zarifian philippe

 

 

 

Vie, vérité et amour.

Sur Jésus philosophe 1

(dans le prolongement de la page 29 de ce site)

Jésus peut être pris à la manière dont Spinoza l'a considéré : comme un très grand philosophe. Il n'est pas simple de le considérer comme tel. D'abord, la dimension religieuse est constitutive des énoncés de Jésus, si l'on entend par religion, non pas simplement la croyance en un Dieu supérieur à la puissance des humains, mais la croyance en une différenciation des mondes (la croyance en l'existence d'un monde spirituel autre que celui de l'univers que nous connaissons ou prétendons connaître). Un athée, comme moi, n'a aucune peine à penser que des puissances, considérablement supérieures à la puissance humaine, existent dans le développement de l'univers (ou des univers, s'il apparaît un jour que l'univers auquel nous avons actuellement accès, n'est qu'un univers parmi une multitude d'autres). Mais il ne croit pas une seconde que nous soyons " doublé " par un monde purement spirituel et donc que se pose la question d'un devenir extra-mondain.

Il me faut donc respecter, en Jésus, un philosophe croyant. On ne peut pas le prendre autrement. Par contre, on peut parfaitement isoler la philosophie de Jésus de tout l'édifice théologique qui s'est construit ultérieurement, en référence à son message. En clair : l'isoler de toutes les machines d'oppression ecclésiastiques qui, usant de démarches et méthodes très similaires d'une machine à l'autre, se sont senties autorisées de confisquer la philosophie de Jésus (qui, du même coup, ne pouvait plus être lu comme une philosophie).

Si je m'interroge ici sur le Jésus philosophe, c'est pour une unique raison : bien des faits portent à croire qu'à l'ère de la mondialité, la philosophie de l'amour du prochain prend une brûlante actualité et mérite d'être revisitée, à nouveau conceptualisée.

J'ai fait le choix, ici, de me centrer uniquement sur l'évangile selon Saint Jean, en partant de la traduction française de la Bible, opérée par l'Ecole biblique de Jérusalem (les éditions du Cerf, 1998). J'ai choisi cet évangile pour une triple raison :

- c'est celui qui laisse la plus large place aux propos de Jésus lui-même, avec un minimum de commentaires (que ces propos soient rendus de façon authentique ou non, personne ne le sait et peu importe),

- c'est, incontestablement, le plus conceptuel, de très loin supérieur, par exemple, à l'assez médiocre Evangile selon Saint Mathieu (le plus renommé, mais le plus mal écrit et d'un niveau conceptuel assez faible),

- enfin, et c'est là bien entendu un choix entretenu par la raison énoncée ci-dessus, c'est l'évangile dans lequel est énoncé de la manière la plus claire et la plus directe cette prise de position : Dieu est amour.

 

En Jésus, ce qui importe, c'est la parole, ses énoncés qui viennent directement de Dieu et la croyance en cette parole. C'est une parole de vérité et non de jugement. Le jugement se fait en fonction de l'assimilation de cette vérité. Et cette vérité ne dit qu'une seule chose : ce qui compte, c'est la vie de l'esprit et l'essentiel de la vie de l'esprit est amour. Ecouter la parole de Jésus, qui n'est que la manière d'accéder à la parole de Dieu, qui, sinon, resterait inaccessible, c'est accéder à la connaissance, et à cette connaissance singulière qui est celle de la vie éternelle, hors d'atteinte de la mort, et au secret de la vie éternelle qui est amour.

On va de la parole à la vie qui éclaire, de la lumière au savoir de la vie, du savoir de la vie à l'amour.

" Au commencement était le Verbe

et le Verbe était auprès de Dieu

et le Verbe était Dieu.

Il était au commencement auprès de Dieu.

Tout fut par lui,

et sans lui, rien ne fut.

Ce qui fut en lui était la vie,

et la vie était la lumière des hommes,

et la lumière luit dans les ténèbres

et les ténèbres ne l'ont pas saisie ".

Jésus se définit lui-même, nullement comme un prophète, mais comme Dieu et partie de Dieu. Jésus, comme Verbe, est à la fois auprès de Dieu depuis le commencement et Dieu lui-même. Il n'est pas le porte-parole de Dieu et il n'a aucune prophétie à émettre. Il se définit comme double : comme Dieu lui-même, ayant toujours été, et engendré par Dieu, l'Unique-engendré, qui vient dans le monde (le monde d'en bas, le monde de la vie mortelle, ou plus exactement le monde de la non-vie éternelle, le monde du péché, de la morale et du jugement, mais qui devient, grâce à Jésus, le monde qui oriente vers la vie éternelle, dans lequel la parole peut être dite et entendue) sous la forme corporel du fils de l'homme.

Que signifie " depuis le commencement ", alors que l'éternité ne peut connaître de commencement ? L'évangile selon Saint Jean n'est guère explicite sur ce point.

Mais on peut le comprendre ainsi : depuis que la vie spécifiquement humaine existe. Car c'est depuis qu'elle existe qu'il importe qu'il y ait un engendré, capable de se montrer et de s'adresser aux hommes.

C'est déjà le Fils (et non le Père) qu'Abraham a vu (s'adressant aux juifs, Jésus leur dit : "Abraham, votre père, exulta à la pensée qu'il verrait mon Jour. Il l'a vu et fut dans la joie"). Ce qu'il appelle Dieu est la vie, ou plus exactement : la vie de l'Esprit, et comme telle éternelle. Jésus comme vie éternelle a toujours été et est. Et cette vie éternelle se conjugue au présent, un présent qui échappe totalement à l'emprise du temps : " Je Suis ".

Mais comme Fils, comme engendré en vue d'un moment précis, ce moment qui est arrivé, il vivra le temps de la vie corporelle d'un homme, d'un fils de l'homme. Abraham et Moïse ont eu le privilège de voir le Fils et d'annoncer, en tant que vrais prophètes, sa venue dans le monde des hommes.

Mais Jésus ne leur est en rien semblable. Jésus est à la fois éternel, il possède l'éternité de Dieu et mortel, celle de son corps d'homme. Jésus prononce à deux reprises cette expression étonnante : Je Suis.

" Car si vous ne croyez pas que Moi, Je Suis, vous mourrez dans vos péchés.. Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, Alors vous saurez que Moi, Je Suis "

Et, face à des juifs s'étonnant ce qu'Abraham ait pu voir Jésus, il répond : " En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham existât, Je Suis ".

Le propos de Jésus se présente tout entier comme une ode à la vie, et si lui-même est Dieu qui s'est fait verbe, et un verbe porté par un être humain, fait de chair et de sang, fils de l'homme, c'est pour que cette parole soit audible par les humains, lesquels se départagent alors selon la façon dont ils la reçoivent. Je Suis, Je vis, Je suis la vie éternelle. Que la parole se présente comme un Verbe, c'est parce que, typiquement, le verbe est parole de vie.

Elle est parole d'œuvre, de ce qui se fait. Dieu ne cesse d'œuvrer. Jésus lui-même est œuvre de Dieu et dédié à un ouvrage singulier, œuvre unique en son genre, tout à la fois Dieu lui-même, producteur incessant de lui-même, et œuvre différenciée sous la forme de celui qui portera la vérité aux hommes et fait œuvre en portant cette vérité. C'est pourquoi Jésus peut dire qu'il est, de toute éternité, puisque Dieu, et en même temps que son temps est compté, puisqu'il doit lui-aussi faire œuvre, mais parmi les humains, avec la fragilité et la durée d'un corps de chair.

Toute une première face de la philosophie de Jésus réside dans l'affirmation du principe de vie, comme différent de la Loi, et supérieur à la Loi.

La Loi - celle transmise par Moïse - peut tout au mieux ordonner la vie terrestre des hommes, guider leur comportement dans cette vie soumise à la mort, sans empêcher d'ailleurs que le péché ne s'impose. Jésus ne se présente nullement comme porteur (prophétique) d'un message de Loi et de jugement. Il ne se présente nullement comme le continuateur d'Abraham et de Moïse. Au mieux, la tradition juive a-t-elle pu annoncer sa venue. Mais sa venue engendre une discontinuité radicale : on bascule de la Loi à la vérité, et la vérité est l'énoncé de la vie éternelle, comme différent de toute Loi. Les humains doivent basculer de l'obéissance à la connaissance.

Une nouvelle séparation est introduite. Séparation entre ceux qui reçoivent et développent cette connaissance vraie, et ceux qui restent sous le coup d'un jugement. Séparation entre monde d'en-haut et monde d'en-bas. Jésus n'est là que pour dire la vérité, nullement pour juger. Si, certes, il ne peut éviter de porter jugement sur les comportements humains, cela ne constitue en rien l'essentiel de son œuvre.

Ce point est essentiel dans sa philosophie, car il représente un point de rupture, de basculement par rapport à toute une tradition théologique (et philosophique) portée sur le jugement (le jugement de Dieu, le jugement des hommes qui croient prétendre juger leurs prochains). Parce que ce point est essentiel, Jésus y revient à plusieurs reprises. Non seulement il affirme clairement que Dieu ne juge pas - ce qui est déjà en soi une affirmation très forte -, mais il affirme tout aussi clairement qu'il n'est pas là pour juger :

" Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde,

mais pour que le monde soit sauvé par son entremise.

Qui croit en lui n'est pas jugé ;

Qui ne croit pas en lui est déjà jugé,

parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils Unique-Engendré de Dieu "

Il existe certes un jugement, mais un jugement qui se prononce de lui-même, que chaque homme prononce à son propre égard. L'homme a la liberté de refuser de se sauver (de se sauver avant tout de la mort) par l'entremise de la parole de Jésus, alors qu'il sait que la porte lui est ouverte. Le jugement se prononce de lui-même, est déjà prononcé dans le refus.

Mais Jésus n'est là pour émettre aucun jugement, ne prononcer aucune sentence. Dans cet évangile, pas un seule fois il n'est question du Bien. Et s'il est question du mal, c'est pour évoquer l'opposition entre lumière et ténèbres. Il n'y est pas question de morale ou de loi, mais de capacité à voir, et à écouter, si l'on peut dire, ce que l'on voit : la vérité. Chaque début de prise de parole de Jésus, on le sait, commence toujours par cette formule: " en vérité, en vérité, je vous le dis ". Elle n'est pas hasardeuse. Elle n'est pas tenue dans un langage de jugement, ni même de justice, mais de vérité.

" Vous, vous jugez selon la chair ;

moi, je ne juge personne ;

et s'il m'arrive de juger, moi,

mon jugement est selon la vérité,

parce que je ne suis pas seul ; mais il y a moi et celui qui m'a envoyé…

Dès le commencement ce que je vous dis.

J'ai sur vous beaucoup à dire

et à juger ;

Mais celui qui m'a envoyé est véridique

et je dis au monde ce que j'ai entendu de lui ".

Jésus insiste en permanence sur ce basculement, du respect de la Loi à l'accès à la vérité. Le jugement reste terrestre, utile, inévitable mais inessentiel. Et si jugement il y a, il ne peut se faire valablement qu'au regard, non de la Loi, mais du véridique. Le vrai péché consiste, non pas à enfreindre la Loi (et moins encore une tradition), mais à rester dans le non-véridique, à l'écart de la connaissance vraie.

C'est aussi le cas de Dieu : Dieu, en tant que Père, contrairement à toute une tradition religieuse, ne juge personne. Il n'est en rien un juge. Il est producteur de vie et de connaissance (vie et connaissance qui ne sont que deux expressions pour désigner le même phénomène : la vraie connaissance, intellectuelle, qui passe par la compréhension des paroles, du verbe, n'est vraie qu'en tant qu'elle permet d'accéder au sens et à l'importance de la vie de l'esprit).

Dieu, en tant que Père, a la vie en lui-même ; il est la vie. Dieu, le fils, possède tout autant cette vie en lui-même, mais, parce que vivant temporairement parmi les hommes, possédant un corps d'homme, fils de l'homme, il a pouvoir de juger. Ce jugement n'est dans son principe que celui qui touche à la séparation à opérer entre ceux qui honorent la vie vraie, et ceux qui s'en écartent, ceux qui se mettent dans la vie, ceux qui restent dans la mort.

Dieu, en tant que Père, ne juge pas. Cela n'aurait aucun sens. Jésus en tant que Dieu ne juge pas, mais juge cependant en tant que Fils car, vivant parmi les hommes, il intervient par ses actes et paroles, et donc nécessairement porte jugement, mais selon un référent qui bascule, qui n'a plus trait au respect d'aucune loi, qui ne touche plus qu'à un seul comportement : honorer Dieu, honorer ce qu'est Dieu comme " ayant la vie en lui-même ".

" Car le Père ne juge personne ;

il a donné au Fils le jugement tout entier,

afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père.

Qui n'honore pas le Fils n'honore pas le Père qui l'a envoyé.

En vérité, en vérité, je vous le dis,

celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement,

mais il est passé de la mort à la vie.

En vérité, en vérité, je vous le dis,

l'heure vient - et c'est maintenant - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu,

et ceux qui l'auront entendue vivront.

Comme le Père en effet a la vie en lui-même,

de même a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en lui-même,

et il lui a donné le pouvoir d'exercer le jugement parce qu'il est fils d'homme"

Toute la philosophie de Jésus est une ode à la vie, une affirmation du primat de la vie. Il ne cesse d'ailleurs, dans ses actes, d'enfreindre la loi juive. Il ne respecte rien qui n'ait de sens par rapport à cette affirmation de vie. Par exemple, il guérit un paralytique et lui dit de prendre son grabat et de marcher. Or la loi juive interdit de porter un grabat le jour du sabbat. Jésus est donc accusé par les juifs d'avoir inciter ce paralytique à enfreindre la loi. Il leur répond alors : " Mon Père est à l'œuvre jusqu'à présent et j'œuvre moi-aussi ". Dieu est une puissance qui ne cesse d'être productive, sans cesse à l'œuvre. La loi, simplement destinée à organiser l'ordre dans la vie terrestre (la vie soumise à la mort), doit s'incliner devant la manifestation de vie (guérir un paralytique), et non l'inverse.

Même chose pour la femme adultère : alors qu'elle est surprise en adultère et que la Loi - rien moins que celle du Moïse qui a prescrit de lapider ces femmes-là - est en jeu, Jésus répond cette phrase célèbre : " que celui est qui est sans péché lui jette la première pierre". Et, personne ne s'avisant alors à jeter de pierre, tous partant un à un, il se penche vers la femme et lui dit : " Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus ".

Ce primat de la vie sur la Loi va jusqu'à la manière de porter jugement. Jésus ne conteste pas que la femme ait péché par l'adultère, mais ce jugement ne saurait être de l'ordre d'une condamnation. Il se présente comme une remise dans le droit chemin. La notion de "péché", que Jésus reprend de la tradition, acquiert alors un sens tout différent.

