Zarifian philippe, Philippe Zarifian

De l'identité à l'appartenance au Monde

(extrait du livre : L'émergence d'un Peuple Monde, éditions PUF, mars 1999, p. 21.

Du concept d'identité à celui d'appartenance

1. L'identité collective qui explose.

Il est devenu un lieu commun de parler de "crise des identités". Le problème est bien présent, cependant... Il est possible que nous soyons dans une période de mutations telles que sont mises en cause et dépassées les différentes formes sociales que l'on rangeait soigneusement sous le concept d'identité. Ce ne sont pas l'appartenance et le sentiment d'appartenance qui sont en cause, mais le fait que l'appartenance se boucle sur elle-même, se fige, s'assure sur une identité, qui n'est pas autre chose, au fond, qu'un mode de délimitation, par opposition terme à terme, entre un intérieur (ceux qui partagent la même identité) et un extérieur (les étrangers, potentiellement adversaires, voire ennemis). On a longtemps pensé et pratiqué le fait que les relations authentiques, les communications profondes, les affinités affectives se nouaient préférentiellement au sein de chacune des identités, qu'elle soit "de classe", ou "de métier", ou "nationale", ou de toute autre espèce. Il y avait langage, code, repères, frontières, chaque fois spécifiques, marque des identifiants de l'identité, protection vis-à-vis de l'étranger. Certes existait un langage ordinaire, lien inter-identitaire, témoin de notre appartenance à une commune société. Mais ce langage n'engageait pas. Il était celui des compromis temporaires, des coexistences nécessaires, des relations de bon voisinage, en potentialité de se dégrader, et donc soigneusement préservées dans la neutralité. Ce langage est celui auquel on ne s'identifie pas, même si on le pratique. Le jeune, qui ne pratiquerait pas les codes du langage jeune, ne serait pas un jeune. Il plongerait dans l'état disgracieux de l'Homme sans qualités, de l'impersonnel et du pré-individuel. Il deviendrait chat de gouttière, chat quelconque. Or, on a de solides raisons de penser que les références identitaires sont en train d'exploser et que les chats de gouttière représentent l'avenir du monde.

Ce n'est pas tel ou tel type d'identité qui est en crise. C'est le concept même, et les manières d'être qu'il prétendait recouvrir, qui explosent. Nous vivons, de ce point de vue, une époque formidablement prometteuse, en même temps qu'hyper-dangereuse. Dans une société désormais ouverte au vent du grand large, dans des formes organisationnelles fluctuantes et transversales, dans des jeux de relations multiples, lorsque les individus deviennent bigarrés et fluides, les identités collectives en péril peuvent s'exacerber, se radicaliser, résister. Et elles peuvent le faire avec d'excellentes raisons, car, face à elles, c'est le néant qui s'avance. Lorsqu'un métier, auquel aucune issue n'est offerte, est détruit, on comprendra que ses membres se rebellent, jusqu'à ce que, le métier ayant été défait, ils cherchent individuellement à fuir. Nous voyons alors la société globale ressembler à un océan parsemé de radeaux, sur fond de navires qui sombrent, de manière Titanic.

Epoque des catastrophes et du chaos, trouble de l'attirance de la noyade. De l'explosion de ces identités ressortent des petits morceaux. Des petits groupes morcelés, des individus repliés, des morceaux d'identité, qui n'ont plus la force, l'étendue, les prétentions d'affirmation des groupes anciens. Des morceaux d'ouvriers, de Français, de cheminots, de jeunes. Des brisures de brisés. Il ressort aussi des faux individus (des individus faussement autonomes) qui devront assumer, livrés à eux-mêmes, en ne pouvant compter que sur leurs propres ressources, la justification de leur place dans la société, à commencer par la justification de leur capacité à être employés. Il est totalement aberrant que l'on puisse présenter la période actuelle comme celle d'une montée de l'individualisme.

Les "individus" dont on parle ne sont souvent que des bouts d'identités cassées, fragilisés, affaiblis, exposés, seuls, à affronter les grands systèmes (l'économique, l'administratif, le judiciaire). Ceux-là même qui perdent une identité collective de référence peuvent perdre en même temps le sens de toute appartenance sociale, de leur propre accès au langage. Ils peuvent fuir dans la recherche de l'originalité, dans la reconstitution d'une micro-identité, se gargariser de leur "individualité". Ils peuvent aussi, et de manière plus massive, tenter de se mouler dans le langage et la posture de la convenance, essayer de justifier d'un rôle fonctionnel, se faire à ce que les porte-parole des systèmes attendent d'eux. Le froid du fonctionnalisme s'empare de la chaleur des identités, à moins que les identités ne s'exacerbent et se radicalisent, en brûlant tout ce qui ne s'identifie pas à elles. Les grandes entreprises ont développé des instrumentations complexes pour s'emparer de ces âmes égarées. Echouant, manifestement, à animer des ensembles de valeurs ou à faire adhérer à une pseudo-identité d'entreprise, elles essaient de capter les identités isolées en les enserrant dans les mailles des entretiens individuels, des promotions ad hoc, des contrôles individualisés de résultats, des primes et des exclusions.

