Renouer des liens…

 

par Philippe Le Roy et Philippe Zarifian

La civilisation occidentale s'est construite sur la distinction de l'Homme et de la nature. Ainsi, la nature y est-elle considérée comme un don de(s) dieu(x), voué à son exploitation par, et au profit de, l'Homme. Cette conception conduit à rompre le lien entre nature et culture, voire à opposer ces deux dimensions de la réalité humaine. Elle favorise une approche abstraite du monde dans laquelle l'Homme s'arroge la mission de le re-créer. De même que dans la Grèce antique les hommes étaient rappelés au respect de leurs limites lorsqu'ils se laissaient emporter dans la démesure, de même, la réalité que nous prétendons ignorer resurgit, aujourd'hui… nous invitant à retisser des liens " Liens avec notre espace de vie : une re-territorialisation " Liens avec le temps : une ré-inscription dans la durée " Liens avec nous-même : une ré-humanisation de notre vie.

1/ La question écologique

Il est devenu commun de se préoccuper, au moins dans le discours, de la question écologique… Elle est toutefois, le plus souvent, abordée par le biais de l'environnement, trahissant la prégnance de la séparation de l'Homme d'avec son milieu naturel.

Il importe, d'abord, d'affirmer la prise en considération, non pas de notre environnement, mais de notre milieu. En tant qu'être vivant, l'Homme relève de la biologie et ne peut se soustraire, sauf de façon totalement illusoire, à la chaîne de la vie, aux flux et énergies qui interagissent pour l'entretenir et la reproduire, dans un vaste et complexe mouvement évolutif.

Il convient, ensuite, de recouvrer une part de sagesse et d'humilité face à notre milieu, que constitue la biosphère terrestre, laquelle participe, plus largement, de l'Univers, lui-même en expansion. Ainsi resitué, notre milieu naturel échappe à toute velléité déraisonnable de maîtrise par l'Homme. Autrement dit, l'enjeu écologique consiste en une redéfinition de nos rapports à la nature, non plus fondés sur une relation de domination et d'exploitation, mais sur une conscientisation de nos actes. Il s'agit, alors, d'apprendre notre milieu, de le connaître, d'y porter attention, d'en prendre soin. De ce point de vue, il faut distinguer entre s'approprier un lieu, c'est-à-dire y habiter en respectant les principes de sa préservation (qui rejoint la préservation de notre habitat, de notre lieu de vie, de notre milieu) et le posséder, c'est-à-dire se sentir autorisé à le soumettre à notre volonté (au risque de faire obstacle à son maintien). Faisant fi, prétentieusement, de la complexité de son milieu naturel, l'Homme occidental a tenté de le rendre accessible à son ambition de domination et de maîtrise en agissant de manière irresponsable, c'est-à-dire sans être capable de répondre des conséquences indésirables de ses actes.

Puisque le milieu naturel est immaîtrisable dans sa complexité et dans son étendue, l'Homme occidental l'a décomposé et simplifié. Ces deux mouvements ont pour conséquences la survenue d'effets externes (les externalités des économistes), issus d'interactions et de dynamiques insoupçonnées ou négligées. Le constat est, désormais, patent de dégradation de la biodiversité, d'appauvrissement des terres, de désordres climatiques, hydrologiques… nés de comportements ne prenant en compte que l'effet attendu et immédiat des actes et négligeant leurs conséquences induites, d'une part, des interactions inhérentes à un milieu complexe, d'autre part, de sa dynamique.

Nos rapports à la nature doivent reposer sur " La connaissance (et la reconnaissance) de notre milieu naturel, dans sa diversité et la complexité de ses interactions " L'apprentissage, par l'expérience concrète, de cette réalité et des effets sur elle, dans la durée, de nos agissements … et se traduire par " L'attention que nous y portons " Le soin que nous en prenons … étant posé que l'Homme a une dimension biologique qui l'inscrit dans l'ordre naturel.

2/ La question économique

Avec le capitalisme, l'économique est devenu le mode dominant d'intégration sociale, établissant des rapports sociaux de production et de consommation au service d'un projet d'accumulation. Se retrouve, tant dans l'indicateur de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) que dans la logique d'accumulation financière, cette inclination à l'abstraction de la civilisation occidentale, précédemment rappelée à propos de l'opposition entre nature et culture.

Quoi de plus abstrait, en effet, que le taux de croissance du PIB ? Se fondant sur l'échange marchand, le capitalisme fonctionne sur la base de l'équivalence. Sur un marché, l'échange monétaire établit, en effet, une équivalence entre une quantité de monnaie et une quantité de marchandise. Sur cette base, tout peut être ramené à une somme d'argent… et toute l'activité humaine peut se réduire à un indicateur quantitatif.

Ce système d'équivalence produit une indifférence, totalement en phase avec la dé-territorialisation que porte en germe l'approche abstraite de l'Homme coupé de son milieu naturel. Cette négation de la différence, ce primat de l'abstrait sur le concret, s'exprime, aussi, au travers de différentes formes d'aliénation que produit le capitalisme, notamment : " Aliénation dans la production, via le salariat, la marchandisation de la force de travail " Aliénation dans la consommation, via le pouvoir (devoir ?) d'achat Le capitalisme se caractérise, d'abord, par le statut de marchandise conféré à la force de travail qui, outre par sa valeur d'usage, se définit par sa valeur d'échange… dans un rapport quantitatif d'équivalence monétaire.