Pécher n'est pas enfreindre une loi ou une morale. Pécher, c'est rester à l'écart de la connaissance vraie, du discours de vérité que Jésus énonce. C'est choisir de rester dans l'ombre, dans le non-savoir. La philosophie développée par Jésus redélimite la sphère du péché. Avant lui, on pouvait pécher par rapport au respect de la loi, mais péché ne portant à aucune autre conséquence qu'une condamnation dans le registre à la fois moral et terrestre (purement corporel). Avec et après lui, le sens du péché se modifie. On ne pèche plus de la même manière.

Pécher, c'est rejeter la lumière, rester dans l'ombre et l'esclavage de l'ignorance. Jésus instaure une relation directe entre "pécher" et "rester esclave". Le péché est de l'ordre du refus (volontaire ou non : le péché se développe à la mesure de la connaissance du nouveau message) de la liberté. C'est tout autre chose que le refus de respecter une loi, ou un quelconque principe de morale.

Le passage ci-dessous est décisif pour le comprendre :

" Jésus dit alors aux Juifs qui l'avaient cru : " Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera. "

Ils lui répondirent : " nous sommes la descendance d'Abraham et jamais nous n'avons été esclaves de personne. Comment peux-tu dire : Vous deviendrez libres ? "

Jésus leur répondit : " En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave. Or l'esclave ne demeure jamais dans la maison, Le fils y demeure à jamais. Si donc le Fils vous libère, vous serez réellement libres.

Je sais, vous êtes la descendance d'Abraham ; Mais vous cherchez à me tuer, Parce que ma parole ne pénètre pas en vous. Je dis ce que j'ai vu chez mon Père ; et vous, vous faîtes ce que vous avez entendu auprès de votre père ".

Ils lui répondirent : " notre père, c'est Abraham ".

Jésus leur dit : " Si vous étiez enfants d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham. Or maintenant vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité, que j'ai entendue de Dieu. Cela Abraham ne l'a pas fait ! Vous faîtes les œuvres de votre père "

Ce passage est remarquable :

- d'une part, ce qui libère est l'accès à la vérité et rien d'autre. La vérité est en tous points supérieure au respect d'une prescription, comme au respect du libre arbitre (alternative qui manifestement n'existait pas à cette époque).

- d'autre part, le fait de se réclamer de l'appartenance à un peuple élu, la descendance d'Abraham, n'est rien. Si la vérité ne pénètre pas dans les personnes qui se réclament de ce peuple, elles seront et resteront esclaves de l'ignorance. Jésus opère un basculement majeur: si, certes, il se situe nécessairement dans le prolongement de la tradition juive, et si sa venue a été annoncée comme "Messie", il opère en même temps une rupture décivise : la parole de Jésus ne s'adresse à aucun peuple élu, mais à tout homme, à tout humain quelconque. Aucun humain ne peut se peut se prévaloir d'un quelconque privilège. Tout humain est équivalent comme simple prochain, membre de la même humanité.

- enfin, la distinction d'avec le comportement d'un prophète est nette : Abraham n'était en aucune façon en capacité de dire la vérité, car il ne pouvait pas l'entendre de Dieu. Jésus le peut.

Il est celui qui dit la vérité (et non qui guide un peuple ou ordonne des comportements). Dans cette première face de la philosophie de Jésus, profondément hérétique et scandaleuse dans le contexte de la tradition juive (dans laquelle il se place), on voit s'établir un rapport très intense entre " langage de la vérité " et " accès à la vie ".

Le contraire de la vérité n'est pas l'erreur ou le faux. Il est l'obscurité, l'absence de lumière, de ce discernement qui permet de voir et surtout d'entendre le message de vie. Qu'est-ce que la vie dans la philosophie de Jésus ? Elle est définie de différentes manières.

Elle est lumière par elle-même : la lumière de la vie, celle qui autorise de ne pas marcher dans les ténèbres de l'ignorance.

Elle est vie de l'Esprit, opposable à celle du corps, et c'est à ce titre, et à ce titre uniquement, qu'elle est éternelle, située en-dehors du temps. La vie éternelle ne connaît pas la mort, se situe sur un registre inconnu de la mort, littéralement : dans un autre monde, sur lequel ni la mort, ni le péché n'ont de pouvoir.

Elle est ouvrage continuel, ou encore : engendrement continu. La caractéristique de la vie (éternelle) est sa puissance productive, ce qui fait que Dieu œuvre, que Jésus œuvre, que les hommes peuvent accéder à la connaissance de cette puissance grâce à l'intersession de Jésus. Mais en toute rigueur, la seule puissance à œuvrer est celle de Dieu. Jésus indique, en permanence, que toutes ses paroles, tous ses actes, tout son pouvoir viennent de Dieu. Il n'existe qu'une seule et unique puissance de vie. Dieu est le nom pour la nommer. Jésus n'est rien, ne possède aucun pouvoir qui ne vienne de Dieu (le Père, au titre de celui qui engendre).

La vie est aussi vie terrestre, vie du corps. Jésus ne dénie aucunement cette vie du corps qu'il partage pour un temps, avec toutes ses faiblesses, ses tourments et ses émotions. Il en ressent les passions, qui sont autant d'indice de la vie vraie, de celle qui se place hors d'atteinte de la mort. Ainsi, à la mort de son ami Lazare, et avant de le rescussiter, Jésus est pris par l'émotion. Voyant Marie, la soeur de Lazare pleurer, ainsi que les membres de son entourage, Jésus frémit en son esprit et se troubla. Voyant le corps de Lazare, il versa des larmes, bien que sachant qu'il allait le rescussiter. Certaines émotions de la vie du corps, telles que l'amour qu'on porte à un être cher, font partie de la vie, elles ouvrent sur la voie de la vie éternelle. La vie du corps n'a qu'un temps. Néanmoins, la vie du corps devient signe de la " vraie vie ", celle de l'esprit. ll n'y a chez Jésus aucun mépris pour la vie du corps qu'il partage pendant un temps. Mais son message en énonce les limites. C'est ainsi qu'après le miracle de la multiplication des pains, il marque, dans son commentaire, comment le pain que consomme le corps, pour se nourrir un temps, n'est que le symbole d'un autre pain, combien plus précieux :

"En vérité, en vérité, je vous le dis,

Vous me cherchez,

non pas parce que vous avez vu des signes,

mais parce que vous avez mangé du pain et avez été rassasiés.

Travaillez, non pour la nourriture qui se perd,

mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle,

celle que vous donnera le Fils de l'homme...

Moi, je suis le pain de la vie.

Qui vient à moi n'aura jamais faim;

qui croit en moi n'aura jamais soif...

Moi, je suis le pain de vie.

Vos pères, dans le désert, ont mangé la manne et sont morts;

ce pain est celui qui descend du ciel

pour qu'on le mange et ne meure pas.

Moi, je suis le pain vivant, descendu du ciel.

Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra pour toujours.

Et le pain que je donnerai,

c'est ma chair pour la vie du monde"

Jésus n'exprime aucun mépris pour ceux dont le corps a soif et faim. Il répond à leurs besoins immédiats, car ces biens sont nécessaires à la vie du corps. Mais il en fait aussitôt des signes de la vraie vie, hors d'atteinte de la mort, qui n'est plus soumise à la contrainte du renouvellement incessant de ses besoins et à la perspective de la mort. La vraie vie, car seule la vie éternelle est entièrement vie, capte ce que la vie signifie d'essentiel. Quand il dit "je suis le pain de la vie", le pain qui donne la vie pour toujours, il ne rajoute plus "éternelle", car il doit devenir alors évident, pour ceux qui l'écoute, que l'essence même de la vie réside dans son éternité. L'opposition entre "perspective de la mort" et "éternité de la vie" est directement renvoyées à la distinction entre "chair" et "esprit". Jésus est le pain de la vie, non pas en tant qu'il multiplie les pains, mais en tant qu'il offre matière à la vie spirituelle.

"C'est l'esprit qui vivifie,

la chair ne sert de rien.

Les paroles que je vous ai dites sont esprit

et elles sont vie"

Jésus ne néglige pas les besoins du corps, que lui-même ressent .Mais il en fait des pistes pour que ceux qui l'écoutent s'ouvrent à la seule véritable source de vie, qu'est l'esprit. La vraie nourriture qu'il apporte, ce sont ses paroles, ses paroles sont esprit et elles sont vie. Il ne s'agit pas d'une nourriture future, mais déjà présente, immédiate. Ceux qui écoutent Jésus et croient déjà en ses paroles partagent déjà la vie éternelle. Le monde de l'esprit et de la vie croise le monde de la chair et de la mort.

Tous les miracles de Jésus touchent à la vie du corps humain : il s'agira de nourriture, de boisson, de guérison d'un aveugle et d'un paralytique, etc. Tous ces miracles touchent aux besoins et aux capacités du corps humain. Jusqu'à ces deux miracles majeurs : ressusciter Lazare et se ressusciter lui-même.

Mais même majeurs, ces deux miracles restent attachés à la vie du corps et ne doivent être pris que comme des signes. Jésus ressuscite certes, mais pour peu de temps. Il ressuscite dans son vrai corps d'homme, un corps qu'on peut toucher, dont on peut suivre du doigt les blessures. Mais cette résurrection est de courte durée. Elle n'infirme pas le caractère mortel du corps humain.

Le pouvoir exercé sur le corps humain comme signe. Mais signe de quoi ? Signe de la vérité du langage (du verbe) tenu par Jésus. Les miracles ont une unique fonction : attester, moins du pouvoir de Jésus (de Dieu par l'intermédiaire de Jésus) que du fait que Jésus n'est pas un imposteur, qu'il dit la vérité, et d'abord cette vérité : que sa parole mène à la vie éternelle.

Il lui faut exercer un pouvoir visible, terrestre, hors du commun pour qu'on puisse le croire. Il faut noter le caractère particulier des énoncés de Jésus. A la différence de la quasi-totalité des philosophes, il n'argumente pas, il ne tient pas un raisonnement, il ne situe pas dans le domaine de l'appel à la raison.

Même si tout ce qu'il dit suit une logique rigoureuse, et bien qu'il y ait une stricte progression dans ce qu'il dit - ce qui fait qu'il lui faut du temps pour tout dire, qu'il faut attendre que l'heure de sa mise à mort ne soit venue -, son discours est constitué de pures affirmations. Il ne démontre rien. Il faut donc bien que des miracles viennent étayer la véracité de ce qu'il affirme.

Et cette véracité ne réside pas dans la démonstration raisonnée du " vrai ". Elle réside dans l'exercice d'un pouvoir. La vérité est pouvoir de vie. Les miracles sont le signe d'un être singulier (Jésus) qui exerce un pouvoir hors du commun sur la vie des corps humains, pour attester de l'existence d'un tout autre pouvoir : celui d'accéder à une vie libérée du corps et de la durée, pouvoir qui ne peut se manifester que par la parole. Et une parole qui ne peut procéder que par assertions, par affirmations. Tous les propos de Jésus, sans exception, sont affirmation.

Non seulement, il ne démontre rien, mais il ne procède à aucune négation. La lumière se suffit à elle-même. Elle repousse spontanément les ténèbres. Le vrai se suffit à lui-même : il repousse spontanément, non le faux, mais l'illusoire. En ce sens, cette philosophie est intégralement une éthique, que l'on saisit par une sorte d'intuition. A suivre Spinoza, on peut dire qu'on est d'entrée de jeu installé dans le troisième genre de connaissance, dans l'amour intellectuel de Dieu, courcircuitant totalement les deux genres précédents.

Néanmoins, les miracles sont là pour appuyer les dires, pour rendre plus aisé l'accès à ce type de connaissance. C'est pourquoi Jésus fait appel à la croyance et non pas à la raison. Cette croyance n'est pas convoquée comme aveugle, puisqu'elle fait appel doublement : à la force des assertions, à la force du pouvoir sur les corps que Jésus exerce et qui attestent de la vérité de ce qu'il prétend être.

Les paroles sont énoncées comme dotées d'un pouvoir d'attraction. Elles sont dites dans un style esthétiquement très beau, elles évoquent, elles portent à la tendresse et à l'amour, et parfois au ferme rejet (mais jamais à la haine).

Il est bon de revenir un instant sur la célèbre parabole du bon pasteur. Que dit exactement Jésus ? Il indique d'abord sa propre posture : il entre dans l'enclos des brebis par la porte, à la différence d'un voleur ou d'un brigand qui aurait fait l'escalade par une autre voie. Il peut se permettre d'entrer directement par la porte parce que les brebis le connaissent. Elles connaissent déjà sa voix et vont la reconnaître comme familière. C'est ce sentiment de proximité, la confiance des brebis qui autorisera qu'elles acceptent de le suivre et qu'il puisse passer par la porte, au grand jour.

Jésus fait appel, ni à la raison, ni à la force, ni à la ruse, mais à une sorte de pré-connaissance que les brebis (les hommes) possèdent déjà.

Mais il ajoute plus encore : il ne fait pas que se présenter dans l'enclos par la porte. Il est la porte. Il est le passage vers la vie. Et c'est comme porte que les brebis vont être incitées à le suivre, ou plus exactement à passer par lui, comme on passe par une porte. Contrairement à ce qu'on a souvent retenu de cette parabole, Jésus n'invite pas les brebis à le suivre, il ne mène pas un troupeau de brebis, il ne les dirige pas. Il les invite à passer par lui :

" Moi, je suis la porte.

Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé ;

Il entrera et sortira,

et trouvera un pâturage.

Le voleur ne vient

que pour voler, égorger et faire périr.

Moi, je suis venu

pour qu'on ait la vie

et qu'on l'ait surabondante.

Moi, je suis le bon pasteur ;

le bon pasteur dépose sa vie pour ses brebis…

Moi, je suis le bon pasteur ;

je connais mes brebis

et mes brebis me connaissent,

comme le Père me connaît

et que je connais le Père,

et que je dépose ma vie pour mes brebis.

J'ai encore d'autres brebis

qui ne sont pas de cet enclos ;

celles-là aussi, il faut que je les mène ;

elles écouteront ma voix ;

car il n'y aura qu'un seul troupeau,

un seul pasteur ;

c'est pour cela que la Père m'aime,

parce que je dépose ma vie,

pour la reprendre.

Personne ne me l'enlève ;

Mais je la dépose de moi-même.

J'ai pouvoir de la déposer

et j'ai pouvoir de la reprendre ;

tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père ".

Cette parabole ne dit aucunement ce que l'Eglise en a fait : des troupeaux devant suivre, passivement, le bon pasteur. Elle n'est le fondement d'aucune église et d'aucun pouvoir pastoral. Elle dit ce qu'elle dit : Jésus est un passeur. Il offre le passage vers la vie, une vie surabondante et est prêt, de lui-même, à déposer sa vie, comme à la reprendre, pour l'ouverture de ce passage.