Ce n'est pas à une montée de l'individualisme auquel on assiste, mais à une montée en puissance, a-éthique, des systèmes et de leur emprise. Cette période est propice aux plus grandes nostalgies, comme à des jeux de déplacement d'une identité en crise sur une autre, comme si chacun se prenait à une sorte de fuite perpétuelle, tel un enfant perdu rendu à lui-même, à moins que la perte des identités ne fasse que révéler un fait brutal : les adultes (masculins) qui prétendaient l'être n'étaient restés que des enfants dépendants du groupe qui les protégeait et de la femme-mère qui les couvait. Beaucoup de gens ne se sont pas encore aperçu que l'époque historique changeait de manière profonde et durable, que le concept d'identité, et les réalités disparates qu'il recouvrait, étaient à l'agonie. Il est vrai que les tenants des sciences sociales, fascinés par le concept d'identité, ne les y aident guère.

2. L'ouverture de l'appartenance.

L'appartenance est une approche modeste, située en amont de toute identité. Elle fournit une arrière-fond, un point d'appui, une ressource, la conscience des déterminations sociales. L'ère de l'identité a pu en discréditer la valeur propre. Il semblerait que l'appartenance ne soit qu'une identité inachevée, en amont du processus essentiel : celui de l'identification de soi dans la relation au groupe. J'appartiens à un métier, à une classe sociale, à une nation. Je suis en eux. Mais en réalité, selon les tenants de l'identité, il semblerait que ma vraie vie ne commence que lorsque je parviens à m'identifier à ces ensembles sociaux en y imprimant ma marque propre. Le culte de l'identité a masqué la valeur de l'appartenance.

L'appartenance aide à nous situer. Elle nous permet de dire : "j'appartiens à". Elle est à la fois un cadre de déterminations, et, en amont des fixations identitaires, une ouverture sur des devenirs indéterminés.

L'appartenance, dans sa modestie, ne préjuge pas des multiplicités, des événements, des devenirs et du sens qui peut en surgir. L'appartenance est d'abord sociale. L'être se singularise dans et grâce à l'appartenance, en se laissant traverser par ses influx et ses surprises. Elle est sans horizons. Et sans bouclage. Elle ne possède pas de fermeture. Je suis fils d'Arménien. J'appartiens, par cette attache, à la culture arménienne et, probablement, cette culture retentit en moi, d'une manière que j'ignore. Mais cette appartenance ne dit rien d'autre, bien que cela me soit essentiel. Elle ne confère rien qu'on puisse appeler une "identité". Une vie, et non pas une identité. L'appartenance se vit simplement, il suffit de la faire couler en nous. Elle ne devient difficile que lorsque la fiction identitaire commence à la polluer. L'appartenance détermine, mais elle ne préjuge de rien. Elle est sans finalités. L'appartenance reprend toute la valeur que le finalisme instrumental a voulu lui dénier lorsque l'avenir apparaît fortement incertain. Elle reprend toute sa force face au chaos. L'appartenance est un fond que nous pouvons mobiliser lorsque nous considérons, non l'avenir, ni le passé, mais les devenirs dans lesquels nous sommes engagés et qui nous engagent, lorsque nous considérons ce qui peut advenir de manière virtuelle et ce qui advient de manière événementielle au cours de ces devenirs, lorsque nous entendons produire les déterminations qui nous produisent, réfléchir nos options dans la multiplicité des flux qui nous traversent. L'appartenance est sociale, au sens de commune. Elle dit ce qui nous est commun. Elle définit nos affinités. Et notre appartenance première est notre appartenance à la Nature. Nous appelons Nature précisément ce qui nous fonde et auquel nous appartenons nécessairement, en amont de tout finalisme. L'appartenance est peu de choses et beaucoup à la fois. Nettement plus modeste que l'identité, mais nettement plus essentielle. Nous avons dit que l'appartenance était un fond. Mais comment se le représenter ?

Ce fond a-t-il l'apparence d'un creuset, d'une marmite, d'une simple casserole ? Ou faut-il le voir comme une poussée d'immanence ? Comme une poussée, précisément. L'appartenance est ce qui nous pousse. Nous pouvons nous appuyer sur elle en tant qu'elle nous offre de nous pousser. Elle coule en nous et nous pousse dans cette fluidité. Elle peut être eau tranquille, mais parfois se muer en torrent. L'appartenance est la relation au rapport qui nous situe et nous pousse à la fois. L'appartenance sociale (à une groupe) est plutôt appartenance à un rapport social qui commence de nous faire exister. Le problème n'est pas dans la socialisation. Il est, au sein d'une société moderne, dans l'individuation singularisante, dans la manière dont une existence pleinement singulière peut émerger de ce fond commun. Si nous prenons le cas des rapports familiaux, nous nous singularisons dans ces rapports. Il n'y a pas à chercher un individu qui "se socialise". Il y a à chercher une appartenance sociale qui se singularise sous forme individuelle.

