La double émancipation : caractérisation et perspectives

Par philippe Zarifian

Nous sommes face, aujourd'hui, à la nécessité et à l'attente d'une double émancipation :

- émancipation humaine dans le rapport entretenu avec notre milieu naturel de vie, qui est en réalité, non pas émancipation par rapport à la nature, mais par rapport à la façon, pratique et culturelle, dont nous la considérons et agissons sur elle,

- émancipation sociale au sein des différents rapports sociaux dans lesquels s'opposent oppresseurs et opprimés, et en particulier, mais pas uniquement, le rapport capitaliste et son expression dans la condition salariale.

La question est de savoir comment ces deux émancipations s'articulent, pour n'en faire, en définitive qu'une seule, mais à double face.

1. Quel rapport au milieu naturel de vie ?

1.1 Au centre de la question écologique, les milieux naturels de vie.

Depuis que les sociétés humaines existent, existe aussi la confrontation à un milieu naturel déterminé, qui conditionne la survie et le développement du vivre humain. Ceci est vrai tout autant pour les existences animales et végétales, dans leur diversité : l'expression "biodiversité" ne dit pas autre chose.

Différentes formes de vie se sont développées dans des écosystèmes déterminées, avec coadaptation et coévolution entre cette forme de vie et l'écosystème. Comment se réalise cette confrontation, dans la durée, entre une espèce d'être vivant et son milieu ? Darwin s'est attaqué à cette question et en a fourni une réponse solide : sélection et adaptation. La réponse qu'il propose est à deux faces : la face des changements événementiels qui affectent le milieu naturel, parfois de manière lourde et brutale, voire catastrophiques, parfois de manière presque infime, mais qui, dans la durée, ont un impact fort. Mais aussi la face des mutations, largement hasardeuses, qui affectent les organismes vivants. L'adaptation est une réussite lorsque les deux types de mutations entrent en phase.

L'histoire de la vie sur Terre est remplie d'échecs, à commencer par celle des débuts de la vie humaine sur Terre. Avant que n'émerge l'homme moderne, diverses lignées d'évolution ont abouti à une disparition.

Penser la question écologique, c'est-à-dire la manière que nous avons d'habiter la Terre, de la connaître et d'en parler, question qui se pose donc depuis que la vie humaine existe, c'est porter attention à cette double mutation :

- mutation du milieu naturel de vie,

- mutation de la constitution interne des humains et de leur comportement, et se demander : comment ces deux mutations se co-conditionnent ?

Ou dit autrement : comment évolue l'adaptation ? On peut, s'inspirant ici des travaux de Simondon sur l'individuation, prendre l'adaptation comme une genèse permanente, au sein de laquelle s'affectent réciproquement et se confrontent deux milieux hétérogènes : le milieu externe (donc ici le milieu naturel de vie ) et le milieu interne (celui qui est interne aux êtres vivants), le vivant ayant cette énorme particularité de bénéficier d'un milieu interne, affectivo-émotionnel et, du moins dans le cas de l'homme, intellectuel, qui lui donne des capacités d'adaptation et de reconfiguration interne inédites et permanentes.

1.2. La disjonction actuelle et le risque de voir disparaître les milieux de vie.

Où en sommes-nous aujourd'hui ? Dans sa facette négative, la crise écologique nous montre un mouvement de disjonction : le milieu externe évolue sur une trajectoire qui s'éloigne de la vie dont il est supposé être le milieu constitutif. On s'oriente vers une mise en cause objective des capacités de vivre des êtres humains (et des plantes et animaux qui dépendent de conditions identiques). Nous laissons pour l'instant de côté les causes, mais on part de ce constat, aujourd'hui incontestable. On pourrait et on doit se poser la question de l'adaptation des humains à ce nouveau cours de la nature externe, mais les capacités d'adaptation biologique sont épuisées. Le corps humain ne peut plus connaître que des transformations minimes. Les progrès de la médecine et le développement des prothèses peuvent repousser les échéances, mais nous savons déjà que la disjonction serait et est déjà trop forte pour que ces progrès aient une influence significative. En toile de fond, il n'y a pas seulement l'effet de serre et le réchauffement climatique. Il y a aussi la transformation qualitative de l'air et de l'eau, l'épuisement/dégradation des sols et des ressources en général, la question de la couche d''ozone et l'apparition de nouveau dangers, en particuliers les virus directement issus de l'agriculture productiviste. Et de nombreux autres aspects qui nous montrent cette disjonction déjà à l'œuvre.

Dans ce cas, le milieu naturel externe cesse tendantiellement d'être un milieu de vie. Rigoureusement parlant, il cesse d'être un milieu. Il devient un simple mouvement de la nature en elle-même au sein de laquelle la vie humaine et équivalente disparaît. L'adaptation est en train d'échouer et, parmi les êtres vivants, il y aura et il y a sélection. Certains types de bactéries en particulier semblent pouvoir parfaitement survivre à ces mutations de la nature. Il est possible que certains animaux le puissent aussi, par exemple au fond des océans.

