Eléments sur l'intervention de Dubet au colloque de Genève sur le constructivisme .

(notes et commentaires de Philippe Zarifian, reprises le 14 sept. 2000)

Le constructivisme modéré de François Dubet

François Dubet se présente d'entrée de jeu comme un constructiviste modéré. Tout en faisant sienne l'idée de la construction sociale de la réalité par les acteurs (il préfère parler de sujets), acteurs capables de distanciation et de réflexivité, il pense qu'on a tendance à faire un " mauvais procès " à la sociologie classique, en particulier de Durkheim.

D'un côté, le concept de " fait social " est résistant : les sujets héritent toujours d'un monde social structuré, qui, à sa manière, s'impose à eux, ne serait-ce que dans les " matériaux " dont ils disposent pour œuvrer à leur propre construction.

D'un autre côté, on ne saurait oublier que la sociologie classique avait déjà amplement montré comment le développement de la société moderne (sa structuration) poussait à l'essor de l'individualité, et donc concluait sur un nouveau pouvoir d'action de l'individu (du sujet individuel). C'est net chez Durkeim. (mais aussi chez Simmel, etc.).

A. L'Ecole n'est plus une institution.

Dubet centre ensuite son intervention sur l'Ecole. Et il énonce tout de suite sa thèse centrale : l'Ecole n'est plus une institution. Selon lui, l'institution (est-ce une définition générale ou la manière dont elle se présentait pour l'institution scolaire ?) peut se définir ainsi : une transformation dans une machine de valeurs universelles en normes et de normes en autonomie individuelle.

Cette conception de l'institution comporte en réalité quatre éléments " étagés" :

- la culture objective (qui exprime les grandes valeurs) (rappelons que le terme est de Hegel)

- les normes intériorisées (que Bourdieu qualifiera d'habitus)

- les rôles sociaux,

- les sujets individuels.

L'institution est censée produire des sujets autonomes (des citoyens par exemple), à l'issue de l'action successive des valeurs, des normes et des rôles. D'ailleurs, tout la sociologie classique repose sur cette assertion : ce sont les faits sociaux (moraux) qui engendrent l'individu autonome. Et Dubet d'ajouter : c'est une conception forte, il ne faut pas la sous-estimer, bien qu'elle ne tienne plus la route.

Cette conception peut aussi bien être soutenue " en positif ", pour valoriser le rôle de l'institution, qu' en négatif, pour le critiquer. Selon Dubet, Bourdieu est tout à fait dans ce schéma : sa critique de l'institution scolaire dans la Reproduction n'est que la face inverse de la version positive. Les présupposés théoriques sont identiques. Bourdieu est l'alter ego critique de Durkheim : la morale est transformée en domination.

Or : ce modèle de l'institution s'est effondré. Si l'on prend chacun des 4 éléments :

1) l'idée de l'objectivité de la culture scolaire (sédimentation de la " grande culture ", celle des grands savoirs à portée universelle) n'a pas tenu : on a découvert, derrière cette prétendue objectivité, des débats, des négociations, des jeux d'intérêts, des luttes de clans, etc. Il suffit de faire une analyse précise de l'évolution des programmes d'enseignement pour s'en rendre compte.

2) La dérégulation : l'ordre scolaire n'apparaît plus comme l'application de normes s'imposant d'elles-mêmes, mais comme un ordre produit. L'ordre de la classe scolaire n'existe que dans une création continue conjointe (des profs, des élèves…), d'ordre " micro ". Mais si l'ordre scolaire est produit dans ces interactions, qu'en est-il des " rôles "?

La notion de " rôle " au sens traditionnel (le rôle comme porteur d'ordre ou représentant d'un ordre) s'écroule. Il se produit une dénaturalisation de l'ordre scolaire. Ou plus exactement : chaque acteur développe une part de subjectivité et de réflexivité sur la construction de son propre rôle (la notion de rôle doit être redéfinie, mais non pas totalement abandonnée)..