Certes, il est possible qu'on puisse dire qu'au niveau strictement individuel ce trajet d'individuation conduise à forger une identité. Nous laisserons cette question aux (vrais) spécialistes de la psychanalyse. Mais au plan social qui nous intéresse ici, ce qu'on appelle identité n'est et n'aura été que l'une des solutions possibles à ce processus d'individuation, solution qui, actuellement, éclate en mille morceaux. La solution de la fermeture sur et dans le groupe, la solution de la guerre larvée vis-à-vis de l'étranger, la solution du retournement de l'appartenance sur elle-même, du discours bloqué, de la langue de bois, de la mort de l'idée même de devenir (incertain). Nous n'avons pas à pleurer les identités. Il est bon qu'elles meurent, qu'elles emportent avec elles leur côté mortuaire. Il est bon que les devenirs s'ouvrent enfin. Le paradoxe de la crise des identités est que, dans et malgré le risque énorme qu'elle fait courir, elle est condition de notre émancipation, elle nous donne à respirer. L'appartenance est une poussée d'immanence. Elle est forte et modeste à la fois. Elle est insuffisante, ne suffit pas à la production de notre existence, de notre vivre au monde. Et cette insuffisance est essentielle à une existence post-identitaire. Sur le fonds de l'appartenance se délimitent les enjeux des devenirs. C'est dans la prise en charge de ces enjeux que notre individualité se forge. De l'appartenance commune aux devenirs collectifs, esquisse d'un Peuple de chats. L'identité est singe, l'appartenance en devenir est chat. Et la prise en charge de ces enjeux suppose la formation de groupes sociaux mobiles, groupes qui se soudent par les devenirs dans lesquels ils sont engagés, par les possibles ouverts par les événements qui scandent et dévient les devenirs, par les enjeux qu'ils partagent et par les règles éthico-pratiques d'action qu'ils se donnent.

Ces groupes ne sont pas en-deçà, mais au-devant de nous, accompagnant la prise en charge singularisante de nos devenirs. La famille, par exemple, n'est pas un groupe initial, mais un groupe en constante redéfinition, tendu entre ses fidélités affectives et ses choix divergents, une resoudure permanente de ces divergences, une convergence de divergences, ou bien déjà un navire prêt à couler, un isolat de devenirs qui s'écartent. L'appartenance se dédouble alors : appartenance à un fonds commun, appartenance à un collectif. Mise en jeu du fonds commun dans les devenirs multiples autour desquels le collectif tente de s'unifier. L'individuation est le vecteur de ce dédoublement. Il n'y a plus de projet, de programme, d'avenir (radieux), de redondances du déjà-dit et déjà-vu socio-politique. Il n'y a désormais que la surprise des devenirs et leur appel à la créativité. Y a-t-il aujourd'hui un risque de perte d'appartenance ? Oui, incontestablement.

A l'occasion de l'agonie de l'identité, les êtres risquent de perdre tout fond d'appartenance et toute perspective de devenir. L'identité leur masquait les devenirs, mais du moins possédaient-ils un fond de référence traditionnelle à l'appartenance au groupe identitaire. Dès lors que cette référence traditionnelle se délite ou explose, que reste-t-il ? Il peut ne rester que le vide. J'étais ouvrier, je ne le suis plus. Dans le meilleur des cas : des bouts d'identité fractionnée, sans poussée ni perspective. Le culte actuel des "petits groupes", des "actions situées", des "interactions immédiates" est la triste figure de la justification de la perte des grandes identités collectives. Une impasse encore plus mortuaire, qui rapproche l'individu magnifié du légume, qui le fait glisser vers la drogue.

Le risque de perte d'appartenance est, à sa manière, bien plus terrible que la perte d'identité qui le masque. L'individu sans appartenance n'est pas un Homme sans qualités. C'est une grimace qui se fige en-dehors du temps historique. Un individu sans poussée et sans devenir, fictivement isolé de tous rapports sociaux. Il peut être paré de toutes les qualités et compétences du monde. Elles ne le définissent plus. Et il s'immobilise dans les singeries ou la morale. C'est cette fiction que les forces les plus modernes du capitalisme commencent à entretenir. Entre les "petits groupes" qui recréent une "petite identité" au quotidien, à côté ou au sein des grands systèmes, et les zombies sans identité ni appartenance qui se figent dans la convenance fonctionnelle, il semblerait que l'impasse soit terrible. Mais c'est faute d'avoir retrouvé le sens de l'appartenance, qui gisait, enfoui sous l'identité, de lui avoir donné un nouveau cours. Faute d'avoir touché le fond et de nous être projeté vers la surface. L'appartenance est-elle derrière nous ou devant nous ? Les deux à la fois. En tant qu'elle est commune, elle est derrière, en tant qu'elle est collective, elle est devant. Mais surtout : elle est ouverte, indéfinie. Entre son arrière et son devant, il y a tous les événements du monde.

