l'émergence d'un nouveau système technique. 1

Le virtuel, première formulation du problème.

Dimanche, 10 août 2008

Je commence une recherche sur le concept de "virtuel".

Il ne s'agit pas de parvenir à une définition que l'on pourrait ranger dans un dictionnaire, selon une signification établie par cette définition (elle-même renvoyant à d'autres définitions des termes utilisés pour énoncer cette proposition). Un concept est tout autre chose qu'une définition portant à signification.

Je rejoins d'entrée de jeu Deleuze pour dire qu'un concept est ce qui permet de penser un problème. La force d'un concept ne réside pas dans la précision d'une définition, mais dans ce qu'il sollicite de la puissance de penser, la précision d'une définition étant une explicitation et composante du concept, mais non son cœur. Un concept oriente la pensée, la provoque, la stimule, en augmente la puissance. Et, grâce un concept, on ne pense pas "davantage", on pense autrement. C'est une augmentation qualitative, intensive de la pensée.

Penser quoi ? Un problème. Ce problème est lui-même pour partie créé par le concept. Il ne préexiste pas tout entier au concept qui permet de le penser. Néanmoins, le problème est déjà là, un problème que l'on n'identifiait pas, que l'on n'était pas capable de penser avant que son concept ne soit créé, mais qui quelque part insistait, se logeait dans un sentir, dans une appréhension pré-conceptuelle, quelque chose qui posait problème, peut-être de longue date. Penser un problème.

Je m'éloigne aussitôt ici de Deleuze, qui, parfois, associe problème à solution, reprenant implicitement l'exemple des mathématiques. Un problème serait un énoncé interrogatif, appelant une ou plusieurs solutions. Mais poser ce qu'est un problème de cette façon, c'est déjà dire que la solution réside dans l'énoncé du problème, quand bien même elle serait difficile à "trouver". On reste prisonnier d'une vision finaliste : les prémisses contiennent la fin et tout le travail de la pensée consisterait, précisément à "trouver" une solution qui est déjà en germe dans l'énoncé. On dit, très justement, qu'un problème bien posé est déjà à moitié résolu.

Or, dans une pensée du concept, le problème n'appelle aucune solution. Ce qu'on appelle problème est une nouvelle ouverture sur le monde réel, une nouvelle façon de considérer la réalité, un nouveau regard. Il est, lui aussi, interrogatif, non pas faute de solution, mais faute d'une exploration suffisante. Un problème ne se solutionne pas, il s'explore grâce à la pensée stimulée par la force du concept. En tant que nouveau, un problème est donc une création. Il n'existait pas comme problème auparavant. Néanmoins, comme je l'ai indiqué, il rodait déjà, titillait la pensée. Il pouvait roder depuis des siècles. Un problème est l'ouverture d'une nouvelle fenêtre sur le monde. Mais, et je rejoins à nouveau Deleuze, il ne faut pas attribuer la pensée à un "sujet". Quand le problème, avant de parvenir à être saisi, capté, insiste, ce n'est pas pour un sujet humain particulier. Il insiste pour toute pensée. Et s'il est vrai qu'il faudra un sujet humain pour le créer pleinement dans une pensée singulière, s'il est vrai que la création d'un concept pourra être pleinement attribuée à tel penseur, il est évident que bien d'autres penseurs avant lui avaient déjà tourné autour, avait déjà saisi certains composants du concept, abouti à de premières formulations encore inachevées, encore vagues du problème, souvent recouvertes par d'autres problèmes, quant à eux déjà formulés et encombrant nécessairement l'esprit de découverte. On ne pense jamais à partir de rien, mais pour parvenir à formuler un concept (et donc le problème qu'il permet de penser), il faut, à un moment donné, faire en partie table rase, désencombrer l'esprit, oublier les problèmes déjà connus, se débarrasser de nombre de conventions, admettre l'inconnu.

De quel problème le "virtuel" pourrait-il être le concept ? En toute première approximation, je pense qu'il y a problème quant au mode d'existence des événements avant qu'ils ne surgissent. Les événements surgissent dans l'actuel. C'est à ce titre que, de manière empirique, nous nous confrontons (nous, humains) à eux. Mais qu'en est-il d'un événement avant qu'il ne surgisse et, d'une certaine façon, après qu'il ne l'ai fait ? L'actuel, selon Gilles-Gaston Granger constitue " cet aspect du réel qui est saisi comme s'imposant à notre expérience sensible, ou à notre pensée du monde, comme existence singulière, hic et nunc. " Admettons ce que Granger lui-même appelle une notion primitive. En réalité, cette notion ainsi définie, manifestement influencée par la phénoménologie - par le flux du vécu - désigne, non l'actuel, mais la saisie, par l'expérience humaine, de l'actuel. L'actuel englobe ce vécu sensible, capté par nos sens ou par une pensée flottante, mais le dépasse. Il n'est pas réductible à une appréhension subjective. L'objectivité de l'actuel, de même que la face objective de tout événement, réside dans un mélange d'états de fait et d'événements, que certes, nous, humains, pouvons percevoir par nos sens et notre pensée, mais qui possèdent une consistance et un mouvement qui leur est propre. Le monde actuel associe l'objectivité et la subjectivité, les fait rebondir l'un sur l'autre et le mouvement réel est celui de leurs rebonds.

Ils ne sont pas actuels seulement par le fait qu'ils existent " ici et maintenant ". Ils sont actuels parce qu'ils existent par le milieu du temps chronique. Une panne de machine est actuelle. Elle ne dépend pas de notre saisie sensible. Nous pouvons même ne pas l'avoir vu se produire, ne pas avoir appréhendé son occurrence. Cela ne l'empêche pas d'exister en pleine actualité, actualité que nous, humains, dans telle situation, pouvons découvrir. La pensée ordinaire l'admet parfaitement. Nous rentrons chez nous et découvrons notre téléviseur en panne. Personne ne doute que la panne se soit produite avant que nous rentrions chez nous pour la découvrir. Si l'on devait suivre Granger, l'actualité de la panne n'existerait qu'au moment de cette découverte ! Mais pourquoi donc ? La panne s'est produite avant que nous n'arrivions dans l'appartement, le virtuel de l'événement s'est déjà actualisé. Nous n'avons aucune raison de douter que la panne n'existe de manière pleinement actualisée (et insiste !) de manière indépendante de notre saisie sensible. Il faut vraiment des raisonnements idéalistes très tortueux et faire preuve d'un anthropocentrisme démesuré pour faire dépendre l'existence de la réalité de nous-mêmes, êtres humains qui existons parmi une multitude d'autres modes d'existences. Disons que l'actuel - que pour l'instant je ne puis pas réellement penser de manière conceptuelle, car cela supposerait que le concept de virtuel, en tant qu'il s'oppose à l'actuel, ait été pleinement créé - est cet aspect de la réalité qui se situe au milieu de l'espace-temps chronique. L'actuel se situe au milieu de l'avant et de l'après, du passé et du futur, en tension entre eux. Il se déplace en permanence en tant qu'il exprime ce milieu, ce qu'on appelle le " présent ". Bref : l'actuel est toujours l'actualité d'un devenir en cours. Mais il ne l'est qu'en fonction du temps chronique. Je reviendrai sur ce point.

Le problème est donc : quelle est la nature de la réalité qui préexiste à la survenue, au surgissement des événements ? Mais aussi, si l'on admet que ce monde réel - tout aussi réel que le monde actuel - continue d'exister, qui se situe en survol et en poursuite de l'actualisation des événements ? Pour une approche technique ou scientifique instrumentale, le problème devient de type mathématique : quelles sont les causes qui ont engendré l'événement ? Mais ces causes ne diront jamais rien de la réalité au sein de laquelle l'événement s'est développé avant qu'il ne surgisse. Ce problème n'appelle aucune recherche de solution. Il appelle à voir et penser la réalité autrement, à considérer qu'il existe une réalité que l'on dira " virtuelle " au sein de laquelle se développe une multiplicité d'événements (qui ne s'actualisent pas tous, loin de là !). J'admets, en concordance avec tous les philosophes et scientifiques qui se sont penchés sur cette question, que la réalité virtuelle, le monde virtuel, se différencie de l'actuel, constitue le non-actuel.

