Principes d'action dans le domaine de l'écologie politique.

En soi, le mot "écologie" ne comporte aucune orientation politique particulière. Dire par exemple qu'on est "écologiste" signifie qu'on se préoccupe en effet de la manière d'habiter notre milieu naturel, ou de vivre sur Terre, mais cela n'indique aucun contenu : on peut habiter la Terre en la détériorant, tout en le sachant (attitude cynique). C'est pourquoi il est nécessaire, en effet, de parler d'écologie politique, le mot politique renvoyant à l'orientation choisie, énoncée et mise en pratique pour appréhender positivement cette manière d'habiter, ainsi qu'aux antagonismes sociaux qu'il faut affronter pour cela.

Nous distinguons deux niveaux de pensée et d'action :

- le niveau des politiques gouvernementales nationales et des engagements intergouvernementaux à l'échelle internationale ou régionale (Europe), niveaux absolument nécessaires. La décision de sortir du nucléaire relève typiquement d'une mesure gouvernementale.

- Le niveau des comportements et mode de vies, collectifs et individuels qui sont engagés par les citoyens, par eux-mêmes, en toute intelligence des problèmes à affronter et de leurs choix.

Les propositions que nous allons faire ici ne concernent que le second niveau et nous le ferons en énonçant des principes, car la très grande diversité des actions que les citoyens peuvent engager, si possible avec le soutien des institutions publiques, ne peuvent être orientées "politiquement" qu'en se référant toutes à un nombre limité de principes communs. Cet ensemble de principe, on peut, selon la coutume, l'appeler une " charte ". Mais avant d'envisager une charte, il faut surtout débattre des principes et se mettre d'accord à leur sujet.

Principe 1 : principe de priorité donnée à la vie.

Toute pensée et action dans le domaine de l'écologie doit avoir pour enjeu principal et pour objectif le maintien et le développement des conditions de la vie sur Terre, vie prise dans toute sa diversité et ceci pour une durée indéfinie .

Explication : nous disons "durée indéfinie" et non pas "durée longue", car durée longue suppose une fin et peut aboutir à des aberrations, du genre : jusqu'à l'horizon du prochain siècle. Durée indéfinie signifie qu'elle ne peut pas et ne doit pas être définie. Il s'agit d'une durée sans fin déterminée, sachant qu'un cataclysme peut, à tout moment, y mettre fin malgré tout, sans notre volonté.

Principe 2 : principe de prise en compte de notre appartenance à la Nature.

Tout être humain n'est pas seulement un être social et/ou de culture. Il est un être de nature, du fait de la pleine appartenance de son corps à la Nature. La santé, physique et psychique, de notre corps doit figurer comme un repère central dans l'appréhension de l'enjeu écologique, et donc aussi, comme champ d'action privilégié. Une vigilance permanente doit être instaurée relativement aux effets que les transformations, en particulier celle qui sont artificiellement provoquées, de la Nature provoquent sur notre santé.

Explication : nous pouvons, dans une perspective spinoziste, déclarer bonnes toutes les affections de notre corps qui renforcent notre puissance de penser et d'agir et mauvaises toutes celles qui l'affaiblissent. Les cancers et la santé psychique sont sans doute, dans les pays "riches", dotés d'un bon système de santé apte à détecter et soigner les maladies physiques de base, les questions les plus sensibles. Les affections psychiques, à commencer par les simples états dépressifs, deviennent des phénomènes de masse.

Principe 3 : principe de l'incorporation du social dans l'écologique.

La santé physique et psychique de notre corps exprime bien la façon dont nous habitons la nature, mais aussi, indissolublement, une société. Dans les causes de dégradation de notre santé, il est souvent difficile de démêler les causes qui relèvent du social et celles qui ressortent d'une dégradation du milieu naturel. Mais c'est qu'habiter la nature et habiter une société sont deux actes totalement concomitants. On comprend et on voit mieux aujourd'hui comment le social s'incorpore - au sens propre du terme - dans la vie naturelle des êtres vivants, ce qui permet en retour d'évaluer les sociétés quant à leur caractère écologiquement pathogène.

