives, c'est là encore en vue de coordonner des plans d'action entre acteurs. C'est, en quelque sorte, le croisement des trajectoires subjectives qui fait à la fois nécessité et problème. Ce n'est pas autre chose, pour Habermas, qu'une manière de formuler le problème dit de la " motivation ".

On pourrait ajouter : plus l'implication subjective est fortement sollicitée dans la coopération sociale, plus ce croisement fait problème. Par définition, le monde subjectif de chacun est opaque aux autres. Donc : la communication est plus difficile, car le référent lui-même pose question (à la différence du monde objectif ou du monde social, qu'il est toujours possible de thématiser a minima, car il est partagé). Le monde subjectif n'est pas partagé. En réalité, ce n'est pas entièrement vrai : nous faisons en permanence des suppositions sur ce que les autres pensent ou désirent. Dans beaucoup d'interactions, ces suppositions sont très restreintes et suffisent, parce que les implications conjointes des sujets y sont faibles (pas besoin de connaître le monde subjectif de son voisin, si c'est juste pour lui dire bonjour…). La portée de cette troisième prétention à la validité (très sous-estimée par Habermas) réside probablement dans la nécessité de partager les expériences subjectives et désirs d'autrui, " dans une certaine mesure ", pour pouvoir apprécier, non sa sincérité en soi, mais la validité des propositions de trajet commun.

C'est parce que ces propositions de trajet commun (de croisement de trajectoires personnelles) sont à formuler, que le locuteur exprimera son expérience et ses projets, avec une prétention à la sincérité. La sincérité est le gage de la validité pour accéder à un monde subjectif qui est opaque. Ou, pour dire les choses autrement, la sincérité est le gage d'un certain partage des mondes subjectifs de chacun. C'est le seul gage possible. Une personne, qui exprime ses expériences subjectives de manière non-sincère " ne joue pas le jeu ", n'est pas fiable, est déjà dans un agir stratégique au lieu de se placer dans un agir communicationnel. Il semble bien que pour Habermas, cette prétention à la sincérité ne se justifie jamais pour elle-même : c'est associée à la prétention à la vérité et/ou la prétention à la justesse, qu'elle est elle-même sollicitée (mais je pense qu'il se trompe..).

Quid de l'information ? Juste quelques réflexions sur la manière dont l'information peut médiatiser la relation entre monde subjectif de chacun et l'univers intersubjectif de l'agir communicationnel.

- le plus simple : donner des signes de sincérité,

- plus difficile : que l'acteur signifie lui-même ses expériences subjectives et ses projets, en tant qu'ils interfèrent avec la trajectoire commune, la coordination des plans d'action. Donc : produisent des informations à son propre sujet.

- Plus sioux : solliciter d'autres sources que l'expressivité directe de l'acteur, sources qui ne pourront se présenter que de manière hypothétique (du type : " je pense que untel a été marqué par telle expérience "). D'une certaine manière, la question posée est : " qui a-t-on devant soi ", dès lors que l'on doit agir en commun. Il est possible qu'il y ait une relation entre le fait de " prouver sa sincérité " et la recherche de fiabilité des comportements dans les interactions sociales (= pouvoir compter sur autrui). La seule indication de Habermas est lorsqu'il parle du " sérieux " que l'on accorde aux énoncés de quelqu'un.

On pourrait ajouter : le sérieux et le crédit. Sans hypothèse de sincérité dans les interactions langagières, si chacun ment, impossible d'envisager un véritable accord.

6. Sur la différence entre activité communicationnelle dans un sens faible et dans un sens fort.

Habermas a introduit cette distinction dans son tout dernier ouvrage. Dans un sens faible : " l'entente s'étend aux faits et aux raisons avancées par les acteurs, motivant des expressions unilatérales de leur volonté ". Dans un sens fort : " les intéressés se réfèrent alors à des valeurs intersubjectivement partagées qui les engagent par-delà leurs préférences personnelles ".

Au sens faible : Les acteurs ne se manifestent qu'en fonction des prétentions à la vérité et à la sincérité. Il y a bel et bien une entente qui est réalisée (c'est bel et bien un agir communicationnel), mais cette entente n'engage pas un accord sur les valeurs et les préférences. On recherche et on trouve un assentiment sur la sincérité du projet ou de la décision énoncés et de la vérité de l'opinion exprimée. Autrement dit, les auditeurs ne mettent pas en doute le sérieux et la rationalité de ce qu'énonce le locuteur et cela permet (après discussion, argumentation, etc.) d'aboutir à une entente. Il peut y avoir coordination d'actions, mais uniquement sur la base d'une entente sur la sincérité et le sérieux de ce qui est avancé dans une déclaration d'intention ou dans une invitation à agir ensemble. En clair : les acteurs n'attendent pas, pour s'entendre et coopérer, de partager des normes morales ou des valeurs communes et ne se reconnaissent pas d'obligations réciproques.