Dans ce cas, si l'on suit Granger, le possible serait sur la trajectoire qui va du virtuel à l'actuel. Le possible serait entre les deux : un virtuel sur le point de s'actualiser. Mais prendre le virtuel à partir de cette différenciation entre actuel et non actuel - que j'admets - ne nous fait pas beaucoup progresser. Nous restons dans une vision qui procède par le négatif et qui reste finaliste. Tout se passe comme s'il fallait partir de l'actuel pour remonter au virtuel ou comme si l'actuel était la "destinée" du virtuel. Or une pensée rigoureuse et fidèle à une philosophie de l'immanence ne peut procéder ainsi. Il faut aller du virtuel à l'actuel et non l'inverse. D'ailleurs, penser le virtuel à partir de l'actuel ne nous amène à rien, sinon à quelques fantaisies relevant de la transcendance : un miracle ou un tour de magie ou un flot de banalités! Même dans un raisonnement purement causal, on ne comprend vraiment ce qui s'est produit qu'en partant de la cause pour en saisir intellectuellement les effets, et non l'inverse. Pris comme points de départ, les effets ne sont pas davantage que des indices. Ou encore, nous pouvons reprendre Simondon : l'individu, une fois donné dans son actualité ("hic et nunc" comme dit Granger), on ne comprend rien à la manière dont il s'est produit si on va de cet individu vers son passé. Pour comprendre pleinement l'existence actuelle d'un individu, il faut partir du pré-individuel et comprendre le processus d'individuation qui a produit, transitoirement, tel individu (lequel continuera à se transformer, à devenir autre, tout en se conservant).

D'où cette hypothèse que je formule : l'aspect dynamique de la réalité ne figure pas dans l'actuel, mais dans le virtuel. Et tout actuel est accompagné d'un virtuel qui, en quelque sorte, le survol (j'emprunte ici la notion de "survol", non à Deleuze qui l'utilise souvent, mais à Yves Barel dans la manière dont il a pensé les paradoxes). D'où une première formulation du problème : quel est donc ce monde, qui fait intégralement partie de la réalité et en représente même la partie la plus dynamique, qui se situe en-deçà du surgissement des événements, qui échappe à notre appréhension sensible (de nous, humains) et à notre pensée courante, et qui pourtant s'impose en permanence à nous ? Car des événements, il en surgit sans cesse !

Pour mieux éclairer cette formulation, il me semble aussitôt nécessaire de nettement différencier entre "potentiel" et "virtuel". Ou, si l'on préfère, "être en puissance" et "être en virtualité". Le concept d'être en puissance a déjà été remarquablement développé dès la naissance de la philosophie grecque. Il a été repris maintes et maintes fois. L'exemple canonique est celui de la graine et l'arbre : la graine est en puissance de devenir un arbre. Mais il s'agit là d'une simple théorie du développement, qui n'entretient aucun rapport avec le concept d'événement. Ce concept n'est pas faux. Il répond simplement à un autre type de problème. On peut d'ailleurs remarquer que dans la théorie de l'être en puissance (qui est souvent rabattue aujourd'hui sur une vision plus directement instrumentale du "potentiel", sous l'influence de la physique du 19ème siècle avec la mise en avant de l'énergie potentielle), tout reste sur le plan de l'actuel. La graine est tout aussi actuelle que l'arbre. Elle se situe simplement à un autre moment et stade du développement, à un autre moment du temps chronique qui règle la réalité actuelle. Un ressort comprimé est tout aussi actuel qu'un ressort détendu, ayant "libéré" son énergie. Ce qu'apporte le concept de potentiel, c'est la connaissance d'un avenir probable, sous certaines conditions. Le renvoi d'un actuel présent à un actuel futur. Strictement rien ne peut, dans ce cas, être qualifié de virtuel.

La théorie du potentiel doit pleinement être respectée, mais elle ne répond en rien au problème que nous essayons de cerner par la recherche d'un concept de virtuel. C'est, malheureusement, dans une théorie du potentiel, construite sur le modèle de la thermodynamique, que Simondon s'est égaré dans sa théorie de l'individuation. Cela n'enlève rien au formidable apport de Simondon. Le point précis sur lequel il a "calé", compte tenu aussi des connaissances scientifiques de son époque, réside dans l'intelligence du processus d'initiation et de développement de l'individuation. Pour lui, en reprenant l'exemple de la brique, le point de départ est la rencontre de deux réalités hétérogènes, qui vont interagir (entrer en relation active, le concept sociologique de "rapport" étant absent de sa réflexion). Pour une brique : d'un côté le potentiel de transformation d'une terre argileuse, qui possède les propriétés, à température donnée, d'épouser des formes variées; de l'autre côté, un moule, résistant aux pressions, mais qui a la capacité d'imposer sa forme à des pressions. La brique individuée est le résultat de cette relation, selon une température donnée dans un four, qui provient de la déformation de l'argile, selon les formes et la résistance opposées par le moule. Dans cet exemple, ce sont bel et bien les propriétés potentielles (et non virtuelles) de l'argile et du moule qui sont sollicitées. En sort, du four, telle brique.

Il ne s'agit pour moi aucunement pas de contester la validité de ce type de démonstration, mais de montrer qu'elle ne vaut que pour une théorie de l'individuation (donc d'une théorie du développement, qui admet des sauts qualitatifs : la brique qui sort du moule est un véritable saut qualitatif). Elle ne vaut pas pour une théorie du virtuel. Dès lors la question : en quoi une théorie du virtuel est-elle reliée à une théorie de l'individuation ? reste à élucider.

Pour donner une indication de la différence entre potentiel et virtuel, il suffit de considérer ces deux exemples :

- la graine apte à devenir arbre ou l'eau à devenir glace ou l'argile à devenir brique (sous certaines conditions : les conditions du milieu de développement de la graine ou de l'eau ou de la brique jouent un rôle essentiel) : le potentiel. On va de l'actuel à l'actuel.

- une particule qui, dans un accélérateur de particules, devient visible, apparaît pendant une fraction de seconde, dont la trace peut être saisie sur une photo : le virtuel, impliqué dans le moment du passage à l'actuel. On va du virtuel à l'actuel et de l'actuel au virtuel.

Le potentiel, en lui-même, s'épuise. L'exemple de la brique en témoigne : une fois produite comme individu, la brique n'évolue plus. Son individualisation est achevée. Simondon développe une théorique plus riche et complète concernant les êtres vivants : l'individuation se poursuit grâce à une accommodation constante entre le milieu interne de l'être vivant et son milieu externe. Le milieu interne - par exemple, le processus permanent de remodage du psychisme, à partir d'affections affectivo-émotionnelles du corps - est redynamisé par les variations du milieu externe. Il n'empêche qu'existe, tendanciellement, un épuisement. Simondon tente d'y échapper, à travers les modifications permanentes du milieu externe qui obligent à une incessante accommodation du psychisme. Mais la dynamique interne se perd. Simondon reste fidèle à son modèle théorique concernant le mouvement : la thermodynamique, qui constitue sa référence explicite. La théorie de l'entropie en témoigne : plus l'entropie, et donc le désordre, augmentent, plus le mouvement s'essouffle en direction de l'immobilité et de la non-transformation. On constate bel et bien un épuisement.

Pourquoi n'en est-il pas ainsi de notre univers tout entier ? Pourquoi, après le Big Bang, l'univers est-il toujours en expansion et ne s'immobilise-t-il pas progressivement ? Je reviendrai sur ce point particulièrement intéressant, qui est au centre de la distinction entre potentiel et virtuel.

Le virtuel quanr à lui, j'y reviendrai, ne s'épuise pas. Chaque actualisation le relance dans un devenir toujours ouvert. La particule virtuelle n'a rien à voir avec la graine : cela renvoie à des problèmes différents. Quand on utilise, de nos jours et dans nos sociétés, le mot "virtuel", on ne peut pas ne pas penser à l'usage social qui en est fait. On parle de jeux virtuels ou d'univers virtuels sur internet.

