Zarifian philippe

Bureaucratie, normalisation et contrôle.

 

Même si l'on peut associer le terme de bureaucratie à des entreprises privées, le concept de bureaucratie est inséparable, au départ, d'une certaine conception de l'Etat et de la fonction qu'il doit remplir au sein de la société globale nationale. Nous partirons de l'approche formalisée par Hegel , qui reste encore un référent majeur dans les théories de l'Etat moderne, et qui a le mérite d'insister sur la positivité de l'instauration d'une bureaucratie d'Etat. Nous examinerons ensuite l'interprétation spécifique que Michel Foucault donne, à partir d'un constat de la constitution de ces grandes bureaucraties au 19ème siècle, du gouvernement des populations, donnant ainsi une seconde vision, alternative à celle de Hegel, de ce en quoi consiste la production de services. Et nous en viendrons enfin à la crise actuelle de la bureaucratie, en l'examinant sous un jour particulier : à partir de la montée du principe de " modulation ", en différence, sinon en opposition avec les deux approches précédentes. Cela nous permettra de redéfinir les enjeux du service, en tant qu'il émane d'institutions publiques.

1. La bureaucratie, et le haut fonctionnaire comme héros du monde moderne.

Hegel, dans son ouvrage sur les principes de la philosophie du droit, donne, dans une grande synthèse des élaborations philosophiques antérieures, l'image d'une société en trois couches.

La première couche, reprise de l'état de Nature développé dans la philosophie politique libérale, est composée d'individus isolés, dotés de subjectivité, mais qui n'ont d'autre référent qu'eux-mêmes. Ils se développent de manière auto-référencée, auto-réflexive, selon une approche de l'autonomie dans laquelle chaque individu est seul face à ses désirs, sa raison, sa morale. De fait, pense Hegel, ce sont les passions et intérêts qui dominent, et la rationalisation de ces passions ne peut se faire que dans le cercle de l'individu lui-même. La magnificence des impératifs catégoriques chez Kant ne peut échapper en réalité à ce bouclage auto-référentiel de la volonté subjective sur elle-même, et donc sa prétention universalisante ne repose sur rien de solide. La moralité de l'individu, même proclamé " sujet ", à cause de cette auto-réflexivité, n'a de valeur que pour sa propre conscience. La coexistence de volontés subjectives atomisées ne forme en rien un corps social, ni une morale objective. Au mieux, elle porte à des compromis et accords temporaires. Par bien des côtés, cette morale attachée à la seule volonté subjective, dont Hegel souligne les étroites limites, fait penser au concept actuel d'authenticité : le seul vrai référent de la moralité subjective, c'est la sincérité par rapport à soi-même. Mais, pour Hegel, les discours moraux ainsi énoncés ne doivent pas masquer le fait que chaque individu reste avant tout gouverné par ses désirs et intérêts, selon la proposition avancée par Hobbes.

La seconde couche est constituée par la société civile. On passe de l'individu isolé à la sphère institutionnelle. A l'époque de Hegel, les institutions type sont encore la famille et les corporations, pas encore l'entreprise. L'important est que l'on monte d'un cran dans la capacité d'universalisation : la volonté et la moralité subjectives s'organisent au sein d'une forme institutionnelle, composée de règles, de droits et de devoirs, de mission, qui permet un premier déploiement de la moralité objective (dans un langage sociologique, on parlerait de morale sociale), mais limité toutefois à la sphère particulière de l'institution en question ; c'est un progrès : cette insertion dans une forme institutionnelle transforme l'individu en l'éduquant. L'éducation, non au sens de l'inculcation d'un savoir, mais d'abord en celui de l'assimilation des droits et devoirs, du respect du cadre et des rapports qui se nouent au sein de chacune de ces formes. L'important, dans une institution particulière, ne réside pas dans le passage de l'individuel au collectif. C'est bien le processus d'institutionnalisation qui permet de dépasser le subjectivisme de l'individu isolé pour commencer à atteindre à un certain niveau de moralité objective. Car la règle, chez Hegel, idée qui sera, de facto, reprise par Durkheim, est d'essence profondément morale. Elle appartient à un processus de montée en civilisation (et à la réalisation, dans l'Histoire, de l'Esprit objectif). Il importe de voir que Hegel ne défend pas une théorie de l'ordre, mais une vision historique du mouvement de réalisation de l'Esprit objectif qui lui permet de penser une thématique du progrès. La limite de cette seconde couche, des institutions de la société civile, réside dans le particularisme inévitable de telles institutions. Celles-ci sont clivées entre elles. Même si elles sont portées à l'universalité (par exemple : les vertus qu'elles tendent à promouvoir), elles restent néanmoins prisonnières de leur particularisme.