Le rapport des brebis à Jésus est strictement identique à celui de Jésus à Dieu comme Père. C'est un rapport d'interconnaissance immédiate, orientée vers l'amour. Il y a cette expression très étrange : " C'est pour cela que le Père m'aime, parce que je dépose ma vie pour la reprendre ". Il y a une raison à l'amour du Père pour le fils, une unique raison : le sacrifice temporaire de sa vie pour que les hommes aient accès à la vie. C'est aussi l'unique cause de l'existence du Fils, son unique raison d'être et l'unique commandement de son comportement.

Cette parabole est également importante pour le court passage où sont évoquées les brebis qui sont dans d'autres enclos. La voix de Jésus, son message, sont destinés à tous les hommes, et non point à un peuple particulier. Il s'adresse à toute brebis, à une quelconque brebis. L'humanité est une. La porte de la vie surabondante est ouverte pour tout humain.

Qu'est-ce que la vie ? On arrive à la seconde facette de cette philosophie. En réalité, tout l'évangile selon Saint Jean ne dit qu'une seule chose : Dieu est amour, la vie est amour. Cela est dit d'entrée de jeu, mais il faudra tout le temps de l'évangile, tout le déroulement du message et des faits de la vie de Jésus pour que cela puisse être intégralement compris. Ceci est dit d'entrée de jeu, au début de cet évangile, et doublement :

- amour de Dieu pour le monde,

- amour de Dieu, le Père, pour son fils.

L'amour vient d'abord comme manifestation de Dieu ; plus encore : est un affect qui définit Dieu et s'adresse au monde, comme à lui-même (sous la forme de son Fils).

D'entrée de jeu, cet évangile affirme l'essentiel : Dieu est amour.

" Car Dieu a tant aimé le monde

qu'il a donné son Fils, l'Unique-Engendré,

afin que quiconque croit en lui ne se perde pas,

mais ait la vie éternelle "

" Le Père aime le fils et il a tout remis entre ses mains "

L'amour apparaît comme en débordement permanent, en excès. L'amour n'existe qu'à être excessif, et c'est pourquoi il échappe au raisonnement. Une philosophie de l'amour ne peut pas le démontrer. Elle ne peut qu'en montrer les manifestations.

Jésus, philosophe, n'a pas vu d'autre moyen d'en parler que l'amour filial. Non qu'il néglige l'amour d'une mère (les femmes ont une place forte dans les évangiles), mais néanmoins, l'association de la puissance à l'amour ne se montre et ne se voit que dans l'image du Père aimant. Et le Fils se doit d'être un homme (masculin) pour irradier cet affect.

La philosophie de l'amour commence donc par l'amour de Dieu pour le monde, donc pour les hommes (et non l'inverse). A aucun moment, dans cet évangile, il n'est question des hommes comme créatures de Dieu. Rigoureusement, le seul engendré, l'Unique-Engendré, est le Fils et non les hommes.

Il n'est pas dit que Dieu a créé ou engendré le monde. Le propos introductif de cet évangile n'a pas la limpidité qu'on pourrai lui prêter. Il est dit : "tout fut par lui et sans lui rien ne fut". Tout donc, y compris le monde des hommes. Ce monde existe "par lui". Mais il est ajouté que ce qui fut en lui était la vie, et cette vie ne représente pas la totalité du monde. Elle est la lumière des hommes qui luit dans les ténèbres. Ce que Jésus, philosophe, met en scène, c'est un rapport de Dieu au monde, rapport qui est précisément d'amour. L'amour du Père pour le Fils n'est pas du même ordre que celui de Dieu pour les hommes. Le Père et le Fils sont dans un rapport d'intériorité. Le rapport de Dieu aux hommes est plus complexe, car une partie du monde échappe à sa lumière. Il existe, non seulement un rapport d'intériorité (le monde qui est par Dieu), mais aussi un rapport d' extériorité, et c'est pourquoi un pont doit être jeté, qui n'est autre que la production (l'engendrement) du Fils.

Le monde est d'autant moins un pur engendrement de Dieu, qu'il s'agit d'opérer un basculement d'un monde dans un autre, du monde d'ici bas au monde d'en haut. L'évangile selon Saint Jean installe clairement deux mondes. Permettre de passer d'un monde à l'autre : tel est le pourquoi de la venue de Jésus.

Qu'est-ce que Dieu produit donc ? Sur quoi exerce-t-il sa puissance ? Sur le passage précisément. Le monde d'en haut, celui de la vie éternelle, se remplit de ce passage, se produit dans ce passage.

Peut-on parler d'une philosophie de la transcendance ou de l'immanence ? Il est difficile de rabattre le Dieu de Jésus sur le Dieu de Spinoza, sur la substance unique, sur la Nature naturante, à cause précisément de la théorie de l'existence des deux mondes. A moins qu'on puisse penser que les deux mondes sont eux-mêmes un dédoublement d'une unique substance, assimilables, en quelque sorte, à deux attributs, que l'on pourrait penser selon la même différence que celle entre le corps et l'esprit chez Spinoza.

Cette interprétation est possible. Néanmoins, aucune phrase ne permet explicitement de l'attester.

Une chose est certaine : le Dieu de cet évangile n'est pas le Dieu de la toute puissance. C'est un Dieu de la puissance, simplement. Ayant envoyé son fils, il exerce son pouvoir sur le monde d'ici-bas, le monde des corps, mais c'est un monde qui lui résiste. Dans quelques passages, Jésus fait allusion au prince du monde d'ici-bas, au diable, qui se présente comme le père des hommes. Et deux traits le caractérisent : il n'est pas établi dans la vérité, il profère le mensonge, parce que cela relève de sa nature propre. Et il est homocide, il porte à la mort. Vérité contre mensonge, vie contre mort : les termes du combat sont établis. Mais ce prince, et c'est sa grande faiblesse, n'a aucune prise sur le monde d'en haut. Ce prince, ce sont les hommes, dans une partie d'eux-mêmes, dans la façon même dont ils ont été engendrés. Ce prince n'est pas un démon qui chercherait à s'emparer de leur âme. C'est leur père qui les enferme dans les passions et la mortalité du corps.

Le Dieu de cet évangile n'est pas non plus antropomorphiste. Il n'a pas la figure d'un homme. Et ceci est d'autant plus vrai, qu'il n'existe aucun moyen de le voir ou de l'entendre. Entre Dieu et l'être humain, il existe une discontinuité.

C'est pourquoi, et c'est là que réside toute la complexité de cet évangile, le Fils a été engendré : c'est le Fils qui est en Dieu (qui est Dieu) qui établit le lien. Le Fils est doublement fils : Fils de Dieu en tant que Père, fils de l'homme. Il a été doublement engendré. C'est ce qui fait de lui le pont.

Certes, ce pont existe depuis le commencement du monde (humain), mais cela veut dire que la nécessité de ce pont, de ce double engendrement existe depuis le commencement. Depuis le commencement, le Fils de Dieu est en potentialité de devenir, temporairement, le fils de l'homme, pour que le verbe puisse être dit et entendu dans le monde des hommes.

Voici bien : Dieu aime le monde, mais précisément cet amour est tellement fort qu'il faut, pour que les hommes accèdent à la vie éternelle, bénéficie de cet amour, qu'un pont soit jeté, qu'une porte soit ouverte entre Dieu et le monde, qu'une œuvre singulière soit faite : celle de Jésus, dans ses actes et ses paroles.

Mais peut être, dans la philosophie de Jésus, Dieu n'existe-t-il que pour faire vivre cet amour. Il est possible que Dieu ne soit qu'un prétexte...

Pour avancer dans cette philosophie de l'amour, il faut aller jusqu'à la fin de l'évangile. Car l'amour y apparaît sous une autre face : l'amour des hommes entre eux.

Le dernier commandement de Jésus à ses disciples est d'une étonnante simplicité : " Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ".

L'amour peut-il être commandé ? Oui, à cet instant, dans ce passage de l'adieu de Jésus à ses disciples. Car toute la vie et la parole de Jésus convergent vers ce " commandement ", qui devient une conclusion allant de soi, le résumé de tout un parcours. Car le monde d'en bas, celui de la vie éphémère des corps, celui où on ne peut empêcher le péché d'exister, est aussi, à sa manière, le monde d'en haut.

La discontinuité, que l'on pensait forte, s'est réduite au fur et à mesure. Jésus introduit ce " dernier commandement " de la façon suivante :

" Comme le Père m'a aimé,

moi aussi, je vous ai aimés.

Demeurez en mon amour.

Si vous gardez mes commandements,

vous demeurerez en mon amour,

comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père

et je demeure en son amour.

Je vous dis cela

pour que ma joie soit en vous

et que pour votre joie soit complète.

Voici quel est mon commandement :

vous aimer les uns les autres

comme je vous ai aimés.

Nul n'a plus grand amour que celui-ci :

déposer sa vie pour ses amis.

Vous êtes mes amis,

si vous faîtes ce que je vous commande.

Je ne vous appelle plus serviteurs,

car le serviteur ne sait pas

ce que fait son maître ;

mais je vous appelle amis,

parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père,

je vous l'ai fait connaître "

Tous les amours ici se rejoignent, font jonction sans se confondre. Jésus se présente comme il a voulu être : un modèle, un exemple. Il ne dit aucunement : aimez Dieu ou aimez moi. Son ultime commandement est tout autre : aimez vous les uns les autres. Lui a servi d'exemple : " comme je vous ai aimés ".

L'amour de Dieu le Père pour son Fils, comme l'amour de ce fils pour les hommes se rejoignent dans l'amour " des uns pour les autres ".

Certes, ces humains incités à l'amour, les disciples, ne sont plus des humains tout à fait ordinaires. Ils ont partagé le savoir de Jésus. Ils ont, à ce moment, tout connu de ce que Jésus avait à dire et leur apprendre. L'amour du prochain n'a rien de spontané. Il faut d'abord accéder à la vérité, se défaire de tout ce qui fait obstacle, se détourner de l'ombre, se porter à la lumière. Mais en dernière analyse, se révèle une vérité toute simple, élémentaire : s'aimer comme s'aiment des amis. Et on ne peut être amis que dans un rapport d'égalité, dans un rapport de partage de la connaissance.

Jésus n'est plus qu'un simple ami. Il n'est plus un maître. C'est à ce moment précis qu'il peut énoncer son ultime commandement, et il ne peut le faire qu'au sein du cercle restreint de ses disciples (devenus amis), seuls aptes à le comprendre, à charge pour eux de le diffuser de la manière la plus large dans le monde.

A ce moment précis, l'amour peut être associé à l'affect de joie. L'amour est ce qui fait que la joie est complète et partagée. Dans le monde d'en bas, le monde des corps, vit alors, d'une certaine manière, le monde d'en haut, celui de l'amour, qui ne peut être qu'un amour spirituel, orienté vers l'éternité, hors du temps, hors d'atteinte de la mort.

Paris, le 27 juillet 2004

 

Justice, force et salut.

Sur Jésus philosophe 2

Les trois premiers évangiles, qualifiés de synoptiques, présentent une philosophie très différente de celle de l'évangile selon Saint Jean. Cette différence est à ce point étonnante qu'on a peine à penser qu'elle renvoie au même homme ou que deux philosophies aussi dissemblables aient pu cohabiter dans le message d'un même individu. Mais je n'ai ni l'intention ni les moyens d'élucider cette question.

M'intéresse toujours ici la signification donnée à la posture de l'amour du prochain, mais elle y apparaît davantage par défaut que par présence : la philosophie de l'amour n'y tient qu'une place marginale. Ce qu'il faut comprendre, c'est plutôt en quoi ces évangiles ne sont pas orientés vers l'amour.

Je prendrai pour référence l'évangile selon Saint Luc, pour une seule et unique raison : il est très bien écrit, les différences de fond entre les trois évangiles synoptiques étant faibles. La philosophie de Jésus est, dans cet évangile, une philosophie de la morale, orientée sur un thème quasi-unique : la justice.

Y sont définis : un diagnostic sur les comportements prévalant à l'époque de Jésus, les critères de l'injuste et du juste, la séparation entre les deux groupes humains qui y correspondent, le pouvoir sur lequel tout énoncé et rendu de justice doit s'appuyer (rendre justice nécessite pouvoir de le faire) et le résultat du jugement : le salut ou la perdition. La mise en scène du personnage de Jésus change très fortement par rapport à l'évangile selon Saint Jean. Il n'est plus une personne ferme et aimante. Il apparaît révolté, dur, inflexible, parfois violent, bienveillant certes, mais uniquement pour ceux qui sont victimes d'injustice ou repentants, d'une bienveillance sélective.

Le remarquable film de Pasolini sur l'évangile selon Saint Mathieu m'apparaît donner une expression cinématographique, dans le jeu de l'acteur, très proche de ce que laisse à penser la lecture des évangiles. Jésus ne vient pas pour réunir, mais pour opérer une nouvelle division, ou plus exactement : donner un sens nouveau à une division déjà existante au sein de la société juive de son époque.

Doit-on dire "société juive" ou "société humaine"? Jésus ne s'adressait-il qu'aux juifs (physiquement, Jésus ne s'est adressé qu'à des foules juives) ou à l'ensemble de l'humanité? En réalité, à la lecture des trois évangiles synoptiques, on ne peut trancher : dans l'évangile selon Saint Mathieu, les deux positions sont contradictoirement affirmées : Jésus ne s'adresse qu'aux brebis perdues du peuple Juif, puis, à la fin de l'évangile, c'est de l'ensemble des nations dont il est question, positions contradictoires qui laissent historiens et théologiens dans l'embarras... Dans ces évangiles, tous les références viennent de l'ancien testament, en particulier des énoncés des grands prophètes et de la Loi de Moïse, dont Jésus ne conteste la portée un seul instant, de même qu'il se saisit de son problème majeur : la justice. On peut parfaitement interpréter ces évangiles comme une actualisation et radicalisation de la conception biblique de la justice, à une époque de décadence morale.

Le diagnostic est dur : l'injustice règne sur le monde ici-bas. Le désordre s'y est installé, la Loi des prophètes s'est plus respectée, Satan domine. Certes les puissants en sont les premiers responsables, mais le diagnostic est global, il concerne l'ensemble de ce que Jésus appelle "une génération":

" Comme les foules se pressaient en masse, il se mit à dire : " cette génération est une génération mauvaise ; elle demande un signe, et de signe, il ne lui sera donné que le signe de Jonas. Car tout comme Jonas devient un signe pour les Ninivites, de même le Fils de l'homme en sera un pour cette génération. La reine du midi se lèvera lors du Jugement avec les hommes de cette génération et elle les condamnera, car elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon ! Les hommes de Ninive se dresseront lors du Jugement avec cette génération et ils la condamneront, car ils se repentirent à la proclamation de Jonas, et il y a ici plus que Jonas ".