On peut l'exprimer de manière imagée : - avant le prof était un fonctionnaire hégélien, - maintenant, il fait la classe…

3) L idée d'institution (Dubet ne fait pas de distinction explicite entre une certaine conception de l'institution et l'idée générale d'institution) suppose une homogénéité des finalités de la dite institution, avec un " centre " qui les incarne. C'est typiquement la Reproduction chez Bourdieu. Or les " fonctions" de l'Ecole ont explosé : non seulement il est totalement impossible de la réduire à une seule finalité et fonction, mais les fonctions plurielles sont elles-mêmes contradictoires.

4) Pour Dubet, suite à cette " mort " de l'institution, l'Ecole est de plus en plus un marché. C'est un marché de la distribution sociale. Les individus "optimisent " leur parcours dans un espace public (Dubet défend cette idée paradoxale intéressante : l'espace public comme marché. On voit le jeu possible sur la notion de " public "). Dans ce marché, il y a les gens informés et des gens qui ne savent pas ce qu'est un marché. Le diplôme a un coût social. Et en réalité, les pauvres paient les études des enfants riches (probablement, pour Dubet, les pauvres et les riches se différencient par leurs revenus, mais aussi par la capacité à maîtriser la compréhension du jeu du marché et les informations correspondantes). Exemple : la raisonnement du riche sera : " dans quel collège je vais mettre mon gosse pour qu'il n'y ait pas d'arabes dans la classe ". Tous les riches font ces calculs : ils ne mettent pas leurs rejetons n'importe où !

5) Dans une école massifiée, l'intégration sociale est en crise. C'est particulièrement vrai pour l'école publique. C'est désormais vers l'école privée qu'on se tournera pour que l'école vende de l'éducation (l'école publique n'arrive plus à éduquer). D'où une conclusion importante pour Dubet : si l'on estime que la " socialisation " (ici : de l'élève) comporte trois qualités : la distribution sociale, l'intégration et la formation de la subjectivité, on constate que ces qualités se dissocient, voire s'opposent.

Au total : la conception classique de l'Ecole met l'accent sur la " mêmeté ", sur le " clonage " = sortir des élèves faits sur le même moule. Il fallait sortir à la fois du " même " et de l'individualité : c'est le cœur de la conception de la sociologie durkheimienne. Alors qu'aujourd'hui ce qui est produit (ce qu'il s'agit de produire ?), c'est de la subjectivation, beaucoup plus que de l'identique. Pourquoi les sujets sont-ils actifs ? pourquoi sont-ils acteurs ? Parce qu'il y a de la subjectivité, de la réflexivité, de la distance. Et pourquoi les gens ne sont pas leur rôle social ? Parce que, pour reprendre l'expression d'un jeune : " le con, c'est celui qui est ce qu'il est ". Les gens qui ont des rôles et des habitus tendent à y échapper.

B. Deux grandes conceptions de la réflexivité.

Selon Dubet, il existe deux grandes conceptions de la réflexivité, sachant qu'il se situe dans la seconde:

- une conception rationaliste : l'individu est le siège d'une raison autonome. C'est la position de Boudon. D'où une sociologie cognitiviste, de moins en moins sociale. Boudon, à la limite, c'est la sociologie sans le social. Tout est dans les " bonnes raisons ". La socialisation n'est pas intéressante. Elle consiste au mieux à apprendre à jouer un jeu. Goffmann n'est pas loin de cette position. Au fond, le sujet de Goffmann est un entrepreneur narcissique. C'est une conception peu socialisée de la distanciation.

- Une conception selon laquelle la distanciation vient de la différenciation sociale, de la multiplicité des appartenances. Les acteurs doivent régler des problèmes que la société ne peut pas (ne peut plus) régler .

Ce sont deux images très différentes de la distanciation. Pour la première conception (cognitiviste, rationaliste), les faits sociaux sont complètement extérieurs aux acteurs. Il y a extériorité entre les acteurs et le système. D'un côté, on a une intégration sociale systémique ( de la circulation de l'argent, du pouvoir, etc ;), de l'autre des acteurs totalement extérieurs à ces systèmes, mais qui " circulent " dans ces espaces déjà tout faits (autrement dit, si je comprends bien ce que veut dire Dubet, la position cognitiviste à la Boudon, voire à la Crozier, suppose à la fois des acteurs non-socialisés, donc totalement autonomes (pourvus de leur raison ou de leur raisonnement), et une société totalement systémique).