Apparaît alors la troisième couche : l'Etat. L'Etat, en réalité, se divise en deux.

D'un côté, le pouvoir politique, le souverain, quelle que soit la forme de d'exercice et de légitimation de la souveraineté (monarchique, démocratique, etc ;). Le souverain a vocation à porter l'intérêt général, et donc à dépasser les particularismes de la société civile. Mais il est structurellement instable, soumis à des pressions incessantes, ballotté entre ces pressions, instable de par sa propre position et exposition, souvent enclin à confondre entre raison d'Etat et ambitions personnelles.

D'un autre côté, l'administration d'Etat et le corps des fonctionnaires, c'est-à-dire, précisément, la bureaucratie. Ce sont eux les vrais héros. Rigoureusement sélectionnés par des concours, formés au service du bien public, protégés par leur statut vis-à-vis des pressions externes, capables de s'élever, non seulement au-dessus de leur propre volonté subjective, mais aussi de toute forme de particularisme. Pour paraphraser Hegel, le service de l'Etat réclame le sacrifice des satisfactions individuelles et arbitraires, celui des buts subjectifs et donc donne, en contrepartie, le droit de trouver des satisfactions dans l'accomplissement du devoir et lui seulement. C'est ici que réside, dans l'esprit du fonctionnaire - on pourrait dire, paraphrasant Max Weber, l'esprit du fonctionnariat - , l'union de la visée individuelle avec l'intérêt général qui constitue le principe même de l'Etat moderne et qui fait sa solidité intérieure. Pour cela, d'ailleurs, la situation du fonctionnaire n'est pas et ne doit pas être une situation contractuelle. Hegel vise ici explicitement à se démarquer des théories du contrat social, et de leurs implications dans le statut des agents. Dans la puissance générale de l'Etat, de son administration, de ses forces de police, ceux qui sont chargés d'exercer ce rôle trouvent une protection contre toute force particulière, et, en particulier, contre les passions privées des administrés dont les intérêts purement spécifiques sont nécessairement en partie lésés par l'affirmation du primat de l'universel.

Ce que produit ce versant administratif de l'Etat, c'est à la fois :

- les lois qu'il prépare, et donc le développement du droit,

- mais aussi, et surtout, la réglementation administrative, dont le contenu réel est hautement moral.

Cette réglementation a pouvoir supérieur, car elle est la seule à pouvoir s'autoriser du bien public, de l'universalité qu'il incarne, d'une moralité objective pleinement développée et rationalisée. Rationalisée, c'est-à-dire : épurée des passions et intérêts. L'essence de l'administration publique est d'incarner et d'exprimer l'Esprit d'un Peuple, et en particulier, il faut le dire, l'esprit du peuple allemand, lequel, tendantiellement, rejoint l'Esprit objectif. En définitive, Hegel oppose le modèle du fonctionnaire intègre, pénétré du souci du bien public, au modèle du sujet moral, pénétré d'impératifs catégoriques de Kant. Remarquons qu'il n'existe pas de 4ème niveau chez Hegel, pas de niveau correspondant à l'humanité en général, et tendant à dépasser l'Etat-Nation. Il faut dire que la phase historique (début du 19ème siècle) pousse bien davantage à instaurer et consolider un tel Etat qu'à le dépasser. Le modèle sous-jacent de Hegel est clairement celui de l'Etat prussien, et le fonctionnaire, comme héros, s'incarne, en particulier, dans le corps professoral des universités, lieu privilégié d'élaboration de la moralité objective et du droit. L'action de la bureaucratie est donc bonne : elle est applicable à tout membre de la société, opposable aux inévitables particularismes, du fait même de sa source, du souci qui l'inspire, des hommes qui la portent. Néanmoins, Hegel n'écrase pas une couche sous une autre. Volonté et liberté subjectives, sphère de la société civile et administration d'Etat doivent co-exister et s'équilibrer mutuellement. Aucune couche n'est en droit de pénétrer dans l'univers de l'autre pour la forcer de l'intérieur. Par exemple : la liberté de conscience du sujet individuel est acquise, de même que l'espace de déploiement des institutions. Néanmoins, le primat de l'administration d'Etat dans le fonctionnement général de la société est affirmé.

Ce qui nous semble intéressant, dans ce schéma de Hegel, dont nous donnons ici une version très simplifiée, est le contraste qu'il fournit vis-à-vis de l'approche de Max Weber.