L'usage social d'un mot est un fait social qu'il serait ridicule de critiquer. Mais cela entretient-il un quelconque rapport avec la recherche du concept de virtuel ? Pour l'essentiel, je répondrai "non", et même : "moins que jamais". Il serait plus rigoureux de parler d'artificiel plutôt que de virtuel. Le principe de base qui anime cet univers artificiel est celui de la reproduction. Se trouve mise en scène une reproduction caricaturée de la réalité actuelle. Les traits des situations et des personnages sont grossis et cette modalité de caricature accentue la dimension idéologique de la reproduction : c'est toujours le même qui se reproduit, sans aucune posture interrogative ou critique. L'astuce, si on peut dire, est de parvenir, grâce à des moyens technologiques puissants (en termes de programmation et de mise en image), à placer le joueur dans la position fictive et transcendante d'un "agissant". Il semble qu'il puisse agir sur les actions et situations qui se jouent dans l'univers artificiel. Mais il est en réalité totalement prisonnier du cadre technique et idéologique qui lui est imposé et des bifurcations qu'il peut (et ne peut pas) emprunter dans le déroulement du jeu. Aucun événement ne se produit jamais dans de tels univers artificiels. Et ceci, à l'inverse de l'univers "naturel".

C'est pourquoi j'indique que la relation avec la recherche d'un concept de "virtuel" est moins que jamais présente. D'une certaine manière, tout est fait pour chasser, exclure le virtuel, comme il en est de toute pratique et cadre de reproduction. Les univers artificiels offerts par les nouveaux sites sur internet sont plus compliqués à analyser. Là aussi, caricatures, stéréotypes, reproduction jouent à plein. Lorsque l'internaute est sollicité pour créer son "profil", il se caricature lui-même, non sans pouvoir faire intervenir un effet de dissimulation (symbolisé par le pseudonyme). Etre présent dans un univers artificiel en ne présentant de soi que ce que l'on veut bien montrer, c'est-à-dire une forme très appauvrie de l'individu que nous sommes. Les situations elles-mêmes sont totalement banales. Elles n'offrent même pas les fantasmes que les jeux vidéos autorisent. Seuls l'absence, le dissimulé sont aptes à provoquer du fantasme. Le plus affligeant est lorsque l'univers artificiel en question est envahi par de la publicité et simule un monde marchand (conduisant à de vrais achats !).

Néanmoins, les sites qui fonctionnent selon le principe, depuis longtemps connu en sociologie, du réseau social offrent une possibilité nouvelle : celle d'élargir considérablement le cercle d'échange et de communication. Deux personnes qui se téléphonent échangent au sein d'un cercle très étroit. Une personne qui fait agir son sosie ou qui intervient au sein du réseau social des "adhérents" autour d'un thème donné touche immédiatement un nombre plus considérable de personnes (inconnues pour la plupart). La dissimulation de l'identité autorisée par le pseudo et ce que la personne veut bien montrer d'elle-même et dire de ses opinions est une condition de cette "publicité" : l'espace privé interpersonnel devient un espace public ouvert, mais appauvri.

Cela dit, la référence au virtuel disparaît d'elle-même. On engendre un effet banal de communication à distance. Ces espaces s'apparentent à des clubs de rencontre. Il n'y a que la création des sosies et la mise en image qui, sur certains sites, introduit une distance d'avec un banal club de rencontre ou la banale activation d'un réseau social. Technologiquement parlant, ils sont beaucoup plus simples et pauvres en imagerie et en sollicitation de l'imaginaire (même s'il s'agit un imaginaire idéologique, fantasmé, reproduisant des stéréotypes) que les jeux vidéos. Il faut donc bien faire ce constat : l'usage du mot "virtuel" s'est répandu, mais selon des modalités qui nous éloignent encore davantage du problème que nous voulons poser, dans la recherche d'un concept de virtuel… Il est vrai toutefois, bien que cela n'ait aucun rapport avec la question du virtuel, que les nouveaux usages possibles d'internet lance le "travail collaboratif", donc la sollicitation de l'intelligence collective à un niveau sans précédent, compte tendu du nombre et la diversité des collaborateurs potentiels. C'est le modèle Linux ou Wikipédia. Ces derniers n'innovent, dans le travail coopératif, que sur deux points (il est vrai, déjà importants) :

- le caractère public des résultats de recherches déjà existants, niant ainsi le secret entourant la propriété privée de ces derniers,

- la sollicitation d'un nombre potentiellement considérable de participants (tous ceux qui s'estiment compétents sur le sujet déterminé).

Néanmoins, quitte à refroidir les ardeurs mises dans l'émergence de ce modèle, ce dernier reste très classique dans son approche de la réalité, et très éloigné des concepts d'événements et de virtuels (qui, à juste titre, ne sont pas sollicités dans ce modèle).

Toutefois, c'est en remontant vers l'origine technique des jeux vidéos que l'on trouve une ouverture tout à fait intéressante. Il s'agit de la mise au point, il y a déjà plus de 20 ans, de la CAO (conception assistée par ordinateur) et de ses actuels développements, mise au point sollicitant à la fois logiciels informatiques puissants et imagerie. Le principe de la CAO est simple, bien que sa réalisation difficile. Il s'agit de présenter (et non pas représenter), sur écran, la conception d'un produit complexe en trois dimensions, voire dans les quatre dimensions de l'espace-temps si on y inclut le facteur temps. Produits complexes : un futur avion, composé par assemblage de plusieurs centaines de milliers de pièces ou une automobile, voire : une future usine. Chaque sous-ensemble et chaque pièce (type de pièce) se trouve présenté sous forme d'un modèle et dessin associé, en trois dimension, sur l'écran, et il est possible de travailler sur cette présentation pour faire varier dans le temps la géométrie de la pièce et les effets de cette variation sur le sous-ensemble et donc aussi sur l'ensemble du futur produit. C'est grâce à cette technique que les ingénieurs vont pouvoir simuler différents types de fuselage de l'avion, par exemple, en travaillant à la fois sur chaque pièce et sur l'ensemble. Bien entendu, on entre en même temps des données qualitatives sur les pièces et leur assemblage pour pouvoir ensuite simuler différents comportements, en matière de résistance, d'entrée dans l'air, de portabilité, etc. Prenons l'exemple de CATIA, système de CAO mis au point par Dassault Systèmes et dont la version 6 (V6) a été présentée en janvier 2008. L'avantage de cette version est qu'elle permet, en éliminant la gestion de fichiers très lourds à modifier pour le stockage informatique des modèles et dessins CAO, de faire évoluer une pièce, intégrable dans l'ensemble de l'avion, sans avoir à recharger en mémoire et réenregistrer l'assemblage d'ensemble.

Qui plus est, il est possible de travailler en ingénierie simultanée et à distance sur le même produit futur, chaque opération étant immédiatement intégrée. Une équipe d'ingénieurs, dont les membres sont situés dans différents pays, peut travailler en même temps, chaque modification sur une pièce au sein d'un petit sous-ensemble étant immédiatement prise en compte pour l'activité des autres ingénieurs sur d'autres pièces et sous-ensembles. Le plus impressionnant, visuellement, réside dans les possibilités que cela offre. Par exemple, on peut dessiner en trois dimensions une future usine entière et faire un zoom pour visualiser telle ou telle partie de l'usine ou visiter, sous l'angle que l'on veut, l'usine ainsi présentée.

En quoi se rapproche-t-on du problème que je tente de cerner ? Cette simulation, en phase de conception, permet, tout à la fois, de présenter différentes versions du futur avion (ou usine) et d'y associer différentes versions de chaque pièce et sous-ensemble. Ces variations correspondent à des macro et/ou micro-événements provoqués par l'équipe de concepteurs dont on voit immédiatement les effets sur le produit final. C'est un travail avant tout créatif, même si, bien entendu, il réutilise les résultats de la conception de produits antérieurs. Créativité, chaîne d'événements et variations, dotés de leur résonnance, sont des composants du virtuel que nous essayons ici de cerner. Cette phase de création d'un avion virtuel dure plusieurs années, avant que le futur avion ne soit lancé en fabrication et assemblage pour donner un avion "actuel".

Cet exemple reste spécifique, en :

- ce qu'il est engendré à partir d'une production artificielle (logiciels de calcul et logiciels graphiques),

- pose la question : quel est le virtuel de l'artificiel ? Ou, dit autrement, d'où et comment provient la créativité des ingénieurs ?

- et peut laisser croire à une action transcendante de la part de mini-dieux qui seraient les ingénieurs affectés à cette création !

En réalité, il n'en est rien : ces ingénieurs réutilisent un savoir social et une somme d'expériences qui les dépassent largement, mais surtout : ils sont dans le système technique et non pas au-dehors, agis par lui autant qu'ils agissent avec et sur lui. On peut le voir selon une stricte immanence. Les jeux virtuels sont de lointains dérivés de ces productions artificielles, avec un affaiblissement considérable de la créativité.