Cette appartenance est incertaine, c'est ce qui fait sa force. Le temps y prend une figure singulière. Ce n'est plus le temps linéaire de la mécanique classique, le temps de la trajectoire sur une ligne, qu'elle soit droite ou courbe. Ce n'est plus le temps de l'identité. C'est un temps bergsonien. D'un côté, il s'étire vers les poussées du passé, dans la mémoire que nous en constituons, dans la fidélité et les expériences que nous en retirons. D'un autre côté, il se projette virtuellement vers le futur, sous forme de pointillés. Enfin il se condense sur les événements instantanés et importants, où se joue notre devenir. L'appartenance, de même que l'identité, est séparation et opposition. Mais il n'y a pas opposition à un étranger, qui deviendrait potentiellement adversaire ou ennemi. Il y a opposition à un adversaire, qui n'est pas étranger. C'est pourquoi, au contraire de sa réduction identitaire, l'appartenance est, à sa manière, sans limites. L'appartenance sépare, mais aussi réunit. Entre le peuple salarié et les capitalistes, il y a appartenances séparées, mais aussi co-appartenance dans l'opposition même des forces. Il n'existe pas, entre eux, de véritables frontières : personne ne peut délimiter rigoureusement le déplacement des forces opposées.

Une appartenance sans frontières délimitées, et pourtant parfaitement tangible de par les poussées, résistances, singularisations, insoumissions et devenirs qu'elle anime.

3. La richesse de la multi-appartenance.

Le premier trait d'une société ouverte est que s'y développent des individus qui appartiennent à des nationalités multiples, un Peuple de métèques. Rien n'est plus facile à vivre qu'une telle multi-appartenance. Les nationalités sont comme les touches d'un piano. On peut y activer des notes différentes, y jouer une multiplicité d'airs, s'amuser, se déplacer. On "est" Arménien, Suisse, Russe, Français, Brésilien, sans problèmes, sans même avoir à y penser. Le rapport à ces appartenances n'est pas de l'ordre de la rationalité réflexive. Il est d'abord du sentiment, de l'affect, de la poussée. On est joyeux de chacune de ces nationalités. Elles donnent, ensemble, une forte intensité de vie. Il serait totalement absurde d'essayer d'en faire une synthèse. La composition de ces appartenances multiples ne renvoie à aucune forme de fusion. Ces appartenances cohabitent simplement dès lors qu'elles restent déliées, mobilisables souplement dans des combinaisons dont on ne connaît pas a priori le contenu. Ce sont les événements du devenir qui les font se rencontrer en nous. Cette multi-appartenance est richesse. Ceux qui en bénéficient sont, à leur manière, des privilégiés, car ils sont beaucoup mieux armés que d'autres pour affronter le monde actuel. Abolir un tel privilège, c'est l'étendre. Cette appartenance n'est pas seulement un "donné" de naissance. Elle peut se créer au fil des rencontres entre nationalités différentes, pour autant qu'un véritable attachement file de ces rencontres. Cette multi-appartenance est précieuse et fragile à la fois. Il suffit que l'une de ces appartenances commence à se figer en une identité, pour que le jeu se tende, pour que les autres appartenances commencent à être déniées, rejetées. Il suffit, cas extrême, qu'un conflit éclate entre deux des nationalités qui sont en nous, pour que nous devenions fortement clivé, sommé de choisir. Mais cette fragilité est une force, une puissance d'action.

Protéger et développer la multi-appartenance, c'est devenir un militant convaincu de la Paix entre les peuples. Cette conviction est en nous, elle fait partie de nous, nous la mobilisons spontanément, quitte à en rationaliser l'usage lorsque la situation l'exige. Cette multi-appartenance nous figure comme membre du Peuple Monde. Elle rend toute frontière relative. Elle ouvre à une nouvelle forme d'universalisme, forme éminemment concrète, que nous pouvons, en nous, éprouver. Comme les fleurs fragiles, cette puissance doit être cultivée. Elle doit s'affirmer, face aux pratiques identitaires, face aux universalismes de façade. La multi-appartenance est à la fois quelque chose de très simple à pratiquer, un jeu d'enfant, une manière de vivre et de respirer. Et un combat permanent contre tout ce qui la met en cause. Pas davantage que l'appartenance simple, la multi-appartenance ne contient de finalité et d'auto-bouclage. Elle n'a pas même d'avenir. Elle est simplement une ressource, une manière de penser et de vivre, un certain sens de la multiplicité, une certaine respiration de la relation à autrui. Elle ne prend pleinement sens que dans les enjeux que nous affrontons et dans les devenirs que nous produisons, dans la sollicitation que nous faisons de nos ressources à l'occasion de ces affrontements.