Chez Hegel, si l'on peut s'exprimer ainsi, la bureaucratie est " chaude " et d'un haut niveau de spiritualité, alors que chez Weber , elle apparaît froide et mécanique. Il ne nous semble pas opportun de vouloir trancher entre ces deux conceptions, tant, d'ailleurs, les fondements théoriques en sont éloignés. Mais on peut se demander si Hegel n'exprime pas, de manière plus proche et adéquate, l'esprit de la bureaucratie, tel qu'il se perpétue encore jusqu'à nos jours, esprit que Weber a tendance à rabattre sous l'esprit calculateur et machinique du capitalisme. Apparaît déjà ici une première notion de " service " : les hauts fonctionnaires sont au service du bien public, et, au-delà de ce dernier, au service d'une moralité pleinement objective, débarrassée, épurée de toute influence subjective ou particulariste. Mais, il faut le préciser : - ils ne sont pas au service de l'Etat, car l'Etat, c'est eux. Ils ne sont pas au service d'une machine, mais bien d'un idéal spirituel, d'une Idée. - Ils ne sont pas au service des citoyens, car le concept de citoyen n'est valable que dans la relation au pouvoir politique, au souverain. Il échappe à la relation entre corps des hauts fonctionnaires et administrés. Il serait plus exact de dire que les administrés sont à leur service, en tant qu'ils respectent la réglementation d'Etat. On ne peut pas considérer que cette bureaucratie produit " des services ". Ce qu'elle produit d'abord et avant tout, c'est un corps de droit et une réglementation qui moralisent la vie sociale, lui donnent son " âme " et portent, avec elle, le progrès de la civilisation. Si service il y a, c'est au singulier, et dans cette orientation qu'il faut le placer.

2. Le gouvernement des populations et le processus de normalisation.

Avec Michel Foucault , bien que l'objet reste identique - le développement de la bureaucratie d'Etat au 19ème siècle, - l'analyse change profondément. Après avoir étudié la genèse du contrôle individuel des corps au 18ème siècle, Foucault caractérise le 19ème, dans le sillage de l'industrialisation et de la massification de la société, comment celui où se mettent en place des mécanismes de régularisation de la population dans sa masse (et non plus individu par individu), en prenant la vie même comme objet. C'est ce qu'il qualifiera de " bio-pouvoir ". Avant, le souverain avait droit de vie et de mort sur ses sujets, mais en réalité il s'agissait surtout d'un droit de mort : tuer ou laisser vivre. Désormais, l'Etat s'arroge le pouvoir d'organiser la vie, de la régulariser, comme on régularise le cours d'un fleuve.

Les nouveaux objets de l'exercice de ce pouvoir gouvernemental (qui vise à gouverner les populations) sont la natalité, la mortalité, la procréation, l'assistance, la santé, etc. Le bio-pouvoir se définit, à travers des savoirs et techniques spécifiques de gouvernementalité, par le pouvoir exercé sur une vie, intrinsèquement fragilisée par une multitudes d'événements imprévisibles. Foucault a, à l'esprit, les instabilités considérables induites par la transplantation des milieux ruraux, vers les concentrations industrielles. Aux événements imprévisibles s'ajoutent les excès spontanés des disciplinarisations des corps au sein des fabriques et des premières usines, avec, par exemple, une très forte hausse des horaires de travail et une élévation de la mortalité dans les nouveaux centres urbains.

Les outils nouvellement inventés pour gouverner ces populations, dans la vie est fragilisée, ont pour nom : statistiques, politiques globales (de régulation des natalités par exemple), mise en place des systèmes assurantiels, les lois protectrices (sur le temps de travail des enfants), etc. Foucault insiste fortement, en nette décalage d'avec Hegel, sur le fait qu'il ne s'agit aucunement d'un problème moral, mais d'un problème de santé. Toutes ces techniques visent, en dernière analyse, à protéger des effets de l'industrialisme, et à promouvoir une hygiène publique. Les courants hygiénistes sont la pointe avancée idéologique du déploiement du pouvoir spécifique de cette administration d'Etat. Ce pouvoir va se combiner avec celui des institutions disciplinaires (l'usine, le judiciaire) : il ne s'agit pas d'une substitution, mais d'une combinaison de rôles. Autrement dit, il s'agit d'associer, au sein de la société du 19ème siècle, discipline individuelle et régularisation de masse. Ou encore : exploitation de la force de travail et corps collectif sain.

Ce que produit spécifiquement la bureaucratie, c'est tout à la fois :

a) l'encouragement au développement de nouveaux savoirs : la démographie, la statistique, les grandes enquêtes de santé publique, etc.

b) le développement de nouveaux outils d'intervention sur les populations : les grands administrations de santé, les administrations d'assistance publique, qui deviendront celles de la sécurité sociale, les administrations de gestion de l'âge de la retraite, etc.

c) Enfin, le concept central de " norme ".