Cette marchandisation s'accompagne d'une prolétarisation, c'est-à-dire de la perte de métier, de la dépossession du savoir du travail au profit du capital, au travers du progrès technique. Les gains de productivité obtenus (et attendus) de l'industrialisation, du machinisme, de l'automatisation, de la standardisation (autre forme de négation de la différence)…, bref, de l'intensification de l'exploitation de la force de travail sont utilisés à l'accroissement de la production, plutôt qu'à la diminution du temps et des moyens qui lui sont consacrés : le capitalisme, dont le projet est l'accumulation du profit monétaire ne fonctionne qu'en croissance. Face à cette production de masse, pour que le profit se réalise, il devient nécessaire d'organiser une consommation de masse… à quoi s'emploient les médias de masse, supports du discours publicitaire.

L'individu s'exprime au travers de sa consommation, selon l'ambivalence de la différenciation / identification ; en termes de cycle de vie des produits, le renouvellement se fait par des biens ou services, supports de différenciation, qui deviennent supports d'identification quand, arrivés à leur maturité, il se diffusent massivement. Cette soumission à l'injonction de consommer constitue une nouvelle forme d'aliénation, corollaire de la dépossession de la vie hors travail. Vendant sa force de travail, le salarié est privé de son savoir et de l'usage de son temps. Soumis au discours consumériste ambiant, il est, en outre, privé de l'usage de son temps, hors production.

Cette prolétarisation généralisée vient servir le productivisme et son pendant, le consumérisme… jusqu'à ôter tout sens à l'économique, qui, s'autonomisant, s'auto-justifie : consommer pour écouler la production, produire pour acquérir les moyens de consommer… pour écouler la production… En d'autres termes, la logique économique dominante fonctionne sur une base abstraite et quantitative, celle de la valeur d'échange, celle de l'équivalent monétaire. Dans ce cadre, l'économique oublie sa finalité première qui est de constituer un moyen de libérer l'Homme des contraintes de sa survie et se mue en fin en soi.

L'ordre économique dominant vise sa propre reproduction, sa propre pérennité. L'accumulation, fondée sur l'appropriation du temps de l'autre, dans et hors production, se renforce par l'intensification de l'exploitation de ce temps, au travers de son accélération. Dans le même mouvement, productivisme et consumérisme, massification de la production et de la consommation, ruinent la biodiversité et la diversité culturelle, appauvrissant, à la fois, le milieu naturel et la vie culturelle.

Par ailleurs, s'appuyant sur l'échange marchand, l'accumulation monétaire suppose de tirer profit d'écarts de productivité, créant, en cela, un système social et un ordre international foncièrement inégalitaires : " Inégalité de répartition des revenus au sein des Économies nationales, conséquence du rapport de force entre travail et capital, de l'exploitation de la force de travail " Inégalité de répartition des revenus entre les Économies nationales, conséquence des écarts nécessaires entre niveaux de performances économiques pour justifier le libre échange et la division internationale du travail

À la prédominance de la valeur d'échange, substituer celle de la valeur d'usage. À la prédominance de l'équivalence, substituer celle de la différence. À la prédominance de l'abstrait, substituer celle du concret. À la prédominance du quantitatif, substituer celle du qualitatif. À la prédominance de l'immédiateté, substituer celle de la durée. Replacer l'économique au service de l'Homme, en définissant, collectivement et culturellement, quantitativement et, qualitativement, les usages, les besoins à assouvir.

3/ La question sociétale

Rétablir le lien entre l'Homme et la nature, réinsérer sa vie dans le concret d'un territoire, d'un espace et de ses multiples interactions, réinscrire ses actes dans la durée, le responsabiliser… autant de modalités de ré-humanisation de la vie, du monde, des relations à l'autre.

Ré-humaniser, c'est, d'abord, dans un contexte de société, dépasser les pulsions et accéder à l'acte conscient, laisser le réflexe au profit de la réflexion, se construire comme individu, avec son identité propre et sa culture, le psychique et le collectif interagissant, comme interagissent culture et nature. C'est, à la fois, s'identifier et se différencier, non plus au travers de sa consommation, mais de sa personnalité, individuelle et collective. C'est circonscrire l'ordre de l'économique et du calculable pour s'ouvrir à l'ordre du symbolique et de l'incalculable.

Confiner l'échange marchand et l'instantanéité de son équilibre, pour favoriser la pratique du don et de ses trois temps : donner, recevoir, rendre. Retisser les liens du réseau et de sa logique contributive, dans laquelle chacun reçoit, dans la durée, davantage qu'il ne donne, par opposition au marché où prévaut l'équivalence de la transaction ponctuelle. Parce que l'Homme ressortit, aussi, au biologique, entretenir le lien physique, sensoriel, avec le monde et avec les êtres, condition sine qua non de la construction psychique.

Plutôt que de produits prêts-à-consommer, dont le processus de production est obscur, s'appliquer à produire soi-même, pour soi et/ou l'autre, se réapproprier le savoir, le faire, le métier, sa vie. Contribuer à l'épanouissement et à l'émancipation de chacun en réduisant son temps de travail pour développer ses temps d'activité, particulièrement, sous des formes collaboratives, mais aussi, ses temps consacrés aux loisirs, à l'observation, à la réflexion, à l'autre, aux autres, bref, ses temps libres, effectivement libérés.

La réappropriation de sa vie par chacun conduit à la réappropriation du politique, du débat démocratique. Au lieu de la soumission volontaire découlant d'un ordre socio-économique fondé sur la marchandisation du temps (vente de force de travail dans la production, pouvoir d'achat dans la consommation, temps de cerveau disponible dans les médias de masse), la libération du temps économique (de production et de consommation) ouvre sur celle des esprits. …

(Re)Prendre son temps

juillet 2009

 

 

 

 

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