Explication : si nous reprenons l'exemple des maladies psychiques, on voit que les plus courantes désormais, tels que les états dépressifs, ont une cause clairement sociale. Néanmoins, c'est le corps qui est atteint et d'autant plus sévèrement qu'il subit en permanence un ensemble de pressions et d'agressions dues à notre mode de vie, lesquelles fournissent, en quelque sorte, un milieu potentiellement pathogène. L'expression "tenir le coup" en est un bon indice. Les maladies plus rares, telles que les dégénérescences neuronales (maladie de Parkinson, d'Alzheimer) restent aujourd'hui très mal déterminées, quant à leurs causes, par la médecine. On parle souvent de causes environnementales, ce qui veut tout et rien dire. Mais c'est que précisément, elles témoignent de cette imbrication entre le social et le naturel, de cette complexité. Quant aux cancers, dont on cerne mieux les causes, que doit-on dire ? Trop fumer est-il une question sociale ou écologique ?

Principe 4 : principe de la connaissance de la Nature comme forces et propensions.

La Nature n'est pas un "état" et moins encore un ensemble de ressources. La Nature est faite d'un univers encore en expansion, dynamique, composé de forces, de propensions, d'événements. Nous devons ici, en occident, changer la vision largement répandue que l'on a d'elle. Avoir la capacité de nous rapporter positivement à la Nature, en faisant en sorte qu'elle soit un appui et un allié, c'est non seulement développer la conscience que nous en faisons partie, mais connaître intimement quelles propensions et forces elle contient et anime, en choisissant celles qui sont les plus favorables à un déploiement indéfini et positif des formes de vie sur Terre. S'allier à la Nature au lieu de vouloir, en vain la "soumettre".

Principe 5 : principe de responsabilité sociale.

Sachant que l'humanité possède déjà le pouvoir de détruire toute forme de vie humaine et équivalente sur Terre, soit brutalement (bombes nucléaires par ex.), soit progressivement (effet de serre par ex.), toute pensée et action doit être orientée en fonction d'une responsabilité et d'un souci collectif, et si possible mondial : le souci de la permanence de la vie sur Terre, dans sa diversité, en visant l'amélioration de sa qualité et la promotion d'un nouvel " art de vivre " pour les générations actuelles comme futures.

Explication : il s'agit prioritairement d'assurer la permanence de la vie humaine et équivalente sur Terre. Mais cela ne saurait suffire. Encore faut-il que cette vie soit d'une qualité nouvelle. Nous disons " qualité de la vie " et " art de vivre ", sans préciser. Nous préciserons cependant ce que nous entendons par là, dans les autres principes, mais il est important que cette question reste ouverte au débat démocratique et à la diversité des civilisations. Et ceci à l'inverse de certains courants écologiques qui prétendent, dans leur coin, définir " la bonne manière de vivre " et l'imposer d'une manière qui, dans son essence, est totalitaire. Beaucoup de militants écologistes " radicaux " présentent, malheureusement, des caractéristiques de telles positions, sectaires ou totalitaires. Cela dit, en introduisant la notion d' " art de vivre ", nous opérons un glissement volontaire, de la vie considérée d'abord sous un angle biologique et psychique (aspect premier et incontournable), vers la vie envisagée sous un angle social et personnel. Mais notre position, qui nous semble ressortir de l'évidence, est qu'il n'existe pas d'existence sociale, sans cette condition première : la vie biologique et psychique, la vie du corps.

Principe 6 : principe de responsabilité individuelle.

Chacun d'entre nous doit développer à la fois : le souci de soi et le souci des autres, avec lesquels nous sommes en relation. Dans ce souci s'exprime à la fois notre propre intelligence personnelle des enjeux écologiques pour régler notre comportement pratique, mais aussi la manière de la faire partager, par les personnes de notre "entourage", de notre réseau relationnel. Il convient que chacun soit en capacité de se connaître soi-même (Socrate) et de comprendre les autres, fort du souci de développer une "vie bonne" (Aristote) en relation avec notre rapport à la Nature, mais aussi avec le milieu proprement humain. La "vie bonne" est une vie faite de respect des propensions de la Nature mais aussi faite de la prise en compte active (et donc critique) de la compréhension des intentions et mobiles des personnes de notre entourage, associée au souci de leur faire partager toute l'importance des enjeux écologiques et de leurs conséquences sur les rapports interindividuels en termes de solidarité et de convivialité.

Explication : avec ce principe, nous glissons pleinement de la vie considérée sous un angle biologique, avec sa prise en considération de la vie en société, mais sous l'angle de notre vie quotidienne dans le cadre de notre entourage immédiat et de la capacité d'accueil de tout " étranger ".

Principe 7 : principe de générosité et de mondialité.

