Philippe Zarifian, Zarifian Philippe

Comprendre le capitalisme sécuritaire et le nouveau régime de guerre

J'ai regroupé sur cette page 3 textes écrits successivement :

- le 23 mai 2002

- le 18 mars 2003

- et le 9 septembre 2006


 

Le terrorisme global et le régime de guerre.

le 23 mai 2002

Les gens de nos générations, c'est-à-dire la grande majorité de la population française, n'ont pas connu la guerre. Certes, de multiples conflits se sont menés, mais aucun ne nous engageait directement, et surtout, aucun ne pouvait être qualifié de guerre mondiale. Nous pouvions les dénoncer ou les soutenir, nous sentir concernés ou non, mais nous n'étions pas directement pris dans ces conflits. Or une guerre mondiale est tout autre chose. Nous changeons fondamentalement de registre. Et nous n'en avons pas encore l'expérience. Il nous faut, du plus vite possible, la comprendre, en situer les enjeux, définir une position.

Oui, formellement, nous sommes entrés dans un régime de guerre. Une nouvelle guerre, de facture inédite (à moins de remonter aux temps des croisades et de l'inquisition qui sont probablement les références les plus pertinentes pour penser la période actuelle), est ouverte de manière on ne peut plus officielle. Il serait temps d'y réfléchir.

Lorsque le Président Bush a déclaré, au lendemain du 11 septembre, la guerre au terrorisme, guerre qui serait menée jusqu'au bout, qui prendrait de nombreuses années, il fallait prendre son expression tout à fait au sérieux. Nous commençons d'ailleurs à le mesurer : augmentation du budget militaire américain, forte pression sur les Etats européens pour qu'ils en fassent de même et se placent au sein du dispositif militaire américain, réorganisation de l'OTAN.

Cette guerre se mène en même temps sur tous les fronts : non seulement le front militaire, mais celui des services de renseignements et celui de la sécurité intérieure (car le terrorisme est potentiellement partout). Il est bien probable que ce qui est en train de se mettre en place en France, pour lutter contre l'insécurité, démanteler des petits réseaux de drogue ou de vols, réprimer les bandes de jeunes, et donc engendrer, nécessairement, des réactions de violence de plus en plus dures, voire de plus en plus armées, ne soit que le prémisse du ralliement à cette vaste lutte contre le terrorisme. Il y aura sans doute moins de petits délits, mais une violence beaucoup plus intense et armée, de part et d'autre. Le montant des dépenses, pour le budget des armées et celui de la sécurité intérieure, sera un signe tangible de l'évolution du gouvernement français. Nous le saurons bientôt (1).

Il n'existe pas nécessairement de lien factuel entre le front externe, mondial, et le front interne. Ce dernier ne se limite pas à la chasse aux membres des réseaux terroristes de type Al-Qaïda. C'est plutôt la mise en avant d'une atmosphère globale d'insécurité, saisie, non dans ses causes, mais dans ses effets, qui autorise tout à la fois de composer une idéologie sécuritaire et de mettre en place un dispositif technique répressif qui pratique l'amalgame, du jeune des banlieux, jusqu'aux terroristes "politiques" mondialement organisés, en passant par les attaques armées de bijouteries. La multiplicité des fronts possibles fait partie du paysage, en étant fictivement regroupés en une guerre globale. Dans ce nouveau régime de guerre, l'idéologie joue manifestement un rôle structurant. De même que jouent les passerelles entre les moyens policiers, les moyens de renseignements et les moyens militaires, ainsi que l'usage intense des médias, entre les fronts internes et les fronts externes. La porosité de ces passerelles va, probablement, marquer l'avenir.

L'entrée dans un régime de guerre mondialisée n'est pas anodine : cela impacte tous les registres de la vie économique, sociale et idéologique. Il est déjà patent que l'opinion publique américaine, tenue en inquiétude et en haleine par de vastes mises en scène et d'incessantes déclarations des dirigeants, se vit comme faisant front derrière le " commandant en chef " qu'est désormais le Président Bush.

Il en est ainsi en toute situation de guerre : il se produit de profonds bouleversements dans le comportement de l'opinion publique. Les effets de blocs deviennent plus massifs, les institutions démocratiques sont largement mises en veilleuse, l'opposition politique se trouve prise en porte à faux, sauf à faire de la surenchère. Nous n'en sommes clairement pas là, ni en France, ni en Europe en général. Les gouvernements résistent à entrer ouvertement dans cette guerre contre le terrorisme international. Nous verrons ce que donnera l'actuelle tournée de Bush en Europe.

Mais si nous faisons l'hypothèse que le chef de l'Etat français et son gouvernement décident d'entrer dans un tel régime, avec toutes ses dimensions concrètes et idéologiques, nous pouvons établir une facile prévision politique : la gauche française va s'effondrer. Et elle le fera, parce qu'elle n'est en aucune manière préparée à prendre des positions claires, aussi bien sur le front de la situation mondiale, que sur celui de la sécurité intérieure. Ne pouvant pas être pour l'alignement sur le front prôné par Bush, sans, pour l'instant, affirmer sa prise de conscience et son opposition à l'entrée dans ce régime de guerre, sa position " intermédiaire " craquera. Ce n'est pas certain, mais c'est probable.

L'affrontement Chirac / Le Pen pourra alors, toujours dans la même hypothèse, prendre une signification durable. Le Pen n'est pas un fasciste au sens rigoureux du terme. La situation n'a rien à voir avec celle de l'entre-deux guerres. Le Pen est un réactionnaire, au sens le plus pur du terme : il pratique un racisme défensif (et non expansif) et prône le retour en arrière pur et simple. En ce sens, il refusera complètement de se laisser entraîner dans le sillage américain, préférant transformer la France en blockaus. Il jouera la guerre civile interne, l'isolement du pays et l'unité nationale contre un régime de guerre mondialisé. Et il pourrait trouver écho au sein de la population française de ce point de vue. Ce serait logique.

Dans l'hypothèse inverse, les relations entre les Etats-Unis et la France vont se tendre. Le gouvernement français, qui qu'il soit, peut décider de résister à l'entraînement dans cette logique de guerre, de refuser de s'y engager. Mais il devra lors s'appuyer sur l'appui du peuple français et soutenir de solides et fermes initiatives européennes. On ne peut pas dire que cela soit actuellement le cas. L'Europe est divisée et absente.

Mais une guerre contre le terrorisme international, devenu depuis peu : terrorisme global (qu'on qualifiera peut être un jour de cosmopolite et d'apatride), est une guerre d'un type très particulier, très différent des guerres traditionnelles entre Etats. Elle est très lourde de racisme, comme on le constate déjà sur le sol des Etats-Unis. Car, pour l'instant, l'identification est claire : terroristes = arabes. Et pour le gens vraiment ignorants (ceux qui ignorent que les iraniens ne sont pas arabes, pas davantage, bien sûr, que les Coréens du Nord), on peut encore simplifier et élargir l'équation : terroristes = islamistes = arabes = orientaux.

