L'éveillé, dit aussi Bouddha

Libre écriture en hommage à maître Dôgen (moine japonais bouddhiste du 13ème siècle)

Philippe Zarifian, novembre 2008.

L'éveillé s'éveille. Il était déjà éveillé, mais il s'éveille au monde des phénomènes, au monde des existants. A peine éveillé, il oscille entre l'éveil et l'égarement. L'égarement, c'est de pratiquer et attester les dix mille existants à partir de soi. L'éveil, c'est de se laisser attester par les dix milles existants.

Il s'éveille de l'éveil, plutôt que de s'égarer dans l'égarement. Aussitôt, les dix dimensions de l'univers s'emparent de lui. Il cherche à les ressentir, plutôt que de s'opposer à elles. C'est en ce sens qu'il est déjà un éveillé.

Comme quelqu'un qui sortirait d'un profond sommeil, il étire ses membres. Il se trouve allongé sur une terrasse en bois, à l'entrée d'une maison. La terrasse est entourée d'une surface en herbe, laquelle est entourée d'un bois, lequel est entouré d'eau, à la manière d'une île. Il étire son bras droit. Et tourne sa main, la paume ouverte et orientée vers le haut. Il fait, avec sa main et son avant-bras, un léger mouvement en cercle complet. Puis laisse retomber sa main, posée sur la terrasse.

Dans la paume ouverte, se sent le poids des dix dimensions. Cependant, une brise légère vient s'agiter autour de ses doigts. Sa main, reposant sur le bois de la terrasse, est comme sur un coussin d'air. Il y prend un doux plaisir. L'éveillé ouvre les yeux. Il fait nuit, une nuit claire. La lune est pleine. Elle se présente comme le reflet du soleil. Cela permet ainsi aux yeux de ne pas subir la violence de la lumière directe du soleil.

Il s'assied au bord de la terrasse, au pied de l'herbe. Il comprend, car il est déjà éveillé, que c'est seulement avec la multitude des existants que son corps se compose. Au moment où ces existants surgissent à ses sens, on ne dit pas que c'est le moi qui surgit. L'instant d'avant et l'instant d'après ne se présupposent pas l'un à l'autre. Les existants d'avant et les existants d'après ne s'opposent pas les uns aux autres. L'éveillé affirme sa présence comme celle d'une simple existence, parmi la multitude. L'aspect composé avec la multitude des existants est appelé ce corps, avant qu'il ne puisse dire "mon corps". Ce n'est pas ce corps qui a un aspect composé, mais c'est la composition de la multitude des existants qui forme cet aspect.

Du mouvement, encore léger, de ce corps qui, s'éveillant, se compose à chaque instant, se dégage la relation du corps et du temps. Le temps qui est là, en tant que cet instant, en tant que ce présent et le corps qui est là en tant que corps sont tous deux en perpétuelle décomposition et recomposition.

Le corps de l'éveillé a surgi du fait de sa présence au bord de la terrasse. Mais qu'est-ce que le surgir ? C'est toujours l'advenir du moment favorable, car le temps n'est rien d'autre que le surgir. Et puisqu' il s'agit déjà du surgir qui est le temps, il n'y a pas de surgir qui ne dévoile le corps. C'est comme si un mince voile était enlevé.

Voici donc à quoi pense l'éveillé lorsqu'il reste assis au bord de la terrasse, face au plan d'herbes, sous la lumière de lune. Il comprend que l'un, mon corps, existe, mais ne précède pas le multiple des existants qui composent ce corps. En tant que totalité dynamique, ce corps est une totalité plastique. La concentration de soi en soi ne consiste aucunement à se replier sur soi-même. Elle est comme la paume de la main, ouverte, accueillante. Elle se réalise comme présence, elle s'exprime. Ce qui revient à dire que la paume n'est ni le contenant ni le contenu. Elle est le contenir virtuel. Seuls les verbes sont aptes à rendre compte de l'existence.

Il n'est pas dit que cette surface visible, la terrasse, la zone d'herbe, le bois et l'eau qui les entoure, contiennent les dix mille et un existants. Mais c'est seulement cette surface, dans sa plasticité et son éclairage, qui arrive à exprimer ce qu'est le contenir de ces dix mille et un existants-là, sans la fiction illusoire de l'être. Voici donc ce à quoi l'éveillé commence à penser.

La vie et la mort ne sont en aucun cas des états opposés. Il n'existe ni mort, ni naissance absolues. Il n'existe que le contenir. Le processus d'avant et le processus d'après qui contiennent désormais les dix mille et un existants manifestent tous deux leur effet, et cet effet n'est pas la mort, car il n'y a que du mouvement, que des mutations. Il n'est pas non plus la naissance, car l'éveillé était déjà éveillé avant qu'il ne s'éveille.

L'éveillé s'approche d'un étang, qui se situe entre la prairie et le bois. Il est garni de fleurs à ses pourtours, fleurs dont les racines plongent dans l'eau. Malgré ou avec la complicité de la lune, il voit que ces fleurs sont de teintes multicolores. On aurait tort cependant de croire que les couleurs sont réservées aux fleurs. En réalité les temps, comme autant de présences, sont eux-aussi colorés. Ils sont teintés de bleu, de jaune, de rouge, de blanc, etc. Le printemps attire les fleurs, et les fleurs attirent le printemps. Printemps, été, automne, hiver, qui se succèdent autour de cet étang, au sein de cette île aux multiples couleurs. Il y a ainsi devenir d'une couleur à l'autre.