Toutefois, nous sommes face à un paradoxe : dans la trajectoire qu'emprunte actuellement, depuis deux siècles, le milieu naturel, les humains ont une part de responsabilité qui n'est plus à démontrer. Et ceci parce qu'ils ont acquis un pouvoir scientifique et technologique et un effet de masse inconnus jusqu'alors. Ils peuvent modifier la nature terrestre entière, prise globalement.

Le paradoxe est que les êtres humains ont développé une capacité transformatrice qui s'exerce sur un milieu externe qui, dans sa trajectoire actuelle, fait que se retourne contre elle la possibilité de survie et de vie de ces mêmes êtres humains. Les êtres humains détruisent leur milieu de vie. Ils font que la nature terrestre cesse de pouvoir constituer ce milieu.

Ce processus a un nom : le suicide.

Un suicide collectif, non intentionnel mais tangible déjà aujourd'hui, car des populations du globe meurent déjà pour des raisons imputables à la dégradation écologique (en général comme facteur aggravant, mais d'autant plus décisif, de situations déjà fragiles).

1.3. La question de la civilisation et de la culture.

Mais il faut pousser plus loin l'analyse. Si effectivement, les possibilités de mutation du corps biologique humain sont largement épuisées, si, pour employer l'expression de Simondon, son individuation est, sur ce plan, achevée, on nous dit, de longue date, que les facultés d'adaptation se sont déplacées vers l'intelligence collective et la (les) culture(s) humaine(s).

C'est en tant qu'être de culture que l'homme, au sens générique du terme, poursuit sa transformation et fait preuve de capacités d'adaptation qui dépassent largement la puissance de son corps biologique. Ce constat est incontestable. Mais nous retrouvons le paradoxe : car c'est précisément en tant qu'être de culture que l'homme détruit la nature comme milieu de vie possible ! C'est cela qui est inédit. L'adaptation humaine, devenue anthropocentrique et socio-centrée, se retourne contre son adaptation première et incontournable : celle de sa capacité de vie biologique dans le rapport lui-aussi incontournable à son milieu externe naturel.

Un aspect essentiel des capacités humaines, qui fait le lien entre le biologique et le culturel, à savoir le psychisme, devient un lieu d'observation et de connaissance privilégié. Or aujourd'hui, soumis à d'énormes et constantes pressions, le psychisme humain se dégrade. Les conditions de vie, que l'homme s'est à lui-même créées (à commencer par la création de mégalopoles et d'un rythme de vie effréné), sont de plus en plus difficilement supportables par ce psychisme qui évolue, à une échelle de masse, vers névroses, psychoses, voire suicides . La question de la mort envahit la question de la vie. Vivre, psychiquement parlant, au bord du précipice est devenu une expérience sociale massivement ressentie.

Ce ne sont pas toutes les cultures et civilisations humaines qui ont généré et porté une telle trajectoire. C'est avant tout la civilisation occidentale. Or, son hyper-domination dans le monde d'aujourd'hui détruit les ressources de civilisations qui avaient su composer, sur la longue durée, avec les propensions, ressources et mutations de leur milieu naturel de vie (telle la civilisation chinoise).

On peut dire, pour faire image, que nous vivons l'époque de la réduction drastique de la diversité des civilisations - qui n'est pas sans faire écho à la forte réduction de la biodiversité, même si le processus n'est pas identique-, époque qui a commencé, pour le moins, depuis les premiers mouvements de colonisation. Et, à grande échelle, au moment des "grandes découvertes" à la fin du 15ème siècle. Toutes les civilisations de l'Amérique Latine ont été balayées et il y a eu des millions de morts, faut-il le rappeler ?

Un des effets de ces disparitions réside précisément dans la destruction les précieux rapports que ces civilisations, dont celles de la "grande forêt" amazonienne, entretenaient avec leur milieu naturel, dans leur richesse culturelle (dont, pour le moins les anthropologues nous ont livré et nous livrent encore le contenu). Plus on travaille sur cette question, plus on est tenté de remonter loin dans l'histoire de l'occident. La civilisation occidentale s'est coupée d'une connaissance et d'une attention permanente portée aux phénomènes naturels, à la manière d'interagir avec eux et s'est construite sur le mythe prométhéen de la domination de cette nature dont on a supposé qu'elle avait été créée par Dieu pour l'homme.

La rationalité instrumentale, dont l'importance a été mise en lumière par Max Weber , s'est développée dans ce sillage, dans ce paradigme de la maîtrise et de la domination.