Lorsque l'on commence à tomber bas, il n'existe pas de plancher.

C'est, formellement, une guerre contre le terrorisme, mais c'est aussi, prise à l'échelle mondiale, une guerre contre l'Orient (plus exactement contre le croisement entre Sud et Orient menée par le croisement entre Nord et Occident). C'est une guerre contre la barbarie du Sud, condensée dans les barbares à visage oriental. L'axe stratégique qui est sous-jacent à cette guerre, entamée sous le leadership des Etats-Unis, est clairement : Occident / Nord contre Orient / Sud, avec, non seulement une pénétration, chaque fois plus profonde, de l'Occident / Nord dans la zone de l'Orient / Sud, mais aussi un encerclement des civilisations et des puissances "étrangères" et rebelles : la Chine d'un côté, tout ce qui reste du vaste creuset des grandes civilisations de l'Orient moyen et proche, dont l'Iran et l'Irak sont les symboles. La Chine n'est pas prise directement dans cette guerre, personne ne peut l'accuser de soutenir ou de pratiquer le terrorisme (sinon sur son propre territoire). Elle applique une fantastique stratégie de l'édredon, avançant, à sa manière, pas à pas, assimilant de l'Occident ce qu'il y a à assimiler, s'imposant peu à peu sur la scène internationale. Elle fait comme elle a toujours fait : aucune puissance occidentale n'a jamais réussi à l'asservir. Mais elle est bel et bien située au bout de l'axe : Occident / Nord contre Orient / Sud, derrière le front ouvert dans la zone intermédiaire. Elle attend et agit en s'infiltrant. Sa zone d'influence ne cesse de s'accroître et ses réseaux économiques et culturelles de s'étendre, sa ou ses mafias de se renforcer. Les stratéges américains intelligents (il doit bien y en avoir) ne peuvent pas l'ignorer. Il n'y a pas, et il n'y aura pas, à l'horizon prévisible, de guerre contre ou face à la Chine. Tout s'est concentré dans la zone intermédiaire et contre les "orientaux" qui résistent à l'influence du Nord / Occident, mais la Chine réside dans le fond du tableau : elle est à la fois pays du Sud, de l'Orient, et, à sa manière, pays ayant déjà un pied dans le Nord. Mais elle n'est plus réellement un pays de l'Est. Au bout du Sud / Orient, un jour, on trouvera la Chine.

Parce que cette guerre a déjà pris, explicitement, la figure d'un affrontement entre civilisations, ou plus exactement l'affrontement de "la" civilisation contre les peuplades non-civilisées - l'insistance permanente de Bush et les membres de son gouvernement à parler de "l'Occident civilisé" en témoigne -, elle a pris aussi une tournure raciste d' une immense portée potentielle. La manière dont circule sans cesse la photo de Ben Laden en est un symbole : son visage, son type racial, sa manière de s'habiller, marquent les esprits. Et Ben Laden raisonne de même en sens inverse. Les discours de Bush et de Ben Laden sont complètement symétriques, seule changeant la religion de référence et la caractérisation du camp du Mal. On ressort le référent des croisades.

 

Je voudrais surtout m'attarder sur le mot " terrorisme ". En soi, il ne désigne qu'une méthode : développer des actions destinés à semer la terreur. Constatons d'abord le considérable recul de la pensée et de l'intelligence qui consiste à faire du terrorisme l'ennemi dans une guerre : si des attentats terroristes sont menés, c'est bien en vertu d'une cause (ou des nombreuses causes). Il faut donc se demander : pourquoi ces attentats sont-ils menés ? Qu'est-ce qui les provoquent ? Quelle politique et quelle volonté stratégique expriment-ils ?

Mais de toutes ces questions, il n'est aucunement débattu : on se mobilise et on mobilise l'opinion publique sur de simples effets et des sentiments réactionnels : la peur, la vengeance, le ressentiment, la haine, etc.. On retombe, de l'intelligence aux pures passions " tristes ", ces passions qui détruisent, de l'intérieur, les individus et leur raison. Et on suppose que l'ennemi agit sous le coup de ces mêmes passions. On suppose un monde mené par l'opposition de sentiments réactionnels, qui s'auto-entretiennent. Haine contre haine.

Constatons ensuite qu'il s'agit d'un terme totalement flexible. Autant la guerre déclarée contre un autre Etat a le mérite d'être une guerre claire, délimitée, autant la notion de terrorisme est extensible à volonté. On sait qu'elle englobe des réseaux (dont celui de Ben Laden, dont la puissance est probablement mythifiée et entretenue sur un mode largement symbolique par les Etats Unis), mais elle englobe désormais des Etats entiers (Irak, Iran, Corée du Nord, Somalie, etc..), voire des peuples, ou du moins leurs dirigeants, comme c'est le cas pour le peuple palestinien.

Ce terrorisme englobe aussi virtuellement les ennemis internes. Il est là aussi très extensif. Ces ennemis peuvent être, en première ligne, ceux qui sont visés par les sécurités intérieures. Ils peuvent demain englober tous ceux qui contestent ouvertement ce régime de guerre. Ce ne seront pas des traîtres à la Nation. Ce seront des complices, même involontaires, du terrorisme. Le terrorisme peut englober tout à la fois : - ceux qui commettent des attentats terroristes, - tous ceux qui pourraient potentiellement en commettre à large échelle (stratégie du soupçon, dont l'Irak est l'archétype), - tous ceux qui pourraient les aider ou les soutenir, même en paroles ou en pensée.

La flexibilité de cette notion s'accroît aussi du fait que les ennemis qu'elle englobe dépendent de la caractérisation qu'en fait le belligérant. Le mot "terroriste" est un qualificatif dont l'application dépend de celui qui l'utilise. Autrement dit, aujourd'hui, c'est Bush et Sharon qui décident de qui est terroriste et ne l'est pas. C'est ainsi que Sharon ne l'est pas, quels que soient les massacres et attentats qu'il a impulsés. Et, bien entendu, Bush ne saurait l'être, quelle que soit la manière dont la CIA organise des assassinats et dont l'armée américaine se comporte (car, après tout, des bombardements massifs sèment la terreur et tuent : où est la ligne de différence concrète ? Pourquoi n'est-ce pas du terrorisme? Et que sait-on des comportements concrets de l'armée américaine en Afghanistan, cette guerre dont on n'aura rien vu ? cette guerre contemporaine qui n'aura comporté aucune image des combats et des zones concernées).

Cela dit, personne ne peut garder le monopole de l'usage du mot "terrorisme". La Russie le pratique depuis plusieurs années, avec un joyeux mélange entre terroristes, mafias, et peuples entiers (tous ces peuples non-russes à l'allure douteuse).

Le Pakistan et l'Inde commencent à parler de guerre, en évoquant, entre autres, des incursions de réseaux terroristes.

