Zarifian philippe, Philippe Zarifian

Puissance du vivre et durée d'une existence

Quand Bergson disait qu'il fallait s'installer dans la durée, il faisait référence à la nécessité de la saisir de l'intérieur, mais il parlait aussi de l'expérience que nous en avons.

Nous vivons et sentons fortement la durée, mais nous avons du mal à la penser, et plus encore à lui conférer une forme sociale langagière, à l'exposer et l'imposer socialement. Il nous semble que nous pouvons exprimer simplement et de manière condensée ce que nous entendons par durée : la durée est la continuation indéfinie d'une existence qui se transforme.

Elle est indéfinie, ce qui exclue bien entendu qu'elle soit infinie. La durée infinie serait l'immortalité. Mais cela signifie qu'elle n'est pas définie : on ne peut pas définir une durée indépendamment de son déroulement réel.

Commencer d'exister, c'est commencer de durer. D'une certaine manière, il n'existe aucune différence entre la durée et l'existence d'une entité singulière (une table en bois, un individu humain). Et c'est pour cela que la durée avance tout d'un bloc, de la même manière qu'une existence avance avec la totalité ce qu'elle est (avec toutes ses tensions et fortunes internes, toute son histoire). Durer, c'est persévérer dans l'existence.

L'existence n'est pas comptable des secondes que l'on projette sur elle, elle n'est pas comptable de la mesure dans laquelle, artificiellement, on peut l'enfermer. Elle est, dans sa propre transformation, dans sa propre puissance à persévérer. C'est ce qui explique sa double face.

D'un côté, la durée est permanence. Pour nous limiter à un individu humain, la durée est permanence de son vivre. Non pas identité - ce qui supposerait la conservation d'une sorte d'invariant - mais perdurance de la capacité à vivre, qui se cristallise dans l'histoire se faisant de cet individu, et prend forme, Bergson l'avait bien vu, dans la mémoire.

D'un autre côté, la durée est effort pour exprimer la puissance de vivre dans un devenir incertain, car jamais écrit d'avance. En ce sens, elle est affrontement permanent de cette puissance au devenir actuel, et cet affrontement signifie mutation. Mutation de notre corps, mutation de nos pensées. Nous ne pouvons pas vivre autrement qu'en nous transformant. A chaque seconde, nous vieillissons, et donc nous devenons quelqu'un de partiellement différent. Permanence d'un côté, mutation de l'autre. Pour un individu singulier, dont l'existence est nécessairement finie, la durée signifie limite. La limite de la durée n'est pas dans l'extrémité de la vie, comme si nous devions être conduit par un destin vers un instant final. Cette limite est tout autre chose : c'est probablement une forme d'épuisement de la capacité à vivre, qui se déploie en tension permanente avec son ressourcement. Rien ne peut prédire le moment de la fin (de la mort). De ce point de vue, la durée échappe à la computation du temps. Ou plutôt, celle-ci n'est au mieux qu'un calcul a posteriori. Penser la durée, c'est précisément rompre totalement avec une logique du destin. Penser la durée, c'est donner la priorité au vivre, au sein d'une tension permanente entre la remontée vers le passé et la descente dans le futur.

Durer, c'est avancer, non pas vers, mais dans le futur. Durer, c'est en même temps se remémorer, en fonction même de cette avancée. C'est du même coup mobiliser nos virtualités. C'est avancer avec toute la force, mais aussi la faiblesse du passé accumulé en nous, toutes les potentialités, mais aussi les affaiblissements qui nous marquent.

Penser la durée positivement, c'est privilégier les potentialités sur les affaiblissements. En ce sens, c'est une démarche profondément éthique, on pourrait dire : épicurienne , qui privilégie le goût et la force du vivre. On connaît la fameuse maxime de Spinoza : le sage ne pense à rien moins qu'à la mort, non par crainte de celle-ci, mais parce que cette pensée l'affaiblit inutilement.

La durée est mutation continuelle, continue. Pourtant, il n'est pas illégitime d'y distinguer des moments forts, des événements marquants. Mutation ne veut pas dire uniformité. Bien au contraire. Il y a des moments de condensation, où il se passe quelque chose d'important pour notre vivre. En ce sens, et en ce sens seulement, la durée est discontinue, marquée par des bifurcations. Mais elles ne sont absolument pas gouvernées par la discontinuité mathématique des instants du temps chronique. Si nous pouvons dater ces événements, c'est simplement en vertu de la possibilité donnée par l'invention artificielle du temps spatialisé de déposer une marque sur ces événements. Mais, même pour notre mémoire, cette datation n'exprime rien d'essentiel. Chacun d'entre nous peut d'ailleurs éprouver à quel point la mémoire s'en joue, nous faisant paraître très proches des événements éloignés dans le temps (mais proches dans la durée), et inversement.

L'énigme de la durée nous semble donc pouvoir se résoudre dans ce verbe même : persévérer dans la singularité d'une existence. Un être n'assure pas une permanence sans muter. Et il ne mute pas sans permanence. Un être, ou plutôt ce " plus d'être " que nous sommes en permanence, car toujours déjà pris dans un devenir où s'affrontent production et destruction.

Il faut prendre avec une certaine réserve la notion de " création ", fortement utilisée par Bergson. Car en toute rigueur, il n'y a aucune création (ce qui suppose toujours une sorte de commencement absolu, et quelque peu mystique).

Il y a expression, au sens fort de ce verbe, d'une puissance à vivre, qui pénètre dans l'incertitude du futur, et qui, de ce fait même, invente des réponses. Il est vrai que, d'une certaine façon, nous inventons à chaque instant, bien qu'il y ait des différences d'intensité dans cette invention. Il serait absurde de contester que nous puissions inventer en répétant, en prolongeant du déjà vu, déjà connu. Mais néanmoins, même en répétant, nous inventons, car nous sommes toujours au défi d'affronter l'instant suivant de notre existence. Et il serait tout aussi absurde de nier que nous puissions inventer en provoquant de l'inédit. La formulation ordinaire : " vivre intensément " signifie quelque chose de profond : ce sont effectivement les intensités qui marquent le cours d'une existence, beaucoup plus que son extensivité. La mémoire est fidèle en ce qu'elle retient les intensités, alors qu'elle trahit en permanence l'extensivité du temps qui passe. De ce point de vue, l'usage ordinaire du mot " durer " est trompeur, car il renvoie à l'extensivité, à la longueur de la durée, en oubliant l'essentiel. Voici bien d'ailleurs l'apport d'une pensée sur la durée : prendre le temps, non pas d'abord extensivement, comme nous invite la vision chronique, mais intensivement. La durée existe par elle-même. Mais penser la durée, c'est pouvoir agir sur elle. Nous disons " le vivre " pour marquer le fait que, pour un être humain, le vivre est à la fois biologique et social, et ne saurait donc être réduit à ce qu'on appelle " la vie ". Mais il est social dans la singularité. Il n'y a de durée que de la singularité. C'est pourquoi il n'existe pas de durée en général, au singulier, mais toujours une durée, et donc des durées. Parler de la durée de la vie, en général, est une abstraction creuse. Par contre, il est légitime de se référer à la durée d'une vie ou d'un vivre. Toujours cette magnifique phrase de Deleuze, peu de temps avant sa mort : L'immanence, une vie… Non pas la vie, ou ma vie, mais une vie…

 

(extrait du livre : Philippe Zarifian, Temps et modernité, éditions l'Harmattan, janvier 2001, p. 96)

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