Zarifian philippe, Philippe Zarifian

La puissance de la coopération en régime taylorien.

Pour aborder le thème de la puissance de la coopération, il faut se défaire aussitôt des approches largement mythiques, et abstraites, au mauvais sens du terme, qui peuvent circuler à ce sujet. Par exemple : celle qui réduirait la puissance de la coopération à l'application des savoirs scientifiques et technologiques, ou celle qui supposerait qu'existe une sorte de " cerveau collectif ", fonctionnant sur le modèle de neurones connectés en réseau, ou encore celle qui ne verrait la coopération qu'entre ouvriers, sous la forme d'un "travailleur collectif". Il faut dire que les métaphores biologiques et technicistes, à inspiration fonctionnaliste, n'ont pas fini de nous empoisonner la vie.

Il me semble donc essentiel de partir, pour penser la puissance de la coopération, du concept de rapport, que j'ai proposé de définir de la façon suivant : ce qui s'exprime dans le rapport ne sont pas isolats de Matière (ou de Société, pour le rapport social), mais des modes d'existence virtuelle, qui se développent par leur incessante actualisation et confrontation, et prennent alors la consistance de "choses", de substances matérielles. Dans le rapport, s'expriment à la fois:

- des modes d'existence virtuelle différenciés qui s'affrontent,

- une tension d'existence qui constitue le vecteur, ou, si l'on préfère, l'orientation potentielle de ce rapport,

- une actualisation concrète de ces modes d'existence sous forme d'une substance en développement permanent (un corps humain et la pensée de ce corps, par exemple). Les virtuels s'actualisent, la puissance devient acte pratique dans cette double confrontation : confrontation entre des modes d'existence différenciés, confrontation à une tension d'existence qui est au centre du rapport.

Je voudrais l'illustrer par la coopération dans la régime industrialiste taylorien.

De prime abord, dans le rapport salarial, la coopération se présente comme une réalité qui s'impose aux salariés : ceux-ci entrent dans la coopération, sont affectés à une place et une fonction, selon des principes de division du travail, de coordination et de contrôle que les organisateurs ont pré-définis. Le couplage entre Taylor et Fayol, entre le concept de " tâche " et celui de " fonction ", exprime bien ce découpage et quadrillage du travail, qui place chaque individu dans une case, et donc au sein d'un système coopératif qui ne lui appartient pas. Toutefois, même ainsi, une certaine puissance s'exprime : la puissance des corps, instruite par les savoirs pratiques spécialisés qui les guident, et qui autorise à allier vitesse des mouvements et précision des gestes. Le système coopératif est réduit, formellement, à des mécanismes de coordination (dont la chaîne de montage automobile fournira le symbole) entre les mouvements de ces corps, et ses insuffisances sont comblés par les ajustements que les salariés opèrent entre eux, dans les trous et carences de cette coordination. Cette puissance des corps coordonnés et disciplinés, en vertu d'un savoir rationalisateur (le savoir des méthodes de travail), est certes, de prime abord, hétéronome aux ouvriers concernés, mais il va de soi que c'est de leur corps qu'il s'agit, et donc, à cet égard, de leur propre force corporelle et de leur propre dextérité.

En ce sens, cette puissance appartient aux ouvriers, sans leur appartenir. Lorsqu'ils opèrent des ajustements et dérivations au sein du " travail réel ", ces ouvriers, à leur manière, reprennent possession sur la mise en mouvement de leur propre corps, et insèrent de la coopération (de l'agir ensemble) au sein des mécanismes de coordination. Par ailleurs, il existe une étrange disjonction entre le système disciplinaire et les forces auxquelles il s'applique. En effet, l'emboîtement entre le découpage taylorien des tâches et la structure hiérarchico-fonctionnelle de Fayol est entièrement construit sur un contrôle de l'espace, et, en son sein, sur une spécialisation des actions au sein de chaque micro-espace. Or les forces qu'il s'agit ainsi d'encadrer et d'orienter mettent en jeu du mouvement, donc une certaine approche du temps. C'est ce que Taylor, bien mieux que Fayol, avait parfaitement compris : la productivité du travail dépend du débit de chaque ouvrier à son poste de travail, et le débit est bien une relation entre un volume de produits et un temps spatialisé. Et il faut, pour avoir une productivité usine, que des débits s'enchaînent, avec le moins de perte de temps possible. C'est ce qui fait d'ailleurs la complexité de la coordination mécanique lorsqu'on cherche à l'optimiser, à réduire les temps perdus entre chaque poste : il ne suffit pas de relier des espaces découpés, il faut synchroniser des vitesses. C'est le problème dit d'équilibrage sur la chaîne de montage automobile. On peut donc dire que les espaces découpés sont traversés par un mouvement général qui vise, idéalement, à être entièrement linéaire et sans arrêt et au sein duquel les forces appliquées des ouvriers s'associent. C'est ce qu'on dénomme un flux. Partant de l'aval - la livraison au client en juste à temps - les ingénieurs japonais ont particulièrement travaillé sur la régularisation et tension du flux.