La multi-appartenance est un fonds et une poussée, rien de plus, rien de moins. C'est une poussée multiple. Elle nous donne l'occasion supplémentaire de nous diriger de manière plus souple, plus ouverte à la surprise, plus immédiatement modeste. Si le Français hausse le ton, l'Arménien le ramènera à plus de modestie. Si le Français cartésien voit ses ressources de compréhension dépassées, l'Arménien oriental viendra à la rescousse. C'est ainsi que tous les mélangés du monde vivent. La multi-appartenance n'est pas simplement dans un individu singulier. Elle se joue aussi des relations entre individus de différentes nationalités. Qu'un lycée soit peuplé de Libanais, d'Egyptiens, de Belges, de Brésiliens, de Français, et d'autres encore, nous sommes tous, enfants du même âge, étudiant, jouant, nous éveillant ensemble aux sentiments et aux problèmes du monde. Les nationalités différentes ne sont que des bizarreries qui coulent d'un enfant à un autre. Les noeuds affectifs, les confrontations aux apprentissages, la progressive rationalisation des enjeux du monde adulte, dépassent, et de très loin, ces bizarreries. Ils les dépassent et les incorporent. Nos accents différents, nos couleurs, nos noms, tout ceci est pris dans le vent du devenir commun, dans la passion de la découverte, dans la solidarité encore insouciante, dans la tourmente des sentiments qui nous opposent et nous unissent. Non qu'il faille prendre cette jeunesse comme un âge d'or, mais plutôt comme le signe de la simplicité avec laquelle des nationalités différentes se conjuguent.

Vivre, c'est jouer, ne pas donner trop d'importance aux choses, incorporer les bizarreries dans notre horizon mouvant de significations. Ce n'est que plutard que nous retrouverons, à l'occasion, un bout de Liban ou de Belgique en nous, qu'un événement fera entrer ce souvenir en résonance avec l'actualité, que nous nous découvrirons plus riche d'expérience que nous ne le soupçonnions. Le Liban ne nous sera pas totalement étranger. Il s'animera d'un sourire connu, d'une cuisine délicieuse expérimentée chez des parents, de bribes de conversations, d'un accent reconnaissable entre tous. Ces nationalités diverses resteront et s'enrichiront à pouvoir vibrer lorsqu'une tension animera notre besoin de compréhension. Si la jeunesse est et restera probablement le plus fantastique creuset de cette mise en commun d'appartenances multiples, le plus sûr rempart contre la "préférence nationale", c'est que le monde adulte est encore pavé de raidissements identitaires, englué dans les auto-référencements nationaux, polarisé par les institutions nationales, encore trop peureux et timoré lorsque le Peuple Monde s'affirme en lui. C'est que la mémoire dévore encore le devenir. C'est que les identités brisées, les angoisses et les peurs qu'elles activent, les systèmes économiques et politiques qui les nient et les manipulent à la fois, tirent la société en arrière. C'est que les enseignants croient encore, dans leur majorité et particulièrement en France, que la mono-identification, l'hommage rendu à la citoyenneté "à la Française", l'universalisme au couleur bleu, blanc, rouge, sont les gages du "lien social". Heureusement que les enfants, et les adultes issus de ces enfants, pensent et pratiquent déjà tout autrement. Que la réalité est en avance sur les livres. Dans la société ouverte d'aujourd'hui, on ne peut engager un devenir commun qu'en partant d'appartenances nationales multiples. Il ne s'agit pas de prolonger le rêve cosmopolite de Kant, de réactiver le débat sur le songe d'une morale universelle et des institutions mondiales chargés de l'édicter et de la faire respecter. L'universalisme abstrait est encore plus mort que ne le sont les identités nationales .

Il s'agit de toute autre chose : d'un Peuple Monde concret, qui, dans la mise en jeu de sa propre multiplicité, se crée sa propre éthique, emprunte de générosité et de modestie, se définit ses propres règles éthico-pratiques, empruntes de respect et de curiosité mutuelles, se propage sa propre solidarité à affronter ensemble les grands problèmes du Monde contemporain. Plus difficile et plus délicate est la relation que nous pouvons individuellement entretenir avec l'appartenance à plusieurs groupes sociaux à la fois. Cette multi-appartenance ne se pose pas dans les termes classiques de la mobilité sociale. Nous ne pensons pas ici au fils d'ouvrier devenu cadre. Nous pensons à un phénomène beaucoup plus profond : les rapports sociaux, qui permettaient de cliver les groupes (à commencer par les classes sociales) de manière simple, et de dénommer des mono-appartenances, fûssent-elles entamées par la mobilité sociale, sont en train de se recomposer en profondeur. Ces rapports se définissent, non sur des acquis de position, autour de guerres de tranchées, mais autour d'enjeux au contenu mal défini, de devenirs incertains, de guerres de mouvement qui agissent nécessairement sur des ambivalences et sur des prises de risque importantes, sur la manière d'exploiter, ou non, les possibilités ouvertes par les grands événements (comme le fut mai 68). Les êtres sociaux, qui peuvent, grosso modo, se retrouver sous le label de "salariat", s'opposent certes au système capitaliste, mais d'une manière temporairement confuse, car elle ne peut plus se replier sur la défense et l'amélioration de la condition salariale. Nous basculons d'époque. Les enjeux deviennent et redeviennent beaucoup plus importants. Il nous semble juste de dire que l'enjeu, dans sa formulation la plus globale, est le dépassement du salariat. Mais dépassement du salariat veut dire à la fois :

- dépassement du rapport salarial,

- dépassement de l'identification à la condition salariale.