L'éveillé voit, au milieu de l'étang, le reflet de la lune. Il comprend qu'il s'agit du reflet d'un reflet, puisque la lune n'apparaît que comme reflet. Mais il comprend aussi que tout l'univers y est contenu. Le reflet n'est pas "reflet de", il est lui-même, pleinement. L'éveillé en admire la géométrie. Il jette quelques cailloux dans l'étang. Leurs ondes viennent donner mouvement au reflet, puis il se rétablit, sans exister pour autant comme auparavant. Il y a le reflet d'avant les ondes et le reflet d'après. Seuls ceux qui ne sont pas attentifs et ne voient qu'une partie des choses peuvent penser que le reflet reste intact.

La claire lumière de la lune qui se reflète dans l'eau de l'étang n'est autre que l'expression des dix directions de l'univers. Elle les contient toutes. L'espace n'a aucune direction en soi, alors qu'il commence à rayonner dans le reflet. Comme le reflet est l'habitacle en miroir des dix mille et un existants, il est habité par eux et donc l'espace n'existe que du fait de cet habitacle. C'est pourquoi, pense l'éveillé, l'espace n'existe pas en soi. Il est la demeure des existants. Et pourtant, il ne faut céder à aucune identité. L'espace ne s'identifie à aucune des dix directions puisqu'il les comporte toutes et s'érige comme une question sans réponse sur leur source commune.

Le reflet de la lune au milieu de l'étang fait penser à une perle claire, à la claire lumière. Celle-ci incarne la réflexion. La claire lumière demeure chez tous les hommes, et pourtant elle n'existe pas sans sa propagation sur l'ensemble des fleurs, leurs racines, leurs tiges, leurs feuilles. Quel que soit ses desseins, aucun homme ne peut enlever la claire lumière à ces fleurs, pas davantage qu'elle ne peut leur être donnée par lui. Il y va, du reflet de la lune à l'eau, de l'eau aux fleurs, des fleurs à l'éveillé, et, à travers lui, à l'ensemble des humains. Voici ce que la claire lumière de la perle enseigne.

L'éveillé laisse son esprit s'ouvrir à la réflexion, à la manière de la paume de sa main. Parce qu'elle est très sensible, cette paume soupèse et ressent les moindres variations de la brise. Elle ressent d'autant plus la pause d'un pétale de fleur.

L'éveillé se pense, non pas en soi, mais en sa pleine présence dans ce lieu, cette nuit-là. Il se voit comme réalisation de cette présence. Il comprend que la réalisation comme présence n'est autre que la vie, la vie n'est autre que la réalisation comme présence. Au moment de cette présence, il n'y a rien qui ne relève de la réalisation totale de la vie comme présence, et rien de la réalisation totale de la mort. Il n'existe qu'une articulation dans la présence et c'est elle qui fait que la mort appartient à la vie, et non l'inverse.

Le temps de la présence n'est aucunement le temps du présent. Il est un moment de condensation et de lien entre passé, présent et futur. Il est pur dynamisme. Tel fait, tel événement ou tel phénomène se doit d'être pris tel quel, sans pouvoir le faire entrer dans aucune catégorie. C'est la force subtile de l'éveillé qui s'éveille. Il n'est pas prisonnier des catégories. Il va tout droit aux choses, sans catégorie, mais aussi sans pensée du supérieur.

Mais pour que cette vision du tel quel puisse se déployer sans faux semblant, encore faut-il que l'éveillé se prenne lui-même tel quel. La liberté et la nécessité se conjuguent dans cet autodéploiement de l'éveil qui se manifeste à chaque étape sous la forme du tel quel. C'est ainsi qu'on pourra dire, de tout existant : " Voici l'existant tel quel advenu de la façon telle quelle ". Voici aussi ce qu'il faut entendre par présence.

" L'avenir est déjà là dans cette présence, comme si l'autre que je deviens était déjà là en moi sans que je le sache ", se dit l'éveillé. C'est pourquoi, face à l'automouvement évolutif du temps, il est sage de garder la paume ouverte. Le corps de l'éveillé, considéré en lui-même, exprime l'univers tout entier et ses dix dimensions. Mais il l'exprime "comme". La vraie modestie consiste à penser ce "comme". Dix mille et un existants, réalisés sous le mode du "comme", sont comme la lune au milieu de l'étang. Le reflet d'un reflet. L'éveillé, parce qu'il est déjà éveillé, sait qu'il ne doit pas rester prisonnier des petites mesures humaines. Il doit y avoir le jour et la nuit là où il n'y a ni le soleil ni la lune. Ni le soleil ni la lune ne sont au service du jour et de la nuit et inversement.

La lune de cette nuit-ci, dont l'éveillé contemple le reflet, n'est pas, cela va de soi, la lune de la nuit d'hier. Mais la lune de cette nuit-ci est également la lune de cette nuit-ci tout ensemble, au commencement, au milieu et à la fin, puisque la lune se transmet à la lune de telle sorte que la lune qui est là, telle qu'elle, n'est ni ancienne, ni nouvelle. Ce n'est pas qu'elle se trouve en-dehors du temps, c'est qu'elle est le temps, temps dynamique. La lune en mouvement de l'apparaître et du disparaître se meut et évolue dans son propre milieu, à partir de son milieu, sans aucun élément extérieur à elle-même. C'est pourquoi elle n'est ni ancienne ni nouvelle, car elle est comme elle est.

L'éveillé pense à lui-même lorsqu'il pense au reflet de la lune dans l'eau de l'étang.

Son éveil commence.

Il ne fait que commencer.

 

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