Zarifian Philippe

Quelques précisions sur le concept de rapport social.

Le concept de rapport social est bien entendu crucial. J'ai tenté, en m'inspirant de Marx, mais avec de sensibles modifications, de le construire en deux temps successifs.

Dans le livre Eloge de la civilité, j'en ai donné la définition suivante :

"Le rapport social est une confrontation socialisatrice. Les individus se socialisent en se confrontant à des enjeux qui structurent leur vivre et en s'affrontant à d'autres individus autour de ces enjeux. La socialisation est toujours à double face : elle est à la fois production d'appartenances (à une famille, à un groupe social, à une nationalité, à l'humanité) et engendrement de séparations. La socialisation est l'effet productif de la confrontation. Les individualités s'engendrent dans la confrontation, elles s'engendrent comme mouvements singuliers (modes) de socialisation, sans autre présupposé que des socialisations antérieures, sans origine assignable. L'individualité sociale de chacun d'entre nous se produit dans ces incessantes et multiples confrontations… L'insertion dans un rapport social déterminé (le rapport capital-travail par exemple) nécessite, pour le comprendre, de faire appel à l'enjeu qui le structure (la captation du temps par exemple), et à la faculté de l'un des termes du rapport de donner à cet enjeu un contenu et une perspective qui déplacent l'affrontement. La confrontation est toujours à double face : confrontation " entre " (entre capital et travail), confrontation " à " (à la production sociale du vivre, sur la ligne du temps-devenir). C'est l'affrontement " à " qui donne, à l'insoumis, sa véritable force, lui permet de dépasser sa révolte, l'ouvre sur la voie d'une pratique émancipatrice, l'autorise à formuler une perspective au sujet de la production sociale de l'existence" (Zarifian Philippe, Eloge de la civilité, p.44, avril 1997, version légèrement modifiée)

Dans le livre : L'émergence d'un Peuple Monde, j'y ai consacré un chapitre entier, en partant du concept de rapport (et non pas de rapport social spécifiquement). J'en retiendrai juste un petit passage :

"Le rapport est ce en quoi les "éléments" du rapport se produisent et se développent, de par leurs confrontations, de par leurs affrontements. Le rapport n'est pas plus l'origine des "éléments" que les "éléments" ne sont l'origine du rapport. Le rapport est le centre de production des "éléments" qui y sont virtuellement contenus. A vrai dire, la notion d'"éléments" - qui n'a de sens que dans une théorie de la relation, et non du rapport - doit être abandonnée ici. Ce qui s'exprime dans le rapport ne sont pas isolats de Matière (ou de Société, pour le rapport social), mais des modes d'existence virtuelle, qui se développent par leur incessante actualisation et confrontation, et prennent alors la consistance de "choses", de substances matérielles. Dans le rapport, s'expriment à la fois:

- des modes d'existence virtuelle différenciés qui s'affrontent,

- une tension d'existence qui constitue le vecteur, ou, si l'on préfère, l'orientation potentielle de ce rapport, tension à laquelle chacun des modes d'existence virtuelle se confronte à sa manière, à laquelle chacun tente de donner un contenu et un cours déterminés,

- une actualisation concrète de ces modes d'existence sous forme d'une réalité en développement permanent.

Les virtuels s'actualisent dans cette double confrontation : confrontation entre des modes d'existence opposés, confrontation à une tension d'existence qui est au centre du rapport. Ce qu'on appelle, à tort, "élément" ou "individu" n'est que l'exprimé de cette expression. Et comme il n'y a - en tant qu'existants - que des rapports toujours pluriels, ces rapports s'enchevêtrent, se contredisent, s'agencent, de telle sorte que l'"individu" est, en général, l'exprimé singulier, mais intérieurement divisé, d'un complexe de rapports, ce dont tout "individu" humain, par son appartenance à plusieurs rapports, est le flagrant exemple.