En ce sens, et en ce sens précis, on peut dire que les corps des ouvriers sont animés au sein d'un corps général (le corps général d'une usine) qui se présente comme un individu de niveau supérieur, un méta-ouvrier en quelque sorte. Toutefois, la complexité de cet enchaînement temporel, à l'échelle de toute une usine, de l'amont à l'aval, est telle que, dans la pratique, ce modèle n'est que partiellement atteint.

La raison profonde n'en tient pas principalement aux difficultés de synchronisation. Elle renvoie toujours à l'écart entre " propriété " et " possession ". Si l'on peut dire que les directions des entreprises industrielles tayloriennes sont propriétaires de l'usage des forces de travail, elles ne peuvent jamais réduire la possession et la détention, par chaque ouvrier, de son corps, et de la pensée relative à son corps. La propriété est seulement réalisée par la production concrète, c'est-à-dire dans la capacité réelle, au sein d'une relation active, à mettre en mouvement les conditions de production, corps, machines et objets de travail. C'est dans cette production concrète que réapparaissent la possession et la détention, par chaque ouvrier, de son corps et de sa pensée, donc de sa propre puissance. Possession : capacité de l'ouvrier à mettre en œuvre, sous une forme concrète déterminée, le mouvement de son propre corps. Détention : expression directe, en acte, de cette capacité. Le pouvoir propre de l'ouvrier salarié est dans cette association entre possession et détention, qu'aucun autre pouvoir ne peut lui enlever, quelle que soit, d'une certaine manière, le pouvoir de coercition hétéronome qui s'exerce sur ce pouvoir autonome. C'est à partir de cette possession / détention, que la coopération peut s'exprimer, dans et au-delà de la coordination., et devenir une puissance.

Mais il nous faut aller encore au-delà de ces caractérisations pour comprendre ce qui se passe, dans ce régime industrialiste. Il couple, en réalité, deux sources et formes de puissance coopératrice :

- celle qui est issue des travaux intellectuels, développés sur une base symbolique langagière, par les ingénieurs et techniciens en bureaux d'étude et de méthode : cette puissance symbolisatrice reste virtuelle, mais n'en est pas moins réelle et factuelle : elle s'exprime dans le développement d'une connaissance formalisée des procès de production et des modes opératoires qui prend corps dans des écrits et dessins d'un type particulier (une gamme opératoire, le dessin et la cotation d'un pièce…), lesquels iront ensuite orienter les procès de production effectifs, en atelier. Cette puissance intellectuelle construite dans du langage met en jeu, dans la grande industrie, la coopération d'une multiplicité d'acteurs de différents métiers et spécialités. Elle exploite les propriétés du langage écrit et dessiné : son pouvoir d'exploration d'options, de virtualisation, de formalisation, de réalisation d'accords explicites (ou de rejets). Elle se projette sur une tension d'existence potentielle : celle des futurs procès qui seront réalisés en usine, après avoir été testés.

- Celle qui est issue de la mise en mouvement des corps ouvriers, associés aux pensées et propos langagiers verbaux dans lesquels s'exprime la subjectivité de chacun et le sens d'une commune "condition", et qui va, à la fois être guidée par le formalisme issu de la puissance intellectuelle précédente, et y insérer sa propre invention, au moment même où elle va combler, de fait, individuellement et collectivement, tous les écarts, imprécisions et manques de ce formalisme. La puissance des corps ouvriers en atelier, à la fois actualise la puissance intellectuelle des bureaux et y insère sa propre pensée pratique en tant qu'idées du corps, venant rectifier et amplifier la puissance intellectuelle des bureaux. Cette puissance possède son propre moment de virtualisation : l'incessante anticipation des gestes, et donc des visées (conscientes et inconscientes) de ces gestes par les ouvriers.

