Zarifian philippe

 

Lorsque

Lorsque l'enfant était enfant, il n'avait pas encore d'opinion.

Une petite lézarde passe, d'un autre continent, courage et gentillesse.

Dis moi, que dois-je penser ? Regarde moi et souris moi.

J'entends une langue chanter, je l'imagine russe, je revois mon grand-père, ce conteur charmeur, roulant les airs, faisant vivre l'histoire. Je l'imagine russe, une langue si belle.

Lorsque l'enfant était enfant, il interrogeait le monde et il regardait loin.

Dis-moi, comment rêver ? J'ai l'esprit qui s'envole. Je suis encore lucide.

M'expliquera-t-on ce qui se passe ? Passe alors ce qui passe, sans trace et invisible. Une parole susurrée qui me rassure, un souffle auprès de moi.

Je suis alors solitaire, en toute plénitude, lorsque nous nous rejoignons après s'être cherchés.

Je trouve les êtres étranges. A quoi donc s'occupent-ils ?

Lorsque l'enfant était enfant, tout avait pouvoir d'exister, mais rien ne s'expliquait.

Dis-moi, comment pleurer ?

Une petite lézarde se met à danser. Immense futilité, dans ces couloirs trop pleins, tous ces passants qui courent, je les suis du regard, ne voyant que leur dos.

Je m'imaginais déjà, sur les murs des métros, couché sous quelques feuilles, les gouttes m'inondant le visage.

Je cherche et je comprends. Un mot, une expression, qui qu'il soit, qui qu'elle soit, une lueur dans mon esprit. Je comprends tout, je saisis l'autre. J'entends les mots, je me sens les anticiper, je guette la surprise, je la saisis, un instant de confiance. Je l'ai compris et je sais tout.

Pourquoi parler ? Dis moi, qu'as-tu donc à me dire ?

Lorsque l'enfant était enfant, il voyait tout, il voyait bien.

Pourquoi perdre son temps ? La saveur d'un toucher, un regard qui s'attarde.

Le tourbillon parfois me prend, une musique sans fin, un son qui monte et monte, je m'essaie à le suivre, et nous nous évadons.

L'enfant aux cheveux bleus, couleur d'Orient, sourire sans retenue, il chantonnait.

Une petite lézarde glisse, trop légère, elle manque de tomber. Un chat m'accompagne et je me mêle à lui.

La pensée me fuit. Je saisis tout trop vite, pourquoi donc m'en faire ? La pensée s'évade, je la laisse partir, la compréhension m'emplit, je la laisse glisser.

Au-delà d'elle s'ouvre un autre ciel. Je n'ai plus à comprendre, juste à m'ouvrir au son du monde, au moindre souffle d'air.

Lorsque l'enfant était enfant, il se laissait aller, il n'avait pas d'attention pour les anges.

Dis-moi, où suis-je donc arrivé ? Je n'ai pas l'intention de vouloir.

Passe quelque chose que je choisis, qui me choisit, qui fait que nous allons ensemble.

Que s'est-il donc passé ? La brume s'est envolée, tu ne pourrais la voir.

N'essaie pas de comprendre, tente de saisir les choses et elles viendront à toi, au bord de ce désert.

Oublions notre prétention, le désert est vaste et chaud. Je le vois sec, bordé par un lac aux eaux vertes.

Je m'assois, l'eau me touche, elle est fraîche. Je me demande : pourquoi donc est-elle verte ? Je lève la tête, comme je le fais souvent, là où le regard ne saurait s'arrêter.

Lorsque l'enfant était enfant, il inventait sans cesse ; il bougeait, il vivait.

Dis-moi, que suis-je en train de dire ?

La musique monte et monte, et je m'évade grâce à elle. Je quitte ma prison, mais je reste en place. Juste un grand bond, un saut dans l'air léger. Je me sens projeté vers un autre point de l'Univers.

Voici qu'apparaît un trou blanc, j'ai du mal à le voir.