Nous entrons dans une société de normalisation, dont le symbole est donné par les normes d'hygiène. Une norme n'est pas exactement une règle. Ce n'est pas seulement qu'elle a un caractère contraignant et demande à être respectée. C'est qu'elle introduit à un principe de normalité, par une césure entre le normal et l'anormal. La réglementation n'est que l'expression concrète de la norme, mais elle n'est pas première dans la caractérisation de la démarche bureaucratique. Une norme est plus forte qu'une règle. Alors qu'une règle se respecte et doit être respectée par chaque individu au regard de l'institution qui l'édicte, une norme s'intériorise dans des conduites et comportements de masse, et est portée, selon Foucault, non par des institutions, mais par des appareils appliquant des techniques d'exercice du pouvoir et par les corps de savoirs qui les sous-tendent.

En ce sens, l'enjeu est clair : c'est la normalisation des comportements sociaux. Il est dans les attributions et le rôle de l'administration d'Etat de procéder à cette normalisation, l'édiction et l'inculcation des normes d'hygiène fournissant une sorte de paradigme de l'action bureaucratique orientée vers l'exercice du bio-pouvoir. Il est d'importance, dans l'approche de Foucault, que la vie sociale se normalise à partir de la vie physiologique. C'est une constante de son approche : à la disciplinarisation individuelle des corps s'ajoute, dans le cadre de la montée du capitalisme industriel, des bouleversements et des risques qu'il comporte - dont le risque majeur d'épuisement et de destruction physique du monde ouvrier et la montée de l'insalubrité et des épidémies dans les nouvelles agglomérations concentrées - une normalisation de la vie physiologique des masses. C'est à partir de cette matrice - le normal et l'anormal, le sain et le malsain -, qui se présente au départ comme une différence quant aux caractéristiques des corps, que pourra se développer la racisme. La déviance sociale, puis le racisme, prendront leur racine dans ces oppositions : les races inférieures sont physiquement malsaines et porteuses de corruption des corps sains. C'est à partir de là qu'elles sont corruptrices du corps social.

La notion de service accède alors à une signification spécifique : les services sont par quoi le gouvernement des populations s'exerce en tant qu'il vise à restaurer et assurer la santé normalisée de la masse. C'est donc dans les " grandes politiques " - politique de la santé, politique de l'assurance sociale, etc. - que les services s'incarnent, et ils s'adressent, non à des individus, mais à une population dans son ensemble, et à ses éléments. Il n'est pas inintéressant de constater, pour aller dans le sens de Foucault , que le 19ème siècle, à la différence du 18ème, est celui où les notions de " groupe ", de " classe sociale ", de " population ", se développent avec force, et viennent relativiser l' " individu " que la libéralisme politique avait mis en exergue. Pour reprendre les distinctions de Hegel, ce que tend à montrer Foucault, c'est que la couche de la volonté subjective est fortement secondarisée - quitte à s'exacerber au sein du courant romantique -, alors que, face à la prolétarisation des masses, ce ne sont pas les institutions qui prennent réellement le relais, mais des formes d'existence sociale immédiatement collectives, non choisies, imposées par les circonstances et la violence même du processus de prolétarisation, et auxquelles s'appliquent les politiques de " services sociaux " que seul l'Etat peut développer pleinement (en relais toutefois du paternalisme patronal, avec lequel il entretient de nombreuses connivences).

3. Hegel et Foucault : une possible complémentarité ?

Malgré la forte différence quant à l'approche théorique et à l'analyse, on peut se demander si chacun de ces deux auteurs ne touche pas à des dimensions de la montée de la bureaucratie au 19ème siècle, qui sont davantage complémentaires qu'exclusives. Foucault s'intéresse à la matérialité la plus prosaïque et immédiate : l'enjeu en est la vie, voire la survie de populations entières. Cela ne veut pas dire qu'il s'agisse là du dernier mot. En réalité, l'assurance des conditions de survie est elle-même un objet, sinon un prétexte, pour l'exercice d'un pouvoir sur la vie, et donc le déploiement d'un contrôle étatique à large échelle, d'autant plus puissant qu'il est légitimé par l'urgence réelle des questions de survie. Ce pouvoir étatique constitue l'alter ego du pouvoir des patrons privés. Il complète le dispositif en évitant ou compensant les abus de ce pouvoir spontané. C'est pourquoi les services sont " sociaux " et que se constitue ainsi ce qu'on nommera l'Etat social. Hegel s'intéresse à la spiritualité. L'enjeu est la hauteur morale et l'objectivité des préceptes spirituels qui peuvent organiser la vie d'un peuple, dans un univers moderne, non religieux. Dès lors, le terrain spécifique d'intervention de la bureaucratie ne réside pas dans l'hygiène des corps, mais dans le droit public : c'est en lui que la moralité objective doit s'incarner, mais il doit s'adresser autant aux institutions (intermédiaires) qu'aux individus. Ces institutions sont même le lieu de socialisation par excellence, qui permet que des individus, qui auraient tendance à se laisser porter par leurs passions et intérêts, se hissent au niveau de la moralité objective.