Mais cette rencontre ne peut pas se faire de manière simple : parce que les individualités concernées se développent au sein d'un rapport social (le rapport économique capitaliste), elles se confrontent à cet enjeu central qu'est la captation du temps ouvrier. Pour la puissance intellectuelle des bureaux, cet enjeu signifie : rationalisation des procès, des flux, des gestes, sous l'impératif du débit, donc d'une forme d'économie du temps spatialisé. Certes, dans la conceptualisation des procès, il existe nécessairement une prise en compte du temps-devenir à travers les modalités prévues de transformation de la matière, mais elle reste implicite et surbordonnée au calcul du débit. Pour la puissance pratique des ouvriers de l'atelier et de l'usine, cet enjeu signifie : possession et usage du temps-devenir dans la qualité des procès et le professionnalisme des gestes, dans la qualité des transformations réalisées sur l'objet de travail, s'exprimant, in fine, dans la qualité et beauté du produit et la fierté qu'on peut attacher à son travail. Ces deux conceptions du temps et de l'orientation de la puissance de travail s'affrontent nécessairement, de sorte qu'on ne peut pas dire que les deux puissances se couplent de manière simple. En réalité, elles s'associent et s'opposent en même temps.

Lorsque la puissance pratique des corps en atelier vient actualiser la puissance symbolisatrice des bureaux, elle lui donne force pratique, mais la dérive et en partie l'annihile, parce que le contrôle disciplinaire exercé sur ces corps les fait résister et détruire pour partie l'idéalité que les symboles prétendaient représenter. De la même manière, l'anticipation intelligente et sensée que les ouvriers font de la mise en action de leur corps dans le temps-devenir se trouve orientée par les produits de l'activité intellectuelle des bureaux, mais elle suit aussi sa propre trajectoire inventive, et se trouve déviée et partiellement annihilée par l'action coercitive des symboles (des gammes opératoires) et la pression du temps spatialisé, de la cadence, du débit. Il y a donc à la fois couplage productif et destruction, autour de l'enjeu central de ce rapport qu'est la captation (on devrait dire : la capture) du temps (et l'affrontement de deux conceptions différentes du temps : temps spatialisé face à temps-devenir). Les deux sources de puissance se trouvent donc, en quelque sorte, appelées par le même procès de production, par la même actualisation de la transformation de la matière en produit industriel, par la même tension d'existence potentielle du produit, mais elles sont tout autant mobilisées par un rapport social qui les opposent, tant dans leurs modalités de virtualisation (l'activité symbolisatrice des bureaux, l'activité anticipatrice des ouvriers), que par la manière dont elles se saisissent de cet enjeu central qu'est la captation et possession du temps (des temps).

Ces deux sources tout à la fois se renforcent mutuellement et se détruisent. C'est de cette manière qu'elles coopèrent. Il est alors aisé de comprendre :

- d'une part que, plus le débit est serré, plus l'opposition devient forte, et plus les dimensions destructrices s'intensifient, malgré le gain, largement fictif, de productivité du travail au sens taylorien du terme. Largement fictif, car la qualité du procès et des produits ne peut que se dégrader. Et le sens que les ouvriers projettent sur leurs actes risque d'être réduit à néant, et avec lui, leur "conscience professionnelle".

- d'autre part, que les évaluations des effets de l'exercice des puissances ne peuvent que partiellement diverger. Pour les uns, les effets de volume en un temps spatialisé donné, et donc de coûts calculés sur cette base, priment. Pour les autres, les effets utiles et, le cas échéant, l'esthétique du produit l'emportent, car ils actualisent leur sens du professionnalisme, donc de leur propre initiative créatrice (y compris dans des milieux d'O.S). Cette divergence n'est pas complète : la qualité du produit a toujours fait partie des items " conciliateurs ", des zones de compromis possible, car elle intéresse les deux forces en présence dans le rapport social. C'est la raison concrète pour laquelle, plus la qualité prime et l'emporte sur les considérations de débit, plus l'association des puissances opère, sans annuler leur tension et opposition intrinsèques.

Le 12 juin 2002

 

index page36 page38