Le plus que Jonas est Jésus lui-même et le message de Dieu qu'il énonce. S'adressant plus particulièrement aux Pharisiens, la menace est claire et forte :

" Malheur à vous, les Pharisiens, qui acquittez la dîme de la menthe, de la rue et de toute plante potagère, et qui délaissez la justice et l'amour de Dieu ! Il fallait pratiquer ceci, sans omettre cela. Malheur à vous les Pharisiens, qui aimez le premier siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ! Malheur à vous qui êtes comme les tombeaux que rien ne signale et sur lesquels on marche sans le savoir !… Et voilà pourquoi la Sagesse de Dieu a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; ils en tueront et pourchasseront, afin qu'il soit demandé compte à cette génération du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la fondation du monde, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, qui périt entre l'autel et le Temple. Oui, je vous le dis, il en sera demandé compte à cette génération ".

Philosophie de la justice et du jugement, elle se présente comme philosophie de la partition entre les injustes et les justes, et, comme dans toute philosophie de la justice, c'est l'injustice qui définit et désigne, par contraste, ce qui est juste.

Une partie de l'évangile se présente comme menace et condamnation des injustes, une condamnation sans appel. On peut se repentir de comportements circonstanciels, mais non d'une posture durablement établie et qui va contre les préceptes de Dieu. Jésus vient sur terre, parmi les hommes, pour énoncer jugement et condamnation, ou, plus exactement, pour annoncer et préfigurer le jugement qui sera immanquablement opéré. L'effet en sera pire que la mort. C'est aussi, très exactement, en cela qu'il est un sauveur. L'existence, les paroles, les actes de Jésus opèrent le partage entre ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas.

" Je vous le dis à vous, mes amis : Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps et après cela ne peuvent rien faire de plus. Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez Celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui, je vous le dis, Celui-là, craignez-le. Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un d'entre eux n'est en oubli devant Dieu ! Bien plus, vos cheveux même sont tous comptés. Soyez sans crainte, vous valez mieux qu'une multitude de passereaux. Je vous le dis, quiconque se sera déclaré pour moi devant les hommes, les Fils de l'homme aussi se déclarera pour lui devant les anges de Dieu ; mais celui qui m'aura renié à la face des hommes sera renié à la face des anges de Dieu. Et quiconque dira une parole contre le Fils de l'homme, celui lui sera remis, mais qui aura blasphémé contre le Saint Esprit, cela ne sera pas remis ".

Pour cette partie des hommes, mais qui, en même temps, exprime le comportement de toute une génération, cette génération présente, celle de l'époque de Jésus, la parole du Fils n'a rien d'une parole d'amour. Il ne s'agit pas d'aimer, mais de juger. Dans ce jugement, il peut être tenu compte, à la mesure du péché commis, du repentir. Mais, à défaut de repentir comme pour des actes qui le débordent, il débouche sur pire que la mort, mettant en scène un Dieu qu'il faut craindre, bien davantage qu'aimer. Si l'amour à porter à Dieu est mentionné au passage, il n'est en aucune façon développé ni placé au centre du comportement attendu des humains. Dieu est fait pour être adoré et obéi. Il sera demandé des comptes : au quotidien de leur existence, chacun doit se poser la question des comptes qu'il devra rendre. On ne peut exprimer, de manière plus claire, la dimension morale de cette philosophie. Il faut éviter le mal et s'orienter vers le bien. C'est une prescription qui ne discute pas. Elle ne vient pas, comme chez Kant, d'une délibération d'un sujet autonome sur son propre comportement. Elle vient d'une force externe, qui, du fait de sa présence, de son message, de son existence, ne peut être ignorée. Comme le dit Jésus en toute limpidité : " Qui n'est pas avec moi est contre moi ".

De quelle injustice et justice s'agit-il donc ? Ceci est indiqué très clairement au début de l'évangile, et comme quelque chose qui avait été annoncé dans les écritures saintes, Jésus se situant explicitement comme celui qui vient réaliser cette annonce :

" Il vint à Nazara où il avait été élevé, entra, selon sa coutume le jour du sabbat, alla dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe, il trouva le passage où il était écrit : L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a consacré par l'onction, Pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance Et aux aveugles le retour à la vue, Renvoyer en liberté les opprimés, Proclamer une année de grâce du Seigneur ".

Et Jésus d'ajouter alors :

" aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture ".

Tout l'évangile selon Saint Luc est construit sur cette opposition :

- d'un côté l'injustice inhérente au comportement des riches, des puissants, des détenteurs de pouvoirs institutionnels, qui oppriment le peuple,

- d'un autre côté, la justice qui demande à être rendue aux pauvres, aux déshérités, aux opprimés.

Absolument tous les gestes de Jésus et toutes ses paraboles convergent vers ce même thème. Par exemple, le passage sur le choix des places à un dîner : il conseille aux invités d'aller se mettre à la dernière place, la moins en vue, la moins noble, de façon à ce qu'à l'arrivée de l'invitant, ce dernier puisse lui dire : " Mon ami, monte plus haut ". Alors il y aura pour celui qui avait fait ce choix l'honneur devant tous les autres convives : " Car quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera relevé ". Ou encore, ce conseil adressé à quelqu'un qui l'avait invité : " Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins de peur qu'eux aussi ne t'invitent à ton tour et qu'on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu alors de ce qu'ils n'ont pas de quoi te le rendre ! Car cela te sera rendu lors de la résurrection des justes ".

La justice que Jésus vient rendre est double.

Justice sociale : lutte contre le culte donné à l'argent, l'abus de richesse, la production de pauvreté, l'absence de générosité et l'esprit étroit des possédants, la pensée intéressée, le fait que ces derniers vivent en vase clos, au mépris de la situation du peuple.

Justice politique : lutte contre la concentration des pouvoirs, leur usage pour opprimer et restreindre la liberté, la manière dont ce pouvoir politique est lui-aussi concentré dans les mains d'une minorité qui se transmet les privilèges et en abuse sans cesse. Les deux camps sont nettement posés, terme à terme. Néanmoins, rendre justice ne consiste pas à rendre à l'un ce que l'autre possède en excès. Jésus ne présente pas la philosophie d'une justice redistributive, ni dans le domaine de la richesse, ni dans celui du pouvoir. Son thème constant est que les riches et les puissants ne possèdent rien qui ait de réelle valeur. Et il indique qu'il n'est là en rien pour juger sur un repartage.

Ce qu'il prône, c'est un détournement du centre d'intérêt des pauvres et des opprimés vers ce qui a valeur : la foi en Dieu et la générosité du cœur:

" Quelqu'un de la foule lui dit : " Maître, dis à mon frère de partager avec moi mon héritage " et il lui dit : " Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou régler votre héritage ? ". Puis il leur dit : " Attention ! Gardez-vous de toute cupidité, car, au sein de l'abondance, la vie d'un homme n'est pas assurée par ses biens ". Ou encore : " Vendez vos biens, et donnes-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n'approche ni mite ne détruit. Car où est votre trésor, là aussi est votre cœur ".

L'injustice n'est pas seulement dans l'existence et le comportement des riches. Elle réside dans le principe même de l'importance accordée à la richesse matérielle. De même, elle ne réside pas seulement dans l'abus des privilèges offerts par la concentration des pouvoirs institutionnels. Elle réside dans le fait de rechercher de tels pouvoirs. Dire et pratiquer la justice n'est pas seulement redistribuer ou ne pas abuser - bien que cela soit déjà un signe positif -, c'est passer du côté des vrais justes, de ceux qui se sont délivrés de la tentation de ces biens et sont ouverts au salut. Les pauvres, les déshérités, les opprimés ne sont pas, bien entendu, de par leur condition, à l'abri du péché. Néanmoins, ils sont les plus spontanément portés à la foi et à la générosité. Ils n'ont lésé personnes et n'ont que peu à perdre. Jésus présuppose qu'ils sont les moins susceptibles d'être attachés à la richesse et au pouvoir.

Le salut, c'est là un passage de l'évangile bien connu, ne sera offert qu'à un petit nombre : la porte du salut est étroite et l'accès à un comportement de justice est une route escarpée :

" Et il cheminait par villes et villages, enseignant et faisant route vers Jérusalem. Quelqu'un lui dit : " Seigneur, est-ce le petit nombre qui sera sauvé ? ". Il leur dit : " Luttez pour entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne pourront pas ". Dès que le maître de maison se sera levé et aura fermé la porte, et que, restés dehors, vous vous serez mis à frapper à la porte en disant : " Seigneur, ouvre-nous ", il vous répondra : " Je ne sais d'où vous êtes ". Alors vous vous mettrez à dire : " Nous avons mangé et bu devant toi ; tu as enseigné sur nos places ". Mais il répondra : " Je ne sais d'où vous êtes ; éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l'injustice ".

Commettre l'injustice est, de la manière la plus visible et la plus forte, l'apanage des riches et des puissants. Mais c'est un acte en réalité beaucoup plus largement, répandu y compris parmi la foule de ceux qui viennent écouter Jésus. Lutter : la philosophie est de Jésus est une philosophie de combat. Combat contre les riches et les puissants, qu'il ne cesse lui-même de mener ouvertement. Mais lutte aussi de chacun pour pouvoir prétendre au salut, et cela ne peut se faire sans dur renoncement, les pauvres et opprimés étant simplement mieux préparés à mener un tel combat, pour autant qu'ils adhèrent au message de Jésus (qui prolonge et actualise l'Ecriture sainte).

Le renoncement le plus étonnant, dans son contenu comme dans les termes utilisés, est celui lié à l'amour de ses proches, renoncement que, certes, Jésus n'édicte qu'à l'égard de ceux qui prétendent devenir l'un de ses disciples, mais qui marque par la teneur radicale de ses propos :

" Des foules nombreuses faisaient route avec lui, et se retournant il leur dit : " Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple "

Ceci redouble un autre passage :

" Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division. Désormais en effet, dans une maison de cinq personnes, on sera divisé, trois contre deux et deux contre trois. On sera divisé, père contre fils et fils contre père, mère contre sa fille et fille contre sa mère, belle-mère contre sa bru et bru contre sa belle-mère ".

Passages étonnants, très éloignés de l'évangile selon Saint-Jean : Jésus prône la haine de ses proches, jusqu'à la haine de sa propre vie, comme véritable épreuve du basculement dans la justice. Il se présente comme diviseur, et nullement comme celui qui vient réunir le troupeau. C'est au prix de ces haines et divisions, que se marquera jusqu'au bout le camp de ceux qui le suivent et méritent le salut (ou du moins, si on ne veut pas forcer ses propos, le camp de ceux qui sont dignes d'orienter vers le salut, les vrais disciples). Pourquoi une telle dureté ? Qu'est-ce que Jésus veut signifier ?

Probablement, car c'est l'élément, pour moi, le moins clair de cet évangile, qu'aller jusqu'au bout de la justice, c'est savoir se détacher des biens de ce monde, non par ascétisme - car Jésus ne prône jamais l'ascétisme et il ne cesse d'être fait mention de festins, de fruits récoltés, etc.., - mais bel et bien par détachement : savoir ne pas être lié par. Mais c'est aussi savoir se détacher de tout amour et toute affection particulière, n'être lié à personne en particulier, pas même les plus proches membres de sa famille, pour pouvoir être ouvert à tous. Mais c'est enfin relativiser sa propre vie, être capable de la donner. On peut dire que pour échapper à la tentation de tout esprit d'injustice, pour devenir, au sens le plus fort du terme, un " juste ", il faut apprendre à aller jusqu'aux plus forts renoncements, même lorsqu'ils impliquent, si l'on suit les paroles de Jésus à la lettre, de développer en soi un affect de haine, de pratiquer la division. Tout amour, tout attachement particulier doit être rejeté, car déjà germe d'injustice. Philosophie radicale : pour aller jusqu'à l'amour du prochain, il faut que personne ne vous reste proche. Mais le paradoxe de ce parcours est que peu seront sauvés : cette exigence est telle que cet amour du prochain a pour contrepartie que nombreux seront précipités dans la perdition, que les prochains, bien qu'anonymisés, seront de fait réduits en nombre (car comment une âme déjà condamnée à la perdition pourrait-elle être considérée comme prochaine ? D'ailleurs, la dureté du comportement de Jésus à l'égard des injustes ne laisse aucun doute sur les sentiments qui l'animent à leur propos).

De fait, la vertu que Jésus privilégie n'est pas l'amour - question à peine évoquée. Ce sont la noblesse et la générosité : ce sont ces deux vertus qui fournissent la " bonne terre " sur laquelle le blé pourra lever. Peut-on alors dire que générosité et amour du prochain soient identiques ? Peut-être, mais rien explicitement ne l'indique. Tous les exemples que Jésus donne de générosité sont le don, sans attente de retour, un don qui peut aller de la plus grande spontanéité - une femme pauvre qui apportera en offrande la quasi-totalité de ce qu'elle a - au plus grand sacrifice : le don que Jésus fait de sa souffrance et de sa vie. Or donner sans retour, sans réserve, n'est pas aimer, du moins si l'on admet que l'amour plein implique réciprocité, implique le " aimez-vous les uns les autres " par quoi se termine l'évangile selon Saint Jean. Le "juste" est celui qui s'ôte à lui-même toute possibilité de privilège, jusqu'au privilège d'être aimé par un autrui singulier, comme de l'aimer. Si l'amour du prochain possède un sens, selon un principe de justice, cela doit être un amour rigoureusement désintéressé.

Très clairement, et à aucun moment par ailleurs, Jésus ne demande d'aimer Dieu. Il demande de le glorifier et de l'adorer, ce qui ne peut avoir le même sens. Certes, tout l'évangile ne reste pas sur cette crête de radicalité. Reste ouverte une voie, particulièrement praticable par les pauvres et les opprimés : celle de la rémission des péchés, dès lors que la personne témoigne de sa foi avec sincérité. C'est le seul cas où la compassion puisse jouer.

Bien que cela ne soit pas dit explicitement dans cet évangile, on retrouve un des propos de l'ancien testament : la hiérarchie. Il n'existe pas d'égalité dans le mérite : tous ceux qui seront sauvés, ne le seront pas au même titre et avec un égal niveau. Ils se placeront plus ou moins prêt de Dieu dans son royaume.

Pour comprendre à fond cette philosophie morale radicale de la justice, il faut, me semble-t-il, revenir au diagnostic, et pour cela, au tout début de l'évangile. Il s'agit du passage de la tentation dans le désert, qui installe le combat : Dieu, par l'intermédiaire ici de son Fils, contre Satan, qui installe les deux pôles du Bien et du Mal. Jésus fut, durant quarante jours, tenté par le diable. Chaque propos échangé entre le diable et Jésus est lourd de signification.