C'est pourquoi, si l'on veut introduire un minimum de rigueur dans les concepts (et rien n'est plus important pour la pensée que la rigueur conceptuelle), la notion d'"individu", qui suppose une indivision, doit être abandonnée elle-aussi. Ce que l'on qualifie, dans le langage ordinaire, d'"individu", nous proposons de l'appeler ici, par souci de rigueur : mode singulier actualisé d'existence (ou substance individuée), qui ne cesse de rester fort d'un virtuel, que Simondon appelait : un pré-individuel. Il est très important d'admettre qu'un mode d'existence puisse participer, en tout ou partie de lui-même, et de son développement, de plusieurs rapports…

Si nous reprenons l'exemple de l'"individu" humain, on peut voir que son appartenance à plusieurs rapports y est chaque fois distincte, sujettes à des confrontations différentes, et qui se trouvent cependant focalisées dans la même substance, dans le même corps et la même pensée, dans le même vivre, aussi longtemps qu'il existe de manière individuée. L'expression : " nous vivons plusieurs vies à la fois " est une expression pleine de justesse, bien qu'il soit nécessaire d'ajouter aussitôt que nous ne vivons qu'une seule vie. Un rapport contient bien trois termes : deux modes opposés virtuels et une tension porteuse de potentialités qui représente l'enjeu de cette opposition. " (Zarifian Philippe, L'émergence d'un Peuple Monde, p. 140, mars 1999, légèrement modifié).

Relisant ces deux définitions, données à deux années de distance, je me dis que la seconde, bien que plus complexe, est certainement supérieure à la première, ce qui, pour mon développement intellectuel, est rassurant ! Mais j'assume pleinement les deux.

Sans changer un seul mot à la seconde définition, il convient d'apporter une précision sur la différence entre le virtuel et le potentiel.

Les modes d'existence sont d'abord virtuels dans le rapport. Virtuel ne s'oppose pas à réel bien entendu. La virtualité est une réalité (et en ce sens, tout à fait différente d'un possible), mais en virtualité de s'actualiser en tant que présence d'une puissance à exister dans la tension du présent. Qui plus est, même actualisé, le virtuel le reste car l'actualisation n'épuise pas la puissance. C'est ce que Simondon appelle le "pré-individuel", qui reste présent dans l'individu. Mais cette notion de pré-individuel n'est pas satisfaisante, car elle reste prisonnière de l'idéologie de l'individu précisément. Qui plus est, Simondon ne pense pas en terme de virtualité. Il reste sur une vision très aristotélicienne de la puissance à être, très "potentialisée".

Or le concept de virtuel s'oppose autant au potentiel qu'il se distingue du possible. Le virtuel existe pleinement. Ce n'est en rien un pouvoir être (et surtout pas orienté sur l'être). Le passage partiel du virtuel à l'actuel se réalise en vertu de la temporalisation du devenir (de la mutation). Pour dire les choses sobrement : le virtuel passe dans un événement actuel, à grande vitesse. Il se passe quelque chose qui consiste en cette actualisation, une occurrence, à tout instant, mais selon des intensités variables. Il en est ainsi du corps et de la pensée humaines, en constante actualisation, en constant devenir, sans cesser de rester virtuels. Alice grandit…

Mais cela ne suffit pas. Car le virtuel est généré et pris dans un rapport (ici, il faut s'éloigner autant de Deleuze que de Spinoza). Non seulement des virtuels s'affrontent, mais ils le font autour d'un potentiel. Ce que j'ai proposé de qualifier de "tension d'existence", porteuse de potentialités. Le potentiel exprime l'éventualité, dans le futur, d'un événement déterminé. Il peut ou non se réaliser (et non s'actualiser). Il n'a pas de réalité propre, autre que son éventualité future.

La tension est à la fois la ligne et l'enjeu autour desquels les modes d'existence s'affrontent, pour faire advenir une réalité qui n'existe pas encore. Et cet affrontement est celui de perspectives (au sens de Nietzsche). On pourrait presque dire : de volontés de puissance. Ou de puissances qui, en cherchant à s'actualiser autour d'un enjeu, visent à forcer l'advenue d'une potentialité déterminée (contre une ou plusieurs autres).

Que les modes singuliers d'existence s'actualisent et se modifient qualitativement dans cet affrontement, c'est l'évidence même. Mais il ne faut absolument pas esquiver le troisième terme : la tension d'existence. Sinon, nous sombrons dans le sociologisme : des luttes sans objet et sans détermination. De simples jeux de forces.

Je fais l'hypothèse que, dans le rapport capital-travail, la tension d'existence est représentée par la capture du temps. Donner une perspective "autre", du point de vue des modes d'existence insoumis, à cette capture, c'est précisément s'emparer de toutes les potentialités du temps-devenir, en différence d'avec le temps spatialisé, capturé par le capital comme quantité qu'il vise à s'approprier et veut contrôler. Le temps-devenir est rebelle à toute homogénéisation, à toute quantification, à tout enlèvement. C'est à nous de le capturer nous-mêmes. J'aurais pu dire "maîtrise du temps", mais outre que je déteste ce mot de "maîtrise", je vois, dans la capture, comme un côté sauvage (le côté léopard) qui me plaît, quelle que soit l'orientation hautement rationnelle que nous puissions lui donner.