Se mettent ainsi en place des couples d'opposition :

- vie corporelle / vie spirituelle,

- hygiène de vie / hauteur morale,

- populations / institutions,

- disciplinarisation des modes de vie / cadrage juridique des comportements subjectifs,

- normalisation des conduites / obéissance aux règles de droit,

- techniciens du pouvoir gouvernemental / hauts fonctionnaires intègres et inspirés.

On peut penser que ces couples d'opposition délimitent, de fait, l'action de la bureaucratie d'Etat et vont alimenter, non seulement son action pratique, mais aussi sa thématique idéologique, ou encore, pour employer une formule weberienne, l'esprit de la bureaucratie. Du même coup, on comprend mieux pourquoi les services développés par celle-ci associent à la fois une facette concrète d'intervention dans la sphère de la vie des populations (et donc indirectement dans celle des individus, de la naissance à la mort) et une facette de moralisation, non seulement des comportements individuels, mais aussi des règles et réglementations qui vont légiférer dans les relations entre groupes sociaux et entre institutions. Qu'action bureaucratique et service public puissent s'associer n'a dès lors rien d'étonnant.

4. Crise de la bureaucratie et émergence de la société de contrôle.

Une manière d'aborder la crise de la bureaucratie consiste à prendre acte d'un double affaiblissement :

- affaiblissement des valeurs morales unificatrices et de la capacité de l'Etat (et des grandes religions universalistes) à les incarner, constat, on le sait, dressé par Max Weber, et qui se situe, en quelque sorte, sur le versant hégélien de l'approche de la bureaucratie,

- affaiblissement du pouvoir de normalisation, aussi bien dans la mise en discipline des corps que dans le gouvernement des populations, qui se situe sur le versant ouvert par Foucault.

Ce second affaiblissement, moins connu que le précédent, mérite explication. Rappelons l'idée proposée par Gilles Deleuze : les sociétés disciplinaires, émergentes aux 18ème, développées au 19ème siècles, longuement analysées par Foucault, trouveraient leur apogée au milieu du 20ème . Dans ces sociétés, l'individu ne cesse de passer d'un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d'abord la famille, puis l'école, puis la caserne, puis l'usine, de temps à autre l'hôpital, éventuellement la prison qui est le lieu d'enfermement par excellence. C'est la prison qui sert de modèle analogique.

Le gouvernement des populations reste sur la même logique : il vise à discipliner les comportements sociaux pour contrôler la vie ; il n'enferme pas dans des prisons, mais dans des normes et des appareils d'intervention administrative. Les sociétés disciplinaires induisent leurs propres modalités de résistance, mais ces modalités sont déterminées par ce à quoi elles s'opposent. Les enfermements sont des moules ; l'usine constitue les individus (les ouvriers) en corps insérés dans un espace moulé qui colle à la peau, avec l'avantage, pour le patronat, de surveiller chaque élément en tant qu'il est inséré au sein de " son " moule (la prescription taylorienne, mais aussi les dispositifs concrets qui enferment l'ouvrier dans l'espace physique des tâches à réaliser à son poste) . De la même manière, les formes successives de gouvernement de la vie moulent les individus dans des trajectoires dont les grandes étapes sont déjà tracées d'avance (de la crèche à la mort, en passant par la retraite), avec des garanties afférentes. Ces formes ont suscité à la fois adhésion et rejet, mais la diffusion de l'Etat-Providence en a marqué l'importance.

Or, selon Deleuze, ces sociétés disciplinaires ont une durée de vie historique courte : elles ont pris essor au 19ème siècle, mais sont déjà en déclin. Nous sommes entrés dans une crise généralisée de tous les milieux d'enfermement, prison, hôpital, usine, école, famille et d'incertitude quant à la pérennité et aux garanties des grandes étapes de la vie. Toutes les institutions disciplinaires sont, en tant que telles, finies, à plus ou moins longue échéance. Il s'agit simplement, selon lui, de gérer leur agonie. Cela signifie aussi que les modalités de résistance ou de défense sont déjà largement en train de s'épuiser, faute du référent désormais agonisant auxquelles elles puissent s'opposer. Ce sont les sociétés de contrôle qui poussent la porte, progressivement, mais avec force.