Les débuts de l'industrialisme capitaliste marquent une réelle rupture quant à l'ampleur et la gravité des phénomènes qui vont affecter notre milieu de vie. Mais ils ne se seraient pas développé de la même façon si la culture prométhéenne de la civilisation occidentale n'avait pas, de longue date, préparé le terrain.

Ceci permet déjà de cerner la question de l'émancipation humaine : il s'agit, pour les humains, de redécouvrir leur être de nature et l'importance proprement vitale du rapport à leur milieu naturel. Et donc d'interagir avec ce milieu, en chassant les "monstres" que l'humanité a créé. Mais c'est en questionnant sa propre culture et la trajectoire de l'occident qu'il peut le faire. Aucun "retour à la nature" ne saurait faire l'économie d'un tel questionnement. Dit autrement, il faut reconsidérer notre milieu interne, dont notre culture.

Que peut-on entendre par "culture", au sein de la trajectoire d'une civilisation donnée ? On peut appeler "culture", les représentations et symboles, les manières de penser et de voir le monde, l'imaginaire, les désirs et croyances, les domaines de connaissance qui, ayant été intériorisés par une société déterminée, déterminent les comportements et les manières de vivre (dans le cadre de rapports sociaux sur lesquels nous reviendrons).

1.4. Les germes de l'émancipation humaine.

Dès lors que l'adaptation opère par la culture et non par la modification du corps biologique, on voit que la disjonction actuelle entre homme et milieu naturel, qui met en cause le processus d'adaptation et en péril le devenir de la vie humaine sur Terre, pose cette question, vaste mais incontournable : changer notre culture.

Or, le mouvement d'émancipation a déjà commencé : la réorientation d'une partie des connaissances scientifiques, la sensibilité aux dégradations des milieux naturels, la recouverte des liens avec la nature, la prise de conscience de l'ampleur des destructions de vie (animale, végétale, humaine) et donc la montée du souci de les préserver, l'oppression ressentie dans les conditions de travail et de vie et ses effets sur le psychisme, associé au "besoin de respirer" (dans tous les sens du terme), l'appel à un nouvel imaginaire et à la nécessité de "ré-enchanter la monde", etc., montrent qu'un début d'émancipation humaine est en gestation.

Il est trop tôt pour dire quelle transformation de la culture occidentale en sortira, dans quelle mesure et avec quelle ampleur les comportements individuels et sociaux en seront affectés et à quelle vitesse. Par contre, il est urgent de prendre l'invention d'une nouvelle culture, surgie de cette transformation, comme un objectif essentiel. De l'orienter, de l'appuyer, de la mettre en pratique, d'en faire un élément fort de contestation de l'ordre existant. Elle suppose, c'est certain, des remises en cause personnelles. Et cela ne se fera pas sans un renouvellement fort du débat social et de la démocratie, que nous avons eu l'occasion de nommer : la démocratie active.

Car personne ne peut "prescrire" une culture.

Toutefois, on s'en sera rendu compte, nous avons pour l'instant occulté la question, tout aussi cruciale, des rapports sociaux et nous n'avons rien dit des causes de la force prise par la disjonction entre les humains et leur milieu naturel, avec la naissance et le développement du capitalisme industrialiste. C'est l'autre face de la même pièce, celle de l'émancipation sociale.

2. Quels rapports sociaux ?

2.1. Le capitalisme comme destructeur des milieux de vie possibles.

Que la naissance, puis l'essor du capitalisme industrialiste, à partir de la fin du 18ème siècle ait été le facteur essentiel, au sein de la civilisation occidentale, de naissance d'une crise écologique grave, le capital, comme rapport social, agissant non seulement comme cause, mais aussi comme blocage et destruction des volontés et facultés de procéder au processus d'adaptation des humains à leur milieu naturel, (car le capitalisme doit être vu à la fois dans ce qu'il provoque et dans ce qu'il interdit), ceci a déjà été largement démontré. Il serait fastidieux de reprendre la démonstration.

Nous ne retiendrons que les phénomènes qui ont rapport direct avec la question écologique :

- le cœur du système capitaliste, remarquablement mis en lumière par Marx, est le processus d'accumulation / valorisation du capital, processus développé à une échelle sans cesse plus large et plus profonde (largeur et intensité se combinant) et sans limite. Sans limite, car la capacité du capital à se métamorphoser, en particulier en capital-argent, fait que sa logique interne le pousse à s'échapper des limites "physiques", bien que ces dernières ne puissent que finir par s'imposer, au travers des crises que l'on connait.

On a raison aujourd'hui d'objecter au mythe de la croissance, mais il faut préciser "croissance de quoi ?". Ici : croissance mondialisée et sans limites du capital, inhérente à sa propre logique.