Premier propos : " Le diable lui dit : " si tu es fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne du pain ". Et Jésus lui répondit : " Il est écrit : Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme ". La nourriture, et plus largement la richesse terrestre, ne constitue pas l'essentiel. Il faut savoir la relativiser et si besoin est, s'en passer.

Deuxième propos : " L'emmenant plus haut, le diable lui montra un instant tous les royaumes de l'univers et lui dit : " je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée, et je la donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle t'appartiendra toute entière ". Et Jésus lui dit : " il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte ". Passage triplement intéressant : le pouvoir terrestre et la gloire qu'on peut en retirer, eux-aussi, ne sont rien d'essentiel ; il faut savoir les rejeter. Par ailleurs, Jésus ne conteste pas que le diable ait pouvoir sur ces royaumes : c'est bien là le diagnostic premier dont il part, mais le vrai royaume est ailleurs, et c'est vers lui qu'il faudra guider les hommes. Enfin, Dieu est lui-même présenté comme " le " roi, qu'il faut glorifier, le seul auquel il faille rendre culte. Mais Jésus ne conteste pas le bien fondé du culte et de la prosternation.

Troisième propos : " Puis il (le diable) le mena à Jérusalem, le plaça sur le pinacle du Temple et lui dit : " Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, afin qu'ils te gardent. Et encore : Sur leurs mains, ils te porteront, De peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre ". Mais Jésus lui répondit : " Il est dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ". Passage remarquable : le diable détourne la stratégie de Jésus : il a lui aussi recours aux écritures et, a priori, ne demande rien d'autre à Jésus que de prouver qu'il est le fils de Dieu. Le risque n'est pas bien entendu que Jésus échoue : Satan comme lui savent qu'il ne peut pas échouer et qu'il s'agit en réalité d'une bien maigre épreuve. La tentation est que Jésus cède en s'abaissant à vouloir octroyer cette preuve. Force contre force, le moindre pouce de terrain cédé est défaite. Et la réponse est à double sens : Jésus répond du tac au tac, en ayant également recours aux écritures. Mais il dit à la fois, selon la manière dont on voudra l'interpréter, qu'il est Dieu lui-même, et n'a pas à être tenté, et que, comme Fils, il n'a pas à tenter l'exercice du pouvoir de son Père.

Tout ce passage sur la tentation installe le cadre qui donne sens à l'évangile : on se situe dans un combat très dur, qui n'autorise pas la moindre concession. Si la philosophie de Jésus pourra apparaître avec le degré de radicalité qu'elle énonce, c'est qu'elle ne peut être autre chose qu'une philosophie de combat permanent, très exigeante en elle-même. On comprends mieux dès lors ce qui, de nos jours, peut apparaître très archaïque et puéril : il y a, dans l'évangile selon Saint Luc, une véritable inflation de miracles (avant tout : de guérisons), dont un certain nombre sont associés au fait de chasser le démon qui se situe dans le corps du malade ou de l'infirme. C'est ce démon qui était à l'origine de l'infirmité ou de la maladie de la personne. Ce travail d'exorciste peut nous sembler, vu d'aujourd'hui (mais qu'en était-il à l'époque ?) très puéril : qui croit encore aux démons, et qui croit que les infirmités corporelles leur sont dues ? Mais il sert à rappeler la lutte mise en scène au début de cet évangile, et qui n'a rien, quant à elle, de puérile.

Reste un dernier point d'importance : la force et la puissance.

Rendre justice, avec jugement, suppose que l'on possède le pouvoir de rendre justice, et surtout de faire en sorte qu'elle opère, qu'elle se traduise en actes concrets. Or Jésus ne détient aucun pouvoir institutionnel. Il est même placé dans la situation inverse : tous les pouvoirs institués vont chercher à l'arrêter et à le neutraliser. Sur quel pouvoir Jésus peut-il s'adosser ? Tout d'abord sur la force qu'il détient en son corps (dans sa parole et l'ensemble de sa constitution physique) : l'inflation de miracles n'est pas hasardeuse. Contrairement à l'évangile selon Saint Jean, ces miracles ne sont le signe de rien, n'appellent aucune interprétation. Ils sont des manifestations de force pure. Jésus possède en lui une force qui lui permet de modifier brutalement le cours normal de la nature (rendre la vue à un aveugle, etc.). A un moment, chose étonnante, dans la foule, une femme malade parvient à toucher son corps. Elle guérit sur le champ. Jésus ne s'en aperçoit qu'après coup, en disant qu'il a senti une force le quitter.

Le corps de Jésus est une force en soi, qui manifeste qu'il a pouvoir face au diable (face à l'injustice régnante), de manière permanente, pouvoir orienté vers ceux qui souffrent de cette injustice. Bien entendu, ce pouvoir assure sa crédibilité auprès du " peuple ", peuple présent la plupart du temps comme foule. Ce peuple n'est pas purement passif : il l'interpelle, le questionne, tente de le toucher, etc. Mais il n'est que peuple, face à un souverain, souverain très particulier, car il vient là pour corriger les injustices, et surtout, pour sauver, pour autoriser l'accès à l'autre royaume. Il n'existe strictement aucune égalité, aucune commune mesure entre les membres de ce peuple et Jésus. Ou pour dire les choses autrement, le philosophe ne s'adresse pas à des égaux, ni actuellement, ni potentiellement.

Le peuple est, comme tout peuple ainsi conçu,assujetti au souverain. Ce philosophe n'a pas seulement " pouvoir de ", il a " pouvoir sur ". Il peut aider à supprimer une oppression terrestre, mais il n'indique en rien un chemin de la liberté personnelle. Qui plus est, à aucun moment Jésus ne fait appel à la réflexion ou à l'intelligence des gens du peuple. Il fait appel à leur foi et aux vertus spontanées qu'ils possèdent. A tel point d'ailleurs, que Jésus se propose, une fois, de traduire pour ses apôtre, une parabole, comme pour montrer à l'élite de ses proches disciples, la signification de ce que le peuple, trop inculte, ne peut comprendre. D'où cette question implicite : une philosophie morale de la justice est-elle compatible avec une philosophie éthique de la liberté ? A cette question, Jésus, dans l'évangile selon Saint Luc, apporte, de fait, une réponse négative, par absence du second terme. Mais la force que Jésus porte en lui n'est pas suffisante bien entendu. Elle renvoie elle-même à la puissance de Dieu. Et, dans et par delà les miracles, cette puissance reste virtuelle. Elle renvoie au Jugement dernier et un monde empiriquement inaccessible.

C'est pourquoi elle s'exprime essentiellement par deux procédés : la promesse et la menace. Promesse et menace sont les deux grands attributs de ce pouvoir virtuel, que l'on peut qualifier de " puissance " dans la mesure où il excède et enveloppe à la fois le simple exercice circonstancié d'une force. Mais le philosophe Jésus puise ici dans les attributs normaux d'une puissance royale. Sa philosophie de la justice, dans un monde où règne l'injustice, est à ce prix.

Paris le 4 août 2004

 

Foi, charité et universalisme, selon Paul.

Jésus philosophe 3

Je voudrais terminer cette exploration du nouveau testament, à la recherche du concept d'amour du prochain, par Paul, dont on connaît la pensée à travers une œuvre abondante : ses épîtres, autrement dit les lettres qu'il envoyait aux différentes communautés chrétiennes naissantes de l'époque, que l'on qualifiait d'églises (église voulant dire au départ : communauté de croyants).

Une petite précision historique s'impose pour comprendre la signification de la doctrine que Paul élabore. Ces épîtres sont écrites dans les années 50, environ 20 ans après la mort et résurrection de Jésus, et environ 20 ans avant que ne soient publiés les trois évangiles synoptiques (et bien avant l'évangile selon Saint Jean qui est d'une élaboration plus tardive). Si l'on devait suivre l'ordre chronologique, les épîtres de Paul devraient donc être placés avant les évangiles, dans le nouveau testament et apparaître pour ce qu'ils sont : les tous premiers textes chrétiens qui nous ont été transmis.

Cette précision historique a son importance pour deux raisons. La première est que, bien entendu, Paul ne pouvait avoir lu les évangiles et s'y référer. Néanmoins, il est contemporain de la vie des apôtres et de l'existence de la communauté chrétienne de Jérusalem, animées par ces apôtres et la famille de Jésus (en particulier son frère Jacques). Il aurait pu avoir rencontré Jésus, du vivant de ce dernier. Ce n'est pas le cas, mais les événements de la vie de Jésus sont encore très proches et présents dans les mémoires de ceux qui ont écouté directement son message et assisté à ses actions. Il est donc à peu prêt certain que Paul connaissait les paroles et actions de Jésus, qui circulaient dans tout le nouveau milieu judéo-chrétien, alors en gestation.Les évangiles n'étaient pas encore écrit, mais leur contenu circulait.

Or Paul fait un choix radicalement différent de celui des auteurs des évangiles : il occulte presque totalement tout le message et toute la vie terrestre de Jésus, comme s'ils n'avaient qu'une importance très secondaire. Dans l'ensemble du volumineux texte des épîtres, les paroles de Jésus ne sont citées qu' à quatre reprises. Je pourrais l'exprimer autrement : Jésus philosophe n'intéresse absolument pas Paul et la nouvelle doctrine n'a pas à être fondée sur le message que Jésus a élaboré et prononcé de son vivant.

C'est un choix fort : pour Paul, tout se condense dans un unique événement, l'Evénement au sens le plus fort du terme : la mort et la résurrection du Christ. Tout repose sur la signification de cet Evénement et la croyance en cette signification (la foi). La signification en est claire : Dieu a envoyé son fils, à la souffrance, à la mort et à la résurrection, pour que l'ensemble de l'humanité (" toutes les nations ", dans le langage de l'époque) soit sauvé du péché. La résurrection possède une portée essentielle : le Christ, en ressuscitant des morts, permet à l'humanité elle-même de ressusciter, c'est-à-dire de sortir de l'état de mort (état de soumission au péché) où elle se trouvait. Toute l'humanité : les juifs, les grecs, les romains, etc. Cet Evénement produit une véritable rupture dans le cours de la vie des nations : il y a l'avant et l'après. Une nouvelle vie commence. Et tout le discours de Paul est destiné à montrer l'importance de cette rupture et les conséquences à en tirer. C'est pourquoi, face à cette signification, la vie et les énoncés de Jésus durant sa vie terrestre n'ont, en réalité, que peu d'importance pour Paul.

Dans les épîtres, seules deux sources sont, pour l'essentiel, utilisées :

- l'ancien testament, les écritures, que Paul connaît parfaitement et qu'il cite à maintes reprises pour soutenir sa propre élaboration doctrinaire, et en particulier pour montrer comment la venue du Christ, sa nécessité et sa portée avaient été déjà annoncées par les grands prophètes. Jésus est le Christ annoncé, enfin arrivé. Le Christ : le Messie, l'Oint, celui dont parlait les écritures. La figure du Christ l'emporte complètement sur l'homme Jésus.

- la seconde source est l'Evénement lui-même et son explicitation, un Evénement qui parle de lui-même, mais qu'il faut néanmoins élucider et comprendre quant à sa portée.

La seconde raison de l'importance de la datation est que Paul, parfaitement et complètement juif comme il l'expliquera lui-même (on lui a attribué la nationalité de Romain, mais cette attribution ne fait pas l'unanimité chez les historiens ), n'appartient pas à la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem. Il fait partie, culturellement, des juifs hellénistes (de langue grecque) et va, d'entrée de jeu, après la révélation de sa vocation, sur le chemin de Damas, se considérer comme un missionnaire : pour lui, la nouvelle religion n'a de sens et d'avenir que par sa diffusion parmi l'ensemble des " nations ". C'est là aussi un choix radicalement différent de celui des apôtres : ces derniers, pour l'essentiel, ne s'adressent qu'à des juifs, ou du moins, à des prosélytes en puissance, c'est-à-dire à des personnes susceptibles d'embrasser la Loi juive, en même temps que le message chrétien. C'est aux païens de venir à Jérusalem, c'est-à-dire, symboliquement, d'embrasser la religion qui reste, dans cet esprit, judéo-chrétienne, avec une continuité certaine d'avec toute la tradition juive : le message de Jésus prolonge et réalise pleinement cette tradition, avec l'attente très prochaine de la venue du Jugement dernier dont parle la Bible..

Or Paul dit et pratique tout autre chose : c'est à Jérusalem d'aller aux païens, et donc de s'ouvrir à leurs cultures, leurs lois, leurs mœurs, leurs traditions, car l'Evénement concerne toutes les nations, possède une portée directement universelle, et ne peut plus être replié sur le pivot et la Loi du peuple juif. Paul propose une rupture, non seulement dans son discours, dans ses énoncés, mais aussi dans sa pratique : il faut " évangéliser ", donc apporter la nouvelle à toutes les nations et pousser au développement de communautés chrétiennes partout dans le monde.

De fait, la vie de Paul sera faite d'incessants voyages, au péril constant de sa vie - en particulier à cause des persécutions -, voyages dont on ne connaît pas le détail, mais qui semble l'avoir conduit jusqu'en Asie (avec un séjour de deux ans en Arabie, dont on ne sait malheureusement rien). Il se conçoit lui-même comme au centre d'un réseau, qu'il irrigue et organise, non seulement par ses déplacements, mais par ses lettres, les épîtres donc, qui lui servent, à l'occasion d'une série de débats qui animaient ces communautés, à produire sa doctrine et à tracer des lignes nouvelles de démarcation. Précisément : il est difficile de considérer Paul comme un philosophe, de le considérer comme on peut considérer Jésus, et s'il l'est, à propos du concept de " charité " dont je voudrais montrer l'originalité, ce n'est pas au centre de sa démarche.

Paul est à la fois le producteur d'une doctrine et un politique, le fondateur d'une " église universelle ", qu'il se représente à la mesure ce qu'elle était : un réseau de communautés en expansion géographique, mais fragiles, persécutées et soumises aux influences de milieux et de cultures hétérogènes (même si les milieux juifs et les synagogues, fortement disséminées au sein de l'empire romain, restent encore un lieu d'accrochage privilégié, un point de départ pour les missions de Paul), auxquelles il faut donner une doctrine commune, une autorité commune (la sienne, en concurrence ouverte avec celle de Pierre et de Jacques à Jérusalem) et des repères sous forme de lignes de démarcation politiques.

