Zarifian philippe, Philippe Zarifian

 

Sur la beauté et l'immensité des choses

L'homme n'est pas un empire dans un empire, il ne se situe en rien au centre de l'univers..

Croire que la Nature a été faite pour l'homme, créée à son intention, est, bien entendu, une idée totalement naïve et bête, bien qu'elle oriente bien de nos comportements pratiques.

L'être humain n'est qu'une poussière d'étoile, bien peu de chose dans le vaste univers, mais doté néanmoins de la beauté de cette poussière. La Nature est incomparablement plus puissante que lui, et je m'amuse lorsque certains écologistes s'inquiètent de la "destruction" de la Nature. Après tout, un air devenu totalement irrespirable pour des êtres humains continue de faire entièrement partie de la Nature : il n'en constitue qu'une minuscule altération. Il est possible que d'autres formes d'existence y voient le jour. Nous sommes à ce point anthropocentrés que nous n'imaginons même pas que la Nature, pour autant qu'elle soit altérée, sur Terre, par l'action de l'homme, puisse se développer considérablement au-delà de notre minuscule action. Notre responsabilité et inquiétude n'ont pas à se projeter sur le devenir de la Nature, mais sur celui de notre propre existence comme communauté humaine et sur le devenir plus général de ce qu'on appelle "les êtres vivants". Néanmoins, en tant que poussière d'étoile, la puissance de la Nature est en nous, elle nous est immanente, nous tirons d'elle notre force.

Nous sommes corps, et pensée du corps. La puissance en acte, c'est à notre corps, à son pouvoir d'être affecté et d'affecter à son tour, que nous la devons. La pensée consiste en les idées des affections du corps, et dans les affects qui se forment en notre pensée (l'amour, la haine...) en tant que variations de notre puissance de penser et d'agir. Ce qu'on appelle "raison", à partir de notre connaissance des modes propres de penser, consiste dans les idées prenant les idées comme objet, en tant qu'elles nous autorisent à connaître l'origine et la portée de nos affects, et à nous concevoir pleinement comme cause adéquate de ce que nous faisons, en nous-mêmes et hors de nous-mêmes.

Mais parfois, nous empruntons des raccourcis. La raison se trouve outrepassée.

Le sens de la beauté est comme une goutte de soleil.

Il atteint directement, sans médiation, et par intuition, à l'appréhension esthétique et calme de la puissance à laquelle nous participons.

J'aime à me plonger dans la beauté des simples choses.

Beauté et immensité d'un voyage dans une simple boucle de tissu

Nous éprouvons qu'il existe des intensités différenciées dans la manière dont la beauté des choses nous affecte. Nous éprouvons que la transformation des affections en affects, et de ces dernières en jugement rationnel, n'est pas simplement affaire de codes et de hiérarchies. Elle est d'abord affaire de sensibilité, d'ouverture aux affections qui proviennent du monde et qui retentissent dans notre corps.

Nous ne vivons pas dans une bulle sociale. La beauté des choses nous touche, elle résonne en nous, elle en appelle à un certain registre de la joie. Ce sont des vibrations qui se rencontrent et qui s'accordent dans l'expressivité des intensités du monde.

Aussi longtemps que l'on pense que l'univers se réduit aux simples relations entre humains, à ce qu'on appelle le monde social, ou encore qu'il existe, à la manière de Kant, un monde ultra-sensible radicalement distinct du monde sensible, on enferme notre vision des humains et de leur histoire au sein d'une bulle, hérmétiquement fermée, sans autre justification qu'elle-même. On pratique une vaste tautologie, la société étant sans cesse expliquée par elle-même. On oublie la matière, on oublie l'Univers, on oublie que nous avons un corps, on oublie que notre histoire est inséparable de notre rapport à une Nature qui ne cesse de se transformer, dont nous sommes faits et que nous modifions. On oublie nos sens.

Le jugement de beauté n'est pas qu'affaire de codes. C'est affaire d'ondes et de résonnances, qui touchent notre corps et notre esprit. Il y a des sons et des images belles, comme il y en a d'horribles. C'est à un second moment que sont sélectionnés les codes, les identités, les reconnaissances, l'intersubjectivité, bref tout le corpus sociologiste.

A un second moment seulement.

 

 

 

 

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