- Cette valorisation, on le sait, repose sur le travail salarié et son exploitation. Plus l'accumulation du capital s'élargit, plus s'élargit aussi l'espace mondialisé du salariat (en particulier la transformation des paysanneries en travail salarié dans l'espace de l'industrialisme capitaliste). Les forces de travail salariées deviennent alors prisonnières de leur propre reproduction et, dans le cycle sans fin du capital "production / échange / consommation / production", elles concourent, sans le vouloir, par la stimulation de leur consommation, à l'accumulation / valorisation du capital.

On trouve ici un second aspect de l'objection de croissance : la croissance de la consommation, prise pour elle-même, car répondant à cette nécessité systémique : reproduire les forces de travail et offrir un débouché à la production capitaliste, au sein de son cycle sans fin. Dans et malgré le chômage.

- La domination du travail abstrait sur le travail concret, ou dit autrement, de l'exploitation des forces de travail sur le sens du travail professionnel utile, engendre une perte du sens de la vie personnelle. C'est vrai pour les travailleurs : la pression permanente du temps et la référence centrale donnée à l'argent fait que les individus se plient à cette loi de l'économie de temps et de la recherche incessante d'argent et de sa dépense (dans l'épargne, la consommation, voire la petite spéculation), en s'écartant… de la vie concrète et des sentiments qu'elle peut engendrer.

Le terrible paradoxe est que, plus les gens sont pauvres, plus ils sont pris par la recherche de l'argent, qui conditionne leur accès à la consommation, donc à la seule forme de survie qui s'offre à eux. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le consumérisme, la consommation pour la consommation, ne vient pas que des riches. Il irrigue tout le salariat, y compris les pauvres et les chômeurs, même si le mobile, le processus psychologique et la nature des biens consommés sont bien entendu différents entre riches et pauvres.

- L'univers d'existence tout entier devient abstrait. Les ressorts de la "vraie vie", de la vie concrète et les sentiments de joie qui peuvent y être attachés, sont masqués et secondarisés par cette considérable montée en abstraction du travail, du capital, de l'argent, de la consommation. Le capitalisme engendre un considérable mouvement de perte de sens du réel.

- Enfin, l'essor du capitalisme va de pair avec la double constitution : des grands pôles de production et des grandes citadelles de la consommation, que sont devenues les non moins grandes agglomérations. Le capital mondialisé, c'est aussi un réseau de grandes métropoles, plaquées sur les pays, inter-reliées entre elles par une série de flux, et qui, en quelque sorte, tournent en vase clos, avec un étrange effet de clonage (car rien ne ressemble plus à une grande métropole moderne qu'une autre…, quel que soit le pays). Le squelette de ces métropole reliées par des flux à vitesse rapide ne permet plus de voir ni de prendre en considération… ce qui reste la majorité des territoires du globe : les zones non urbanisées ou les zones laissées pour compte d'une urbanisation délaissée. Un squelette sans chair, plaqué sur le monde réel.

2.2. Ne plus pouvoir respirer.

Dans le système capitaliste et de manière flagrante de nos jours, tout devient contrainte et oppression, tout semble échapper aux potentialités de la vie réelle et aux sources réelles d'initiative, d'invention, de joie, de tristesse aussi (mais on serait tenté de dire : de vraie tristesse) que cette vie réelle recèle. On voit la relation de ces oppressions avec la disjonction entre les sociétés humaines et leur milieu naturel de vie. Le milieu naturel tend à disparaître, même au sens le plus banal du terme : dans les grandes agglomérations, en particulier, il n'est plus vu et moins encore connu, mis à part des arbres dans des parcs ou des animaux dans des cages. Nait ainsi le mirage de sociétés humaines coupées de tout substrat naturel. Même la couleur du ciel n'est plus qu'entrevue.

Nous ne revenons pas sur les effets de l'industrialisme et de la métropolisation sur la dégradation des processus naturels fondamentaux, dont l'effet de serre est devenu le symbole. Mais il convient toujours d'ajouter que c'est en tant que milieu naturel et premier de vie pour les humains (et les animaux et plantes dépendant des mêmes conditions de vie que les humains) qu'il y a dégradation. La nature en elle-même ne subit que des mutations. Elle n'est absolument pas "en danger". Le capitalisme détériore d'autant plus les milieux de vie et les processus fondamentaux qui conditionne la vie humaine (et équivalente) sur Terre, qu'il les occulte ou les repousse dans de vastes poubelles. Les grandes banlieues des mégalopoles du Tiers Monde en sont un condensé à la fois dramatique et caricatural. Car c'est bel et bien dans des immenses poubelles à l'air libre, dans un air grisâtre, considérablement pollué, aux milieux de ruisseaux jaunis, que les enfants cherchent de quoi manger ou vendre pour manger. Qui a fait l'expérience de ces banlieues en reste marqué à jamais.