Le terrorisme est partout, et cela peut s'appuyer sur des faits tangibles, car les affects réactifs de ceux qui estiment subir l'occidentalisation et le normalisation du monde ainsi que l'oppression militaire et idéologique américaine poussent effectivement à perpétrer de vrais actes "terroristes".

La côté "terrifiant" de ce nouveau régime de guerre est qu'il n'a justement aucune limite a priori, et devient discrétionnaire : tout le monde peut déclarer avoir ses terroristes et engager des actions en conséquence. Le droit international est en train de voler en éclat (tous les juristes le disent); et le droit interne sur la liberté des citoyens et le droit d'associatin devient dangereusement fragilisé.

Je voudrais terminer par une remarque sur une caractéristique classique de tout régime de guerre : la désinformation. Mais elle prend ici un contour très particulier : nous, simples citoyens du Monde, nous ne savons rien et, probablement, nous ne saurons rien. Le régime de guerre emporte un régime de vérité très particulier : est vrai ce à quoi l'opinion publique est prête à adhérer massivement, au vu des faits qu'on lui montre et des discours qu'on lui tient. La vérité n'a pas à voir avec la découverte de ce qui s'est effectivement passé. Elle relève de la stratégie d'action sur l'opinion. Elle participe d'un mode de légitimation de la guerre menée et de ses moyens.

Prenons l'exemple le plus fort : que savons-nous des attentats du 11 septembre ? Comment ont-il été produits ? Qui les a menés ? Toute personne raisonnable, ayant conservé une certaine autonomie de réflexion, doit se dire : " je n'en sais rien ". Aucune preuve solide n'a permis de dire que le réseau Al-Qaïda en était l'exécutant. Et si Ben Laden a, logiquement, laissé entendre qu'il s'en réjouissait, il n'a jamais revendiqué l'attentat. Mais peu importe qui a réellement commis les attentats du 11 septembre, puisque nous n'avons aucun moyen de le savoir. Regardons en plutôt les causes et les conséquences.

Les causes des actions terroristes n'ont rien de mystérieuses. Du côté des dominés, les situations de désespoir s'expliquent très facilement, inutile d'épiloguer, bien qu'il faille, dans un grand nombre de cas, ajouter le rôle organisationnel et les visées politiques de ceux qui les manipulent. Un bon exemple : le sinistre Hamas, en Palestine. Misère, destruction des identités, désespérance, ces bouts de brisés qui parsèment l'océan du monde actuel, comment ne deviendraient-ils pas de futurs "terroristes", ou plutôt : de futures proies pour des organisations et des mafias qui pratiquent le terrorisme ? On peut ranger, bien entendu, dans le camp des "terroristes" potentiels tous les peuples opprimés, chassés, déplacés, démantelés, ceux, et ils sont innombrables, que les Palestiniens incarnent. Si l'on parle aussi peu de l'Afrique, ce n'est pas que le terrorisme n'y soit pas pratiqué, bien au contraire. C'est qu'elle ne représente pas un enjeu stratégique pour les grandes puissances. Les quelques enjeux économiques y sont, de longue date, militairement protégés. On y laisse jouer des puissances locales, sur fond de désagrégation complète des civilisations africaines et des cadres institutionnels. L'Afrique, que j'ai connue à une époque, est devenue une vraie plaie, quelle que soit la résistance de la société civile.

Du côté des dominants, rien de mystérieux non plus : la pratique terroriste est, soit l'accompagnement, soit la terminaison d'une politique expansionniste utilisant la force pure. L'armée israélienne et américaine en ont bien rodé les mécanismes. On coupe les têtes qui dépassent, on tue ceux qui se révoltent ou pensent (tels les dirigeants de l'autorité palestinienne), on sème la terreur à vaste échelle. L'intelligence représente toujours l'ennemi principal : Arafat en sait le prix. On peut, de ce point de vue, citer également le comportement du gouvernement irakien à l'égard des Kurdes : il applique bel et bien, et depuis de longues années, des moyens terroristes (mais ce n'est pas ce que Bush reproche à Saddam, bien entendu). Cette politique expansionniste permet, aux Etats-Unis, le déploiement d'un quadrillage politico-militaire du monde, en installant une multiplicité de bases permanentes et en s'assurant de la fidélité des gouvernements concernés. Ce quadrillage est la nouvelle forme d'encadrement de la pénétration, en profondeur, des intérêts économiques. Voici qu'on apprend maintenant que des militaires américains entraînent l'armée de Georgie : amusant ! La Russie est progressivement encerclée, sans pouvoir réagir.Les Etats-Unis profitent à fond des positions conquise à partir de l'Afghanistan et des pays alentours, non seulement dans le contrôle des voies du pétrole, mais dans les positionnements géo-stratégiques. Il est vrai que la Russie a ses propres terroristes. A chacun son Mal, à chacun ses terroristes : Russie et Etats-Unis sont temporairement engagés dans des guerres identiques, temporairement de connivence. Le territoire du "terrorisme global" est vaste. Il y a encore un an environ, tout le monde, ici, en Occident, s'offusquait de la honteuse guerre menée par la Russie en Tchétchénie. Nous en recevions des images, particulièrement pénibles. Voici que maintenant cette guerre est devenue glorieuse, et que les images ont disparu.

Pays de l'OTAN et Russie se retrouvent autour de la même table, face à leur ennemi temporairement commun (bien que cet ennemi se décline au pluriel : le terrorisme global se décline en terrorismes locaux. Nous aurons peut être bientôt une déclaration des gouvernements associés autour de l'OTAN pour nous dire qu'il existe une internationale du terrorisme. Les anciens schémas, hitlériens ou staliniens, pourront toujours resservir).

Les actions conduisant à semer la terreur sont souvent à double face : un mélange réactif entre dominants et dominés, un auto-entretien de la violence. On ne comprend rien si on ne remonte pas à l'origine de leurs causes et aux visées stratégiques qui les animent. Et c'est clairement du côté des dominants que ces causes résident.

Mais nous n'avons encore vu que peu de choses : si, effectivement, des pays entiers sont attaqués - ce qui reste encore incertain - les effets réactifs vont monter en ampleur, car les haines atteindront des dimensions inédites. La haine des Etats-Unis et d'Israël commence déjà à atteindre des niveaux élevés dans la partie orientale du monde. Mais il existe encore de nombreux crans à monter. Quand on se développe dans un régime de passions de haine, quand on en appelle au Mal, il existe de nombreux enchaînements possibles. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé notre réflexion sur les conséquences. Nous ignorons quels types d'armements finiront par être utilisés, de part et d'autre. Il est vrai que, plus ce régime de guerre gagnera en ampleur, plus nous frôlerons l'usage d'armes nucléaires et bactériologiques.

