Zarifian philippe

L'amour du prochain.

(réflexions nées de la lecture du livre d'Alexandre Matheron, Le Christ et le salut des ignorants chez Spinoza, éditions Aubier)

 

L'enseignement du Christ, relu par Spinoza, est d'une extraordinaire simplicité. Il se réduit à deux principes, à deux préceptes de vie : justice et amour du prochain.

Justice, c'est-à-dire volonté constante de rendre à chacun ce qui lui revient selon la loi.

Amour du prochain, c'est-à-dire sentiment permanent d'amour pour autrui, qui s'exprime dans la charité.

Fantastique simplification : l'exercice de la religion, de la foi en Dieu, se réduit à ces préceptes, qui eux-mêmes n'ont de valeur que s'ils sont intériorisés : seul peut être considéré comme vraiment vertueux celui qui accomplit la loi divine, non sous la contrainte, mais de son plein gré et d'une âme ferme.

Il s'agit de désirs et de dispositions qui doivent venir de nous-mêmes. Il s'agit de réformer les dispositions subjectives. Nous désirons et nous voulons, de tout notre cœur, pratiquer la justice et la charité. Deviennent totalement caduques les mythes, les religions, les églises, les contraintes externes, les cérémonials, bref : tout le fatras qui ne sert qu'à nous disperser et à nous opprimer.

Fantastique universalisation : le prochain, n'importe quel être humain, n'importe quel membre de l'humanité, quels que soient son origine, son statut, ses caractéristiques. Il n'existe plus de peuple élu, il n'existe plus de groupe humain privilégié. Le prochain, n'importe qui, tout membre de l'humanité. Plus de 2000 ans après, au vu des actuels conflits, nous pouvons mieux mesurer l'importance de cette affirmation d'universalité, qui n'est pas "déclaration" abstraite, mais recherche, pratique personnelle, dans l'amour du prochain précisément. Ethique, et non morale.

Justice et amour du prochain : ces deux préceptes ne sont ni équivalents, ni réellement égaux.

Dans la justice, nous rendons à autrui ce qui lui est du, mais encore faut-il qu'une loi et des institutions explicitent et garantissent cette justice. Sa signification profonde est d'amener la stabilité, la concorde et la paix au sein d'un Etat. Des institutions justes, faites pour garantir la paix (car l'injustice est toujours source de révoltes et de troubles). Il n'existe aucunes institutions reposant sur une construction universelle : ces institutions sont construites par les peuples, au cours de leur histoire : à eux de trouver les meilleurs, en se guidant par ce à quoi elles contribuent et par le sentiment d'injustice que de mauvaises lois génèrent.

Dans l'amour du prochain, nous nous situons dans l'extra-institutionnel, dans l'extra-légal, nous atteignons l'universel. Plus la justice est rendue et observée en se référant à la loi, plus règne la paix, plus nous sortons du chaos, plus nous pouvons nous consacrer à l'essentiel.

Et l'essentiel est d'ordre éthique. Il se développe à partir de nos dispositions subjectives, au-delà de toute loi, de toute institution. Dans la mesure où l'on partage nécessairement les sentiments de l'être aimé (de Dieu), nous aimons les autres hommes et nous aspirons à les aider (la charité, au sens fort du terme) parce que nous savons que Dieu les aime. Sans doute, bien des passions s'y opposent-elles. Mais si jamais cette dispositions à l'amour du prochain vient à occuper la plus grande partie de notre esprit, si jamais sa force vient à surpasser de beaucoup celle de toutes nos autres tendances, alors nous sommes sauvés : présent partout où règnent la justice et la charité, l'esprit du Christ est en nous.

Pour le philosophe (pour Spinoza), Dieu est Nature, ou plus précisément la cause (et non l'origine) de toute chose, l'essence de toute puissance, quel que soit l'être singulier en lequel cette puissance s'exprime et qui l'exprime. Aimer Dieu, dans une vision résolument anti-anthropomorphiste (car Dieu n'a rien d'un être humain, rien d'un être créateur, et les humains ne sont eux-mêmes qu'une infime partie de la multitude des modes d'existence), c'est chercher à le connaître. C'est donc chercher également, pour nous humains, à connaître notre pouvoir singulier de penser et d'agir.

Tout savoir a nécessairement Dieu pour objet, et l'amour intellectuel de Dieu est le bonheur que nous apporte une connaissance qui, dépassant les notions communes, nous permet de saisir l'universel dans le singulier (à commencer par la connaissance de l'universel dans le singulier que nous sommes, en nous découvrant et nous pensant comme cause de nous-mêmes, de ce que nous produisons, en nous-mêmes et à l'extérieur de nous-mêmes).

L'amour de Dieu, c'est la joie de comprendre Dieu.

Sur le plan individuel, nous avons besoin, pour cultiver notre entendement, d'un champ perceptif aussi riche et équilibré que possible, qui requiert lui-même un développement de toutes nos facultés, de toute notre puissance de penser et d'agir. Il faut, pour cela, que soit assurée la sécurité de notre existence.

Sur le plan interhumain, la diffusion de notre amour intellectuel de l'Univers exige un climat de coopération et de concorde. Nous comprenons alors que les autres humains sont des singularités qui nous sont proches, qui nous apportent entraide, compréhension et coopération. Nous comprenons la valeur de l'amitié, soutenue par la disposition de générosité (qui se substitue à celle de charité). Ce climat de concorde est lui-même indispensable à notre propre sécurité personnelle et à l'épanouissement de toutes nos virtualités : si nous devions lutter seuls contre les affections qui provoquent tristesse et contre l'adversité, si nous devions toujours redouter les autres hommes, notre misère psychologique et nos angoisses étoufferaient en nous-mêmes toute capacité de réflexion et d'action libre. Les institutions sont nécessaires : elles peuvent et doivent, si elles sont bien choisies, avec justice, jeter les bases d'une paix sociale qui restera toujours à parfaire. Mais au-delà d'elles, l'essentiel est de faire prévaloir l'amour sur la haine dans nos rapports avec autrui.

Alors nous pourrons ensemble, au niveau de la communauté humaine, développer pleinement notre puissance, nous rejoindrons l'amour intellectuel de l'Univers qui est en nous et autour de nous.

Justice et amour du prochain : il n'y a que deux préceptes pour orienter notre conduite de vie et nous pouvons expliquer pourquoi.

Pour la justice, nous obéissons aux lois, parce que nous en comprenons la vraie raison. Nous pouvons donc les juger, et si nécessaire, nous rebeller contre elles quand elles sont source d'injustice.

Pour l'amour du prochain, nous réformons nos dispositions, parce que nous comprenons qu'il existe une puissance commune à tous les hommes et qui se renforce par leur apport réciproque.

Dans l'amour du prochain, ce qui importe c'est le consentement de l'âme. Aucune loi ne peut nous y conduire.

 

 

 

 

 

 

 

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