Aux vieilles disciplines opérant dans la durée d'un système clos, se substituent des espaces ouverts et sans durée directement assignable, et avec eux, des formes ultra-rapides et souples de contrôle à l'air libre. Les contrôles, dit Deleuze, ne sont plus des moules, mais des modulations, à l'image, en quelque sorte, d'un moule auto-déformant, qui pourrait changer continûment, d'un instant à l'autre, d'un lieu à l'autre. Par exemple : alors que l'usine connaissait un salaire de base et des primes clairement codifiées, l'entreprise moderne s'efforce d'imposer une modulation continue de chaque salaire, dans des états de perpétuelle instabilité, qui passent par des challenges, concours, salaires au mérite, etc. Ou encore : alors que dans l'usine, l'ouvrier ne cessait de recommencer un même travail (aux variations près du " travail réel "), dans l'entreprise moderne, on n'en finit jamais avec rien : tout bouge, se module et se remodule en permanence, autant le contenu du travail que les objectifs ou les acquis cognitifs de l'individu.

L'homme des disciplines était un producteur discontinu d'énergie. L'homme du contrôle devient ondulatoire, serpent, mis sur orbite de manière continue, porté par un faisceau. Le " surf " a remplacé la cellule . C'est la solidité et la souplesse du faisceau qui attache ce nouveau salarié à l'entreprise (et non plus à l'usine) qui l'emploie.

On peut en dire autant du bio-pouvoir : les étapes de la vie sont de moins en moins marquées et distinguées, et les risques remplacent les garanties, renvoyant en bonne partie à l'individu le soin de s'assurer. Par ailleurs, quelques grands scandales ont fortement atteint la crédibilité et l'honnêteté de l'intervention du gouvernement et de l'administration d'Etat : l'affaire dite du " sang contaminé " en France est loin de représenter une anecdote : elle montre que les décisions administratives peuvent apporter l'inverse ce qu'elles sont supposées garantir : la mort à la place de la vie. Mais cette prise de distance vis-à-vis du suivi étatique des conditions du vivre ne signifie pas que la population éclate en autant d'individus. Là aussi des faisceaux et de rendez-vous ponctuent les moments forts de l'existence : la naissance, l'éducation, la maladie, le chômage, la retraite, etc., sont toujours administrés, mais de manière plus distendue et plus individualisée. Les individus vivent leur existence biologique "à l'air libre", mais des forces de rappel sont là pour ponctuer leur itinéraire et cadrer cette liberté.

Où en est-on réellement de cette agonie de la société disciplinaire ?

Ce qui frappe d'abord, dans toute une série de situations, c'est la perdurance de dispositifs disciplinaires de type bureaucratique, à savoir : durcissement des normes de contrôle sur les " bénéficiaires " des actions administratives, au fur et à mesure où leur légitimité morale s'affaiblit. Un demandeur d'emploi, une bénéficiaire de la sécurité sociale, etc, doivent souscrire à des obligations croissantes, avec des prestations déclinantes, obligations qui se personnalisent, comme si la discipline individuelle faisait irruption dans la discipline des comportements sociaux. On constate un affinement considérable du contrôle de chaque acte de l'individu, grâce à la précision des relevés d'informations. Ce qu'on demandera à l'administré, c'est qu'il respecte une discipline scrupuleuse dans les informations qu'on lui demande de délivrer. Un demandeur d'emploi est d'abord vu comme un fournisseur d'informations sur lui-même, avant d'être quelqu'un auquel des droits sont accordés. S'il manque à donner ces informations régulières, il sera raillé des listes de bénéficiaires. A ceci s'ajoutent les informations de contrôle qui sont déclenchées par les saisies informatiques des passages dans des lieux précis. L'assuré social, qui veut éviter de payer les dépenses maladie, passera par le médecin et la pharmacie qui, à partir de sa carte Vitale, déclencheront la saisie des informations qui vont tracer son profil et qui le suivront, de rendez-vous en rendez-vous.

On assiste donc à un affinement de la disciplinarisation, le " moule " étant défini et suivi avec une précision inédite.

Il est vrai néanmoins, et les intuitions de Deleuze nous sont ici précieuses, que cet affinement du contrôle disciplinaire n'est pas nécessairement une voie d'avenir. Du côté du contrôle de la vie, la montée de l'individualité induit des visions du monde et des comportements sociaux qui s'éloignent fortement de ceux du 19ème siècle. Il y a bien davantage un éclatement des parcours et des conduites qu'un surcroît possible de normalisation. Il n'existe plus de "parcours-type" d'une vie normale. La normalité réside dans la différenciation. Même la mort tend à devenir l'objet d'un débat et d'un choix personnel : normaliser la manière de mourir devient contesté.