On sait que les grandes mafias (mafia russe, mafias de la drogue, mafia américaine, albanaise, thaïlandaise, mafias financières, mafias du pétrole, et celles qu'on ne connaît pas) disposent déjà de ces armements. Remarquons au passage que Bush s'est bien gardé de déclarer la guerre aux mafias, mis à part quelques propos de circonstances. Encore une fois, le problème ne réside pas dans le terrorisme, mais dans les stratégies, les intérêts et les visées de pouvoir qui les animent. A mon avis personnel, les mafias sont beaucoup plus dangereuses, cyniques, organisées à l'échelle mondiale, que l'Irak ou l'Iran, preuve, s'il en fallait, que la lutte contre le terrorisme est largement un prétexte. L'Irak et l'Iran sont des Etats, qui raisonnent comme tels. Ce n'est pas le cas des mafias. Nous savons, avec une absolue certitude, que ces mafias possèdent déjà des armements nucléaires et bactériologiques et ont acquis une grande capacité de chantage. Et leurs mobiles sont claires : l'argent est toujours en ligne de mire.

Imaginons, un seul instant, que le président Bush décide de dénoncer les mafias, qu'il les nomme explicitement, qu'il mobilise tous les moyens dont il dispose dans ce sens, qu'il en appelle à l'Europe pour engager cette lutte. Je dois dire que, personnellement, je ne pourrais que l'approuver, car le risque est trop grand. Mais tel n'est pas le cas. Ce que Bush vise, ce ne sont aucunement les mafias, ce sont les zones et points d'ancrage dans la partie Sud et orientale du monde pour des motifs géo-stratégiques et économiques. La lucidité et les faits conduisent à dire que les grandes mafias sont proches des gouvernements et en épousent les actions. L'illustration la plus parfaite en a été donnée par la guerre du Kosovo : la mafia albanaise s'est remarquablement servi de l'intervention américaine. C' est elle qui a gagné la guerre. Qui peut le contester?

Au total, Bush joue à l'apprenti sorcier : il stimule, par ses menaces, la dissémination et la construction d'armements dont il se sert, par ailleurs, pour justifier par avance ses attaques. Il existe un côté délirant dans sa propre stratégie (mais n'est-ce par le propre des personnages d'extrême droite que de s'enfermer dans leur propre délire?).

Il faut également insisté sur les évolutions internes possibles. On peut prévoir, comme cela s'organise aux USA (voir ci-dessous la dépêche sur la réorganisation du FBI), un sensible recul de l'exercice des libertés individuelles et de la libre vie des associations. Espionnage, soupçons, enquêtes... devraient logiquement prendre un nouvel essor. C'est vrai de tout régime de guerre, avec cette grande différence prêt que l'ennemi est intérieur, et que le concept de "terrorisme" se prête à toutes les mises en scène.

On peut prévoir qu'en France, la justice va être reprise en main et insérée dans le dispositif de sécurité intérieure. Des indiscrétions ont permis de le savoir, et toutes façons, car tout va très vite, nous le saurons publiquement bientôt. Bientôt finie "l'indépendance des juges". Le syndicat de la magistrature pourra s'indigner.Il sera de fait paralysé par la priorité nationale donnée à la lutte contre le terrorisme et par la légitimité exceptionnelle dont Chirac peut se réclamer. Je fais le pari que des dépêches futures nous donnerons des indications à ce sujet. En régime de guerre, l'indépendance de la justice perd sa légitimité.

Mais il faut comprendre encore plus en profondeur, au plan interne, l'influence possible de cette référence à l'insécurité et au terrorisme. Cela ne peut se limiter au cadre des banlieues. Il existe un ressort du sentiment de l'insécurité et de la peur encore beaucoup plus global et profond : l'insécurité de l'emploi. Que l'on soit chômeur, ou précaire, ou titulaire d'un contrat en CDI, il s'est propagé un fond d'angoisse quant au devenir de sa propre situation qui, à sa manière, mine les esprits. Bien entendu, de cette insécurité là, les gouvernements en place ne parlent pas, et pour une raison simple : elle participe d'un rapport économique qu'eux-mêmes soutiennent. L'insécurité de l'emploi est inhérente à toute l'évolution économique actuelle, à la phase historique actuelle de déploiement du capitalisme mondialisé. Mais, idéologiquement parlant, on retrouve le même affect : la peur. Et, dans l'exploitation politique de cet affect, toutes les peurs se mélangent. On peut avoir peur du terrorisme international, comme d'un jeune des banlieues, comme on a peur pour son propre devenir. L'exploitation de la peur n'est pas un vain mot : elle peut représenter l'axe majeur d'une politique. Faire régresser les enjeux politiques, du raisonnement aux purs affects, qui plus est : des affects "tristes", qui affaiblissent les individus, les enferment dans des postures réactives, fait partie du jeu qui, progressivement, se déploie. Cela fait partie de cet étrange régime de guerre. On mobilisera, sur fond de l'exploitation de la peur, contre la peur.

Dans notre doux pays de France, peu de gens sont encore conscients que nous sommes entrés en régime de guerre. Il existe, dans les couches moyennes - aisées, comme une sorte d'insouciance confortable. Nous avons nos malheurs et joies privées. La vie est plutôt dure dans l'ensemble, mais la situation mondiale est bien loin, comme le sont, pour la majorité des Français, les voitures brûlées ou les ascenseurs défectueux. Tout ce qui se passe n'est qu'images, et les images sont désormais faites pour être violentes et pornographiques. Pourquoi s'en faire ?

Les réveils risquent d'être brutaux. Très brutaux.

Que faire dans un régime de guerre? Il n'y a que deux positions :

- soit prendre partie pour l'un des belligérants,

- soit lutter pour la Paix et refuser catégoriquement ce régime de guerre.

Lutter pour la Paix (car la Paix n'est pas un état, ni même une valeur : elle est un devenir qui se gagne, qui engage une lutte forte, constante, permanente), c'est-à-dire lutter contre les sources et les causes de la désespérance, contre les oppressions et dominations qui les engendrent, contre les politiques expansionnistes de contrôle économique et politique du globe, pour la justice et la générosité, pour la mondialité.

Le 23 mai 2002

 

(1) Peu de jours après avoir écrit le texte ci-dessus, j'apprenais qu'effectivement les décisions en matière de dépenses militaires et de sécurité intérieure étaient déjà en train d'être prises. Les choses vont vite.Ce qu'il y a de bien est que tout se passe conformément à ce qu'on pouvait penser, une fois qu'on a intégré le concept de "régime de guerre". Le rôle des concepts est, en particulier, de permettre d'anticiper.Les choses se précisent de plus en plus aux Etats-Unis, et les choses s'accélèrent dans la réorganisation des grands dispositifs militaires, avec la présence de la Russie.

(2) le 26 juin 2002 : le cap est franchi : notre ministre de la sécurité intérieure a, pour la première fois, explicitement utilisé le mot "guerre". Je ne pensais pas que cela viendrait aussi tôt et aussi clairement.

 

 


 

La pensée stratégique américaine.