Je prendrai un autre exemple : la photographie électronique. On peut distinguer trois grands types de regards (et de traitement) de cette photographie :

- un regard classique, sous l'emprise idéologique de la photographie comme reproduction du réel. Peu importe l'appareil photographique, les propriétés de l'image et le photographe : il importe avant tout que l'on se reconnaisse dans la photo, qu'elle ait l'air "vraie". Ce regard admet les logiciels de traitement de la netteté de l'image, de retouche, le jeu sur les couleurs, mais guère plus. Les propriétés électroniques de l'appareil et de l'image disparaissent presque complètement (sinon pour s'amuser de pouvoir voir la photographie immédiatement après l'avoir prise).

- Le regard de la photographie artificielle, c'est-à-dire produite à partir d'un programme d'ordinateur. Soit il s'agit d'une véritable photographie artificielle, soit on traite et utilise une image électronique comme support d'une image artificielle. On croit prendre la démarche classique à contre-pied : cette photo n'a de valeur que si elle apparaît comme "non réaliste", "non naturelle". Couleur, forme, texture : tout doit montrer le caractère artificiel de l'image. Mais elle affiche nécessairement quelque chose, elle s'affirme nécessairement de manière positive. Je ne vois aucun jugement esthétique a priori à poser sur ce type de photographie. Elle peut être très belle ou ne pas l'être et on risque de tomber dans un débat sans fin sur les critères de jugement. Il faut la prendre comme elle est. Mais une chose est certaine : dans une image artificielle, tout est fait pour gommer ou rendre impossible l'existence d'un virtuel. Aucune distance ne doit exister entre l'actuel et un virtuel. L'actualité du caractère artificiel de l'image remplit complètement l'espace de visualisation. Elle est diamétralement symétrique à l'image classique.

- le regard de la photographie électronique "considérée pour elle-même", avec ses propriétés de virtualisation. En quoi consistent ses propriétés ? A introduire deux ordres de réalité : celui que la photo aura tenté de capter (photo classique) ou d'imposer (photo artificielle) d'un côté, ce que, dans les deux cas, on peut qualifier de "photographie imposant une réalité actuelle". Et un second ordre de réalité qui, exploitant pleinement les propriétés d'une photographie électronique, virtualise l'image, c'est-à-dire introduit de l'événementiel, du créatif, de l'évolutif, du spontané, de l'imaginaire dans une photographie décalée d'avec l'actualité qui lui sert de modèle (qu'elle soit réaliste ou artificielle). Techniquement, ce n'est pas autre chose qu'un réarrangement et un traitement des pixels.

Il importe de souligner la différence entre une photographie artificielle et une photographie que, faute de mieux, on appellera virtualisée (plus exactement, elle est un produit de la virtualisation). Il serait tentant de la qualifier de "photographie virtuelle", mais ce serait faux. Une telle photo est le résultat d'un processus de virtualisation, mais elle n'est pas virtuelle en elle-même. Elle ne le redevient que si elle est reprise dans de nouveaux processus de virtualisation. C'est d'ailleurs une des questions que nous devons affronter pour saisir tous les composants d'un concept de virtuel : autant nous bénéficions de beaucoup d'analyses théoriques et empiriques sur le processus d'actualisation, autant nous sommes pauvres en ce qui concerne le processus de virtualisation). Voici d'ailleurs l'un des composants du concept de "virtuel" : comment opère le passage de l'actuel au virtuel ? En quoi consiste un processus de virtualisation ? L'image virtualisée admet complètement la relation entre le virtuel et l'actuel. C'est son immense différence d'avec une photographie artificielle, laquelle, au contraire, entend imposer sa seule et unique actualité. L'image virtualisée ne s'apprécie qu'à l'aune de cette relation entre l'actuel et le virtuel, et donc de ce décalage, de cette différence assumée pour elle-même. La question du réalisme de l'image n'a plus lieu d'être. Elle s'efface comme question. Cette image n'a aucunement à être réaliste. Mais, si en elle-même et par elle-même, elle est réelle, cette image virtualisée et temporairement actualisée pourra être retravaillée un nombre considérable (voire infini) de fois. Elle sera toujours inachevée, comme l'est toute relation.

J'ajouterai qu'une image virtualisée peut prendre, comme matière, non une prise de vue par un appareil électronique, mais une image artificielle créée par ordinateur. Dans les deux cas, il s'agira d'une réalité actuelle. Une image artificielle est tout aussi actuelle et réelle qu'une image dite naturelle. Le résultat sera différent, mais le principe est identique. Réalité dite artificielle ou réalité dite naturelle, peu importe pour l'exercice de virtualisation !

Ce que ces exemples ne sauraient traiter, c'est de la spontanéité évolutive et transformatrice d'un univers virtuel non limité à une production artificielle. Ils sont, de ce point de vue, nettement inférieurs à l'exemple rapide que j'avais pris du surgissement d'une nouvelle particule au sein d'un cyclotron (un accélérateur de particules). Dans l'exemple du cyclotron, l'appareillage technique est certes d'une considérable complexité et taille, néanmoins les particules n'ont rien d'artificiel. Quand se trouve provoqué le passage du virtuel à l'actuel, nous ne sommes pas dans de la simulation. Ce sont de "vraies" particules, totalement actuelles, qui seront saisies, le temps d'une fraction de seconde. La créativité humaine s'associe alors à la productivité de la matière et revient, si l'on peut dire, à sa juste place face à elle, tout en faisant preuve, sur un plan théorique, d'une remarquable capacité d'anticipation sur l'empirique, puisque la preuve empirique (que nos sens humains peuvent saisir, avec l'appareillage technique le plus avancé qui soit) aura été fournie souvent plusieurs années après la découverte purement théorique (que l'on dira : "spéculative"). On met à jour, empiriquement, une particule de matière, dont on avait postulé, en tant que réalité purement virtuelle, l'existence. C'est là un résultat particulièrement remarquable.

Voici donc pour une première formulation du problème.


 

Le virtuel et les possibles. 2

Je poursuis l'exploration du concept de "virtuel".

Je le fais en le mettant au regard des possibles. Mais je dois, auparavant, revenir sur la notion d"'actuel" que je n'ai fait qu'esquisser, dans le texte précédent, en reprenant la distinction que fait Granger entre le non-actuel et l'actuel.

1) Retour sur l'actuel.

Pour comprendre pleinement ce que signifie l'actuel, à quel problème il correspond, il faut faire un pas de plus et radicalement le distinguer du présent. Radicalement au plan conceptuel, car il est inévitable que, d'un point de vue factuel, du point de vue du flux du vécu, présent et actuel se mélangent.

Le présent ne désigne pas autre chose qu'une coupe particulière opérée dans le temps chronique, le temps du mouvement mécanique, mesuré par une horloge et un calendrier et orienté selon la célèbre flèche du temps (dont la cause est désormais expliquée par l'astrophysique). Le présent poursuit le passé et se poursuit dans le futur, avec la même neutralité que le temps chronique. Dans le présent, il peut se passer des choses, des choses peuvent se loger dans le présent, mais avec le présent en lui-même, il ne se passe jamais rien, sinon le déroulement du temps chronique. On peut même aller jusqu' à dire que le pur présent est une coupe opérée par des humains de manière artificielle au sein de l'horloge du temps, en fonction d'eux-mêmes, de leur pouvoir de penser et d'action. La longueur du présent est conventionnelle. Le présent peut durer l'espace d'un instant ou représenter toute une période historique (les temps présents). Mais, considéré en lui-même, le présent n'est qu'un repère temporel. Un moment d'accueil au sein du temps chronique.

