Le démon d'un peuple

L'ombre d'un démon, ni diable, ni dieu.Il n'est jamais là où il semble être, derrière la page, vous en trouverez un autre.

 

 

Les peuples se divisent.

 

Un peuple est ce qui ne peut être tué,

Un peuple est ce qu'aucun génocide ne peut éliminer,

Un peuple est ce qui ne peut être durablement soumis,

Un peuple est ce qui rêve d'en connaître d'autres,

Un peuple est ce qui sait dépasser ses traditions,

Un peuple est ce qui porte un esprit et cultive l'humanité,

Un peuple est ce qui fixe toujours un horizon,

Un peuple est ce qui sait accueillir et donner ce qu'il a de plus cher,

Un peuple est ce qui sait chanter la paix,

Un peuple est ce qui laisse les portes ouvertes,

Un peuple est ce qui a existé et deviendra.

 

Mais un peuple peut se détruire lui-même,

Un peuple peut déclencher un massacre,

Un peuple peut perdre son esprit et se laisser étouffer par les passions violentes,

Un peuple peut haïr l'étranger et devenir raciste,

Un peuple peut massacrer,

Il peut devenir indigne du moindre respect,

Il peut marteler un bruit d'enfer et faire tourner les tanks,

Un peuple peut se prendre au sérieux, s'enterrer dans la croyance en sa supériorité,

Un peuple peut, tout autant, s'enfermer dans le ressentiment et la haine, commettre des attentats aveugles,

Un peuple peut vouloir se suicider en tentant de se protéger et entraîner autrui dans son délire.

Quand un démon s'empare d'un peuple, ce n'est pas le peuple qu'il faut attaquer, mais le démon.

Un peuple qui massacre un autre peuple cesse déjà d'exister,

Un peuple qui a peur des différences suit le même chemin,

Un peuple qui cède à la haine s'affaiblit et se décompose.

Il n'apparaît que comme l'ombre de lui-même,

Prisonnier de sa propre violence, enfermé dans le ressentiment.

 

Je suis fier de faire partie du peuple arménien,

aussi longtemps qu'il restera modeste et sera capable de penser au-delà de lui-même.

Je suis fier de faire partie du peuple arménien,

car il a su rester frugale, sans cultiver le ressentiment, un parmi les autres.

Arménien, je suis fier de ne pas me réclamer d'un génocide, tout en en gardant la mémoire.

 

La situation historique nous impose un niveau exceptionnel d'exigence éthique.

Je suis encore fier, mais de moins en moins, d'appartenir à l'occident,

quand je vois comment se fragilise sa capacité d'ouverture au monde,

comment il se ferme sur ses propres problèmes,

comment monte l'attrait de l'idéologie sécuritaire,

comment on prend les effets pour les causes.

 

Le jeune des banlieux risque de devenir le Palestinien.

Acculé à la violence, il risque d'être qualifié de terroriste.

Je suis encore fier, mais de moins en moins, d'appartenir à l'occident,

quand je vois ses gouvernants, sans exception, pratiquer et soutenir la mondialisation, sans aucun souci pour la mondialité, aucune vision sur la richesse du métissage, aucun sens de l'univers dans lequel nous vivons désormais, aucun encouragement à la générosité, aucun sens des choix brûlants que le devenir de l'humanité concrète nous impose.

quand je vois ses gouvernants cultiver la peur et allumer des foyers de violence.

Mais, j'ai encore confiance dans les peuples,

dans leur capacité d'intelligence et d'ouverture.

 

Les peuples se divisent.

Deux peuples en un, c'est un peuple qui se clive, selon des lignes qu'aucun parti n'incarne.

Et il est possible qu'il ne puisse en être autrement : les lignes de clivage sont à l'oeuvre. Elles ne sont pas entre les peuples, mais au sein de chacun d'eux.

La vraie politique n'est plus là où elle se met en scène. Comprendre comment et sur quoi s'organisent les vrais clivages, les vrais débats et affrontements : voici l'essentiel.

Mais j'appartiens avant tout au Peuple Monde,

car les peuples ne sont que des ruisseaux dont les eaux finissent par s'entremêler.

Pourtant les démons sont bien là, ces vampires suceurs de sang,

toujours à prêcher la morale,

toujours à manipuler les passions de haine ,

toujours à renier leurs convictions éthiques,

toujours à semer la violence,

toujours à séparer les eaux,

apôtres du cynisme.

 

Ivres de la recherche de pureté, Nosferatu à l'aube du jour naissant,

Ivres de violence et de peur, le militaire qui tape et tape, sans s'arrêter,

Ivre de son impuissance, le citoyen qui, comme le disait Hobbes, ferme son appartement à double tour.

 

Des démons sans diable ni dieu, sans même l'excuse du Mal.

 

(Février 2002)

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