Dis-moi, tu parles trop, tes significations sont sans portée, dénuées de sens véritable.

Tes mots ne me touchent pas.

Lorsque l'enfant était enfant, deux vies étaient en lui.

Il ne cessait de se dédoubler, ils s'amusaient ensemble..

Ils allumaient des incendies, personne ne les prenait..

Ils n'avaient pas encore appris à se séparer.

J'ai le regard qui devient flou, les lignes s'entre-croisent, le blanc devient intense. Dans ce désert, j'avance, je me plonge dans l'eau verte..

Elle est fraîche, agréable.

Laisse moi, l'autre, je serai de retour.

le 20 avril 2002


 

L'autre, rêve d'enfant.

 

Nous marchions tous les deux dans un étroit sentier au sein de la forêt.

Je regardais attentivement le sol, pour ne pas écraser, de mes pieds nus, des colonnes de fourmis.

Toi, tu inspectais les arbres, pour éviter les serpents verts.

Un jour, tu as sauté brusquement vers le bas côté, plongeant dans l'intérieur. J'ai tenté de te suivre, mais j'ai crains de ne pouvoir retrouver le sentier. Je connaissais le danger. Tu avais disparu, l'ami.

Nous courrions pour nous cacher. Tu avais choisi une grange. Je décidai de t'y trouver. J'entrai dans la grange, par ce passage brusque de la pleine lumière à l'obscurité. Où étais-tu? Soudain, jaillit une flamme. Fasciné, je regardais, je n'avais pas peur, je voulais voir. Mais la chaleur me prit. Je sortis rapidement. La grange était en feu. Les parents accouraient. On me désigna comme le coupable. Tu avais disparu, l'ami.

Nous étions à regarder nos bouchons, le long du fleuve. J'aimais cette tranquillité. La paix m'envahissait. L'eau rend toujours un son délicieux à mes oreilles. Je te regardais regardant le bouchon. Un jour, je ne sais pourquoi, tu t'es jeté de la rive. J'ai plongé à mon tour. Je suis descendu vers le fond à ta recherche. Je regardais du bas l'eau éclairée de la surface. Je ressentis un grand calme, une fantastique beauté. L'eau pénétrait mon corps. Par un sursaut vital, je me projetai vers l'air. Comme je nageais bien, je réussis à rejoindre le rivage, malgré le courant du fleuve. Tu avais disparu l'ami.

Nous marchions dans la rue bruyante d'une ville épaisse, dans un espace sans ciel. Je jouais à marcher vite, évitant les piétons au tout dernier moment. Nous étions côte à côte, tu étais encore plus fort que moi à ce jeu. On se souriait, amusés à regarder la tête médusée des passants. Un jour, tu as brusquement accéléré. J'ai tenté de te suivre, mais mes réflexes, pourtant rapides, ne suffisaient plus. J'entrai dans une personne. Elle tombât. Ce fut aussitôt l'attroupement, tous ces gens bêtes qui me regardaient. Tu avais disparu l'ami.

Ainsi je passai mon enfance à te voir disparaître.

Instant d'une ombre dans la grange, passage épuré, je tente de te saisir.

Etendue sans surface, fil de tension, force pure, je tente de te rattraper.

Toi, l'autre, celui qui n'est pas, qui passe, qui scintille dans la forêt, qui se dérobe, qui toujours reste présent, je pense à toi.

Silence. Un souffle à peine, mais une permanence invincible, une impertubable présence qui me trouble, car tu as disparu.

Dis moi, qui es-tu ? N'es-tu que le double d'un autre de moi-même, mon absence même d'individualité ?

On m'a dit que tu n'avais jamais existé, mais je sais bien que c'est faux.

Cela reste un secret entre nous.

Rien ne pourra jamais nous séparer.

 

Paris le 9 novembre 2002

 

 

 

 

L'autre, le plus beau film du monde. Qui l'a vu seulement ?

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