L'actuel, bien que souvent il se loge dans le présent (mais il peut se loger dans le futur ou le passé), est tout autre chose. C'est le surgissement d'un virtuel qui devient actuel, qui bouleverse l'état des choses existant, qui impose sa présence. C'est l'inauguration d'un devenir-autre, ou la bifurcation imposée à un devenir déjà existant. L'actuel n'est pas ce que nous sommes ou ce que les choses sont, mais ce que nous devenons, l'ouverture d'un devenir-autre. L'actuel, pour reprendre Nietzsche, est l'expression d'un intempestif. L'actuel est une présence nouvelle. La présence de ce qui était, auparavant, un virtuel, un non-actuel. Saisir l'actuel, c'est saisir cette présence, voir le devenir qu'elle inaugure. C'est voir ce qui s'expérimente alors. C'est comprendre l'événement qui a surgi. Nous avons besoin du référentiel du temps chronique pour dater l'actuel, situer un passé et un futur. Mais le présent ne dit rien du contenu et de l'impact de l'actuel. Comme je l'ai indiqué, mais j'y reviendrai, l'actualisation d'un virtuel n'épuise pas son existence en tant que virtuel. Le virtuel continue de survoler l'actuel, à la manière d'une réserve de nouveauté. Nous pouvons, par l'imagination, situer un actuel dans le futur. Ce n'est pas autre chose que ce que nous appelons : anticiper. Mais ce n'est que par l'imagination, aidée, dans certains cas, par le calcul. Cet actuel futur peut ou non se produire. Il est confronté à un possible. Seul l'actuel présent emporte, à nos yeux, un plein de réalité effective. Le devenir, une fois inauguré, s'impose et il impose sa temporalité propre, qui n'est pas chronique, qui est une durée bergsonienne, constituée de mutations permanentes, qui s'enfonce dans le futur sous l'impact de l'événement, en fonction du bouleversement qui se sera produit. Nous pouvons, en nous-mêmes, comme être humain, être lieu d'accueil d'une actualisation, affirmer une présence nouvelle. Par exemple, la résurgence, grâce à notre mémoire, d'un événement et d'une action passés, peut nous transformer intérieurement, au sein de notre psychisme, pour affronter une situation présente difficile. Nous affirmons notre actualité face à un événement externe, au présent de la situation au sein de laquelle il a surgi. Nous passons du passif à l'actif. Nous contre-effectuons l'événement pour reprendre l'expression de Deleuze.

Par exemple, pour prendre un exemple que j'ai vécu, je suis confronté à la nécessité de conduire - par syndicat interposé - une grève pour lutter contre un licenciement qui me concerne. Je remobilise, dans mon esprit, tout ce que j'ai appris d'une grande grève précédente, que j'avais eu à diriger il y avait déjà près de dix ans. Mais la mémoire événementielle est ainsi faite que les événements marquants y sont présents, aptes à être remémorés, comme s'ils s'étaient passés hier. J'ai donc engagé cette lutte, en pleine actualité (dans tous les sens du terme !), avec les acquis de cette remémoration. On peut dire que le souvenir de ce grand conflit passé était devenu comme un virtuel en moi. La nécessité de me positionner dans une actualité présente, a permis, à ce virtuel, de devenir partie prenante de l'actuel. J'ai contre-effectué l'événement premier qui était mon licenciement. Et j'ai eu, petite satisfaction, gain de cause !

Affirmer une présence, c'est aussi, au sens ordinaire du terme, "être là", au chevet d'un malade par exemple. Nous remplissons l'actualité de ce qui se passe dans la chambre du malade par notre présence, physique et affective, et grâce à notre disponibilité. Nous sommes dans le devenir commun du malade et de nous-mêmes. Nous sommes actuels.

2) Les possibles.

Le problème que le concept de "possibles" entend aider à penser est simple à énoncer : dans le futur plusieurs ordres et configurations différents de réalité peuvent se réaliser et exister. Il existe plusieurs mondes possibles . Mais cela pose des questions redoutables :

- à partir de quoi le futur est-il posé ? A partir d'un virtuel ? A partir d'un actuel ? A partir d'un simple présent ?

- dans ce qui va arriver, doit-on penser qu'un seul possible se réalisera ou la pluralité des mondes possibles va-t-elle se maintenir, en parallèle en quelque sorte ?

- et, bien entendu, qu'est-ce qui détermine la possibilité même de cette pluralité ?

Il faut noter tout de suite une différence majeure, déjà établie par Leibniz , entre le virtuel et le possible. Le virtuel est déjà pleinement réel, mais non-actuel. Il s'actualise. Le possible n'est pas réel. Il se réalise, devient réel. Le réel actuel accueille donc à la fois du virtuel et du possible. Néanmoins, j'essaierai d'établir un lien entre le virtuel et le possible au sein de la trajectoire d'un événement. Le mot "possible" est un terme agréable à évoquer. On est joyeux de se dire que les choses restent ouvertes, qu'elles restent possibles. Avec ce terme, un certain vent de liberté souffle. Le possible aussi convoque, sur un plan sensible, notre puissance de pensée et d'action : puisque les choses restent possibles, nous pouvons nous investir pour qu'advienne la réalité la meilleure pour nous. Je propose, pour éviter toute confusion, de ne les considérer qu'à partir du pluriel : "des possibles" et non pas "un possible". Eviter la confusion.

Par exemple, un élève dit, après avoir loupé son bac : "j'ai fait tout mon possible". Certes ! On s'en serait douté ! Mais l'usage du mot "possible" ici n'a rien à voir avec le problème que nous avons évoqué. Il renvoie, dans le meilleur des cas, à une théorie du potentiel. Dans le pire des cas, à une théorie de la volonté. Par contre, un élève dit, avant de passer son bac : "il est possible que je l'ai". Cela correspond bien au problème soulevé. Mais on voit aussitôt qu'il existe deux possibilité, et non pas une seule : avoir son bac ou ne pas l'avoir. L'énoncé porte sur un possible (et affiche une préférence, une orientation de l'effort à fournir), mais il n'a de sens que si les possibles sont pluriels. Par ailleurs, on pourrait compliquer l'exemple : ce même élève peut avoir différentes notes. Et ces notes ne sont pas indifférentes pour son avenir. Avoir son bac avec 10 de moyenne ou avec 16 n'est pas identique du point de vue de la trajectoire future de cet élève. Le 10 lui donne accès à une université, le 16 à une classe préparatoire d'une grande école. On aurait donc davantage que deux possibles. Nous ne sommes pas dans une problématique simpliste du "ou bien, ou bien". Une vraie pluralité, ou, si l'on préfère, multiplicité de mondes possibles s'offre à cet élève.

Dans son ouvrage, déjà cité, Granger minimise l'importance du possible. Le possible n'apparaît, selon lui, que du fait d'une insuffisance d'exploitation du non-actuel, donc de ce qui est placé sur le plan du virtuel, insuffisance liée à l'absence d'une connaissance scientifique cohérente et efficace. Le bon chemin serait celui qui conduirait le virtuel, associé à une connaissance scientifique solide, à l'actuel, en passant par le probable. On aurait : virtuel (et donc non-actuel) --> probable --> actuel. La place du possible est donc une place par défaut, par insuffisance d'une pensée scientifique rigoureuse, ancrée dans le virtuel. De manière très logique, Granger, tout en explorant différentes pistes, considère que le possible renvoie avant tout à une expérience subjective, au seul domaine de la subjectivité humaine. Le possible, dans le langage, ne se présente pas naturellement comme une caractérisation objective des faits de l'expérience humaine, mais bien plutôt comme le produit subjectif d'une visée. Le possible est quelque chose qui est envisagé subjectivement - par défaut, en définitive, d'une pensée solide sur le virtuel - mais qui n'a pas d'ancrage dans la réalité objective (qu'elle soit non-actuelle, comme dans le cas de la réalité virtuelle, ou qu'elle soit actuelle).

Ce qu'affirme Granger n'est pas faux, empiriquement : il est vrai que l'évocation langagière du possible affiche une visée et une préférence, une finalité visée par l'action du sujet humain. Mais, je l'ai rapidement indiqué, cette dimension de visée subjective n'a de sens que parce qu'existe, avant tout choix, toute préférence, tout engagement d'une visée et d'un effort, une pluralité de possibles. C'est le problème de cette existence objective de la pluralité, de la multiplicité que Granger rejette complètement. Je soutiendrai que la multiplicité des mondes possibles est déjà une caractéristique intrinsèque au virtuel, elle en fait partie. Et qu'elle manifeste son importance dans le cours de l'actualisation. Elle accompagne l'actualisation d'une réalisation. En effet, pour qu'un virtuel, déjà réel, s'actualise, il faut qu'il s'accompagne de la constitution d'une nouvelle réalité, qui prendra place, en la bouleversant, au sein de la réalité déjà actuelle.

Dans le surgissement d'un événement, deux processus agissent en même temps : le processus principal : l'actualisation d'un virtuel et le processus second mais nécessaire : la réalisation d'un possible. Je montrerai, mais au prix d'un détour par la théorie de la relativité en physique, que la réalisation, associée à l'actualisation n'épuise pas le virtuel et que la pluralité des mondes possibles reste elle-aussi existante, subsiste après la réalisation de l'un des possibles. La subjectivité a son importance, mais elle est seconde. Elle se saisit de la pluralité des mondes possibles, mais ne la crée pas.