Le 18 mars 2003

(Hier, les Etats-Unis sont entrés en guerre en Irak, à une date que l'on connaissait depuis 3 mois)

Ainsi la date du 17 mars pour l'entrée officielle en guerre a été respectée, date du calendrier militaire connue de longue date. Cela signifie, mais devait-on en douter ?, que le détour avorté par l'ONU n'a jamais constitué l'essentiel. Il ne représentait pas le véritable calendrier.

En quoi consiste la stratégie américaine, et comment s'insère-t-elle dans le nouveau régime de guerre ?

Il est bon de dire que le nouvelle pensée stratégique a mis prêt de 10 ans à se construire, dans le vide laissé par la fin de la guerre froide. Il fallait, à l'administration américaine, repenser stratégiquement le monde et leur rôle, et c'est ce qui, par étapes successives, a été fait, bien que l'entrée véritable dans un régime de guerre permanent ne date que de l'après 11 septembre 2001. Alain Joxe, dans "L'Empire du Chaos", en retrace bien les différentes composantes.

La première pierre a été posée en juin 1993 par un célèbre article de Samuel Hutington, dont on mesure mieux aujourd'hui l'importance. Intitulé "The Clash of Civilizations ?", ce texte énonçait une nouvelle représentation du monde : non plus l'affrontement entre deux blocs cherchant à se contenir l'un l'autre, mais un affrontement diffus, multiforme, multilocalisé, entre civilisations. Il propose de diviser, stratégiquement, le monde entre 6 ou 7 civilisations, mais trois retiennent avant tout son attention : l'occidentale, la Tao-confucéenne, l'Islamique. Hutington ne vise absolument pas à faire une caractérisation historique de ces civilisations. Il pose, comme acte de nouvelle vision politique du monde, que ces trois grandes civilisations prétendent à la modernité, et qu'elles sont inconciliables, impossible à mélanger. Il prédit que les chocs auront désormais lieu entre ces civilisations, et non plus entre Etats, ou entre capitalisme et communisme. Les identités culturelles, plus importantes que les seuls intérêts économiques, deviennent source d'affrontements collectifs violents. Mais la globalité même de cet affrontement fait qu'il peut prendre des configurations locales très variées, très mouvantes. Le conflit israélo-palestinien, par exemple, peut être pensé, mené et développé comme un conflit entre civilisation occidentale, judéo-chrétienne, et civilisation islamique.

Il convient donc d'identifier, à chaque cas, ces configurations. Dans ce choc des civilisations, la civilisation judéo-chrétienne représente une alliance "naturelle", qui s'oppose aux deux autres civilisations, nettement moins institutionnalisées. Il est bien entendu du plus haut intérêt d'éviter toute jonction entre la civilisation tao-confuséenne et la civilisation islamique. Il faut éviter toute occasion donnée à leur alliance, et, au contraire les jouer l'une contre l'autre. Hutington pense encore en terme d'alliance du front occidental, principe qui sera ultérieurement abandonné, dès lors que s'affirmera l'unilatéralisme américain.

Mais est déjà présente dans ses propos toute la dimension religieuse de la pensée stratégique, qui se radicalisera dans ses textes ultérieurs. Dans sa théostratégie, va s'affirmer un curieux mélange de racisme religieux (la chrétienté occidentale) et de répulsion de plus en plus affirmée pour l'Orient. De dangereuses modernités non occidentales peuvent surgir, contre lesquelles il faut se prémunir. Moment important de la nouvelle pensée stratégique, car ce qui se trouve posé est à la fois une nouvelle vision du monde, comme marqué par le choc entre des civilisations non mixables, irréconciliables dans leurs principes culturels mêmes, mais aussi une nouvelle dialectique du global et du local : l'affrontement est toujours global dans son essence, mais toujours local dans ses manifestations (et il faut qu'il le reste, car seule l'occident a acquis la capacité à se battre de manière globale, en particulier à travers l'OTAN qui, pour lui, doit devenir le lieu d'alliance privilégié de l'occident).

La seconde pierre va être apportée par les Töffler : ils raisonnent en termes de révolutions techno-militaires : révolution néolithique (agraire), révolution industrielle, révolution électronique. Le choc des civilisations a bien lieu, mais entre ces trois vagues qui coexistent dans la période historique actuelle. Ces civilisations techniques sont antagonistes et ségréguées. Celles-ci sont strictement hiérarchisées en inférieur, moyenne et supérieure, et elles sont absolument concurrentes et excluantes : les variétés de civilisation (agraire, industrielle, électronique) seraient homologues à des races biologiques en lutte, dans la mesure où les métissages entre elles sont décrits comme stériles et où les guerres de génocide culturel sont inévitables.

Les tenants de la révolution industrielle ont écrasé les agrariens (cas-type : la guerre de sécession américaine), et il en est de même aujourd'hui du triomphe annoncé de la nouvelle révolution. Le refus de tout compromis entre les trois vagues montre déjà l'intégrisme raciste qui va marquer si intensément la nouvelle pensée stratégique américaine. Et à travers la révolution électronique - qui va, il est vrai, révolutionner l'armement américain -, on voit se profiler une redéfinition du camp de l'occident. Car, si la concentration de la civilisation numéro 3 se trouve naturellement aux Etats-Unis, en Europe occidentale et au Japon, ce sont les Etats-Unis qui sont, de loin, les mieux préparés à cet avènement par leur libéralisme fondateur. Dans ce pays, l'aristocratisme de la troisième vague est en train de gagner et la seconde vague (celle du fordisme) de perdre, tandis que la première est si affaiblie qu'elle est jetable dans la marginalité de la société américaine. Les nouveaux sudistes sont les ouvriers du fordisme de masse, des chômeurs des banlieues drogués, des fermiers miliciens. Ils ont déjà perdu.

Ce que les Töffler apportent, ce n'est pas une vision du monde qui soit substitutive à celle de Hutington. Mais plutôt une première affirmation, au sein de la civilisation occidentale, de la "pureté" du modèle américain, et un prolongement du clivage externe en un clivage interne au sein du peuple américain. Ils apportent aussi et surtout l'accent mise sur la révolution électronique comme mode de recomposition, à la fois de l'économique et du militaire.

Nous voyons s'opérer un premier couplage : civilisation judéo-chrétienne + maîtrise de la révolution électronique (qui, soit dit en passant, commence à disqualifier, aux yeux des stratèges américains, un pays comme l'Allemagne, vu comme englué dans la révolution industrielle).

La troisième pierre sera posée par Anthony Lacke le 21 septembre 1993, avec la substitution du nouveau paradigme de l'"enlargement" (élargissement) à celui du containment (contention). Il ne s'agit plus de contenir l'URSS, mais de développer désormais un processus offensif par expansion du "monde libre". La notion de "monde libre" change nécessairement de signification : elle ne se réfère plus en opposition au monde communiste ou totalitaire. En fait, le monde se trouve polarisé entre extrême barbarie et pleine civilisation. La civilisation s'identifie à la démocratie et au marché. Elle a, face à elle, non un bloc totalitaire, mais une barbarie diffuse. Et elle doit agir de manière à la fois expansive et préventive. La barbarie ne se contient pas. Elle s'éradique.