Au sens fort : Il se produit, en plus, un accord normatif. Cela veut dire que les intéressés partent de l'idée qu'ils tiennent compte des mêmes faits et disent ce qu'ils considèrent comme vrai et ce qu'ils pensent réellement, mais en plus : ils ne poursuivent et coordonnent leurs plans d'action que dans les limites définies par des normes et valeurs en vigueur ou sur lesquelles ils se sont mis d'accord. C'est uniquement " au sens fort " que s'affirme le primat de l'intégration sociale, que l'agir communicationnel se réfère au monde social. Les normes (morales) engagent les acteurs dans leur réciprocité. Encore une fois, comme toutes normes, elles imposent des limites et des obligations.

7. Sur l'emboîtement entre agir stratégique et agir communicationnel.

La définition " faible " de l'agir communicationnel offre beaucoup plus de possibilités d'imbrication entre agir stratégique en vue d'un succès et agir communicationnel en vue d'une entente. Si l'on part de la rationalité weberienne en finalité (rationnalisation des moyens en vue d'une fin), mise en œuvre par acteurs qui agissent stratégiquement, c'est-à-dire en fonction du succès qu'ils souhaitent obtenir, on peut avoir deux cas de figure :

Cas 1 : L'agir communicationnel prédomine : la recherche d'une entente sur la vérité et la sincérité, le sérieux de l'engagement de chacun, sont la clef de voute du succès qui sera obtenu. Autrement dit, c'est grâce à une entente réussie sur la réalisation d'une intention ou une promesse qui est tenue, qu'on atteint le succès pratique. Dit autrement, c'est le succès manifeste de l'entente qui, tout à la fois, influence causalement le comportement de chacun (j'agis en fonction de cette entente) et qui conduit l'ensemble des acteurs au succès pratique. Il faut y ajouter à mon avis un facteur oublié par Habermas : le force du savoir effectivement mobilisé. Le fait de s'entendre sur la vérité des faits ou des événements autorise que les gens agissent de manière convergente en fonction du même savoir (qui sera partiellement nouveau). La coordination des actions sera fondée sur ce savoir partagé et sur la convergence des comportements (des conduites au sens weberien), mais non sur l'identité des valeurs et des motifs.

Cas 2 : L'agir stratégique l'emporte sur l'agir communicationnel. Ce sont les impératifs de la réussite de fins poursuivies par des acteurs qui s'observent réciproquement et cherchent à s'influencer qui dominent. Ces acteurs peuvent toutefois utiliser le langage, non seulement pour donner des ordres ou influencer autrui, mais à des fins de communication dans la mesure où cela conditionne le succès pratique de tel ou tel acteur. On ne cherche pas réellement une entente, mais on cherche à ce que l' autre tire ses propres conclusions de ce que le locuteur lui laisse à entendre. Autrement dit, ce détour par l'agir communicationnel au sens faible permet à ce que chacun arrive aux mêmes conclusions, grâce à l'entente et aux sérieux de la sollicitation, bien que l'un des acteurs (ou un groupe particulier d'acteurs) utilise stratégiquement cette entente à ses fins propres de succès. C'est une sorte d'instrumentation sophistiquée, qui peut intégrer une véritable entente (mais partielle).

8. Peut-on imaginer un recouvrement complet entre agir communicationnel au sens fort et agir stratégique ?

Pour Habermas, la réponse est clairement négative. Les finalités ne convergent pas. On ne peut à la fois viser une régulation sociale sur la base d'un accord intersubjectif profond et d'autre part viser un succès pratique, dans lequel la régulation ne serait utilisée que comme un moyen. L'intégration sociale ne peut jamais être un moyen. Il ne faut pas confondre " influence " et " entente ". Par exemple : la référence à des " valeurs d'entreprise " peut influencer les salariés, mais elle ne peut pas représenter le résultat d'un agir communicationnel au sens de Habermas.

 

Réflexions d'un ange aux ailes alvéolées, cachées derrière le sérieux de Habermas, pour qui les découvrira.

lorsque l'ange songe à penser, et qu'elle se contemple dans l'image d'une fenêtre fermée, que l'on tente en vain de pousser. Il/elle pense au monde infini qu'il/elle porte dans ses ailes et regarde vers les maisons aux fenêtres closes. Ses ailes les recouvrent et sa pensée les traverse.

 

 

 

 

index page58 page60