Si nous partons du présent pour aller vers le futur, au sein du temps chronique, l'idée de "possibles" ne tient pas la route. Nous restons dans le domaine d'une nécessité linéaire. Ou alors, la pensée de possibles reste résiduelle : elle reste purement subjective et exprime simplement une insuffisance de connaissance des déterminations. C'est parce qu'on ne connaît pas intégralement le pourquoi des choses que plusieurs possibles apparaissent. L'intérêt de cette notion est alors limité. Pour donner toute sa valeur à une conceptualisation des possibles, il faut partir d'une théorie de l'événement et se situer dans le cours même du processus d'actualisation du virtuel. Lorsque surgit, dans le réel actuel, un événement, surgit en même temps l'existence manifeste d'une pluralité des mondes possibles, tout simplement parce que le prolongement de l'actuel dans le futur du devenir ainsi ouvert privilégie nécessairement la réalisation de l'un des possibles et c'est grâce à cette réalisation privilégiée (n'oublions pas que l'actualisation, si elle prend consistance à la faveur d'un surgissement, est processuelle et s'engage dans le devenir ainsi ouvert sous forme d'une nouvelle réalité ou d'un supplément de réalité actuelle) que la pluralité des possibles apparaît.

La subjectivité humaine intervient :

- dans la prise de conscience et de connaissance, face à l'événement, de la pluralité des possibles,

- dans la possibilité réelle d'agir pour favoriser l'advenue de l'un des mondes possibles, ce qui n'est pas autre chose que la contre-effectuation humaine de l'événement. Mais action qui n'annule pas la pluralité : s'il est vrai qu'un seul possible se réalise pleinement, la pluralité des possibles se maintient dans le virtuel, en survol de l'actuel. On ne peut jamais séparer le possible du virtuel (et inversement), mais il convient de ne pas les confondre et de voir que le virtuel contient les possibles et non l'inverse. L'actualisation d'un virtuel provoque la réalisation d'un possible, parmi une multiplicité, et non l'inverse.

Dans la temporalité bergsonienne du devenir, le cours des mutations s'enfonce dans le futur et nécessairement privilégie l'advenue de l'un des mondes possibles. Mais la force du concept de "virtuel", que nous essayons de cerner, est de penser que l'actuel n'épuise pas le virtuel et, qu'en lien avec lui, la pluralité des mondes se maintient et se développe dans le virtuel et se rejouera dans la survenue ultérieure d'un autre événement.

Pour reprendre l'exemple de notre candidat au bac, il voit que l'événement se précipite. Comme tout événement, il reste en large partie imprévisible, incertain. Quel sera le contenu des épreuves ? Dans quelles dispositions sera-t-il au moment de passer celles-ci ? Quels seront les critères de jugement des professeurs ? Encore le passage du bac est-il un événement privilégié : on peut le voir venir, s'y préparer. Cet élève va envisager plusieurs possibles, se forger différentes hypothèses, se préparer en conséquence. Mais en plus, quelle que soit la qualité de la préparation, une partie du cours des choses se jouera dans le déroulement même de l'examen. Ce dernier est un moment de condensation. La contre-effectuation décisive, cet étudiant la mènera dans le cours même du déroulement de l'épreuve, au cœur de l'événement. Et il est vrai que restera une part d'incertitude, celle relative à la manière dont les examinateurs corrigeront les épreuves (et à ce qui se passera lors du jury d'examen, qu'il est préférable de ne pas connaître si l'on veut sauvegarder la réputation de l'Education Nationale : pour avoir présidé un jury de bac, j'en sais quelque chose !).

Imaginons que cet élève ait obtenu juste la moyenne. Il est vrai qu'une partie des options, pour ses études futures, lui sont bouchées. Mais le cours de sa vie n'est pas définitivement fixé et figé pour autant. Non seulement le cours de cette vie dépendra de la manière dont il va s'emparer de ses études ultérieures, comme étudiant. Mais il dépendra aussi de la sensibilité qu'il a acquise en matière d'existence du virtuel et de la survenue d'événements futurs, qu'il peut lui-même contribuer à provoquer dans le cours de son devenir. La sensibilité au virtuel, et donc à l'ouverture toujours maintenue d'une pluralité des mondes possibles, est un point nodal, sur lequel je reviendrai en fin de parcours.

Au moment où il passe son bac, l'élève participe d'un double processus :

- le processus le plus évident et visible : un possible (l'un des possibles) qui se réalise dans la manière dont, pour lui, l'épreuve s'effectue, jusqu'à la note finale, conclusive.

- un processus plus essentiel, mais moins visible : virtuellement, le bac était déjà réussi. Il s'est actualisé dans la nouvelle réalité créée par le passage de l'examen. Si ce virtuel n'avait pas existé et ne s'était pas actualisé, l'élève n'aurait eu strictement aucune chance de réussir son bac. On voit, dans cet exemple, que le concept de loin le plus difficile à appréhender est celui de virtuel. En comparaison, le concept de possible est relativement simple à comprendre. Ce qui l'est moins, c'est la compréhension du maintien de la pluralité des possibles, une fois l'un d'eux réalisé.

En définitive, virtuel et possibles, l'un ne va pas sans l'autre dans la trajectoire d'un événement. Un virtuel non associé à un possible reste virtuel. Un possible, non associé à un virtuel, reste vide : il n'a rien à réaliser !

3) La pluralité des possibles et le virtuel en physique quantique.

L'avancée des théories en physique soulève, depuis plus d'un siècle, une difficulté : les résultats, soit échappent à la saisie immédiate des sens du corps humain, soit disent le contraire de ce que l'usage de nos sens indiquent ! Bref : vont en sens inverse de notre intuition immédiate. La physique théorique nous parle de phénomènes, soit que nous ne pouvons pas voir, entendre, sentir, toucher, gouter, soit, pire encore, qui sont contraires à ce que l'activation ordinaire de nos sens corporels nous indique ! A vrai dire, les étroites limites des sens du corps humain n'a pas à surprendre un spinoziste. Nous savons, si nous suivons Spinoza, que la Nature s'exprime en une infinité d'attributs, sous une infinité de modes. Le corps humain n'est capable de saisir que deux attributs de la Substance : l'étendue et le temps. Deux sur une infinité, c'est peu, on en conviendra ! Même si, à titre personnel, je reste rebelle devant toute idée d'infini, je souscris aisément à l'idée qu'existent un nombre considérable d'attributs et que les capacités du corps humain sont singulièrement limitées. Cela ne peut que nous rendre modestes. Bien des animaux ont, dans des domaines déjà bien identifiés, des sens nettement plus développés que les nôtres (l'ouïe, l'odorat, la vue…). Il n'est pas impossible qu'ils en aient dans des domaines que nous ne sommes pas capables d'identifier. Leur champ de perception va peut être au-delà de ce que nous percevons et connaissons comme existant. On parlera alors de flair ou d'intuition ou de sixième sens ou d'autres choses de ce genre. Nous ne comprenons pas tout du comportement des animaux. Cela me semble évident.

Il est vrai que l'homme possède cet avantage incontestable : sa capacité à construire des appareillages techniques qui augmentent considérablement la portée et les capacités de ses sens. Néanmoins, cet avantage possède des limites : on ne cherche que ce que l'on s'attend à trouver. L'être humain ne développe pas d'appareillages techniques par rapport à des sens qu'il ne possède pas et que, bien sûr, il n'est pas capable de nommer. Par ailleurs, même dans le champ de ses sens déjà connus, ces appareils finissent par échouer.

Je ne prendrai que deux exemples, qui sont au cœur des débats actuels au sein de la communauté des physiciens :

- nous savons, de manière désormais quasi-certaine, que la masse totale de l'univers est composée, à 70%, d'une matière que les physiciens sont incapables de cerner. Ils sont incapables de l'observer et ne peuvent, pour l'instant, rien en dire. Parmi les 30% restant, figure la matière noire. Celle-ci est relativement bien identifiée : il s'agit d'une matière qui absorbe les photons et donc qu'on ne peut pas voir. Mais on connaît l'origine de ces trous (l'effondrement d'une étoile) et comment ils se forment. Cela dit, que se passe-t-il dans les trous noirs, il est encore difficile de le savoir ! Il existe en outre une hypothèse selon laquelle existeraient, partout (et donc sur Terre) une multiplicité de micro-trous noirs, mais que nous sommes incapables de percevoir. Au total, une nette majorité de la matière dont notre univers est composé reste inaccessible à notre perception humaine, même aidée par les plus puissants moyens techniques d'observation (ou de simulation).