D'une certaine façon, nous retrouvons les préoccupations de Marx. Celui-ci n'a jamais mis en premier la défense du salariat, mais toujours son dépassement. Il n'a jamais mis en premier la défense de la classe ouvrière, mais toujours le rôle pionnier et politique du prolétariat. Il n'a jamais mis en premier la classe sociale, mais l'émergence de l'individualité sociale et le dépassement des classes elles-mêmes. C'est plutôt les échecs des révolutions prolétariennes qui conduiront à un vaste mouvement de repli sur l'identité ouvrière communiste, dans des termes et sur des référents qui ne seront plus qu'une pâle imitation (et caricature) de la pensée et pratique de Marx. Dans le cas de la France, le rapprochement explicitement opéré par Maurice Thorez, dès les années 30 , entre identité ouvrière communiste et identité nationale est très significatif du virage identitaire, adossé à l'action attendue de l'Etat-Nation, qui sera pris et qui marquera durablement, non seulement la façon de se représenter la lutte des classes, mais la nature même des compromis et des acquis concrets (dont on débat aujourd'hui: le temps de travail, la sécurité sociale, les services publics, les garanties de statut et de salaires, etc.).

L'ébranlement que nous vivons est que cette représentation et pratiques ne tiennent plus. Non seulement parce que le capitalisme globalisé et financiarisé les attaque, mais parce qu'elles sont muettes sur les enjeux actuels de la production du vivre , considérée dans ses virtualités et ses devenirs, incapables de redonner sens, contenu et unité au concept (abandonné en cours de route) de dépassement du salariat, incapables de projeter des urgences immédiates sur des prises de risque à lointaine portée.

C'est de moins en moins le passé qui importe, de plus en plus les devenirs dans lesquels nous sommes engagés et qui nous appellent à prendre position. L'appartenance est devant, bien davantage que derrière. Nous appartenons aux options que nous prenons face aux événements et aux possibles qui surgissent d'eux, d'une manière improgrammable. Cette détermination n'est pas programmée : elle est en train de se créer. Il est hautement bon que les frontières entre les appartenances sociales conventionnelles deviennent floues et de moins en moins opérantes. Il est hautement joyeux que les habitus se délitent. Il est hautement rafraîchissant que les comportements sociaux deviennent incertains. C'est ainsi seulement qu'un Peuple peut advenir, que Rousseau peut renaître, que nous pouvons tous devenir libre de nos propres déterminations, engager nos propres luttes et détruire les fictions que les langues convenues continuent de colporter.

Que le danger soit terrible, c'est l'évidence même : nous vivons une période à très haut risque. Le risque existe que le sentiment d'appartenance sociale finisse par être détruit, que les individus soient livrés à eux-mêmes, dans un univers hobbesien où seuls triompheront la contrainte systémique et la compétition interindividuelle. Mais le risque majeur est de ne pas comprendre la nouveauté de cette période, le mouvement irréversible qui nous emporte, de rester prisonnier du passé, ou replié sur l'empirisme des situations disjointes. La multi-appartenance sociale se présente sous une autre forme : la réunion et mobilisation fluides d'une diversité de compétences.

Dans un monde à forte complexité et forte charge événementielle, les savoirs compétents (experts) sont à la fois décisifs et perpétuellement insuffisants. Quel que soit le domaine (la technologie, le social, l'organisation productive, les modes de vie...), les situations sont prises dans une formidable accélération et dépendent de réseaux d'acteurs de plus en plus large. Plus personne ne peut prétendre détenir l'entièreté de l'expertise sur une situation, un tant soit peu complexe, et plus personne ne peut prétendre que son savoir est définitivement valable.

L'écologie en est l'exemple le plus lourd, peut-être parce que les signes de risque n'indiquent pas directement la profondeur de leurs effets. Nous pouvons voir la forêt amazonienne dévastée et brûlée. Mais comment pouvons-nous clairement percevoir les risques que cela fait courir à l'ensemble du climat mondial ? Si nous voulons nous situer dans un tel monde, il nous faut circuler entre une grande diversité de savoirs et de points de vue. Celui qui reste enfermé dans ses certitudes, dans celle de sa mono-appartenance, se disqualifie d'entrée de jeu.

Ce que chaque individu ou groupe doit savoir exactement reste indéterminé : ce qui importe, c'est la combinaison des compétences et la manière dont elles parviennent à communiquer. Les frontières entre professions ne sont, ou ne devraient être, que des lieux poreux, perméables, lieux de rencontre et non de séparation. Et on ne peut établir de telles communications sans circuler. La multi-appartenance, c'est aussi cette manière de bouger d'un espace à un autre, du local au national au mondial, sans même s'en rendre compte, non sans qu'une certaine excitation ne naisse de ces déplacements incessants (grâce aux moyens de transports, de communication médiatique, aux échanges avec des collègues d'autres pays, etc.). Cette circulation incessante, de l'immeuble, du quartier, de la ville, jusqu'à des points éloignés de la planète. Mais c'est aussi, a contrario, l'angoisse de ceux qui, privés d'une telle circulation, inquiets de la mondialisation, destabilisés dans leurs formes de vie, s'accrocheront au localisme, au régionalisme, au nationalisme, à tous les "ismes" des identités spatiales. Lorsque nous avons le privilège de traverser ces couches d'espace, elles se relativisent d'elles-mêmes. Ce n'est plus le lieu qui est en cause. Ce sont les opportunités de rencontres et l'élargissement des vues qui importent. Le lieu reste simplement un havre de repos. La multi-appartenance nous apprend à devenir eau. L'eau circule, contourne, accueille, se déplace, saisit les opportunités des propensions du terrain et du climat. L'eau est beaucoup plus résistante que les montagnes. Mais elle est précieuse aussi, doit se renouveler constamment, fragile. Peuple Monde, Peuple d'eau.