La question écologique se joue des frontières : dégradation du climat, pollution des eaux, dissémination de nouveaux virus, etc., toute l'expérience actuelle le montre. Nous appartenons à la même humanité concrète, sur la même Terre. Nous devons aborder et considérer les "autres", proches ou lointains, en prenant en considération le fait qu'il existe potentiellement et, déjà, sur un plan pratique, des actions à mener à une échelle mondiale qui dépasse largement celle de notre milieu relationnel immédiat.. Ce n'est pas en imposant notre propre point de vue (d'occidental, de telle localité) que nous y parviendrons, mais en prenant connaissance des visions et expériences d'autrui, que cela soit à une échelle encore proche (dans une autre région française par exemple), ou à une échelle mondiale : l'apport et l'expérience des autres civilisations. Ce faisant, nous développons un comportement d'écoute, de tolérance, de compréhension réciproque, apte à favoriser un tel principe. Par ailleurs, et c'est décisif, nous ne pouvons attaquer les causes de la dégradation des écosystèmes et de la biosphère, sans une solide coopération organisée à l'échelle mondiale. Nous pouvons prendre conscience que, face à la crise écologique, tous les êtres humains sont exposés, donc objectivement solidaires et tous peuvent être vecteurs d'expériences positives.

Explication : une bonne partie des réponses à la crise écologique existent déjà dans les pratiques sociales d'autres cultures et civilisations (actuelles ou passées). Il convient de les connaître et de tenir compte de leur longue expérience, sans cesser d'exercer notre esprit critique. Il faut noter que les Français sont assez mal placés de ce point de vue. Outre que leur connaissance des autres cultures est limitée, ils possèdent une tendance frappante à tout rapporter à eux-mêmes et à leur mode de vie, s'avérant peu capables de générosité, au sens où nous la définissons ici et à négliger l'importance des engagements qui peuvent être pris dans des instances de concertation au niveau mondial (niveau, il est vrai, largement accaparées par les relations intergouvernementales).

Principe 8 : principe de prise en compte prioritaire du devenir.

Nous devons développer une autre approche du temps, tel qu'il est socialement défini et valorisé. Nous devons nous axer sur le temps-devenir, le temps selon lequel tout phénomène naturel ou social est inséré dans un devenir, qui, porté par les acquis du passé, part des potentialités du présent pour engager l'avenir. Par exemple ; "je deviens vieux", "je deviens écologiste"… Vieux et/ou écologiste ne sont pas des états futurs nécessaires, mais des futurs souhaitables. C'est dans les options et choix du présent que l'avenir s'engage, sans que l'on ne puisse avoir aucune certitude quant à ce que sera l'avenir à telle date. Autrement dit, les options favorables à une vie biologiquement et éthiquement bonne doivent être présentées et prises au présent, avec urgence, tout en se projetant sur les conditions de leur devenir (en fonction d'une durée qui, nous l'avons dit, est indéfinie). La lutte contre l'effet de serre, par exemple, doit être engagée pleinement au présent, même si elle touche à des phénomènes dont on maîtrise mal la durée et l'ampleur. Il s'agit d'une autre manière de formuler le principe de précaution.

Explication : quand nous raisonnons sur des phénomènes qui touchent à l'écologie, le temps chronique (le temps de l'horloge ou du calendrier habituellement mesuré) est trompeur, car non seulement il privilégie les effets à court terme - comme c'est le cas pour le temps des élus dans la démocratie représentative -, mais aussi il introduit la fiction de notre connaissance d'un avenir lointain. Il faut avoir le courage politique de le dire : en écologie politique, nous n'avons pas de cible. Par contre, nous avons le choix de nous engager, en toute conscience, dans tel ou tel devenir, en empruntant tel ou tel chemin. C'est autour de ces choix que se font les clivages politiques réels dans le domaine écologique. Par exemple : le choix du rejet du nucléaire, lequel conduit à une impasse dont le danger est, dans le présent-futur, grandissant, redoutable. En prenant le parti du temps devenir, nous concilions à la fois le souci et la nécessité de l'action immédiate, urgente, avec la capacité à nous projeter dans le futur, un futur marqué par nos choix présents. Donc éminemment politique.

Principe 9 : principe de frugalité et du goût.