C'est sur cette base que Lake édicte, pour la première fois, la théorie de l'unilatéralisme américain : dans les zones barbares, l'action unilatérale des Etats-Unis, militaire et/ou humanitaire, doit être envisagée aussi souvent que nécessaire, et elle ne doit pas être paralysée par les principes du multilatéralisme dont l'ONU est l'incarnation. Un unilatéralisme global l'emporte déjà clairement dans le discours de Clinton à l'ONU, le 27 septembre 1993 (il y a près de 10 ans donc).

On voit ainsi être posé, dès cette époque, un nouveau socle stratégique : Choc des civilisations + révolution électronique + élargissement offensif décidé de façon unilatérale.

Cette conception va être affinée par une conceptualisation plus sophistiquée des caractères du nouvel environnement mondial : les civilisations adverses, les agrariens-industrialistes d'un âge précédent, les barbares, ne se manifestent pas comme un bloc unifié, mais de manière atomisée, segmentée, imprévisible, complexe. Le monde devient particulièrement dangereux, imprévisible, choatique. Les Etats-Nations sont tendantiellement en voie d'éclatement, sous forme de subdivisions ethnicisées ou de réseaux. Il faut donc que les Etats-Unis mènent une guerre globale, contre un adversaire éclaté, dans un univers qui a définitivement cessé d'être bipolaire. L'unilatéralisme se justifie d'autant plus qu'il n'existe plus d'alter ego. Les alliances perdent elles-mêmes leur raison d'être.

Ainsi, comme Joxe le met bien en lumière, on parvient à une représentation du monde, dominée par :

- la structure autistique de la pensée stratégique américaine : le repli sur une vision non-interactionnelle du rapport à l'autre (qu'il soit ennemi potentiel ou allié) dérive de l'annulation du bloc ennemi et d'une pensée américaine, qui n'a plus comme référent qu'elle-même (ce qui prend toute sa signification lorsque l'autre devient barbare ou terroriste). Les Américains ne voient plus le monde qu'à travers eux-mêmes.

- Le leadership des Etats-Unis sur la civilisation occidentale, et de cette dernière sur le reste du monde, qui devient l'axe d'une hiérarchisation et ségrégation de la planète irréversibles,

- La recherche d'action guerrières localisées, à la fois globales dans leur signification, et locales dans leur offensive "expéditionnaire", actions qui se cumulent dans la durée pour se soumettre le monde (ou désarmer sa dangerosité).

- La condamnation des référents civilisationnels non chrétiens comme intrinsèquement non démocratiques et barbares.

Les néo-conservateurs de l'équipe Bush ne vont faire que radicaliser ces conceptions. On peut remarquer d'abord la convergence idéologique entre intégrisme juif sioniste et intégrisme protestant. Richard Perle et Paul Wolfowitz ont une expérience personnelle et des liens forts avec la fraction radicale du sionisme (celle incarnée par Sharon), reconvertissant un farouche anti-communisme d'antan en une hostilité contre toutes les menaces venant de l'univers "sombre" non occidental et contre la "mollesse" de ceux qui, aux Etats-Unis ou en Israël, cherchent des compromis avec l'ennemi. Ils rencontrent l'intégrisme protestant de Bush : les Américains représentent le nouveau peuple élu et Bush se découvre investi par la providence d'une mission quasi-divine. Mais c'est moins la dimension religieuse et intensément raciste en tant que telle qui importe, que la manière dont se trouve, dans ces personnages, exacerbée la vision de leur mission en tant que porteurs de la civilisation judéo-chrétienne, conçue comme radicalement opposée à l'altérité des non civilisés.

L'autisme est poussé dans ses limites : l'autre est toujours ennemi potentiel. L'étranger est barbare. Les tièdes sont des traîtres. Les rapprochements avec la politique de Sharon sont évidents : c'est exactement la même pensée, la même vision du monde, les mêmes pratiques qui animent les néo-conservateurs américains et le gouvernement israélien, à une seule différence prêt : les Israéliens allient destructions, assassinats et contention, alors que les Etats-Unis veulent et peuvent rester entièrement mobiles. Ils détruisent les forces adverses avec un maximum de violence, au bénéfice, à chaque fois, d'une considérable inégalité dans les moyens militaires en présence, installent des bases, en quadrillant la planète, mais évitent soigneusement de s'installer durablement en quelque lieu que ce soit.

Ensuite la stratégie est précisée. Paul Wolfowitz, actuel numéro 2 du Pentagone, exprime très clairement l'idée maîtresse : les Etats-Unis doivent dominer le monde, en empêchant toute force potentiellement concurrente et dangereuse d'émerger, par attaques préventives qui détruisent ces forces dans l'œuf. La lutte dite anti-asymétrie permet de préciser cette stratégie : on peut définir l'asymétrie comme la capacité de tout acteur de combattre les Etats-Unis, en utilisant les vulnérabilités nouvelles liées à la globalisation : la transnationalisation des risques, l'interconnexion informationnelle et infrastructurelle des systèmes américains aux systèmes mondiaux (type internet), l'affaiblissement durable des Etats-Nations et des systèmes de sécurité collective qu'ils ont montés, la montée en puissance des acteurs "délinquants", étatiques ou sous-souverains (réseaux terroristes, mafias, etc.), la dissémination des technologies, la faible possibilité de discriminer l'ennemi dans des contextes conflictuels de plus en plus complexes, etc.

De la ressortent les trois piliers de la stratégie américaine :

- d'une part une renforcement inédit des moyens de défense et de sécurisation de leur territoire, qui est la contrepartie de leurs interventions offensives dans le reste du monde et des risques qu'elles génèrent. Le 11 septembre a puissamment renforcé cette première facette,

- d'autre part des attaques massives, mais ciblées, contre toute force pouvant, actuellement ou dans le futur, acquérir une puissance significative. Face à une menace, réelle ou fictive, les Etats-Unis lancent une attaque préemptive, et, en même temps, se déploient militairement à l'échelle du globe, grâce à leur réseau de bases et les liens de dépendance tissés avec les armées locales. La définition de l'axe du Mal a permis de lister les foyers dangereux actuels. Mais il n'est pas douteux que les stratèges américains, bien que polarisés actuellement sur les islamistes (ou plutôt sur les foyers qui existent au sein de la civilisation dite par eux islamiste), savent parfaitement que l'ennemi majeur est la Chine, seule puissance future à pouvoir défier leur hégémonie. Le seul inconvénient dans cette stratégie est qu'elle doit procéder par étape : toute attaque locale supposant, pour éviter tout risque d'échec, et le moins de morts américains possibles, une forte concentration de la puissance militaire américaine, avant d'être à nouveau entièrement disponible pour une attaque future, ils ne peuvent pas tenir plusieurs fronts à la fois. Ou du moins évitent de le faire. C'est ce que la Corée du Nord a parfaitement compris, profitant de la situation en Irak pour renforcer son armement et sans doute mettre les Etats-Unis en difficulté politique préventivement (avec l'accord de la Chine ?).