Le capitalisme rejoint, mais aussi exacerbe l'héritage de la civilisation occidentale : le fantasme de la domination de la nature grandit d'autant plus que la nature finit par disparaître, par ne plus être présente dans la vie ordinaire de tous les jours. Elle semble à ce point dominée qu'elle semble ne plus exister !!! Mais le rappel à l'ordre est d'autant plus sévère !!! C'est quand on ne peut plus respirer que l'on prend conscience que l'on se noie.

3. La question de l'émancipation sociale.

Face au capitalisme, les mouvements d'émancipation sociale ont déjà une longue histoire derrière eux. Le capitalisme n'a jamais existé sans résistances, sans luttes et sans conquêtes sociales. Et l'idéal de cette émancipation, non seulement la résistance à l'exploitation, mais aussi le but premier : l'abolition du salariat, ont été énoncé très tôt. La pensée socialiste et communiste en témoigne largement.

3.1. L'existence de milieux sociaux attachés aux formes de vie concrète.

La France a connu une histoire particulièrement intéressante de ce point de vue. Au cours du 19ème siècle, deux milieux sociaux ont particulièrement bien résisté à l'essor de l'industrialisme capitaliste.

- La paysannerie d'abord, dans ses territoires, ses particularités locales, ses modes de vie familiaux et villageois, ses méthodes de production toujours ancrés dans les savoir-faire endogènes, dans sa proximité, voire son intimité d'avec le milieu naturel local et toute la finesse de ses manifestations, dans la mémoire et sa transmission. Pendant une durée longue, la France est restée un pays rural et la paysannerie a peu migré vers les grandes villes à cette époque. Ce passé reste encore aujourd'hui présent, même après la période de fort exode rural dans l'après deuxième guerre mondiale : les attaches aux lieux, aux territoires, aux paysages, à la diversité des cultures locales et des produits "du terroir", aux images de la nature que l'on connaît et que l'on aime, tous ces traits, qui pouvaient sembler vieillots et nostalgiques, deviennent au contraire précieux, car ils ont été conservés.

Un exemple simple en est donné par les aliments : l'exceptionnelle diversité des fromages et des vins en France est le témoignage de cette "qualité de la vie". Elle nourrit l'imaginaire, même si leur production ne concerne qu'une petite minorité de la population. Cette résistance, que l'on retrouve en partie dans l'agriculture biologique, est aussi manifestation d'un mode de vie qui a maintenu un lien étroit avec les milieux naturels locaux, en contresens de l'évolution capitaliste globale. Malgré, il est vrai, le triomphe dramatique de l'agriculture productiviste, avec tous les dégâts que l'on constate aujourd'hui.

- Le second est celui des ouvriers de métier. Pendant tout le 19ème siècle, et même pendant la première moitié du 20ème, les manufactures, puis les usines fonctionnaient, en France, avec des ouvriers issus de la tradition des métiers. Ce sont eux qui restaient possesseurs des méthodes de travail et des gestes ouvriers. Certes, ces ouvriers ne travaillaient pas directement en relation avec le milieu naturel. Mais plusieurs traits sont similaires à ceux de la paysannerie :

- la connaissance fine de la nature, incarnée ici par la matière travaillée : le bois, le cuir, le fer, etc., associée aux gestes et usages d'outils, voire de machines, qui, agissant sur cette matière, vont la modifier L'ouvrier de métier possède cette connaissance, largement non formalisée, à travers le contact direct qu'il a avec le comportement de cette matière, connaissance acquise par expérience. Celui qui travaille le bois connaît le bois dans ses plus petits détails et peut anticiper son comportement. Il possède un savoir-faire et des gestes de métier qui le rendent très proche du procès de travail qu'il dirige. Et il a en permanence le souci de la qualité, voire de la beauté du produit final. Son état d'esprit reste artisanal, même si les instruments ne le sont plus. Cela se fait au moyen d'une tradition de solidarité, avec, dans nombre d'industries, un rôle implicite des anciens comme tuteurs pour former les jeunes. Pour ce type d'ouvrier, le travail reste avant tout concret, professionnel.

- bien que la condition salariale lui impose de suivre les lois du travail abstrait, en particulier dans le domaine du temps, de la dépense dans l'usage de sa force de travail salariée, il n'empêche que le contrôle collectif que ces ouvriers ont sur le processus de production, leur permet de résister efficacement à la pression de la hiérarchie. Cela se voit dans le négatif : un aspect central du taylorisme a été précisément de casser le pouvoir que les ouvriers de métier exercent, dans les ateliers, sur la production. Ce sont ces ouvriers de métier qui vont constituer à Paris, le fer de lance des poussées révolutionnaires au 19ème siècle.

