Zarifian philippe, philippe Zarifian

La télévision : une machine à émotions.

La télévision est devenue une véritable machine à capter, provoquer, mettre en scène, transmettre des émotions. L'émotion est le mot le plus utilisé par tous les commentateurs, animateurs, journalistes, et elle est devenue la matière première principale. C'est comme si s'étaient mis en place un véritable commerce et une politique systématique d'exploitation des émotions, commerce et politique se soutenant mutuellement, comme si l'audimat était branché sur la quantité et l'intensité émotionnelles diffusées et provoquées chaque jour.

Les personnages expriment leurs émotions, les commentateurs les appellent ou les mettent en scène, les situations "à émotion forte" sont systématiquement privilégiées, avec souvent une dose forte d'obsénité, voire de pornographie dans cette mise en scène inspirée des " reality show ". Et on suppose que, par mimétisme, le téléspectateur va "partager" ces émotions, consommer sa dose, prendre une jouissance malsaine à voir et entendre une personne exposer sa vie émotionnelle intime, s'y reconnaître en secret. Cela peut aller des championnats d'Europe d'athlétisme aux actualités télévisées, en passant par les émissions ad hoc, faites pour étaler l'émotion en pénétrant dans la vie intime des gens, sans parler des films qui en rajoutent sur la violence et la haine (plus rarement sur l'amour…), ou des émotions collectives qu'on nous commente à loisir (deux enfants d'un village anglais assassinées...). Exemple anodin : un athlète vient de gagner une course. On lui demande "que ressentez vous en ce moment précis ? Quelles sont vos émotions?". Car, on peut le remarquer, les émotions sont toujours affaire de moment instantané. Avec elles, toute dimension historique ou temporelle et toute analyse s'évanouissent. L'expression de l'émotion va de pair avec le culte de l'instant : l'instant présent, l'instant passé.

Il existe, bien entendu, des pics d'émotion : rien ne vaut un athlète qui fond en larmes, ou une mère tordue de douleur parce que son fils vient de mourir dans un attentat, ou une personne qui se souvient d'un fort traumatisme et le revit en direct (un viol par son père...). Autre exemple, vendredi dernier, dans la série policière sur la 2, on a eu droit à une scène dans laquelle le "caïd" d'une cité, à l'air fortement maghrébin, injuriait, de manière exceptionnellement agressive, le policier qui l'interrogeait, provoquant chez le policier (et donc chez le téléspectateur) une violente expression d'indignation, pour ne pas dire de haine à l'égard de ce "caïd".

Question : quelle est la signification de ce fonctionnement de la télévision ? Pourquoi est-elle devenue, de manière bien sûr totalement consciente et fabriquée, une machine à émotions ? Quels types de comportements et d'individus vise-t-on ainsi à façonner et quelle représentation de la vie sociale donne-t-on à voir?

Je noterai simplement ce qui disparaît :

- disparaissent, de plus en plus, les usages de l'intelligence rationnelle, de la compréhension du pourquoi des choses et événements, de l'entendement,

- disparaissent les prises de recul critique vis-à-vis des expressions émotives, pour en saisir le sens et la portée, pour parvenir à les orienter, les rationaliser, les porter à un niveau de choix éthique,

- disparaissent tous débats sur la qualité des émotions, et sur les affections qui en sont l'origine, sur la manière dont les affects peuvent à leur tour agir, y compris à l'échelle sociale. La haine est équivalente à l'amour, le sentiment de vengeance à la générosité, etc. Tout n'est plus qu'affaire de quantité. L'émotion fonctionne à la manière de la monnaie : comme une sorte de vaste équivalent général, dans lequel tout se confond. Les vies personnelles se monnayent et s'échangent selon leur charge émotionnelle. Ce n'est pas sans raisons que les agents des médias parlent d'émotions, et jamais d'affects. Ce n'est pas seulement le décalage, éventuellement justifié, qui peut exister entre langage ordinaire et langage savant. C'est que l'émotion, comme équivalent général neutre, comme quasi-monnaie d'échange et de domination sociale, n'a pas à être interrogée dans son sens : on subit et exprime une émotion, point à la ligne. Il n'y a rien d'autre à en dire, puisque tout réside dans son "authenticité", saisie dans l'instantanéité de son captage et son étalage. Par contre les affects, eux, appellent à analyse, compréhension et jugement, quant à leurs causes et quant à leur effets, donc à distinctions et différenciations qualitatives. Une émotion, ça se subit : c'est tout. Elle est le symbole extrême du subi, et donc de la soumission, d'abord à soi (je subis mes émotions, je suis sous le coup de mes états émotionnels), et ensuite à la vie médiatique et politique (nous partageons ces émotions, mises en scène à large échelle, avec les puissants moyens des grands médias).