Le 23 juin 2002

La différence, qu'autorise en particulier l'usage de la langue française (contrairement à la langue portugaise par exemple), entre relation et rapport est assez simple à formuler dans son principe :

- dans la relation, on suppose des éléments, ou des êtres déjà existants et pleinement constitués, qui "entrent en relation". Les éléments pré-existent à la relation. On admet bien entendu que la relation affecte et modifie ces éléments, soit à travers une théorie de l'interaction, soit à travers une théorie du lien (l'interaction pouvant elle-même être pensée comme une forme de lien social). Mais ces affections ne modifient pas substantiellement les éléments en question, qu'on qualifie, à juste titre, d'individus (des indivisibles). Et d'autant moins que ces individus, comme nous le rappelle Simondon, sont pris fictivement comme achevés, "adultes" en quelque sorte, en dehors de leur genèse et développement internes. Dès lors ce que, dans la relation, ces individus s'échangent, par les paroles et les actes, est sans surprise, sans événement : ils échangent de l'achevé déjà immobilisé. Par exemple : ils échangent des lieux communs ou des pensées gelées, parce que supposées complètes. Dans la relation, les éléments individuels s'échangent, si l'on peut dire, leur propre épuisement d'êtres arrêtés dans leur développement et dont le pré-individuel est nié. L'intersubjectivité met en scène une communication entre êtres qui ne peuvent se mettre d'accord qu'autour du déjà existant, des conventions et des normes qui figent cet existant. Une pensée peut se subsituer à l'autre (elle peut la vaincre par l'argumentation ou par la persuasion, etc.), ou une pensée peut s'ajouter à une autre, ou elles peuvent se combiner entre elles, mais, dans la relation, ne se crée rien qui n'existe déjà. C'est son principe de base : des êtres achevés entre en relation. Un pont est jeté comme l'indique Simmel, mais entre deux pays ou entre deux êtres déjà constitués.

- dans le rapport, il s'agit de toute autre chose : le rapport est le foyer de production des éléments différenciés qui, autour d'un enjeu, se constituent, surgissent, se confrontent et se développent en permanence. Cet enjeu, c'est le vivre, mais une forme du vivre chaque fois spécifiée (selon le rapport considéré : le rapport capital-travail n'est pas identique au rapport hommes-femmes). Ces éléments ne pré-existent pas au rapport. Il n'existe pas d'avant, ni d'après du rapport. Ils se produisent dans le rapport. Le rapport est ce en quoi et par rappot à quoi ils se constituent et développent leur existence comme singularités en affrontement autour des enjeux du vivre. Ces singularités ne tissent pas de liens. Elles se composent entre elles, selon les affections réciproques, qui, cette fois-ci, concernent, non des êtres achevés et déjà épuisés, mais des êtres pris dans leur devenir, dans leur virtualité de mutations internes. L'affrontement peut être amour, comme il peut être haine. Il peut être générosité rationnellement pensée, comme il peut être visée rationnelle de destruction. Autrement dit : la composition peut amplifier la vie, comme elle peut la détruire.

Nous avons la liberté de penser, par nous-mêmes, et de prendre le rapport selon une orientation déterminée. Nous sommes porteurs de choix éthiques. Mais nous n'avons pas la "liberté" de lui pré-exister. En ce sens, le pré-individuel reste toujours le moteur du développement de notre individualité (aucunement réductible à l'individu supposé indivisible et achevé), de même que le pré-social du rapport reste toujours le foyer de notre composition entre singularités, un foyer qu'il faut tenter de comprendre.

Ce qu'on appelle "société" n'est qu'une construction institutionnelle, aujourd'hui en décomposition, qui prétend rabattre les rapports sur des relations naturalisées (parce que "sociales"), et les individualités en genèse permanente, sur leur achèvement immobile (et donc toujours déjà convenu), avec des marquages sociaux qui ne cessent de prétendre nous catégoriser. L'immense majorité des théories dites sociologiques sont des théories de la mise en ordre, de la catégorisation et du marquage (un peu comme on marque les bêtes d'un troupeau).

Le 10 mars 2005

 

 

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