Dans la première moitié du 20ème, une modification se produit : dans la majorité des industries, l'ouvrier de métier est remplacé par l'ouvrier professionnel, en particulier dans la métallurgie (mais beaucoup moins dans les autres industries) et ces professionnels transposent, dans la mécanisation des processus de production, nombre de traits issus des ouvriers de métier. Et ce sont eux qui vont constituer les "bastions syndicaux". Ajoutons que dans les usines situées dans des zones à prédominance rurale, nombre de ces ouvriers garde un lopin de terre et continuent à exercer une activité paysanne, à côté du travail à l'usine.

Ce monde ouvrier est un vrai monde : en son sein se développe une culture populaire authentique, faite de chaleur et de solidarité, qui diffère considérablement, non seulement de la culture bourgeoise, mais même aussi des schémas de pensée et de comportement que le capitalisme tend à promouvoir. Sans dire que ces ouvriers étaient des écologistes, il n'empêche que leur sens du concret, la proximité maintenue avec la nature, ainsi que les modes de vie, d'habitat, de l'alimentation, qu'ils développent dans la vie sociale restent marqués par la connaissance et le souci des milieux de vie.

Le taylorisme ne pénétrera en France, à large échelle, que tardivement : après la seconde guerre mondiale. Et s'il est vrai qu'il portera un coup très dur à ce type de classe ouvrière, s'il est vrai que, conjugué aux modes d'urbanisation qui vont s'imposer, la culture populaire va régresser, cette histoire reste. Et on peut encore aujourd'hui mener des enquêtes dans des industries non taylorisées au sein desquelles ces traits se perpétuent.

Rappeler le rôle marquant de ces deux figures (la paysannerie et l'ouvrier de métier) ne doit pas inciter à la nostalgie. Mais il incite à être attentif aujourd'hui à l'existence d'éléments de culture et de modes de travail qui sont et restent possédés par les couches populaires, avec des facteurs de diversification et d'enrichissement : l'influence des cultures issues de l'immigration et l'apport de couches dont le travail est intellectuel. A trop insister sur le taylorisme et l'industrialisme, nombre d'observateurs, dont le regard reste superficiel, oublient l'attachement des travailleurs au travail bien fait et socialement utile et à un mode de vie "simple". Cela n'enlève rien à ce que nous avons dit sur le "rouleau compresseur" de l'industrialisme capitalisme, mais montre qu'il n'existe rien d'unilatéral. Une résistance, même peu visible, reste présente et avec elle des modes de pensée qui lui sont propre. Le mot "peuple" continue à avoir du sens, de même que l'adjectif "populaire".

3.2. Le paradoxe de l'émancipation sociale aujourd'hui.

C'est à juste titre que l'on doit mettre l'accent aujourd'hui sur l'affaiblissement des milieux populaires, la perte d'influence et d'efficacité des organisations syndicales, le recul des luttes. Tout ceci est vrai et bien connu et on en connait les causes. Mais, paradoxalement, des aspects positifs en ressortent, quand on se place du point de vue de l'émancipation et de l'objectif central que reste l'abolition du salariat.

D'abord les luttes ouvrières ont pris, dans la toute dernière période, un tour particulièrement dur, soutenues par un fort sentiment de révolte. C'est vrai pour les fermetures d'usine. C'est vrai aussi, comme à France Télécom, pour les suicides. La colère monte. Or, quand on écoute celles et ceux qui occupent les usines, ne revient pas seulement la question de l'emploi. Revient en permanence de phrase : "on est jetés comme des malpropres. C'est toute une vie d'engagement dans cette usine que l'on nie et détruit brutalement". Toute une vie, leur vie. Le mot "vie" s'enrichit : ce n'est plus simplement la vie biologique ou psychique. C'est la vie dans l'existence de personnes humaines, une vie individuelle et sociale, le sens que l'on peut donner à "toute une vie". Pourquoi avoir vécu pour en arriver là ?

Ces propos sont forts. Ils témoignent de la profondeur de la révolte contre le mépris patronal. Mais il montre aussi que le travail salarié, c'est aussi l'engagement d'une vie, le sentiment d'avoir donné le meilleur de soi, dans un travail utile, soigné du plus possible compte tenu de l'organisation du travail, le sentiment également que cette usine ou cet atelier leur appartiennent, autant sinon plus qu'aux détenteurs du capital. On peut presque dire que, dans ces circonstances particulièrement difficiles, ces personnes redécouvrent le travail, leur travail, sa valeur concrète. Ce sont des propos et des actes forts d'émancipation et de prise de conscience, même si l'échec, lorsque l'usine ferme effectivement, en est d'autant plus ressenti.

Ensuite, on a vu apparaître, chez les travailleurs "intellectuels", des mouvements sociaux exceptionnels dans la qualité des analyses et des revendications. Les luttes dans l'université et dans le secteur de la santé par exemple sont d'une lucidité remarquable. Et elles situent l'enjeu : un service public de qualité, dans des domaines cruciaux pour la vie sociale et le devenir de la société. Leurs propositions alternatives sont d'une haute tenue et parfaitement viables. Là, c'est moins "sa propre vie" qui est en jeu que la vie de tous, sur des éléments essentiels de la vie sociale.

