L'éveil et l'impermanence du monde.

 

Celui qui s'éveille est allongé sur le sol, au pied d'un arbre. Son corps est endolori, suite sans doute à un sommeil trop prolongé, figé à même le sol dans la même position. Il se lève et secoue ses membres.

Il voit en face de lui l'arbre, son tronc épais, ses branches larges et haut placées, l'épaisseur de son feuillage, secoué par le vent.

L'arbre emplit l'horizon. Il s'assied. Et contemple l'arbre. Sa matérialité s'impose à son regard. Il avance sa main droite pour le toucher, comme pour vérifier son existence. Une sensation de dureté s'impose à lui en effet. Le tronc est rugueux. Du bout des doigts, il peut suivre les contours de l'écorce.

Pourtant quelque chose en lui lui laisse entendre qu'il n'est pas encore éveillé. Ou du moins commence à peine à l'être.

Il cligne plusieurs fois des yeux, s'attache à bien fixer son regard sur l'arbre, sans se laisser distraire par le bruit du vente, ni par les douleurs de son dos. Il commence alors à saisir les fissures du tronc. De nombreuses subtilités lui apparaissent. Il laisse ses yeux les suivre.

Ces subtilités sont-elles des imperfections,

ou tout simplement les rides que l'âge impose à l'arbre ?

Il lui semble que l'écorce n'est que temporairement figée dans son éclatement, à la manière d'un arrêt sur image. Il imagine l'arbre en train de tomber en morceaux, à moins qu'il ne s'agisse de l'inverse : il est en train de se recomposer. Il n'arrive pas à se situer dans le temps face à lui. Mais sans doute n'est-il pas encore assez éveillé.

Son regard devient plus perçant, s'attache encore davantage aux détails.

Dans les fissures, il aperçoit les fourmis. Les fourmis, se dit-il, sont bien plus nombreuses que les oiseaux. Elles font davantage corps avec l'arbre.

En abaissant son regard, il n'a pas de mal à voir les fortes racines qui ressortent de terre, bombées par l'effort. Elles semblent puissantes. Il les touche de son pied droit, comme pour bien éprouver leur existence. Elles opposent la résistance attendue. Et pourtant, il a comme l'impression qu'elles bougent. Il retire son pied, par réflexe. Il ne voudrait pas qu'une racine l'attrape.

Il fixe à nouveau l'arbre du regard, bien en face. Peu à peu, ses yeux pénètrent au-delà de la matérialité de cet arbre. Il entrevoit son au-delà. Il commence à percevoir une prairie qui va en sens déclinant. Il doit être situé sur un hauteur se dit-il.

Plus il s'éveille, plus l'arbre lui devient transparent, comme s'il ne s'agissait que d'une brume ou d'un nuage. Il comprend alors que les microfissures sont le signe d'un mouvement que l'arbre est en train de réaliser sur lui-même. Il pivote sur ses racines et cela explique leur aspect courbe. C'est la terre en réalité qui résiste. L'arbre se transforme sous ses yeux. Il avait failli ne pas s'en apercevoir.

Au sein de la transparence du tronc, il perçoit d'abord des torsions. Les fibres font mouvement.

Puis il commence à ressentir les vibrations. Il essaie de laisser son corps se mettre à l'unisson, pour mieux en saisir la musique. Il avance à nouveau sa main droite et les vibrations se propagent, lui créant un grand plaisir.

L'arbre, du fait de sa transparence, prend la figure d'une pure forme, vide. Les failles, d'abord très nettes, deviennent floues. Les fibres éclatent. Le vide gagne du terrain. Mais peu à peu, s'éveillant davantage, il comprend que le vide est plein. Plein de quoi se demande-t-il ? Plein de promesses ou de regrets ? Mais il laisse ces passions, un instant présentes à son esprit, se dissiper.

Ni promesses, ni regrets.

Les traces du grand vent simplement. Il comprend que l'arbre vient du vent et se dirige vers sa propre naissance.

Alors, s'éveillant encore davantage, il laisse son esprit se remplir de la non permanence du monde. Il fait un geste rapide du bras droit. Alors son regard saisit le mouvement de son bras et tente de s'y fixer. Il baisse la tête pour regarder son propre corps. Et il s'aperçoit qu'il est lui-même transparent. Au-delà de lui il aperçoit le vert d'une prairie et quelques moutons au loin.

La rapidité du geste de son bras a été telle qu'il n'a pas réussi à le fixer de son regard, pourtant vif. D'abord un doute s'installe : est-il pleinement réveillé ou ne fait-il que rêver ? Mais l'évidence de l'éveil s'impose à lui, spontanément. Il comprend qu'il est sans soi. Qu'il est lui-même impermanence.

C'est grâce à la mobilité interne de son corps et de son esprit qu'il peut saisir la transparence et les torsions de l'arbre qui, sinon, lui seraient restées masquées. Il lui faut encore apprendre à se rendre plus disponible aux vibrations, apprendre à se mettre à l'unisson. Il ne sait pas encore ce qui se trouve dans le vide, dont il voit, encore plus clairement qu'avant, qu'il gagne du terrain.

Alors, il se retourne sur lui-même, sur son esprit. Il opère un cercle virtuel. Son regard se fixe en lui. Et il y voit distinctement le noyau d'impermanence, sa non identité. Il le contemple. Ses pensées s'y perdent. Et finalement, il comprend. Il vient de s'éveiller pleinement.

Paris le 21 février 2009

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