Pour la seconde conception, les acteurs sont socialisés et la conception du système est plus subjective : il est fait de choix, d'arrangements, de négociation. C'est la position de Dubet.

D'où la position propre de Dubet : d'un côté, le système se subjectivise, d'un autre côté, l'acteur se socialise. Non plus un apprentissage de rôles (qui sortiraient, tout faits, du système ou de l'ordre social), mais une construction d'expérience, à partir des matériaux offerts par le social déjà existant . D'où la sociologie de l'expérience.

Pour l'illustrer par l'Ecole : on ne donne plus à l'élève une expérience totale toute faite. Il doit se construire son expérience scolaire.

L'élève doit se demander pourquoi il étudie. Il a trois solutions :

1) il suit ce qu'on lui a bourré dans le crâne : les motivations lui sont fournies.

2) Il développe des motivations utilitaires : il convient pour lui de faire un investissement plus ou moins raisonnable pour un avenir plus ou moins probable. Et Dubet d'ajouter : il ne faut pas porter de jugement moral sur cette motivation, sur cette forme d'expérience : elle est bel et bien présente dans l'Ecole,

3) Il développe des raisons de subjectivation : c'est le rapport que l'élève construit avec le savoir. Qu'on peut exprimer ainsi : " est-ce que ce que j'apprends me fait grandir ? " (Dubet d'ajouter, en passant : c'est la motivation la plus intéressante…)

Pour les enseignants, c'est l'image de la " vocation " qui explose. Les élèves lui disent, implicitement : " si vous voulez nous faire cours, il faut d'abord nous motiver ". L'enseignant sort de son rôle… Donc : c'est aux individus de se construire dans cette combinaison, mais avec un matériau qui ne leur appartient pas (d'où l'expression : constructivisme modéré). Ces matériaux sont des faits sociaux, ils ne sont pas réductibles à un environnement. Et les motivations des individus sont socialement distribuées : on peut les expliquer, par l'histoire, par des causalités complexes. Les individus sont des processus de socialisation continue. Par exemple : si on prend la motivation utilitaire (la logique du calcul maximisateur de l'élève) : le jeu et les ressources ne lui appartiennent pas. Si l'on dit à un jeune : " il faut que tu fasses un projet ", alors qu'il n'en a pas les ressources, c'est absurde. Et la massification de l'Ecole a créé des situations dans lesquelles les élèves ne peuvent que perdre (ils ne peuvent que construire l'expérience de leur échec).

Les raisons de subjectivation sont socialement définies. L'image du " sujet " est un produit social. L'individu ne l'invente pas. Le " miroir ", l'individu particulier ne l'invente pas. La " distance réflexive " suppose déjà un travail sur soi qui ne se fait pas dans le vide. Les élèves construisent leur expérience, mais les éléments qui servent à cette fabrication sont des faits sociaux. S 'y jouent, en particulier, des formes de domination (Dubet indique qu'il n'a pas le temps de nous en parler, ce qui est vrai : il est déjà à la fin de son temps d' exposition).

Le paradoxe de l'Ecole actuelle : chacun est égal entre tous, et responsable de sa propre performance scolaire… Il faut souvent, soit accepter le stigmate, soit refuser de jouer, soit devenir violent. Pour Dubet, la violence à l'Ecole a une signification précise : c'est l'incapacité qu'a l'élève de construire une expérience scolaire. Et Dubet de résumer ainsi les expériences possibles de subjectivation : " Je grandis dans l'Ecole, Je grandis contre l'Ecole, Je grandis malgré l'Ecole " .

pour approfondir, voir l'ouvrage de François Dubet, Le déclin de l'institution, éditions du Seuil, septembre 2002

index page37 page39