Il est bien possible, que, sans le courant paulinien et son influence doctrinaire et pratique, l'église chrétienne serait restée une sous-branche du judaïsme, ou, du moins, que la position de la communauté des apôtres visant à maintenir liés obéissance à la Loi de Moïse et à toutes ses conséquences pratiques (circoncision, nourriture autorisée, mariages entre juifs, etc.) et nouvelle croyance dans le message de Jésus, aurait considérablement restreint la sphère de diffusion de ce qui allait devenir le christianisme.

En tous cas, Paul aura provoqué des ruptures décisives pour l'expansion de la foi chrétienne.

1. La foi face à la Loi.

Un premier aspect, décisif, de la doctrine de Paul est la substitution de la foi à la Loi. Ce point est essentiel. La Loi de Moïse ne faisait qu'énoncer des interdits : elle ne faisait que donner la connaissance du péché, mais le faisant sous un voile d'ignorance : Dieu n'a pas révélé aux prophètes le vrai contenu de la justice. Il a simplement permis de poser des gardes fous qui autorisent d'orienter un peuple particulier, le peuple juif, pendant une première période historique. C'est effectivement du sein de ce peuple et annoncé par les prophètes des écritures, que le Christ est sorti. Mais son avènement change radicalement les choses : la Loi, qui n'a pas empêché le peuple juif de céder au péché, au même titre que les païens, que les non juifs, n'a plus de raison d'être : la foi peut désormais remplacer la Loi. Tous les peuples, de toutes les nations, sont pervertis : c'est à tous que l'Evénement s'adresse, et il rend caduque la validité de la Loi (sinon pour continuer à régler les coutumes particulières du peuple juif, mais qui perdent alors toute portée spirituelle).

" De fait, ce n'est point par l'intermédiaire d'une loi qu'agit la promesse faite à Abraham ou à sa descendance de recevoir le monde en héritage, mais par le moyen de la justice de la foi. Car si l'héritage appartient à ceux qui relèvent de la Loi, la foi est sans objet, et la promesse sans valeur ; la Loi en effet produit de la colère, tandis qu'en l'absence de loi il n'y a pas non plus de transgression. Aussi dépend-il de la foi, afin d'être un don gracieux, et qu'ainsi la promesse soit assurée à toute la descendance, qui se réclame, non de la Loi seulement mais encore de la foi d'Abraham, notre père à tous, comme il est écrit : Je t'ai établi père d'une multitude de nations - notre père devant Celui auquel il a cru, le Dieu qui donne la vie aux morts et appelle le néant à l'existence. Espérant contre toute espérance, il crut et devint ainsi père d'une multitude de peuples, selon qu'il fut dit : Telle sera ta descendance."

Paul n'hésite donc pas à remonter à Abraham pour indiquer clairement que l'important ne résidait pas, chez Abraham lui-même, dans l'édiction d'une loi, mais dans sa foi, dans le fait qu'Abraham crut en Dieu, et ceci d'une foi "sans défaillance ", qui anima Abraham jusqu'au lendemain de sa mort. C'est à ce titre qu'il peut être considéré, non pas simplement comme le père du peuple juif, mais bien comme le père (spirituel) d'une multitude de nations.

La Loi, comme toute loi, se contente d'édicter des interdits et de développer la conscience morale de la transgression de ces interdits, mais elle n'assure en rien l'essentiel : la foi, la grâce. " Vous n'êtes plus sous la Loi, mais sous la grâce ". Qui plus est, l'histoire a montré que, malgré la conscience de la Loi, le peuple juif a sombré dans le péché, tout comme les peuples païens, de sorte que tous les peuples partagent désormais un sort commun.

Les juifs n'ont, aux yeux de Paul, qu'un seul privilège : celui de pouvoir se savoir fautifs:

"Or, nous le savons tous, tout ce que dit la Loi, elle le dit pour ceux qui sont sous la Loi, afin que toute bouche soit fermée, et le monde entier reconnu coupable devant Dieu, puisque personne ne sera justifié devant lui par la pratique de la Loi : la Loi ne fait que donner la connaissance du péché".

Paul repositionne le rôle de la Loi : ce que Dieu a accordé fondamentalement à Abraham, c'est une promesse, promesse qui précisément, avec le Christ, s'actualise. Alors pourquoi la Loi? Elle fut ajoutée pour que se manifestent les transgressions, jusqu'à la venue de la descendance à qui était destinée la promesse. Pendant toute cette période transitoire, la Loi avait une fonction propédeutique : elle enseignait à se garder du péché, à garder présent à l'esprit le sens des transgressions des presceptes posés par cette Loi. Mais, pour ce faire, la Loi a tout enfermé sous le péché : elle agissait par la négative, en attendant l'acte affirmatif de la réalisation de la promesse faite à Abraham. L'actualisation de cette promesse se marque dans l'Evénement, et s'exprime par la foi, s'adresse à ceux qui croient (et non plus à ceux qui se contentent de respecter passivement la Loi).

Avant la venue de la foi, le peuple juif était enfermé sous la garde de la Loi, laquelle servait de pédagogie. Mais la foi venue, la nécessité de la pédagogie tombe. La croyance affirmative de la vie éternelle remplace la Loi, qui ne faisait que protéger pédagogiquement (et avec une efficacité déclinante) de la tentation de la mort. Et dans la foi, les barrières entre les peuples tombent.

Il n'existe plus de peuple élu. Tout humain devient fils de Dieu, par la foi, dans Jésus Christ. Tout humain peut revêtir directement le Christ et tous les humains peuvent se réunir dans une même foi.

Toutes les différences s'estompent devant ce commun essentiel :

"Il n'y a ni Juif, ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme; car tous vous ne faîtes qu'un dans le Christ. Mais si vous appartenez au Christ, vous êtes donc la descendance d'Abraham, héritiers selon la promesse".

Tous vous ne faîtes qu'un : affirmation forte de ce qu'on peut appeler la commune humanité, qui se présente comme communauté de foi, communauté spirituelle.

Et, pour que les choses soient encore plus claires, Paul ajoute, ce qui à son époque pouvait apparaître comme totalement scandaleux :

" Où donc est le droit de se glorifier ? Il est exclu. Par quel genre de loi ? Celle des œuvres ? Non, par une loi de foi. Car nous estimons que l'homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi. Ou alors Dieu est-il le Dieu des Juifs seulement, et non point des nations ? Certes, également des nations ; puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui justifiera les circoncis en vertu de la foi comme les incirconcis par le moyen de la foi. Alors, par la foi nous privons la Loi de sa valeur ? Certes non ! Nous la lui conférons".

La position de Paul est à ce point révolutionnaire qu'encore aujourd'hui il reste difficile de totalement la comprendre. En particulier, ce sur quoi il revient à plusieurs reprises : la nouvelle " loi ", la "loi de la foi" ne peut fonctionner comme une loi ordinaire, pas davantage que comme la Loi de Moïse, qui a d'ailleurs servi de modèle aux lois étatiques de la nation juive. Cela ne veut aucunement dire qu'il n'existe plus de péché et que la question de la justice cesse de se poser. Cela veut dire qu'il faut les considérer sous un autre jour, un jour de portée universelle.

Ce nouveau jour permet à la fois :

- d'affirmer que tout le monde est soumis au péché, donc au jugement, et ceci de manière radicale : " Car nous avons établi que Juifs et Grecs, tous sont soumis au péché, comme il est écrit : Il n'est pas de juste, pas un seul, Il n'en est pas de sensé, Pas un qui recherche Dieu, Tous, ils sont dévoyés, ensemble pervertis ; Il n'est pas qui fasse le bien, Non, pas un seul. "

- mais d'établir un nouveau critère de jugement : non pas les œuvres, autrement dit ce que chacun fait, mais la foi, autrement dit ce à quoi chacun croit. La foi s'adresse immédiatement à toutes les nations, pourvu que son objet soit connu d'elles, que l'action missionnaire soit menée. Et quel est le cœur de la foi : la croyance en un Dieu unique (ce que donnait déjà la croyance juive, qui a, de ce point de vue, ouvert le chemin), mais aussi la croyance en l'Evénement : la croyance en la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts, livré pour les fautes des hommes, et ressuscité " pour notre justification ".

Le concept de " foi ", totalement central dans ce premier aspect de la doctrine de Paul, n'est jamais défini par lui. On peut le comprendre ainsi : la " foi " ne peut être l'objet d'une définition conceptuelle : elle se différencie, autant de la raison, au sens de la philosophie grecque, que de la loi morale. Ni concept philosophique, ni proposition scientifique. La foi agit comme un affect : nous sommes affectés, touchés par elle. Mais c'est un affect ayant un objet très particulier : nous croyons, ni aux autres humains, dans leurs propres affects et énoncés, ni à un miracle (il n'est jamais question de miracle chez Paul) : nous croyons en un événement rédempteur, provoqué par Dieu, pouvoir rédempteur, à la fois contenu dans l'événement lui-même : ressusciter d'entre les morts et dans la croyance en cet événement.

Evénement réel,dont il faut saisir pleinement le sens (la foi en cet événement suppose une explicitation langagière, qui est plus de type expressif que de type démonstratif : on se situe entre le sens et la signification) et croyance en lui sont indissolublement liés. Pour Paul (sur ce point, il est proche du Jésus des évangiles), les vivants sont en réalité des morts : ils sont spirituellement morts. Ressusciter d'entre les morts a exactement la même signification que sortir du péché. Et ce qui est offert aux peuples de toutes les nations, quels que soient par ailleurs leurs mœurs, œuvres, coutumes, lois particulières, c'est de croire en cette rédemption.

C'est uniquement par cette croyance qu'ils sortiront du péché. Du coup, le mot " péché " prend lui aussi une autre signification : on n'est pas dans le péché parce qu'on transgresse un interdit (car cela supposerait que la personne connaisse cet interdit, qu'il soit présent dans sa conscience). On est dans le péché "originellement ". Paul reprend le mythe d'Adam : il s'est produit un dérapage de la condition humaine. C'est parce que le péché s'est inscrit dans la condition humaine générale, que tout à la fois, aucune loi ne peut en venir à bout (elle peut au mieux réguler les comportements) et qu'il faut l'intervention rédemptrice de Dieu par l'intermédiaire de son Fils pour que l'humanité (l'humanité qui aura la foi) soit sauvée. Cette offre est faite, potentiellement, à tout humain, de n'importe quelle nation.

Mais il existe une contrepartie : avoir la foi et vivre en fonction de cette foi. C'est ce que Paul qualifie de " loi de la foi ". La nécessité de remonter à Adam est totalement logique dans le système de pensée de Paul : il est nécessaire de remonter avant même la fondation de la Loi juive, à un premier événement, qui soit tout aussi potentiellement universel que l'est le nouvel événement : " Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé en tous les hommes, situation dans laquelle tous ont péché ". A cette situation universelle de péché, répond le don de Dieu par l'intermédiaire de son Fils. Mais, ajoute Paul, il n'en est pas du don comme de la faute : " Si, par la faute d'un seul une multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d'un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude. Et il n'en va pas du don comme des conséquences du péché d'un seul : le jugement venant après un seul péché aboutit à une condamnation, l'œuvre de la grâce à la suite d'un grand nombre de fautes aboutit à une justification".

Paul emploie donc un mot très particulier : justification. La mort et résurrection du Christ offrent, à chaque homme, une voie de justification : il peut se " justifier " de ses péchés et cette justification permet le passage de la mort à la vie. Ce qu'il y a de très singulier dans la doctrine de Paul est qu'il tangente sans cesse une philosophie morale, sans y céder cependant.

Il ne raisonne pas dans une opposition entre le Bien et le Mal, mais, ce qui est loin d'être identique, dans une opposition entre mort et vie. Il ne raisonne pas sur la base d'énoncés législatifs, donc de commandements et d'interdits, il raisonne sur la base d'un " don ", que l'on peut accepter (par la foi) ou refuser.

Par contre, en lieu et place d'énoncés moraux, au sens ordinaire du terme, tout un versant de la doctrine de Paul est politique, au sens d'énoncés sur l'exercice du pouvoir.

Car la foi n'est pas uniquement une croyance. C'est aussi l'acceptation d'un nouveau souverain : le Seigneur, Jésus-Christ, par lequel Dieu agit. Le mot "Seigneur" n'est pas innocent. Et avec ce souverain, les hommes sont soumis à la recherche d'une nouvelle forme de justice : la justice inhérente à la vie (éternelle).

Chez Paul, les hommes sont toujours agis, avant d'agir. Dans la chair, le péché habite l'homme et le fait agir : " en réalité, ce n'est plus moi qui accomplis l'action, mais le péché qui habite en moi ". Dans l'esprit, qui, s'opposant à la chair, ouvre à la vie éternelle, ce n'est pas davantage l'homme qui est à l'initiative. C'est Dieu qui, par l'intermédiaire de son Fils, initie le passage à la vie et donne possibilité à l'homme de suivre cette voie, d'entrer en Jésus-Christ. L'Esprit entre en l'homme, l'habite à son tour, pousse l'homme vers un nouveau type d'action, une action et une vie spirituelles.

Que reste-t-il de la liberté humaine ? Le désir et la foi. Le désir de l'esprit, orienté vers la vie et la paix ; la foi en la possibilité de cette voie, incarnée (et pratiquée) par le Christ (qui est passé de la chair à l'esprit, de la mort à la vie). Paul ne se pose à aucun moment la question de la conquête de la liberté : il est en concordance ici avec l'ensemble des textes du nouveau testament. Ce dont il est question, c'est toujours d'une forme ou d'une autre de soumission. Par contre les types de soumission ne sont en rien équivalents.

Paul manie un double couple d'opposition : vie face à mort, esprit face à chair.

Dans sa doctrine, parlez de " vie éternelle " devient une tautologie. La vie ne peut être que de l'esprit, alors que la chair est toujours synonyme de mort. Et la vie de l'esprit échappe à la mort, est éternelle. Le passage du péché au salut est exactement équivalent au passage de la mort à la vie. Qu'est-ce que la vie? Comment se manifeste le combat entre la vie et la mort? Paul instaure ici une distinction qui va marquer durablement les églises chrétiennes. Le péché, c'est à dire la mort, ressort de la chair. Rester sous le règne de la chair, c'est rester asservi à la mort. C'est d'ailleurs le sens fondamental du premier péché, celui d'Adam. La loi du péché est inhérente à la chair.

Pour accéder à la vie, il faut opérer un déplacement, du comportement selon la chair vers l'esprit, vers la spiritualité :

"Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l'Esprit, vous faîtes mourir les oeuvres du corps, vous vivrez".