Apparaît alors, à la fois de l'intérieur et à côté de la société disciplinaire, un nouveau type de contrôle, que nous proposons d'appeler : le contrôle d'engagement (qui est l'équivalent concret de la société de contrôle). Le concept clef pour le penser est bel et bien celui de modulation. Ce concept deleuzien nous semble d'une grande puissance heuristique, et nettement supérieur à celui de flexibilité. Quand on parle de " modulation ", on pense bien sûr, en particulier depuis les lois sur les 35 heures, à la modulation des horaires et à l'annualisation. Cela fait effectivement partie du paysage. Mais c'est l'arbre qui cache la forêt, car la modulation pénètre beaucoup plus en profondeur dans la vie sociale et personnelle. En particulier, pour ce qui nous intéresse ici :

- La modulation des grandes étapes de la vie, qui se décollectivisent de plus en plus, avec une multiplication des variantes possibles (sur le recours au mariage, le recours à la formation permanente, sur l'âge de la retraite, etc.).

- et peut-être de manière plus profonde encore, bien que difficilement visible, une modulation de l'engagement vis-à-vis des institutions publiques.

Les travaux de François Dubet , en particulier, sur la crise des institutions (dont l'institution scolaire semble le paradigme) montrent des subjectivités beaucoup plus distancées qu'avant, un net affaiblissement des valeurs morales qui légitimaient le rôle et les missions de ces institutions, et donc aussi, un moindre effet des règles " à respecter ". Mais les rappels à l'ordre sont présent : celui qui se distancie de l'institution sera sanctionné par son manque, et il reste donc tenu par un faisceau dont il ne peut s'abstraire. L'élève qui s'éloigne trop, subjectivement et/ou physiquement, de l'institution scolaire, sera rattrapé par le faisceau des examens. Il faut toujours, à un moment ou un autre, rendre des comptes à la bureaucratie. Ces évolutions rendent assez caduque les modalités du contrôle disciplinaire, bien que, techniquement parlant, il soit possible de les coupler. On peut en effet, par sophistication des mesures par ordinateur, à la fois assouplir grandement la discipline directe imposée à chaque individu, et, néanmoins, pour partie, suivre et enregistrer tous ses actes et manquements. Ce n'est pas ce contrôle qui est nouveau en soi, c'est son couplage avec les différentes facettes de la modulation.

Cela s'exprime dans une chose simple (qui sont souvent les plus puissantes) : l'individu doit régulièrement rendre des comptes sur ses conduites sociales, et les objectifs qui lui sont assignés peuvent être rapidement réactualisés. L'individu circule " à l'air libre ", mais un faisceau le retient et l'oriente en même temps : le faisceau, en particulier, des informations qui le concernent et des rendez-vous qu'il doit honorer, des épreuves qu'il doit passer avec succès.

5. Crise de la bureaucratie et concept de service.

L'approche de Hegel et celle de Foucault ont un point commun : le service est toujours exercice d'un " pouvoir sur ", orienté du haut sur le bas. Pouvoir légitime et moral des hauts fonctionnaires sur les formes institutionnelles et individuelles de la vie sociale, ou pouvoir d'un gouvernement sur la vie des populations, le service n'est pas autre chose que la matérialisation concrète de l'exercice de ce pouvoir (et des savoirs qui l'appuient) dans un champ donné de la vie sociale et biologique. C'est en ce sens qu'on peut dire que la bureaucratie produit du service. Il est de fait que ces exercices " servent " : éduquer la population, développer l'hygiène et l'assistance, organiser les grandes étapes de la vie, édifier moralement les individus et élever les institutions de la société civile au sens du bien public supérieur, etc., toutes ces interventions " servent ". Mais la crise de ces modalités d'intervention, tant dans leur capacité pratique à gouverner les formes actuelles de vie, que dans leur acceptabilité, réinterroge le concept de " service ". Le service est aussi associé à un " pouvoir de " qui vient d'en bas. L'ambivalence intrinsèque aux pratiques de modulation le montre bien. Le pouvoir de contrôle à distance " sur " est réinvesti par un pouvoir " de " que les individualités manifestent et expriment. Nous avons été amené à caractériser le service comme une transformation réalisée dans les conditions d'activité et les dispositions d'action des destinataires, dont la validité est soumise au jugement de ces derniers . Il nous semble aujourd'hui possible de progresser au regard d'une telle définition.

En effet, ce qu'apporte nécessairement l'action bureaucratique est qu'elle doit tout à la fois :

- porter sur des ensembles larges (des populations d'individus), la personnalisation du service rendu ne pouvant qu'être toujours seconde,

- et posséder un référent " public ".