Une vie écologiquement bonne ne se mesure pas selon le degré de richesse matérielle dont nous pouvons disposer. Elle se mesure en fonction du bonheur et de la joie que nous éprouvons, en donnant leur pleine valeur à la qualité, à la beauté et à la simplicité des choses et des créations. Associée au principe 6, principe de générosité, elle signifie un rejet des inégalités qui marquent le monde actuel, une recherche des solutions les plus simples et économes en ressources (par exemple en ressources énergétiques et alimentaires), une frugalité dans la consommation qui aille à l'essentiel et rejette le superflu. Plus en profondeur, elle suppose un rejet de la notion même de consommation, notion économiciste, qui ne fait que relancer l'accumulation du capital pour des consommations destructrices nouvelles et incessantes. Il convient de lui substituer celle de l'usage de services, tendant vers la gratuité, qui contribuent au développement des potentialités et capacités de chacun (en éducation, en communications, en culture, en créativité, en inventions, en convivialité et accueil d'autrui, en connaissance des autres civilisations, etc.). Explication : Précisons ce que veut dire " frugalité " : est frugal celui qui se satisfait d'une nourriture et d'un confort simples. La frugalité exclut tout ce qui enrobe et masque cette simplicité. Tout ce qui vient " en excès ". Mais, chacun le sait par expérience, la simplicité est souvent le résultat d'un long travail pour aller vers des qualités essentielles. C'est vrai pour l'alimentation, mais cela peut l'être pour des " produits culturels ", pour des objets et une multitude d'autres choses. Ce que nous appelons donc " frugalité " n'a que peu de choses à voir à avec l'idéologie de la décroissance (précisément parce qu'elle est une idéologie).

Principe 10 : principe de reproductibilité des ressources et d'intégrité dans le respect de la vie.

Nous prenons actuellement conscience de la fragilité de la vie et du caractère limité des ressources. Nous pouvons adopter un principe simple : aucune ressource ne doit être utilisée, si elle n'est pas associée à la capacité de la reproduire, de la renouveler, à effet équivalent. Qui plus est : à la notion de reproductibilité nous pouvons associer celle de substituabilité : remplacer des ressources nocives pour la biosphère et l'écosystème par des ressources bénéfiques ou neutres. Mais nous pouvons aussi conditionner tout usage de ressources et de processus productifs au strict respect du spectre au sein duquel peut se déployer la vie, sans risque ni danger pour son intégrité physique et psychique. On peut le formuler de manière positive : développons au maximum toutes nos capacités (capabilities), grâce à la connaissance et au respect des limites qui marquent le spectre dans lequel s'insère nécessairement notre intégrité, depuis le niveau personnel, jusqu'à celui de l'humanité dans son ensemble.

Explication : il n'agit pas seulement de dire qu'il faut utiliser moins de ressources, par exemple dans le domaine énergétique, ce qui s'impose désormais comme une évidence. Il faut se prononcer sur la qualité des ressources au regard de la question écologique. Beaucoup moins de ressources nocives, c'est l'évidence, mais surtout une substitution de ressources qui soient pour le moins neutres quant à leurs effets sur les écosystèmes. Il convient de laisser un champ libre à de futures découvertes scientifiques dans ce domaine.

Principe 10 : associer à la question écologique, une nouvelle pratique de la démocratie.

Prendre en charge la question écologique suppose un engagement actif de chaque citoyen et des formes décentralisées d'exercice d'une démocratie que nous proposons de qualifier de "démocratie active". Cet engagement de chacun suppose une éducation dans ces domaines, mais aussi la reconnaissance d'un véritable pouvoir de décision et d'action. Cela est vrai pour la quotidien de la vie (=pratiquer par soi-même et par nos proches une vie écologiquement positive), pour l'organisation du vivre ensemble à des niveaux locaux (comme cela commence à être le cas dans des communes ou dans des associations). Mais aussi il faut inventer des façons qu'auront les citoyens de prendre connaissance d'enjeux globaux, nationaux et mondiaux et de pouvoir se prononcer à leur sujet. C'est, bien entendu, le rôle d'un parti politique d'assurer ce lien entre le local et le global. Mais cela doit interpeller le fonctionnement de l'ensemble des institutions politiques.

Explication : l'initiative de chacun et de collectif locaux sont déjà une source majeure de transformation positive de nos modes de vie, de mise en œuvre des principes que nous avons exposés. Les mesures gouvernementales et législatives au niveau national doivent être soumises à l'information et à la délibération de l'ensemble des citoyens (puisque nous sommes tous concernés), avant toute adoption, délibérations relayées par les élus, lesquels doivent être explicitement mandatés, ou appelées par un référendum. Enfin, il faut inventer un mode de consultation avant la tenue des grandes conférences internationales, consultation assise sur une solide information donnée à tous (en utilisant les médias et les divers moyens de communication à distance dont nous disposons déjà). Voici donc exposés 10 principes qui pourraient encadrer le déploiement d'une politique écologique au sein de la société civile, en complément de mesures étatiques.

Paris le 4 décembre 2011

 

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