- la théorie la plus en pointe actuellement est la théorie des cordes. Mais elle divise la communauté des physiciens. Il n'existe pas de consensus à son sujet. Pourquoi ? Parce que la théorie des cordes reste une pure conjecture née de la rencontre d'un certain nombre d'avancées en matière de physique théorique et de résolution d'équations mathématiques particulièrement complexes, sans aucun moyen de confirmation empirique par l'observation. Il est actuellement totalement impossible, même avec les plus puissants des moyens d'observation, de "voir" ou d'"entendre" une corde. S'il devait y avoir une avancée de ce côté-là, dans les décennies qui viennent, ce serait plutôt dans le domaine de l'écoute de vibrations, que dans celui de la vision, qu'elle interviendrait. En fait, les physiciens qui travaillent sur ce sujet cherchent aujourd'hui des preuves indirectes, qui font appel à la logique. C'est du type : "si la théorie des cordes n'existait pas, il serait impossible de comprendre que" ou encore : "tel phénomène que nous avons observé avait été anticipé grâce à la théorie des cordes". Mais les adversaires de cette théorie ont beau jeu de dire que l'on reste dans l'ordre du spéculatif.

J'ai fait ce petit détour, pour simplement montrer une réelle difficulté dans la relation entre le "grand public" et les découvertes des physiciens, difficulté probablement inédite par rapport au passé, car jamais la physique n'a abordé des territoires aussi éloignés de la saisie empirique par les sens de notre corps.

Ce dont je vais parler, le plus brièvement possible, est un acquis de la physique déjà ancien (il a plus d'un siècle d'existence) et qui fait totalement consensus au sein de la communauté des physiciens . L'univers dans lequel se situe la réalité quantique est l'univers de toutes les configurations possibles, de toutes les trajectoires et de tous les mondes possibles, si on appelle "monde" un ensemble de co-interagissant (par exemple, un ensemble de particules liées par une interaction faible). Ces configurations ne communiquent pas, n'interagissent pas entre elles, bien qu'elles soient dans le même univers. On peut se représenter ces configurations comme empilées les unes sur les autres, ou mieux sur-imprimées les unes sur les autres (à la manière des circuits imprimés). Pour prendre l'exemple le plus simple, imaginons l'état d'une configuration initiale parfaitement connu et l'état de la configuration finale également connu. Le passage de la configuration initiale à la configuration finale admet une amplitude d'existence qui est obtenue en mélangeant toutes les histoires possibles, tous les passages possibles entre la configuration initiale et la configuration finale. La réalité quantique est toujours multiple. Dans cet exemple, il n'existe pas qu'un seul parcours ou passage, mais une multiplicité. C'est pourquoi on parle d'une amplitude, à la manière de l'onde d'une vague, et certainement pas d'une ligne droite et unique. L'illusion de la physique classique était de croire que notre monde est unique. En réalité, affirme la physique quantique, l'univers est une superposition d'histoires différentes des configurations de toute la matière.

Reprenons l'exemple d'un nageur , qui, à partir d'un lieu donné (un bateau par exemple), plonge pour rejoindre le rivage à la nage. En physique classique, on ne verra qu'un seul parcours (qu'on anticipe en général selon le principe du moindre effort). En physique quantique, on prendra en compte la multiplicité des parcours possibles du nageur pour rejoindre la plage. Aucun parcours n'est à privilégier par rapport à un autre. Ici, je prends un exemple particulièrement simple, puisque j'imagine fixes et connus le point de départ et le point d'arrivée. Le concept de "mondes possibles" ou de "configurations possibles" font partie du vocabulaire de base de la physique quantique (ce qui ferait très plaisir à Leibniz !) et de la réalité de base. Il n'existe rien en-dessous du multiple.

Cela dit, en physique quantique, le mot "possible" prend une signification plus forte qu'en philosophie. J'avais dit, auparavant, que le possible n'était pas réel, qu'il existait une multiplicité de possibles, mais en amont de la réalisation, laquelle, en quelque sorte, sélectionne l'un des possibles. Or, en physique quantique, la multiplicité des configurations possibles est pleinement réelle. Nous, humains, ne vivons, n'expérimentons que l'une des configurations possibles. Comme ces configurations n'interagissent pas, ne communiquent pas entre elles, nous ne savons rien de la configuration voisine. Cela ne signifie pas qu'il existe plusieurs univers, dit "parallèles". Ceci est une autre affaire. Nous parlons bien d'un seul univers, mais qui est fait d'une multiplicité de configurations et de trajectoires, d'une multiplicité d'histoires. C'est comme dans le film de Kurosawa, Rashomon : chaque témoin de l'attaque d'un marchand ayant eu lieu au milieu d'un bois, raconte son histoire et toutes ces histoires sont différentes. Mais il faut ajouter en physique quantique : elles sont toutes vraies, elles sont toutes réelles. La réalité, c'est la multiplicité de ces histoires.

Reste une question : doit-on penser que le nageur qui se dirige vers la plage emprunte toutes les trajectoires possibles en même temps ou qu'il n'en emprunte qu'une seule, sachant qu'un nageur suivant pourra en emprunter n'importe quelle autre ? Dans ce second cas, nous nous rapprocherions de l'approche philosophique de la notion de possible. Un seul possible se réaliserait à la fois. Mais ce n'est pas la position des physiciens : le nageur (tout comme une particule) emprunte simultanément toutes les trajectoires possibles. C'est nous qui, situé dans une configuration particulière, ne percevons qu'une seule trajectoire. C'est un résultat totalement acquis par les physiciens, mais qui, il est vrai, est difficile à penser car il heurte notre appréhension du sensible et nos schémas mentaux. Voici pour les mondes possibles.

Quant au virtuel, terme également très utilisé par les physiciens (puisque l'on parle, par exemple, de particules virtuelles), il désigne un autre aspect de la réalité quantique. Ce qu'on appelle le vide quantique et qui est en réalité une réserve de virtuels. Le vide quantique est la superposition incessante d'un nombre infini de processus d'apparition, puis de disparition, de paires de particules-antiparticules. On appelle ces paires "virtuelles" parce que, tout à la fois leur apparition est éphémère et parce que, une fois disparues dans le vide quantique, elles en sortent constamment (ce qui donne l'illusion de leur présence constante). Le vide quantique contient virtuellement et en nombre infini des paires de toutes les particules et antiparticules possibles. Si nous reprenons notre nageur, engagé dans l'ensemble des trajectoires possibles pour rejoindre le rivage, le virtuel signifie qu'il ne cesse pas de disparaître et de réapparaître, comme s'il plongeait sous l'eau puis en ressortait immédiatement. Le virtuel, c'est le nageur. Le possible, c'est le parcours. Cela illustre les deux propriétés fondamentales de l'univers quantique : le multiple et le discontinu.

4) De quelques conclusions.

J'ai opéré ce détour par la physique quantique, non pour imposer, hors de leur domaine de validité, ses résultats, mais pour tout à la fois :

- me démarquer de toute approche subjectiviste des "possibles". D'ailleurs, la distinction entre l'objectif et le subjectif devient inopérante. La multiplicité des mondes possibles est parfaitement objective, mais sa prise en considération dépendra d'un observateur qui, qu'il le veuille ou non, sélectionnera l'un des possibles (car il est limité par ses capacités humaines et sa situation). Cela me conduit à modifier quelque peu ce que j'avais avancé : s'il est vrai que la multiplicité des mondes possibles est déjà pleinement réelle (contrairement à ce que j'ai dit auparavant), la "réalisation" d'un possible et d'un seul, au sein de cette multiplicité tient au fait que l'événement est objectif et subjectif à la fois. Lorsque l'événement surgit du monde virtuel, il devient aussitôt vu et approprié par des humains qui lui donnent sens en le contre-effectuant, ce qui, nécessairement, conduit à ne retenir, à n'exploiter que l'un des possibles. On peut dire que la contre-effectuation humaine de l'événement joue un rôle d'attracteur pour l'un des possibles, parmi une multiplicité. D'où l'impression (et l'illusion) d'un choix purement subjectif. Si je reprends mon étudiant, avant et au cours des épreuves du bac, il s'approprie, par sa puissance de pensée et d'action, l'un des possibles (œuvrer pour avoir telle note).