- enfin, garder une forte avance technologique sur le reste du monde, en particulier grâce à un contrôle inédit des moyens d'observation et d'information, directement associés aux systèmes de commande et d'attaque, avec intégration des systèmes. La contre-asymétrie réside en particulier en la production permanente de cette asymétrie au profit de la puissance militaire américaine. Et dans une activité permanente des Etats-Unis pour éviter que d'autres puissances puissent se doter de moyens équivalents. Par exemple, l'administration américaine a torpillé le projet européen de constitution d'un réseau de satellites d'observation.

En même temps qu'il importe de comprendre cette pensée stratégique, il ne faut pas non plus exagérer sa portée en tant que telle. Elle s'associe à ce que j'ai proposé d'appeler : un nouveau régime de guerre, qui dépasse la stratégie proprement militaire. Car le fond commun des différents étapes d'élaboration de cette pensée stratégique n'est pas seulement la volonté de constituer un "empire", mais la peur du chaos que la globalisation économique et financière génère. Si Alain Joxe parle d'empire du chaos, je parlerai tout autant d'empire réactif, qui réagit en permanence au chaos que le régime de déploiement, considérablement ségrégué et inégalitaire, du capitalisme, dans sa phase actuelle de globalisation, génère, en parallèle aux décompositions des ensembles humains des périodes historiques précédentes (décomposition des nations et des peuples, décomposition des classes sociales...). Empire du chaos et du contre-chaos à la fois, empire de la peur. L'attaque contre l'Irak n'est qu'une étape. Si l'administration américaine règne par le peur et en utilisant la peur, elle a peur elle-aussi d'un monde éclaté et révolté qui lui échappe, dans le mouvement même où elle tente de le soumettre.

De ce point de vue, la régime de guerre, comme ses causes, ne se limitent pas aux Etats-Unis. Bien des traits en sont présents au sein des gouvernants et stratèges de l'Europe occidentale, bien que celle-ci soit traversée par d'intenses contradictions sur ce plan.



 

Zarifian Philippe

 

 

Le régime de guerre aujourd'hui

Il y a 5 ans, au lendemain du 11 septembre et des premiers discours de Bush annonçant l'ouverture d'une guerre de longue durée contre le "terrorisme" et désignant l'axe du mal, j'avais décidé de prendre ces discours au pied de la lettre, tout en modifiant leur interprétation.

La thèse que j'ai alors défendue était que nous étions entré dans une nouvelle période du capitalisme, dont les événements du 11 septembre et les discours de Bush n'étaient que le symptôme. Période du capitalisme, caractérisée par l'entrée dans un régime de guerre, durable, affectant tous les aspects : économiques (les ressorts de l'accumulation du capital), politiques, idéologiques, sociaux. Dans mon esprit, à cette époque, régime de guerre ne signifiait pas nécessairement des guerres permanentes, mais du moins un recentrage, autour de la question de la guerre, du régime capitaliste, même si, bien entendu, il n'allait pas totaliser tous les aspects de son fonctionnement.

J'avais indiqué que ce régime de guerre, d'un type nouveau, associait deux faces.

Une face externe, c'est-à-dire des guerres menées, militairement et avec l'usage d'un vaste réseau de renseignements, sur sol étranger, non pas contre des pays, mais contre des "terroristes".

Une face interne, sous forme d'une guerre menée par un Etat, sur son propre territoire, contre tous les terroristes réels, mais surtout potentiels, se traduisant par ce que j'ai proposé d'appeler : la mise en place d'un régime sécuritaire de contrôle. Même si ce régime pouvait, en interne, au début, se donner des cibles "étrangères" (immigrés, au faciès arabe en particulier), il avait pour vocation d'englober toute la population.

Cette double face, externe et interne, avait une conséquence sur la recomposition des forces que les gouvernements des principaux pays capitalistes devaient organiser et aligner pour assurer ce nouveau régime de guerre. J'émettais l'idée qu'il était insuffisant de se polariser sur les seuls moyens militaires. Il fallait y associer la police au sens large du terme, c'est-à-dire l'ensemble des moyens de surveillance, de contrôle et de répression, ainsi que, grâce aux nouvelles technologies, la mise en place d'un vaste réseau de fichage et de surveillance, utilisant la mise en fiche (et en images) d'une large partie de la population, et ceci, en utilisant, non seulement la réalisation de ces fichiers, mais leurs croisements, fichiers au sein desquels dangers externes et dangers internes se rejoignaient (pour faire face à un ennemi potentiellement mobile).

Guerres d'un type nouveau : non pas guerre entre pays ou entre blocs de pays, non pas guerre armée conventionnelle contre armée, mais des guerres que les stratèges américains qualifiaient d'asymétriques.

C'était la définition de l'ennemi qui était nouvelle (en réalité, ce sont les Russes qui ont été les premiers à l'utiliser de manière systématique). Le mot de "terroriste" avait plusieurs particularités :

- il ne disait rien sur les motivations de cet ennemi, mais se référait uniquement à un moyen d'action (agir par le terrorisme, depuis les attaques individuelles, jusqu'à l'utilisation des fameuses armes de destruction massive, d'autant plus dangereuses, qu'elles étaient dans les mains de terroristes barbares), - ces terroristes pouvaient prendre différentes formes : des réseaux, des gouvernements, de groupes d'individus, voire des individus isolés. Et il convenait, si possible, de ne plus se laisser surprendre, c'est-à-dire de mener des guerres et de réaliser des arrestations préventives, - c'était aux forces capitalistes, anti-terroristes, de mettre des réalités tangibles derrière ce qualificatif. Autrement dit, c'étaient à elles de qualifier l'ennemi, de décider qui était ou non terroriste. C'est ainsi que le gouvernement iranien devenait "terroriste", alors que, bien entendu, Israël ne l'était pas.

- Enfin, par définition, un terroriste ne pouvait être que barbare, voire inhumain, purement porté par ses passions, incapable de raison. On était donc en droit de les traiter comme des animaux dangereux (arrestations brutales, tortures en tous genres, etc.) Ce terme de "terroriste" avait un autre avantage : en l'utilisant avec les mêmes connotations, mais sous forme atténuée (en disant "barbares" ou "racailles"), on pouvait utiliser les forces de police de façon parallèle aux forces militaires et donc mener ensemble les deux fronts de la guerre. Cela imposait que la justice officielle voit ses moyens de plus en plus mis à la disposition du régime sécuritaire (sans parler de l'usage de moyens illégaux).