Mais que signifient :

- ma propre vie, l'apport de mon travail, le sens que je lui ai donné, le fait que l'usine nous appartient ?

- l'engagement dans des mouvements sociaux durables - avec certes des hauts et des bas - qui expriment le souci d'un service public de qualité, avec les moyens correspondants, en visant des éléments majeurs de la vie sociale.

Ils signifient une chose simple et fondamentale : les personnes se positionnent comme si elles étaient déjà dans l'après-salariat, dans une société autre, avec un sens ce qu'elles pourraient faire ou de ce qu'elles ont, malgré le joug de la condition salariale, déjà fait. L'abolition du salariat n'est pas un but lointain. C'est un mouvement, certes engagé pour une durée longue, mais déjà présent, actuel. Les syndicats sont largement en dessous de ce que cela signifie, en rabattant ces luttes sur des éléments traditionnels.

4. L'émancipation humaine et sociale.

Nous en venons à l'essentiel, sur un sujet sur lequel nous avons collectivement encore beaucoup à progresser.

4.1. Les recoupements entre ces deux types d'émancipation.

En quoi émancipation humaine, telle que nous l'avons définie, et émancipation sociale se recoupent-elles ?

- D'abord, bien entendu, l'émancipation sociale est une forme, une modalité de l'émancipation humaine. Elle en fait partie. C'est bel et bien l'émancipation humaine qui donne toute sa portée à la question de l'émancipation et ceci, il faut le dire, contrairement à toute une tradition politique de gauche qui, focalisée sur l'émancipation sociale, est passé à côté de cette question et n'a pas développé politiquement cette perspective.

- Ensuite, on l'a vu, revient sans cesse le mot de "vie". Parler de vie n'est en rien basculer dans ce qu'on appelle en philosophie le vitalisme. Cette vie n'est pas réductible à la vie biologique, bien que cette dernière soit absolument incontournable. La "vie", c'est à la fois la vie biologique et psychique telle qu'elle se joue au sein de la question écologique et c'est la vie sociale telle qu'elle se joue au sein du capitalisme (et la vie personnelle dans la vie sociale), les deux étant étroitement imbriqués, avec effets réciproques.

Imbriqués, car on ne vit qu'une fois !

C'est banal à dire, mais pour les êtres humains, vie biologique et vie personnelle et sociale ne font qu'un, même si on peut et on doit intellectuellement les séparer. L'exemple frappant en est donné par la question de la santé psychique. Facteurs liés à la relation au milieu naturel et facteurs liés aux conditions d'exercice du travail se rejoignent (bien qu'aucune institution ou profession n'en traite globalement). L'oppression est à la fois double et une. Double parce qu'il y a à la fois les conditions de vie dans la civilisation occidentale, dans la perte de lien avec la nature, dans les difficultés de vie dans les grandes agglomérations, dans la course permanente derrière le "temps", dans l'isolement, dans, au sens figuré et littéral, la difficulté croissante à respirer. Et les conditions de vie liées à l'exercice du travail qui génèrent une oppression, dont l'actualité des suicides rend compte de manière dramatique (mais derrière les suicides, il y a tout le "mal-vivre" au travail).

Mais il va de soi que cette santé est une. Et elle ne peut être vue qu'ainsi.

- le mot "milieu" est un terme d''une grande richesse, qui lui aussi assure un pont. Un milieu de vie n'est absolument pas un "environnement". Nous sommes en son sein et il est en nous. Nous ne pourrions pas vivre sans lui. Si l'on suit les analyses de Simondon, l'affectation réciproque et permanente entre milieu interne et milieu externe, telle que nous l'avons reprise, éclaire tout à fait ce que signifie le concept de "milieu". Ce n'est pas un hasard si, dans le langage ordinaire, on parle aisément de "milieu naturel" et de "milieu de travail". Mais l'important est de voir que ces deux milieux se rejoignent et, là encore, s'imbriquent.

- Les facteurs actuels d'oppression, contre lesquels les mouvements d'émancipation doivent lutter, se rejoignent. Si nous avons insisté dans un premier temps sur l'action de la civilisation occidentale et le type de culture qu'elle a généré, et ceci sur une durée longue, montrant que la question écologique, pris au sens de sa dégradation, est beaucoup plus ancienne et profonde qu'on ne le dit en général, il va de soi que l'apparition du capitalisme a généré des effets spécifiques et rapides de détérioration, qui sont au cœur de notre actualité. Si capitalisme et civilisation occidentale doivent être séparés, il est clair que l'adversaire premier est le capitalisme, non seulement en lui-même, mais dans la manière dont il a exacerbé des facteurs négatifs de la civilisation occidentale (en particulier la vision prométhéenne et dominatrice du monde, le fantasme de la "maîtrise" des événements et l'idée selon laquelle il n'existe aucune limite à l'action humaine).