Or, lorsqu'on regarde cette action " par en bas ", on voit, non pas des populations homogènes et disciplinées, non pas des membres insérés dans des institutions stables, non pas une atomisation d'individus, mais des forces intersubjectives structurées en faisceaux, en fonction des détournements de sens et de perspectives qu'elles réalisent. Prenons l'exemple de la jeunesse : si le comportement de celle-ci soulève de fortes interrogations, voire inquiétudes, pour les directions d'entreprises, c'est qu'elles commencent à expérimenter le fait que cette " jeunesse " est beaucoup moins attaché à l'entreprise, voire à l'emploi que les générations précédentes, tout en manifestant, à cette occasion, des exigences d'autonomie et d'espaces de modulation auxquelles la majorité des entreprises sont encore peu préparées. Or on retrouve une situation similaire dans le rapport aux administrations : l'administré " moyen ", l'usager, développe un rapport à la fois nettement plus exigeant et nettement plus distant, moins engagé, vis-à-vis des administrations qui sont supposées leur rendre des services (qui sont la concrétisation de leurs droits d'usagers, en contrepartie des impôts, cotisations, obligations que ces usagers doivent respecter).

L'idéal implicite de l'administré moyen est de ne plus rencontrer l'administration. Et d'une certaine manière, c'est bien ce à quoi on assiste. Françoise Pigeon a très bien montré dans sa thèse comment, dans le cas de l'ANPE et celui des caisses d'assurance maladie, le public moyen devenait autonome, dans sa manière d'utiliser les services, prenant progressivement distance d'avec tout contact physique, voire épistolaire (ce que la carte Vitale concrétise parfaitement), alors que les agents de ces administrations étaient confrontés à des publics de plus en plus spécifiques : les pauvres, précaires, chômeurs de longue durée d'un côté, les entreprises offreuses d'emploi ou professionnels de santé de l'autre.

Où se situe alors le service ? Dans le soutien à l'auto-développement des dispositions d'action de ces forces qui assurent leur propre vie, grâce aux administrations, mais à distance d'elles, selon la ligne de crête étroite d'une double possibilité :

- soit celle du repli sur soi, repli sur l'auto-mobilisation des forces nécessairement limitées et fragiles d'une individualité, qui cherchera à " s'en sortir " par elle-même, au risque de s'épuiser et de se perdre,

- soit celle de l'affirmation collective de la demande d'un soutien solide à cet auto-développement, dans lequel, précisément, et pour reprendre notre proposition initiale de définition du service, ce qu'on attend de l'administration est bien qu'elle transforme les " conditions de ", mais aucunement qu'elle ne se substitue aux individualités dans l'exercice de leur pouvoir (sur la vie sociale, sur leur vie).

Nous pouvons solliciter ici l'exemple de l'université : les débats récurrents qui l'animent montre, d'une part que les étudiants, livrés à eux-mêmes, et à l'affaiblissement des contraintes, à la fois morales et disciplinaires, rattachés aux études par un fil de plus en plus lâche, peuvent dériver, incapables de construire un engagement et des perspectives personnels, alors que tout est fait pour leur en imposer la nécessité (au risque d'échecs précoces), d'autre part que les enseignants (ceux qui prennent ce parti) peuvent tenter d'assurer les conditions, cognitives et éthiques, pour que ces étudiants se renforcent et s'affirment à l'épreuve de cette autonomisation croissante, de cette modulation de l'engagement.

C'est peu de dire qu'il y a co-production du service. Il serait plus juste de dire que s'ouvre l'hypothèse, soit d'un renforcement du " pouvoir de la bureaucratie sur ", moins par des mesures ostensiblement bureaucratiques, que par des effets de sélection et de marginalisation renforcés pour les individus qui, laissés largement à eux-mêmes, s'affaiblissent au fur et à mesure de leur trajectoire de vie, venant grossir les rangs de ceux qui auront, effectivement, besoin d'une relation directe, renforcée et assistancielle aux administrations publiques, soit d'un couplage entre le soutien que les institutions publiques peuvent produire, en lien explicite avec les conditions de montée en renforcement effectif du " pouvoir de ", des dispositions d'action, au sens qu'Hanna Arendt a su donner au mot " action ". Dans ces deux cas de figure opposés, nous quittons la période de la bureaucratie classique.

Ce n'est plus sur " la " population en général qu'il s'agit d'agir, pas davantage qu'il ne s'agit d'agiter le drapeau des grands valeurs de la moralité universelle. Il s'agit d'agir sur et avec des forces individualisées, soit par une oppression d'autant plus forte qu'elle s'articule sur des situations d'affaiblissement matériels et/ou psychique, soit par un appui donné à un processus d'émancipation dans les différents domaines de la vie sociale et biologique dans lesquels il est légitime et attendu que les institutions publiques interviennent. Dans les deux cas, on peut parler de " services ". Mais seul le second rejoint la proposition de définition du " service " (au singulier) que nous avons avancée (dans : Jean Gadrey et Philippe Zarifian, L'émergence d'un modèle du service, éditions Liaisons, janvier 2002).

 

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