Je me souviens d'un admirable roman de sciences fiction dans lequel les héros étaient des plantes, qui habitaient une planète menacée, à terme de quelques milliers d'années, de destruction. Tout le roman tournait autour de la mobilisation de ce Peuple Plante pour affronter ce risque dont les savants avaient envisager l'occurrence. Et il avait fallu imaginer que ces plantes se déplacent. Tout le montage collectif de ce sauvetage était d'ailleurs dans la prise en charge de ce déplacement. Des plantes qui marchent, qui s'agitent en marchant, qui communiquent, qui y jouent leur survie. Pourrait-on imaginer un roman dont les héros seraient des molécules d'eau ? Un peu à la manière de la philosophie chinoise, où tout prend figure de mouvements, de tourbillons, d'impulsions soutenues par des propensions.

. La mono-appartenance rend bête et faible. Elle ne prépare qu'à la défaite. La multi-appartenance, en définitive, est une forme spécifique d'ouverture au monde : elle nous ouvre sur d'autres nationalités, d'autres savoirs, d'autres points de vue, d'autres expériences. Elle nous rend fluide et ferme à la fois. Quelqu'un qui aura constitué, en lui-même, une multi-appartenance, sera beaucoup plus résistant pour affronter les tourments d'une période de destructions des identités et des repères habituels, beaucoup plus riche de la diversité des registres de compréhension qu'il peut mobiliser, beaucoup plus averti, en même temps que davantage tourné vers le futur, vers l'accueil du surprenant. Et beaucoup plus facilement généreux et solidaire.

4. L'appartenance au Monde.

La multi-appartenance n'est pourtant qu'une réponse imparfaite. Elle est juste une voie, une sorte de panneau indicateur, un prisme. Le véritable enjeu est simple à formuler ; c'est celui de notre appartenance solidaire au Monde . Le Monde, la planète, est notre véritable horizon de vie et d'action, notre véritable lieu d'appartenance. Le Monde est comme l'air que nous respirons. Il y a certes des microclimats, des lieux où l'air est plus pur et frais qu'ailleurs. Mais cet air est brassé par des grands mouvements de circulation, porté par les vents et la rotation de la planète. Nous finissons toujours par respirer le même air. Dans les coins les plus reculés de la campagne, la poussière des villes et des usines se dépose sur les feuilles. Pourtant, il ne va pas de soi de dire ce qu'est le Monde. Si le Monde-planète s'impose avec la réalité brute d'une évidence, le Monde-communauté ne va de soi, et il serait juste de le présenter comme fiction. Il y a certes, déjà, quelques comptoirs de bars interplanétaires où nous pouvons côtoyer des individus à la tête de lion. Mais cela ne suffit pas pour faire un Monde. Un Monde social, c'est un monde d'événements, de significations et d'enjeux partagés. Que le Monde-planète devienne Monde-communauté signifie que nous parvenions à un tel partage. Cela implique qu'un langage-monde puisse s'esquisser, par bribes, langage qui nous permette de faire circuler et se confronter des significations communes sur les événements du Monde. Le paradoxe de l'appartenance au Monde est que le commun nous est donné (la planète, la mondialisation objective des échanges, la circulation mondiale des informations, la communauté des problèmes...) et qu'en même temps il n'existe qu'à être devant nous. Le commun nous pousse et pourtant ne peut exister, significativement, et donc politiquement, qu'à être produit. Comment produire ce qui nous pousse ? Yves Barel a proposé une belle solution : le survol. Le survol est une étrange pratique. Elle consiste à retourner le paradoxe en pratiquant le dédoublement. Nous sommes à la fois présent et absent, poussé par derrière et en-dehors de cette poussée, de plein pied sur le Monde-planète et le survolant à la manière de Peter Pan. Ce survol n'est, n'est plus, essentiellement spatial. Le Monde ne cesse d'être spatialement survolé, mais en-dehors de tout paradoxe, comme un simple renforcement de son existence brute. Le vrai survol est temporel. Le survol est une projection temporelle de la subjectivité dans laquelle nous parvenons à figurer les devenirs à partir des tensions et des enjeux dans lesquels nous sommes, communément, engagés. Dans lequel nous prolongeons, virtuellement, ces devenirs, sans quitter le sol des rapports sociaux concrets et des luttes actuelles. Le survol est aussi une manière de nous décaler, d'enrichir la multi-appartenance : l'expérience que nous pouvons acquérir (par les voyages, les échanges, les moyens d'information, etc.) de ce qui se passe aux quatre coins du globe rapproche. Elle rapproche spatialement, mais surtout temporellement, dès lors que nous saisissons, de ces expériences, des bribes informant sur notre propre devenir commun. De l'expérience de la misère au Brésil, nous pouvons induire une intelligence particulière du développement de la misère en France (qui, autrement, resterait opaque). De l'expérience de la lutte des femmes en Algérie, nous pouvons tirer des leçons sur l'ambiguïté fondamentale de la défense étatique des "droits" des femmes, ici, en France. Ce survol ne se réduit pas à l'édiction d'un projet. Un projet est trop et trop peu à la fois. Un projet est l'écriture temporaire qui fixe l'état d'un choix et qui s'auto-boucle de manière finaliste (pas de projet sans objectif et sans avoir affiché la prétention de dire l'avenir). Un projet est utile et nécessaire, mais il n'est qu'une résultante éphémère. Le projet suppose déjà l'appartenance et tend à se figer sur une identité, sur du déjà-dit, déjà-vu. En amont du projet, il y a les questions et les énigmes que nous parvenons à projeter et partager, il y a le risque que nous prenons, et la manière dont nous lui faisons réfléchir les rapports sociaux dans lesquels nous sommes engagés. Les problèmes que le Peuple Monde doit affronter se présentent, de prime abord, par la négative : dégradation de l'écosystème, généralisation de la misère, formes communes d'oppression (l'oppression salariale, l'oppression des femmes, l'oppression politique), exacerbation des identités et dissémination des guerres, développement de la violence dans les grands centres urbains, etc. Telle est la forme concrète d'apparition factuelle de ces problèmes. Mais, sous cette forme, ces problèmes ne peuvent pas être conceptualisés et il est impossible de leur fournir une réponse cohérente.