4.2. Les perspectives.

C'est sur ce point qu'un gros travail reste à faire. Nous indiquerons simplement les têtes de chapitre, sans visée de hiérarchisation.

a) La perspective de l'abolition du salariat, déjà posée par Marx comme centrale pour sortir du capitalisme. Elle se manifeste déjà dans les luttes, et même dans les manières de penser. Elle est incontournable, sauf à croire qu'on peut combattre le capitalisme dans ses marges, dans des groupes sociaux, forcément minoritaires, qui seraient sortis du salariat …

b) La perspective de l'ancrage dans le concret et dans les territoires. C'est là que les milieux naturels de vie et donc les écosystèmes peuvent apparaître, les savoirs correspondant se développer et être source directe d'action. Et ça là aussi où l'on peut réaliser, concrètement, une jonction entre vie "naturelle", vie au travail et vie personnelle, en développant les revendications et alternatives correspondantes. Au niveau local, dans la proximité. Et en lien avec des pouvoirs politiques proches.

c) La sortie de l'industrialisme et de son alter-ego : la religion de la consommation (que l'on peut qualifier de productivisme), qui n'est pas réductible à l'abolition du salariat. C'est une dimension en soi du problème de l'émancipation. C'est là que se pose la question dite de la "limite" (ce que la vie sur Terre peut supporter, globalement et localement). Plus qu'une question de "limite", il faut peut être parler de la relation entre irréversibilité et réversibilité. Les limites peuvent toujours être repoussées ou retardées dans leur expression. Par exemple, le développement du capital financier est une manière de nier les limites, mais aussi de retarder leur expression… jusqu'à la prochaine crise ! Mais quand on force les limites, on engendre, outre de futurs dégâts sociaux, des irréversibilités dans les grands processus de la nature terrestre. C'est déjà le cas pour l'effet de serre. L'urgence de la sortie du productivisme est corrélée à cette question gravissime. On peut parler de l'objection de croissance : c'est là un choix politique. Mais en toute rigueur, nous ne pouvons guère adhérer à cette expression, car le mot "croissance", en soi, constitue une généralité vide de signification. La croissance est toujours croissance de quelque chose ou de quelqu'un. En se posant en objecteur de croissance, on oublie de la qualifier ou on est obligé de rajouter des phrases pour expliquer de quoi on parle. Et bien entendu, nombre de phénomènes doivent croître : le temps disponible par exemple. Cela dit, il ne faut pas avoir la religion des mots. Il faut surtout être rigoureux dans leur usage et s'accorder sur celui-ci.

d) La vision du milieu de vie comme milieu global, qui doit interagir avec l'ancrage dans les territoires. La question écologique est globale, personne n'en doute. Le milieu de vie ne se réduit pas aux milieux de vie locaux. Nous sommes confrontés au milieu de vie global de notre planète (climat, air, eau, virus, etc.). Il peut être appréhendé localement (agir local, penser global, formule bien connue qui a été développée par…les industriels japonais ! Ce qui ne l'empêche pas d'être juste et facilement compréhensible). Mais cette question suppose aussi des mesures mondiales. Avec la question cruciale des formes politiques pour agir dans ce sens. L'idée de créer une sorte d'agence mondiale des Nations Unies sur l'environnement commence à être avancée. Mais, outre que la notion d'environnement est fausse pour qualifier les problèmes, ce sera une technostructure en plus. Comment développer une expression démocratique à ce niveau d'enjeu et d'action?

e) La question de certains traits majeurs de la culture occidentale et de la nécessité d'inventer une nouvelle culture (la culture du respect et de l'interaction : respect des milieux naturels, respect des milieux sociaux, respect d'autrui et connaissance et estime de soi, recherche de la simplicité). Il ne s'agit absolument pas de balayer tous les apports de la civilisation occidentale et de tomber dans le travers de la culpabilité. Il est question d'en faire un bilan lucide et de déterminer les éléments sur lesquels un changement de culture est absolument nécessaire. Les apports d'autres civilisations, y compris de celles qui ont été laminées par la civilisation occidentale, sont ici précieux.

f) La question du temps disponible, très bien mise en lumière par Marx. Temps disponible pour gouter la vie, en tirer de la joie (la joie de vivre). Temps disponible pour la libre création, temps disponible pour participer à la démocratie active, à l'élucidation des problèmes et solutions à apporter au "vivre ensemble". Il y aurait bien d'autres sujets à aborder, mais nous nous limiterons à ces quelques têtes de chapitre.

Le 3 octobre 2009

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