Paul installe ainsi une suspicion fondamentale à l'égard du corps (de chair), source du règne de la mort (ou, ce qui revient au même, du péché). Et, pour bien expliciter son propos, il établit une différence fondamentale entre le "psychique" et le "spirituel". Le psychique, l'intellect, restent encore situés du côté de la chair, et donc atteints de la même corruption mortelle. Pour basculer du côté de la vie, il faut accéder à ce qu'il appelle le "corps spirituel". Toutefois, il est inévitable et nécessaire que le corps psychique précède le corps spirituel. On n'accède pas à la spiritualité sans effort. Chacun de nous, à l'image d'Adam, naît dans un corps physique et psychique, corps soumis à corruption (la corruption par le péché est assimilable à la corruption d'un corps humain, au sens de sa dégradation qui le mène inévitablement à la mort). Le spirituel vient après le psychique. La mort et résurrection du Christ affirme et symbolise à la fois ce basculement. Jésus meurt dans la chair, il ressuscite dans l'Esprit. De même que tous meurent en Adam, tous revivront dans le Christ. Et la victoire ultime du Christ, qui autorise ce passage à la vie éternelle, ce basculement, n'est pas une victoire contre le Mal ou contre un quelconque Satan (notions totalement absentes des raisonnements de Paul), mais une victoire contre la Mort :

"Le dernier ennemi détruit (par le Christ), c'est la Mort".

Il en est ainsi de chaque homme, dans sa singularité : semé corps psychique, il ressuscite corps spirituel. C'est à dire : corps incorruptible, dans tous les sens du terme.

Paul installe ainsi clairement une éthique de la vie. Mais éthique particulière puisque fondée sur l'opposition entre chair et esprit. Le spirituel, parce que fondamentalement distinct du psychique, n'est pas accessible par la raison ou la sagesse intellectuelle, mais uniquement par la croyance. La communauté humaine communie par la spiritualité, et non par le corps. Et le lieu de pleine réalisation de la vie spirituelle est un lieu situé au-delà du corporel, symbolisé par cette expression :" le Ciel". Cela ne veut pas dire que, pour Paul, la vie spirituelle ne commence pas à se réaliser ici-bas, mais elle le fait par notre capacité, non plus à suivre les directives d'une loi, mais à nous détacher du corps de chair pour accéder au corps spirituel : paix, joie, justice, sont des mots pour désigner comment nous pouvons éprouver en nous affectivement cet accès, mots qui se résumeront en un seul : charité.

Quelles premières conclusions je puis tirer ?

a)- d'abord, Paul opère un bouleversement considérable au sein de la tradition juive. Il retourne en quelque sorte les écritures contre elles : il en extrait tout ce qui va dans le sens de la foi en Dieu et de l'annonce du Messie, et relativise tout ce qui relève de la Loi (la loi posée par Moïse, et développée par la tradition, incorporée, sous forme religieuse, dans tous les comportements quotidiens des Juifs). La foi remplace la Loi. Les peuples de toutes les nations remplacent le seul peuple juif. Le Dieu des Juifs devient, ce qu'il n'a jamais cessé d'être : le Dieu de toutes les nations (Paul n'emploie jamais le concept d' " humanité ", peut être parce qu'il n'était pas encore d'usage). Du même coup, il ouvre un champ énorme à l'expansion du christianisme.

b)- Ensuite, Paul centre toute sa doctrine, non sur le message et les énoncés de Jésus, mais sur un Evénement majeur, qui ouvre une période historique nouvelle : la mort et le résurrection du Fils de Dieu. C'est la signification (avant d'être le symbolisme) de cet événement qui se situe au centre de la construction de sa pensée et de sa pratique d'organisateur des communautés chrétiennes. Il existe ici un choix qui est en décalage avec le texte des évangiles. Car, malgré les différences entre l'évangile selon Saint Jean et les trois autres, il existe un point commun : Jésus affirme lui-même qu'il a un message à délivrer, et qu'il lui faut à la fois le temps et les témoins pour que ce message puisse être totalement développé, avant d'être arrêté et crucifié. Autrement dit, même s'il semble, d'après les évangiles, que Jésus ait annoncé qu'il allait être mis à mort et ressusciter, cela ne saurait résumer et occulter le message que je qualifierai de " philosophico-religieux " qu'énonce Jésus. Cela vient au contraire le renforcer. Or, en séparant en quelque sorte, le Christ de Jésus, en occultant le message (en paroles et actes) de Jésus, Paul le déshumanise complètement. Jésus est glorifié comme Christ, mais il apparaît comme instrument d'un acte majeur de Dieu, ce par qui Dieu agit pour offrir une nouvelle chance à l'humanité. La signification de l'événement est simple : Dieu a sacrifié son Fils pour que, par sa résurrection d'entre les morts, les hommes puissent, eux-aussi, sortir de la mort et accéder à la vie éternelle.

c)- Ce que présente Paul n'est pas une philosophie morale, l'énoncé d'une nouvelle loi. C'est une doctrine du primat de la vie spirituelle sur la mort (corporelle). Mais cette doctrine repose sur un inconditionnel : la foi ; la croyance en Dieu et la signification de l'Evénement majeur qui vient de se produire (rappelons que Paul écrit environ 20 à 30 ans après la mort de Jésus, l'événement est donc encore tout proche).

La foi est le condition de l'accès à la vie, la condition de la sortie du péché. Cette foi est potentiellement de portée universelle : n'importe quel humain peut y accéder, sans renoncer par ailleurs à sa culture, ses mœurs, ses lois particulières, toutes choses qui restent attachées à la vie ordinaire d'un peuple, qui ne relèvent pas de l'essentiel, la foi et la vie spirituelle. La foi est une croyance " en conviction ", elle procède comme un affect. Néanmoins, elle s'enseigne : aussi bien aux païens qui, pour nombre d'entre eux, ne sont pas acquis à l'idée même de l'existence d'un seul Dieu, unique, comme aux juifs, qui ne sont pas spontanément acquis à croire à l'Evénement majeur que représentent la mort et la résurrection du Christ.

Paul utilise à la fois les mots " foi " et " grâce ", probablement pour marquer les deux mouvements : les hommes doivent aller vers le foi (et il faut leur apporter les conditions pour l'acquérir), mais en retour Dieu va vers les hommes, en les touchant par la grâce (qui vient renforcer leur foi). Les hommes sont touchés par un appel.

d)- Proche, culturellement, de la philosophie grecque, Paul marque d'autant plus nettement la différence entre foi et raison philosophique. La raison philosophique reste marquée par une faiblesse majeure : elle laisse croire que la raison humaine est assez puissante pour accéder à la compréhension de Dieu. Or c'est là, selon Paul, un orgueil démesuré. Le mot " foi " indique que la compréhension d'une partie des événements reste inaccessible à notre capacité limitée d'humains. On adhère à la signification du nouveau cours des choses par foi, et non pas principalement par raison (le raisonnement intellectuel est nécessaire mais n'est qu'un appui secondaire). Paul d'ailleurs utilise un langage de conviction, même s'il est intellectuellement très construit. Et il faut reconnaître que, dans son écriture, transparaît nettement sa force de conviction, à la mesure de l'intensité de son propre engagement personnel.

Point important donc : Paul ne fait pas que se démarquer de manière radicale de la tradition juive. Il opère aussi une rupture forte et déclarée comme telle d'avec la philosophie grecque. En particulier, sa critique de la "sagesse" est sans appel : ceux qui se croient "sages" sont fous aux yeux de Dieu, et Dieu ne peut qu'apparaître "fou" aux yeux des hommes. Il n'existe pas de commune mesure, comme l'indique ce passage étonnant:

"Que nul ne se dupe lui-même ! Si quelqu'un parmi vous croit être sage à la façon de ce monde, qu'il se fasse fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu. Il est écrit en effet : Celui qui prend les sages à leur propre astuce; et encore : Le Seigneur connaît les pensées des sages; il sait qu'elles sont vaines"

Par le basculement de la Loi vers la foi, Paul engendre, de facto, un concept de "prochain" qui se différencie de sa définition juive. En effet, la Loi Juive est citée dans l'évangile selon Saint Luc dans des termes qui rappellent ceux qui avaient déjà été édictés dans la fameuse règle d'or : "tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même". Et Jésus avait approuvé cette définition et l'avait illustrée par l'exemple concret de l'action menée par un samaritain de passage qui vint spontanément porter secours à un homme qui avait été agressé par des brigants .

Or chez Paul, le concept de prochain prend une dimension plus vaste Ce n'est pas simplement dans les entraides de la vie quotidienne, en particulier dans le secours apporté aux faibles, que l'amour du prochain doit se manifester, mais dans la partage de la même foi, ouverte à tous, aux membres de tout peuple, et ce partage se matérialise par exemple par le fait d'avoir des tables ouvertes à tous, prêtes à accueillir des personnes de nations différentes, mais aptes à manger ensemble et communier à la même table. Aimer le prochain commence à vouloir dire : aimer l'étranger autant que les membres de ta propre famille et l'inviter à partager ta table. On sent d'ailleurs que la règle d'or du " Tu aimeras ton prochain comme toi-même" est lourde de restrictions, car elle suppose que l'amour pour soi soit assez fort pour servir de modèle positif, ce qu'une large partie de l'expérience pratique dément - beaucoup de personne ne s'aiment pas, ou de façon très modérée et conditionnelle -et que le prochain soit, d'une certaine manière, suffisamment proche de soi pour pouvoir être aimé sur ce registe.

Or ce que désigne Paul, c'est une foi qui réunit des personnes qui peuvent être très éloignées culturellement l'une de l'autres et qui opère un effet transformateur sur les individus eux-mêmes, dès lors que la formule identitaire "m'aimer comme moi-même", n'a plus de sens lorsque le "même" se trouve pris dans un processus de profonde refonte. C'est par et dans la foi partagée, que le commun se découvre et le rapprochement s'opère. Il en est, en réalité, avec Paul, comme de toutes les formules ritualisées de l'ancien testament : elles demandent à être profondément revues. Avec Paul, la figure la plus représentative du prochain devient l'étranger.

e) En dernière analyse, toute la problématique de Paul se résume en ceci : l'affirmation d'une éthique de la vie spirituelle, en combat contre la mort (mort inhérente à notre constitution comme être de chair).

2. La charité.

a) Les principes de respect et de tolérance.

La position de Paul à l'égard de la Loi juive laisse ouverte immédiatement une question concrète : qu'en est-il de la connaissance du péché? Qu'en est-il des prescriptions morales qui doivent régler les conduites humaines, à la fois justes et conformes à la religion ? En effet, la Loi de Moïse possédait un grand avantage : elle fournissait des commandements, supposés avoir été transmis par Dieu dans les tables de la Loi, lesquels étaient aptes à régler les coutumes et comportements ordinaires, à fixer des interdits et des fautes, voire des péchés particulièrement graves, comme à fournir un fondement moral aux lois étatiques, assurant le respect d'un ordre social. Or, en plaçant la foi avant la Loi et en disant ouvertement que les peuples non-juifs qui se convertissent au christianisme n'ont aucun raison de se soumettre à la Loi juive, Paul ouvre un champ considérable d'incertitude.

Comment distinguer le péché? On s'aperçoit qu'il aborde ce champ avec une audace exceptionnelle dans la tolérance et le respect d'autrui. Dans la plupart des domaines, il indique clairement que les préceptes et interdits sont, non pas d'origine divine, émanant de Dieu, mais des constructions sociales relatives, qui concernent un peuple et non un autre, qui ne touche à rien d'essentiel quant à la foi. Il faut donc les prendre avec le maximum d'ouverture d'esprit. Dans le domaine sensible, par exemple, de la boisson et de la nourriture, Paul considère que si une boisson ou nourriture existe, c'est que la puissance de Dieu a permis qu'elle existât. Elle ne possède donc, en elle-même, aucune connotation morale, ne relève en rien du bien et du mal, et il dépend de chaque peuple, voire de chaque individu, d'y voir ou non un interdit ou une offense.

La seule attitude que Paul prescrit est le respect des coutumes (et croyances, au sens des croyances ordinaires) d' autrui et le souci de vivre en paix. Si, pour un tel, telle boisson est interdite, il faut alors éviter de la boire lorsqu'on se trouve en sa présence pour ne pas l'offenser. Rien de plus. Tout est permis, pourvu que l'on garde le souci d'autrui, ce qui constitue une première introduction à la charité : ""Tout est permis""; mais tout n'est pas profitable. "Tout est permis"; mais tout n'édifie pas.

Que personne ne cherche son propre intérêt, mais celui d'autrui. Tout ce qui se vend au marché, mangez-le sans poser de question par motif de conscience, car la terre est au Seigneur, et tout ce qui la remplit. Si quelque infidèle vous invite et que vous acceptiez d'y aller, mangez tout ce qu'on vous sert sans poser de question par motif de conscience. Mais si quelqu'un vous dit : "ceci a été immolé en sacrifice", n'en mangez pas, à cause de celui qui vous a prévenus, et par motif de conscience. Par conscience, j'entends non la vôtre, mais celle d'autrui .... Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faîtes le pour la gloire de Dieu. Ne donnez scandale, ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l'Eglise de Dieu, tout comme moi je m'efforce de plaire, en tout à tous, ne recherchant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés" On voit donc qu'en relativisant les interdits quant à la nourriture et à la boisson, qui ne relèvent d'aucune prescription morale religieuse pour la nouvelle église chrétienne, et en pronant la tolérance, Paul en même temps introduit un principe de conduite, donc une certaine forme de comportement moral : le principe est clair : le respect d'autrui doit l'emporter sur son propre intérêt, et ce principe se trouve justifié par l'expansion de la foi et du salut : dès lors qu'on a en vue le "plus grand nombre", la prise en compte et le respect du point de vue d'autrui (en particulier de l'autrui d'une autre nation, n'ayant pas les mêmes moeurs et coutumes) doivent s'imposer. Tout est permis, sauf la non prise en compte de ce principe (dont on verra qu'il participe du principe de la charité).

Ce n'est pas sans importance : si on prend Paul comme l'un des grands fondateurs des églises chrétiennes, on voit qu'il défend une position beaucoup plus ouverte que celle de la religion juive, et que celle, future de l'Islam.

Paul repousse du plus possible toute prescription d'ordre moral, qui détourne de l'essentiel : la foi en Dieu et les grandes causes, qui dépassent, de loin, les problèmes de réglementation de la vie quotidienne, laquelle relève simplement de la sociologie des peuples. L'ordre d'importance des choses est clairement établi par Paul : "Le règne de Dieu n'est pas affaire de boisson ou de nourriture, il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint".

Si règles il y a, ce sont ces trois règles : justice, paix et joie entre les hommes de toutes nations qui doivent servir de guide dans le comportement ordinaire.. Il est en presque de même dans le domaine des relations entre hommes et femmes et de la vie sexuelle. Paul raisonne ici selon le bon sens de son époque. La seule chose qui reste de l'ordre du péché est l'adultère. Pour le reste, Paul accumule les banalités (tenant un minimum compte des moeurs de son temps), comme pour marquer la faible importance qu'il faut réellement donner à ces questions.