A l'époque, fin 2001 donc, je m'interrogeais sur les causes de l'entrée dans ce régime de guerre. Certes, il y avait des causes classiques : relancer l'accumulation capitaliste par les commandes d'armement et d'équipement des polices, mais surtout mettre en place un vaste système mondialisé de contrôle et de fichage (supposant lancements de satellites, mise en place de réseaux interconnectés mondialement de prises de données sur les populations et leurs déplacements, capacité à faire, au sein de ces banques de données, des traitements sophistiques en "point à point", individu par individu, ce qui demandait la mise au point d'algorithmes très complexes) et expérimenter des bombes très coûteuses d'un type nouveau. Ce n'était donc pas seulement l'armement classique qui était mobilisé, mais les formes les plus avancées des "nouvelles technologies". Il y avait aussi la crise énergétique et l'importance à contrôler les ressources en pétrole.

Néanmoins, je me disais que, pour une fois, les causes premières n'étaient pas économiques, mais politiques. Les gouvernements capitalistes avaient peur. Peur de quoi ? Cela était difficile à caractériser, même pour eux. Mais une peur de la diffusion de processus socio-politiques, qui échappent complètement à leur contrôle. Peur de la montée en puissance et en nombre des "non-civilisés", c'est-à-dire des résistants et contestataires de l'ordre capitaliste (ordre qui, de toutes façons, s'était durci : chômage, précarité, exclusion, marginalisation, montée effrayante de la pauvreté à l'échelle mondiale, etc.). Il y avait un gros risque d'isolement des forces capitalistes, et surtout de contestation de leur légitimité.

La thématique : civilisation (occidentale) contre terroristes (barbares et inhumains) était facile à utiliser dans ce cadre. Mais il faut remarquer que la civilisation dont Bush, puis tous les chefs de gouvernement occidentaux (sans parler des Russes), parlaient, comme devant être défendue, était une civilisation arrêtée, sans mouvement, donc sans capacité à proposer un avenir. Seule la technologie était nouvelle. L'idée selon laquelle "l'Histoire était finie" faisait partie de cette vision. Il fallait défendre une civilisation, privée désormais de tout dynamisme novateur, qui était "éternisée", pour ne pas dire sacralisée.

Dès cette époque, je n'ai jamais cessé de critiquer la notion de "libéralisme" (et donc d'anti-libéralisme), non pas du tout pour une querelle de mots sans intérêt, mais parce qu'elle signifiait une erreur très profonde d'analyse de la nouvelle période du capitalisme.

Le moteur n'était plus le "libre marché", mais au contraire, un renforcement des tendances monopolistiques (dont les technologies liées au nouveau régime de guerre étaient le centre d'impulsion). Il n'y avait pas "désengagement de l'Etat", mais au contraire un fort réengagement, à la fois législatif, judiciaire, pratique, et idéologique, vers l'effort de guerre. Dans le cas de la France : l'effort de guerre interne primait, du moins temporairement sur l'effort proprement militaire.

La thèse de l'entrée dans une époque "libérale" me semblait radicalement fausse et conduisant à des propositions alternatives, pleines de bons sentiments, mais "à côté de la plaque", datant d'une autre époque, avec une considérable sous-estimation de la mondialisation et du régime sécuritaire de contrôle.

Nous sommes 5 ans après. Que peut-on dire ?

Quelques faits nouveaux cependant se sont ajoutés :

- tout d'abord, je pensais en 2001 que le régime de guerre pouvait admettre des périodes de pause, qu'il ne s'agissait pas nécessairement de guerres permanentes.

Or la réalité a montré tout à la fois :

o une diffusion des guerres, pour l'instant concentrée au Moyen Orient, en Afrique et dans le Caucase, guerres nombreuses, mais surtout : interminables, inachevables. C'est l'aspect le plus frappant, difficile à prévoir. Bien sûr l'Irak, l'Afghanistan et la Palestine en constituent l'archétype. Pourquoi inachevables? Parce que ne s'attaquant, ni à une armée classique, ni même à un gouvernement, mais à des membres de populations locales (le phénomène Al Qaïda étant marginal), ces guerres "préventives" entraînaient une résistance impossible à vaincre, car se ressourçant en permanence dans la population et dans l'agression subie. Et parce qu'en face, l'armée occidentale, quel que soit son label (alliance autour des Etats-Unis, OTAN, et maintenant ONU), était trop bien armée pour être vaincue elle-aussi. D'où des guerres effectivement interminables, allumant, dans un nombre significatifs de cas, des guerres civiles très meurtrières.

o Et une nouvelle caractéristique de ces guerres : l'indistinction entre civils et militaires. Encore une fois, ce ne sont plus des guerres "armée contre armée", avec leurs règles, leur déontologie. Ce sont des guerres "totales" qui visent, de la part des gouvernements capitalistes, à éradiquer la barbarie. Or la barbarie n'est pas seulement dans les combattants, mais aussi dans les populations dont ils sont issus et qui les soutiennent. Il convient de tout détruire. Indistinction entre civils et militaires et mépris du droit international, sans cesse bafoué.

o Enfin ces guerres sont menées avec un cynisme sans précédent. Tout est bon pour les justifier, jusqu'aux mensonges les plus grossiers, et la vie humaine, pour autant qu'elle ne soit pas "occidentale", n'a plus aucune valeur, pas davantage que la parole donnée ou les engagements pris, qui sont aussitôt violés. Dans ce domaine, Israël excelle et a, sans aucun doute, ouvert la voie.

- mais se rajoute un autre aspect, auquel je ne m'attendais pas à ce point là : ces guerres ont suscité des résistances et des rejets profonds. Elles ont suscité une nouvelle prise de conscience politique, très positive. Certes, les "résistants" peuvent résister sur le front d'une guerre externe, mais ils peuvent aussi résister à la mise en place et au durcissement du régime sécuritaire et d'exclusion interne. Il y a différentes sortes de résistances, suivant la manière dont les citoyens sont agressés. Et en même temps, dans ces résistances, s'engendrent des vertus éthiques : d'accueil, de solidarité, de rapprochements en civilisations, de dialogues nouveaux. Manque probablement, encore aujourd'hui, la capacité à lier ces résistances et les formes d'intelligence du monde et d'analyse qu'elles suscitent à la caractérisation d'une nouvelle période du capitalisme.

Pour dire les choses autrement : le capitalisme, comme système (et pas seulement comme "politique") s'en tire bien pour l'instant. On doit noter un étrange partage des rôles. Alors que ce sont les gouvernements, hommes politiques, appareils militaires, policiers, de renseignement et de surveillance, qui sont au devant de la scène, on doit remarquer que les firmes mondialisées sont devenues "innocentes", "invisibles", voire "vertueuses".

Plus aucune force politique (ou presque) de les dénoncent, alors qu'elles restent au cœur du système économique et bénéficient, en sous main, de l'ordre, de l'armement sophistiqué et des destructions opérées par ces guerres.

Voici ce que je pense : la réalité a confirmé que nous étions entrés dans un régime de guerre, mais il conduit à des affrontements plus violents encore que ceux que j'imaginais en 2001.

Paris, le 9 septembre 2006.

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