Zarifian philippe, philippe Zarifian

inspiré du livre : L'émergence d'un Peuple Monde, éditions PUF, mars 1999, p. 119

Ce texte a un statut particulier : ce n'est ni un texte à nature scientifique, ni un texte d'expression personnelle. C'est une tentative de composer, conceptuellement, une présentation du cosmos telle que je suis parvenu à la constituer, sous l'influence de nombreuses réflexions et auteurs. De la même manière que les Indiens d'Amazonie ont développé une cosmologie d'une grande richesse, il me semble que nous devons tenter, nous, individualités de la modernité dite "avancée", de recréer des éléments de cosmologie, en rupture forte avec l'héritage cartésien. Nous devrions, par bribes, parvenir ensemble à composer quelque chose.

Cosmologie et éthique.

Je me représente un univers en trois couches.

Dans le cosmos du Peuple Monde, une première tranche du chaos, ce chaos cher à Deleuze et Guattari, se découpe selon un plan de sauvagerie (tout à l'opposé de la barbarie), commun à tous les êtres vivants, strié de corps-esprits qui resplendissent de vitalité. Aucune identité, mais des singularités fortes, non conceptuelles, qui se respectent, mais qui se détruisent aussi, selon des principes, mais sans règles assurées. Faisceaux de puissance passionnées, rythmées, tantôt lentes, tantôt emportées par une très grande vitesse, pris dans l'inconstance de leur propre impétuosité, solitaires plus que solidaires, dimension chat de notre devenir sauvage, entre sommeils et bonds. Cette première tranche est aussi celle de la terre, de notre enracinement, terre qui ressemble davantage au sol agité et bouillonnant d'un volcan qu'à un terrain lisse et plat, terre d'émergences imprévues, terre de physiciens paumés, face au trouble de la mécanique quantique, terre d'accidents, d'aléas, de disjonctions, mais terre tout de même, terre vivante, créatrice, bergsonnienne, épurée de sa pseudo-spiritualité. Une terre, la Terre.

Une seconde tranche est une tranche métissée, une tranche de contact entre affects et concepts, un mélange. Au moment où les affects des manières de vivre se transforment en concepts, moment où les concepts sont encore et toujours tirés vers les affects, moment précis où l'humanité commence à se différencier, pour le meilleur et pour le pire. Cette tranche n'a pas la consistance d'une terre, fût-elle accidentée. Cette tranche n'a pas d'espace délimité : c'est une pure durée, traversée d'événements. L'événement n'est pas l'accident. C'est, dans l'accident, un surplus d'existence, la manière dont le mode d'existence qui s'est accidenté et a perdu une partie de sa signification sauvage, cherche à s'exprimer dans le concept. L'événement est ce qui nous surprend, nous interroge, problématise notre vie, ce qui nous pousse, nous humains, à réfléchir conceptuellement, à explorer l'univers. La terre accidentée, volcanique, s'exprime dans des événements qui affectent spécifiquement les corps-pensée qui nous sommes et s'expriment à leur tour dans des concepts, qui ne sont pas autre chose, à ce moment, qu'une esquisse de réponse à l'interpellation des événements, englués dans la boue.

La troisième tranche nous conduit à l'horizon d'actualisation de notre puissance combinée de pensée et d'action. Car, aussi longtemps qui nous restons collés aux événements eux-mêmes, et quelle que soit la force de notre conceptualisation, nous restons figés dans un posture passive, d'adaptation, nous restons ballottés par les flots, secoués par les irruptions. Nous ne décollons pas des accidents, auxquels les événements, dans leur pure actualité, restent accrochés. Bref :la première couche, toujours nécessairement présente, nous cloue dans l'immobilité de la répétition, nous attache au présent (et à son faux frère : l'avenir), nous absorbe. Il faut prendre l'horizon tel qu'il est : ce que nous pouvons entrevoir du point où nous sommes placés, sans transcendance possible vers le futur. Comme une perspective et une prise de parti.

Les horizons des événements sont des virtualités en puissance d'actualisation, contemporaines de notre pensée et de notre action, mais chargées de mémoire. C'est ce qui permet de conceptualiser le devenir, sans tomber dans l'approche transcendante du futur (fût-il purement probabiliste ou hypothétique). C'est aussi la seule façon, pour le Peuple Monde, d'ouvrir un débat éthique et une réflexion sur les devenirs (non pas possibles, mais tous réels). Le concept de devenir introduit une rupture décisive dans la linéarité discursive : il désigne à la fois la création continue du temps par l'action, qui sait s'emparer des virtualités que les événements expriment et les déterminations dans lesquelles nous sommes déjà engagé. C'est dans cette tension entre l'engagement qui pousse (qui nous fait devenir) et la création qui ouvre (qui fait que nous devenons) que le temps prend son sens comme pleine dimension du vivant. L'horizon est alors un repère pour penser, conceptualiser pleinement, cette tension spécifique du devenir, un moment de contemplation qui oriente l'action, tout en restant empli de la force de notre sauvagerie.

Scruter ces horizons, à la manière dont les Indiens d'Amazonie pouvaient scruter les mouvements du jaguar. Scruter ces horizons, c'est, sur fond du désir-concept de générosité, réfléchir les événements, chaque événement, du plus grand au plus petit, sous la perspective de ses virtualités d'émancipation non réalisées. C'est ce autour de quoi, de la manière la plus ferme, le Peuple Monde peut se réunir, se rendre solidaire, lutter, agir politiquement.

Cosmologie en trois tranches, trois couches. Non pas simplement le Ciel et la Terre, le Yang et le Yin, dans un tourbillon d'orages qui les fait se féconder. Mais trois manières de voir la consistance du Monde : l'accident, l'événement, l'horizon. L'affect, le concept, le devenir. Ce qui les traverse, c'est la poussée d'immanence, une seule et même poussée, mais dans des différenciations incessantes.

Le 12 août 2002.

 

 

 

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