Le dépassement de cette négativité, la positivité émancipatrice, inhérente aux problèmes mondiaux, existent. Ils existent de manière multiforme, sous un ensemble de modes de pensée, d'activités, de luttes disséminées à travers le Monde-planète. Les rapports dans lesquels elles s'inscrivent font leur unité objective. Mais l'objectivité ne suffit pas à définir un Monde-communauté. Dans de nombreux cas, l'individu à tête de lion nous apparaît lion, avant que d'être humain. Nous pouvons être sensible aux luttes qui se mènent de par le monde entier, mais elles ne nous concernent pas dans notre existence propre. Elles ressortent d'une autre espèce. L'élan commiséreux qui portent une partie de la population française à soutenir des aides humanitaires n'est pas qualitativement différent de l'élan qui nous pousserait à agir pour la préservation des lions ou des éléphants. Ne négligeons pas le fait que l'on puisse trouver, de manière sous-jacente à la mauvaise conscience qui anime de tels élans - et c'est souvent l'une des formes les plus actives d'engagement dans la mondialisation -, un sens de notre propre appartenance à la Nature.

Soutenir les lions, les baleines, ou les enfants affamés d'Irak, c'est, d'une certaine manière, déclarer que nous plongeons nos racines dans une même substance. Néanmoins, l'humanité existe : la traiter sur le mode protectionniste de la relation commiséreuse à une espèce inférieure ou différente, c'est introduire une nouvelle forme d'oppression, et nous séparer d'elle, sous prétexte de l'aider. Toutes les activités, luttes, pensées positives qui émergent de par le monde, dès lors qu'elles sont vues comme véritablement humaines, forment des ruisseaux qu'appellent les fleuves, qu'appelle l'océan. Cet océan ne peut prendre consistance que subjectivement. Tourbillon de contacts dans lesquels nous reconnaissons des devenirs, encore spatialement et identitairement disséminés, mais qui s'entrecroisent, se répondent, s'aiguillonnent.

C'est pourquoi la multi-appartenance est une voie qui introduit, concrètement, à l'appartenance au Monde-communauté. Le Monde est son horizon de développement, mais encore incertain, esquissé, sans modèle. Deleuze aimait à parler du devenir-animal de l'homme. Mais le devenir-monde, le devenir-humanité n'a pas d'aspect tangible, encore unifié. Nous ne pouvons qu'en saisir les bribes, échanger des mots encore tâtonnants et élémentaires, fabriquer l'esquisse d'un langage universel. Nous pouvons entrevoir que ce devenir-humanité sera un mélange de commun et de singularités, sera une transformation des identités plurielles en mode permanent de resingularisation. Dans les bribes de mots, de luttes, de jeux, d'émotions, où la positivité émancipatrice se met en scène, il ne faut pas rechercher qu'une convergence. Il faut aussi portée vigilance aux disjonctions, aux resingularisations (dont l'individualité est un condensé), aux bribes, précisément, et non pas à une langue complète. Il y va du respect du mouvement lui-même, des événements et différenciations qui se recréent en permanence. Faisons cette hypothèse : le Peuple Monde sera un peuple ouvert et composite, un espace de navigation mondialisé entre des multi-appartenances, ou il ne sera pas. Sur ce mode d'être lui-même, il s'oppose à la globalisation. C'est à ce prix que l'identité sera dépassée, et non seulement détruite.

Mars 1999.

 

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