Zarifian philippe, Philippe Zarifian

Une histoire d'indiens.

Il existe une histoire amusante, racontée par Lévi-Strauss et qui me plaît beaucoup :

" Dans les grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger les Blancs prisonniers afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à putréfaction."

Lévi-Strauss extrait de cette histoire la célèbre formule : le barbare est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. Il en avait conclu, à juste titre, à l'asymétrie des perspectives, mais il n'est pas certain qu'il ait bien interprété celle des Indiens. Au cours des recherches sur l'humanité des Indiens, les Espagnols utilisaient les sciences sociales, et, inversement, les Indiens, s'interrogeant sur la divinité des Espagnols, utilisaient les sciences naturelles. Mais si les premiers en déduisaient que les Indiens étaient des animaux, les seconds, voyant la putréfation des corps, se contentaient de mettre en doute la divinité des Blancs. Et Lévi-Strauss de conclure, en bon occidental : l'attitude des Indiens est plus digne de l'être humain.

Je proposerai une autre interprétation, un peu différente et sans doute plus précise, de la même histoire : les Indiens ne cherchaient pas si les Espagnols étaient, ou non, des divinités, mais à savoir s'ils étaient ou non de vrais hommes.

Si l'on admet - contrairement à la cosmologie occidentale chrétienne - qu'aux yeux des Amérindiens le corps, comme faisceau d'affections et site de perspectives, est ce qui fait la différence, on comprend pourquoi les techniques de vérification de l'humanité différaient entre Espagnols et Indiens. Car, il s'agissait bien, dans les deux cas, de vérifier si c'étaient des membres de l'espèce humaine. Pour les Européens, il s'agissait de décider si les autres avaient une âme; pour les Indiens, de savoir quel type de corps avaient les autres. Le grand marqueur de différence est, pour les Occidentaux, la détention d'une âme (on dirait aujourd'hui, de manière plus laïque, un esprit et une culture); et pour les Indiens, c'est la caractéristique du corps (car tout corps est associé à un esprit, même celui des animaux). Car derrière un même corps visible pouvait aussi bien se cacher un homme véritable qu'un autre type d'être ayant l'apparence du corps d'un humain. Et les Indiens, voyant les corps se putréfier, d'en conclure que les Espagnols, s'ils avaient, comme tout humain, un esprit, n'étaient pas d'une autre espèce que la leur.

Voici bien la conclusion de l'histoire : les Indiens en concluaient que les Espagnols étaient identiques à eux, alors que les Espagnols ne voyaient les Indiens que comme des animaux sans âme. En ce sens Lévi-Strauss a raison : les Indiens étaient moins barbares et se révélaient radicalement éloignés de toute idée de racisme.

Précisons : ce n'est pas qu'un autre être (un esprit en l'occurence) ait pu "habiter" un corps d'apparence humaine. Le corps ne s'habite pas. Pour les Amérindiens, il existe toujours un couple solidaire corps-esprit, et il est donc toujours possible de le mettre à l'épreuve, mais le pouvoir existe de modifier l'apparence du corps. C'est la transformabilité des corps qui fait qu'on n'est jamais certain de savoir à quel couple on a affaire. On peut modifier l'apparence physique de son corps, mais on ne peut s'emparer de celui d'un autre. A travers l'épreuve de la putréfaction, il s'agissait de voir si, derrière la visibilité physiologique du corps, ce n'était pas à un autre couple corps-esprit qu'on a affaire. Si le corps des Espagnols ne s'était pas putréfié, alors preuve aurait été faite pour les Indiens qu'ils se trouvaient face à une autre espèce qu'à des humains, qu'à de "vrais" hommes.

Indiens, mes amis, peuple disparu, mais dont reste la magnifique cosmologie.

(Extrait de L'émergence d'un Peuple Monde, p.115)

 

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