Par exemple :

"Quant aux personnes mariées, voici ce que je prescris, non pas moi, mais le Seigneur : que la femme ne soit pas séparée de son mari - au cas où elle en aurait été séparée, qu'elle ne se remarie pas ou qu'elle se réconcilie avec son mari - et que le mari ne répudit pas sa femme. Quant aux autres, c'est moi qui leur dis, non le Seigneur : si un frère a une soeur non croyante qui consente à cohabiter avec lui, qu'il ne la répudie pas. Une femme a-t-elle un mari non croyant qui consente de cohabiter avec elle, qu'elle ne répudie pas son mari, etc..."

Le principe est toujours le même : par exemple, prenant le contrepied des religions qui prônent de ne se marier qu'entre participants de la même religion, Paul prône la largesse des vues et des pratiques, les mélanges entre croyants et non croyants, indiquant que cela ne peut qu'être favorable à la paix, et, en définitive, à la diffusion de la foi. De manière plus générale, Paul pose comme principe que chacun continue de vivre dans la condition qui lui a été départie, tel que l'a trouvé l'appel de Dieu.

Car précisement, l'essentiel réside dans cet appel, dans la conversion dans la croyance en Dieu et à l'Evénement apporté par le Christ. Et cet appel s'adresse à quiconque, quels que soient sa condition (homme libre ou esclave), ses moeurs, sa situation sociale, etc. Un quiconque : tout prochain.

Néanmoins, cette affirmation est ambivalente.

D'un côté, vivre dans la condition qui a été impartie, c'est l'accepter. L'esclave reste esclave et ne doit pas désirer sortir de sa condition : "Que chacun demeure dans l'état où l'a trouvé l'appel de Dieu. Etais-tu esclave, lors de ton appel? Ne t'en soucie pas. Et même si tu peux devenir libre, mets plutôt à profit ta situation d'esclave". Sous cette première face, Paul est nettement en retrait de Jésus : aucune dénonciation de l'injustice, aucun appel à se rebeller contre sa condition d'opprimé ou de pauvre. On peut même l'affirmer : sur le plan socio-politique, Paul est clairement conservateur : selon lui, on ne doit pas remettre en cause l'ordre social et politique existant, car s'il existe, c'est qu'il est celui que Dieu a voulu. Sur ce plan, il ne suit aucunement le message et l'attitude de Jésus, tel que les évangiles en rendront compte.

Cette première face conservatrice est justifiée par lui par la seconde : "Car celui qui était esclave lors de son appel dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur; pareillement celui qui était libre lors de son appel est un esclave du Christ. Vous avez été bel et bien achetés ! Ne vous rendez pas esclaves des hommes. Que chacun, frère, demeure devant Dieu dans l'état où l'a trouvé son appel". Face à Dieu, tout le monde est égal, non parce qu'il serait libre - il devient libre de la dépendance vis-à-vis des hommes, qui s'efface devant le rapport à Dieu qui place tout le monde à égalité -, mais parce que tous sont également...esclaves du Christ.

Je l'ai déjà indiqué : chez Paul, on bascule d'une soumission à une autre. Le terme utilisé, à maintes reprises, par Paul, est fort : "vous avez été acheté". Exactement comme un esclave : en offrant sa vie pour sauver les hommes du péché, le Christ les a pris en soumission, les a "achetés". La doctrine de Paul est complexe, car elle suit cette ligne d'ambivalence : tous les homme sont égaux et prochains entre eux face à Dieu, mais il n'existe aucune mesure, aucune égalité possible entre Dieu et les hommes. Concrètement, l'esclave - toujours esclave dans sa condition sociale -, devient, au sein des communautés chrétiennes, l'égal d'un homme libre : tous sont frères sans aucune distinction de condition (je reviendrai sur une énorme exception : les femmes). Mais tous deux doivent se sentir soumis à Dieu à travers le Christ.

Que signifie concrètement cette soumission ? Il n'est pas très aisé de le dire. Elle signifie qu'il existe un ordre supérieur à l'ordre humain, qui n'est pas réglé de la même manière et dont la pleine compréhension échappe aux capacités humaines.. Dans l'ordre humain, les inégalités existent et ne sont pas à remettre en cause. Face à l'ordre divin, les inégalités disparaissent : tous les humains deviennent égaux. Ils sont frères. Dans l'ordre divin, Dieu est, sans comparaison possible, supérieur aux humains. Il représente une puissance à laquelle il faut obéir comme le ferait un esclave.

Il existe donc en toute rigueur trois ordres : l'ordre socio-politique ordinaire inégalitaire, l'ordre égalitaire au sein de l'église (des communautés de chrétiens) qui est un ordre entre frères, l'ordre dans le divin qui met en jeu la soumission de tous à Dieu.

On peut dire que le second et troisième ordres sont identiques, mais vus selon des rapports différents et selon une dynamique qui fait passer de la vie terrestre des corps - engluée dans la mort - à la vie éternelle, celle du Ciel, de l'autre monde, du salut extra-mondain. On pourrait, par extrapolation, estimer que Paul pose ainsi les bases d'une hiérarchie au sein de l'église chrétienne elle-même, qui serait le reflet de la soumission à Dieu à travers le Christ. Mais cette extrapolation ne me semble pas autorisée par les épîtres de Paul. La seule autorité dont il parle est son propre rôle d'organisateur des premières communautés chrétiennes. C'est une autorité doctrinale et non pas conçue sur le modèle d'un pouvoir institutionnel.

b) La charité plus grande que la foi.

La charité est aujourd'hui, dans nos sociétés modernes, un mot nettement dévalorisé et à la signification singulièrement réduite. La charité désigne un mode de redistribution de revenu vers les pauvres, à l'initiative de ceux qui donnent et des associations dites caritatives qui, éventuellement, l'organisent. Elle peut désigner les pratiques de soins gratuits aux déshérités. Mais ce terme est socialement mal vu et largement rejeté au sein de nos pays (contrairement à d'autres civilisations dans lesquelles cette forme de charité fait partie des coutumes). Il l'est par ceux qui seraient supposés faire la charité, comme par les pauvres et exclus eux-mêmes, qui verraient leur dignité rabaissée s'ils devenaient objet de charité. Les droits sociaux ont remplacé la charité et on présente comme un progrès qu'il en soit ainsi. Je ne veux pas discuter de la valeur de cette évolution, mais marquer que chez Paul, la charité possède une signification beaucoup plus vaste et plus forte, signification qui manifestement s'est perdue au cours du temps. Elle occupe une place centrale dans le doctrine de Paul. Les choses sont claires : la charité est le mot utilisé pour signifier l'amour du prochain, l'amour mutuel, l'amour fraternel (je reviendrai sur l'exclusion des femmes).

En même temps, comme la charité est amour, elle rejette le mal, oriente vers le bien (la joie, la paix, la vie).

"Que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachée au bien; que l'amour fraternel vous lie d'affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants, d'un zèle sans nonchalance, dans la ferveur de l'esprit, au service du Seigneur, avec la joie de l'espérance, constants dans la tribulation, assidu à la prière, prenant part aux besoins des saints, avides de donner l'hospitalité".

La charité embrasse tous les hommes, même les ennemis. Les ennemis ne sont pas à haïr mais à aimer. On ne combat pas le mal par le mal, mais par le bien. La charité est une attitude de compréhension des sentiments d'autrui, et qui consiste à toujours faire passer autrui avant ses propres intérêts ou passions.

"Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, ne maudissez pas. Réjouissez vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure. Pleins d'une égale complaisance pour tous, sans vous complaire dans l'orgueil, attirés plutôt par ce qui est humble, ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse"

Il serait beaucoup trop facile de voir, dans cette attitude de charité envers les ennemis, une marque de faiblesse. Elle est au contraire très exigeante et forte, la figure de l'ennemi n'étant que la marque extrême d'un comportement général de modestie et d'accueil de tout autrui. Ce que Paul énonce ainsi est moins un commandement moral, qu'une éthique de vie. Il retourne, en quelque sorte, ce qui venait de la Loi juive, il fait de la loi une éthique en même temps qu'une prescription de conduite personnelle.

On pourrait dire : avec la charité, l'éthique devient source de morale, départage entre le bien et le mal : "N'ayez de dettes envers personne, sinon celle de l'amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de fait accompli la loi". Aimer son prochain, c'est accomplir la loi. Paul ajoute même : "la charité est la Loi dans sa plénitude".

Je l'avais déjà indiqué : paix, joie, ouverture à autrui sont les principaux indicateurs d'une conduite juste, celle qui permet de discriminer l'attitude qu'il faut choisir au sein des mille situations de la vie quotidienne. Néanmoins, dans un passage très exceptionnel du premier épître aux Corintiens, Paul va encore plus loin, dans une sorte d'ode lyrique à la charité, qu'il va même jusqu'à placer avant la foi (ce qui, dans le système doctrinaire de Paul, est effectivement exeptionnel). Bien qu'un peu long, il est bon de citer ce passage en entier, car, à ma connaissance, on n'a jamais écrit d'hymne aussi fort à l'attention de l'amour du prochain :

"Je vais vous montrer une voie qui les dépasse toutes. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie et que je connaitrais tous les mystères et toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumône, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne met sert de rien. La charité est longanime; la charité est serviable; elle n'est pas envieuse; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas; elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, en tient pas compte du mal; elle ne se rejouit pas de l'injustice, mais met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. La charité ne passe jamais. Les prophéties? elles disparaîtront. Les langues? elles se tairont. La science? elle disparaîtra. Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. Lorsque j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant. Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. A présent, je connais de manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d'entre elles, c'est la charité".

Ce passage est, mon avis, très remarquable. Brutalement, alors que rien dans les épîtres antérieurs, ni dans les épîtres suivantes, ne permettait de l'annoncer, la charité surpasse la foi. La foi sans charité n'est rien. Et pour la première fois aussi, la charité est montrée, non comme relevant d'un simple affect, mais comme la voie qui conduit au plein savoir et à la vérité, d'une manière quasi-spinoziste ! On notera au passage que la charité, au sens fort de l'amour d'autrui que lui donne Paul, se distingue clairement de ce à quoi on l'assimile aujourd'hui : l'aumone. Faire l'aumone, en allant jusqu'à redistribuer tous ses biens, sans être animé par la charité, n'est rien, ne sert à rien. On le voit dans ce passage : autour du concept de charité, Paul installe toute une éthique de vie, qui vient largement - largement, mais non totalement - se substituer à toute doctrine et législation du comportement moral.

C'est cette éthique qui tranche d'elle-même, qui détourne des sentiments et attitudes négatives (source de péché). Bien que ce passage soit exceptionnel, il reste logique dans le raisonnement de Paul: l'universalité de l'adresse (de l'appel) que marquent la mort et résurrection du Christ induit une ouverture aimante aux autres - à un autrui quelconque - qui devient centrale.

La découverte de l'universalité ne peut être abstraite : elle se joue dans la charité précisément, dans notre attitude et comportement permanents. Elle procure la puissance de la joie (en un sens quasi-spinoziste) et pousse à la paix.

c. Le statut de la femme et la brisure majeure de l'universalisme de Paul.

Dans le système de pensée de Paul, la femme (la femme au singulier, et non les femmes) est ouvertement infériorisée : elle participe d'une sous-humanité, et dès lors, tout le message d'universalité de Paul se soit d'être relu de par cette exclusion majeure. L'universalité de l'humainté ne l'est pas, sauf à laisser entendre que les femmes n'en font pas réellement partie, ce qui est presque ce que dit Paul. Il reprend ici le plus mauvais côté de l'histoire biblique. Derrière la femme, il y a toujours le fantôme de Eve...

Et tout d'un coup, l'éthique de Paul se transforme en interdits moraux intransigeants, qui n'ont rien à envier à ce que dira l'Islam (après l'Eglise catholique, après le judaïsme). "Je veux cependant que vous le sachiez : l'origine de tout homme, c'est le Christ; l'origine de la femme c'est l'homme; et l'origine du Christ, c'est Dieu" L'origine et la hiérarchie sont ici clairement posés : Dieu --> le Christ --> l'homme --> la femme. La femme est dans le même rapport à l'homme que l'homme au Christ. C'est un rapport de soumission, qui découle de sa "nature" même. "L'homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu; quant à la femme, elle est la gloire de l'homme. Ce n'est pas l'homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme; et ce n'est pas l'homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme".

On ne saurait être plus clair ! Paul admet bien entendu que les femmes aient droit au salut : en ce sens, elle participe de l'ensemble des humains, mais c'est par l'intermédiaire de l'homme, dont elles sont issues, que cette possibilité leur est offerte. Paul en tire toutes les conséquences pratiques. Par exemple, dans les assemblées des premières communautés chrétiennes, il était interdit, par Paul, que les femmes s'expriment. Elle devaient rester dans la soumission :

"Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de prendre la parole; qu'elles se tiennent dans la soumission, selon que la Loi même le dit. Si elles veulent s'instruire sur quelque point, qu'elles interrogent leur mari à la maison; car il est inconvenant pour une femme de parler dans une assemblée".

On pourrait avancer une analyse sociologisante de cette mysoginie foncière de Paul, en remarquant qu'il ne fait que reprendre, pour une fois, et en contradiction avec ce qu'il prône par ailleurs, la tradition et la Loi juives. On pourrait et on est en droit d'y voir la première source des futures comportements des églises chrétiennes, une fois institutionnalisées (en particulier de l'Eglise catholique). Mais ce qui m'importe est que cela brise, au plan doctrinal, l'universalisme de Paul.

De fait, foi et amour du prochain sont affaire d'hommes. Les femmes n'y ont accès qu'en second plan. En même temps, il ne s'agit pas d'une anomalie logique, d'une aporie.Tout le système de pensée de Paul est à la fois porté vers l'égalité, par delà les cultures et les peuples, une égalité exigeante, puisqu'elle donne priorité au respect d'autrui sur ses propres vues et intérêts, mais aussi vers la hiérarchie et la soumission.

L'un ne va pas sans l'autre.

L'amour du prochain dans la soumission au Seigneur.

Ce n'est pas un hasard si Paul trace un parallèle exact entre le rapport de l'homme au Christ et celui de la femme à l'homme. C'est au contraire d'une très grande logique, dès lors qu'on a saisi le double aspect de sa doctrine. L'esclave masculin est situé de manière supérieur à la femme dans les communautés chrétiennes, car égal des autres hommes et ayant accès directement au Christ. Dès lors, ce qui reste l'une des plus belles formulations et théorisations de l'amour du prochain se doit d'être saisi avec son nécessaire complément : l'esprit de soumission, soumission de tous les hommes au Christ (à Dieu par l'intermédiaire du Christ), et soumission des femmes aux hommes.

le 21 août 2004

 

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