- disparaît enfin ce qu'il y a derrière le vécu instantané. Il semblerait que nous vivions dans un monde sans structures, sans rapports sociaux, sans exercice de forces dominatrices et émancipatrices, un univers qui se réduirait à un simple tissu émotionnel, à exploiter, politiquement et commercialement, au mieux. Nous pouvons étalonner les hommes politiques. Les bons exploiteurs d'émotions ont toutes chances de l'emporter aux élections, les autres (les froids, les intellectuels…) ont perdu d'avance.

La soumission politique prend ici une nouvelle forme : non plus des énoncés moraux (Kant est en perte de vitesse), mais la soumission aux émotions qui prennent forme de rejet, de culpabilité, de recherche d'un Sujet politique sécuritaire (car cet étalage volontaire des émotions et de leur violence n'est pas sans appeler une politique autoritaire qui rassure les peurs). Plus que toute forme idéologique langagière, l'émotion s'impose par son poids d'interpellation et d'évidence : une émotion ne se discute pas; elle nous interpelle par son évidence absolue. C'est en ce sens que l'on peut parfaitement assimiler la télévision à une machine idéologique, qui fonctionne avec un carburant d'un type parfaitement insensible à toute argumentation ou critique.

Comme je n'ai pas de compétences médicales, j'ignore si la télévision comme machine à émotions joue en même temps son rôle plus traditionnel de tranquillisant, de somnifère. Soit ces deux fonctions se heurtent, soit il faut penser que le transfert d'émotions que le téléspectateurs subit en permanence offre un exutoire à des angoisses personnelles. Je ne sais.

Ce que je tente d'analyser ici n'est en rien contradictoire avec le modèle de l'intellectualité pure. On s'aperçoit d'une nette division du travail : le modèle de l'intellectualité pure - qui nie toute existence et expression d'affects, y compris sous la forme émotionnelle passive - fonctionne dans la sélection des élites au sein des systèmes éducatifs, des dispositifs de formation et dans le jugement de comportement des cadres (cadres de direction, cadres intermédiaires), qui, sur un mode purement masculin, se doivent d'autocensurer en permanence l'expression de leurs émotions pour mettre en avant cette autre monnaie, réservées aux élites - mais que la populace qui est concernée par les grands médias ne saurait partager -, qu'est la neutralité du pur intellect. Echanges d'idées pures, élevées au dessus du monde sensible, contre échanges d'émotions.

Parfois, ces deux modèles s'interpénètrent, mais sans grand succès, ni grande portée : les stages réservés aux cadres supérieurs pour leur faire s'exprimer leurs émotions, les extérioriser, les porter en situations dites extrêmes (les sauts à l'élastique, les "fêtes" dans les grandes écoles, les séances de psychanalise collective...), outre la bassesse de leur niveau, échappent en fait à la valeur (marchande et politique) essentielle de l'émotion médiatisée : son authenticité et sa spontanéité. Lorsque ceux qui ont été élevés à et se trouvent en situation de respecter le modèle de l'intellectualité pure se livrent à ces séances et moments, la débauche émotionnelle atteind à une facticité ridicule dont la portée est très limitée, au mieux un défouloir.

Pour revenir à la télévision comme grande machine à émotions, voici l'une des questions que l'on peut se poser : n'emprunte-t-elle pas à tous les stéréotypes qui caractérisent le comportement féminin? Et est-ce que l'espace médiatique - et à la différence nette de celui de l'entreprise - n'est pas construit pour exploiter, en les généralisant, ces stéréotypes, véhicules privilégiés de soumission. A la télévision, des hommes (masculins) peuvent pleurer, crier, sauter de joie, s'écrouler émotionnellement, ou, plus calmement, exposer leurs angoisses et leurs peurs : c'est là un comportement normal (alors qu'il serait considéré comme totalement anormal dans une entreprise, voire dans la vie familiale ordinaire, indigne de "vrais hommes"). La machine médiatique - pour l'immense majorité des chaînes et des émissions - fonctionne à l'émotion pure, sur un modèle qui n'est jamais que l'envers exact de celui de l'intellectualité pure.

Le 17 août 2002

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