Mais l'essentiel, c'est-à-dire la réussite au bac, dépend bel et bien de l'actualisation d'un virtuel. Ce n'est pas principalement au moment de l'examen que l'étudiant réussit son bac. Tout élève le sait d'ailleurs ! Il y faut et du possible et du virtuel. Il y faut leur association. Il faut surtout retenir l'idée que les possibles sont et restent toujours multiples. Ce sont l'appréhension et l'appropriation humaines qui privilégient l'un des possibles au moment de la réalisation, l'ensemble des possibles, déjà réels, restant "en réserve".

- me démarquer aussi de l'approche, par les physiciens, du concept de "virtuel". Je rejoins tout à fait l'idée, que l'on trouve pleinement dans le taôisme chinois, d'une réserve de virtuels et de l'émergence d'un virtuel par actualisation, émergence "comme si" il émergeait d'un vide. Mais je tiens au "comme si". Car le virtuel est pleinement réel. En s'actualisant, en devenant actuel, il change de plan de réalité. Il accompagne la réalisation du possible. L'étudiant réussit son bac, avec la note 12 (par exemple !). La pleine actualité réside dans cette réussite et elle se sera réalisée par la manière dont il a appréhendé et mené à bien les épreuves (compte tenu des critères d'appréciation des examinateurs). Le mot "vide", bien que séduisant, porte plutôt à confusion. Car le plein de virtuels est un plein…de pleins!

Le virtuel existe pleinement avant son actualisation. Associer l'idée de virtuel à l'idée d'éphémère est une absurdité, de mon point de vue. La vie du virtuel ne commence pas une fois sorti du vide. C'est l'inverse qui est vrai : c'est lorsqu'il s'actualise, qu'il cesse, bien entendu, d'être virtuel pour devenir actuel. Mais il aura pu exister, pendant longtemps, en tant que pur virtuel, faute d'une actualisation possible. La vie éphémère de certaines particules, celles qui apparaissent dans le cyclotron, ne tient pas à leur vie virtuelle, mais à leur vie actuelle. C'est cette vie actuelle qui est éphémère (à cause des conditions de possibilité rigoureuses et très difficiles à maintenir de cette actualisation).

Reste donc à aborder de manière plus frontale la question du virtuel, telle que nous l'avons posée au départ, c'est-à-dire en rapport avec une théorie de l'événement.

Paris le 18 août 2008


 

Le virtuel en tant que tel. 3

Philippe Zarifian

Je voudrais, dans ce troisième et dernier texte, terminer ma recherche sur le concept de virtuel. Je procéderai en deux temps. Dans un premier temps, rappeler quelques acquis des deux précédents textes, en les modifiant quelque peu, et dans un second, conclure sur un certain nombre de propositions concernant le concept de virtuel et ses caractères.

1. L'événement et le virtuel.

Quel problème le concept de virtuel devrait-il permettre de penser ? Je pense qu'il y a problème quant au mode d'existence des événements, avant qu'ils ne surgissent. Partant de l'idée selon laquelle le surgissement d'un événement dans le réel du monde sensible, celui que nos sens appréhendent, n'épuise pas la valeur et la force de cet événement, j'ajouterai : le problème se pose en même temps de savoir comment l'événement poursuit sa durée et continue d'agir, après qu'il ait surgi.

Il est devenu habituel, en philosophie, de distinguer entre les états de fait et les événements. Les états de fait sont ce qui existe selon une certaine permanence et stabilité. Ils possèdent une surface et une longueur de temps que l'on peut délimiter, le temps étant saisi selon ses caractéristiques habituelles, le temps associé au mouvement mécanique qui est représenté, à la fois par les montres et les horloges et par les calendriers, temps qualifié de chronique. C'est à partir de son déroulement que l'on peut parler du futur comme de quelque chose de prévisible (et donc humainement planifiable) et mettre en avant une rationalité en finalité, donc poser les finalités de son action et rationaliser l'usage des moyens pour y aboutir. C'est aussi à partir des états de faits évoluant dans le planifiable que peut se développer le fantasme de la maîtrise de la réalité, celle-ci devenant le terrain de jeu de réalisation des buts et finalités des humain.

Les événements, à l'inverse, sont ce qui arrive, ce qui surgit de manière imprévisible et qui bousculent l'état des choses existant. Le temps de l'événement n'est pas chronique. Il s'agit d'un temps agissant selon un mode intensif, en tension permanente entre le passé de l'événement et les mutations qui se produisent dans l'actuel-futur du monde sensible. C'est le temps-devenir, le temps de mutations qui se produisent en permanence et s'enfoncent dans le futur à partir de l'actuel, mutations qui sont des inventions permanentes (Bergson parle de créations permanentes, mais je ne retiens pas le concept de création qui reste porteur d'une transcendance que, bon élève de Spinoza, je rejette pour me placer dans la pure immanence. Le mot " invention " est de ce point de vue plus rigoureux que celui de " création ").

Les événements appellent les humains à la modestie. Les événements s'imposent à eux, même lorsqu'ils en sont indirectement les promoteurs, et il leur faut, soit les subir, soit les contre-effectuer, en s'appuyant sur leur force. A partir d'un événement, il se passe quelque chose, il s'invente toujours quelque chose. Néanmoins, il me semble possible, à la suite de Deleuze, de remettre en cause cette dichotomie entre états de fait et événements et de radicaliser le point de vue.

Je propose de dire qu'il n'existe que des événements et des personnages (et, derrière ces personnages, des individualités, j'y reviendrai). Les états de fait, relativement stables, durables, prévisibles, pris dans leur extensivité ne sont en réalité que des événements temporairement " gelés ". La présence de ma table, dans mon salon, établit un état de fait incontestable au plan sensible et je ne doute guère de la retrouver telle quelle, avec cette présence, dans le futur (du moins le futur proche). Et pourtant, lorsque cette table a été installée dans ce salon, elle a fait événement, elle a bousculé et modifié le caractère de ce salon. Le problème qu'il s'agit de penser n'est pas de l'ordre de la causalité, du moins dans son appréhension classique. Il ne s'agit pas de savoir où et comment cette table a été produite, comment elle a été transportée dans mon salon, etc. Il s'agit de voir qu'il y a quelque chose de nouveau qui s'est produit et qui est le surgissement de la table dans mon salon, que, après diverses hésitations et réaménagements, j'ai installée à un endroit précis, déplaçant du même coup les autres meubles. Je me place dans le domaine de l'expression, à la frontière entre la causalité matérielle et le sens subjectif.

En installant la table à un endroit précis, j'ai contre-effectué l'événement de l'arrivée de cette table dans la pièce. Je l'ai temporairement gelé. Chaque jour, je retrouverai la même table (du moins en apparence) à la même place. Désormais, on risque de ne voir en elle que cet état de fait : la table est là. Il semble qu'elle soit là depuis toujours, dans sa qualité d'objet inerte (ce que, physiquement, elle n'est absolument pas bien entendu). Pourtant, elle est le produit d'un événement et ne cesse de l'être. Elle existe dans le rapport entre l'événement de son arrivée dans la pièce et l'action du personnage installateur que je suis alors. Et elle reste pour moi un événement, un événement à la fois utilitaire et esthétique. Je ne la vois pas comme un état de fait. Son actualité en appelle à ma mémoire, à mon désir, à mon goût esthétique, à mon attente, qui, d'une certaine manière, ont appelé cette table (celle-ci et aucune autre) à occuper cet endroit précis. Cette table, je vais continuer à la faire vivre, à la déplacer peut-être, à m'en occuper, à poser sur elle d'autres objets évocateurs.

Je ne cesse de prolonger l'événement de son arrivée et, d'une certaine façon, d'en éprouver du bonheur. Ce que j'ai dans ma mémoire, ce n'est pas la date de l'arrivée de la table, ni le cheminement de son transport matériel. Ce que j'ai, c'est l'intensité intacte d'une attente et d'un désir esthétique (et d'une utilité). Si cette intensité se détruit, si je perds le goût de cette table, je deviendrai le personnage, non de son installation, mais de sa disparition.

J'ajoute, bien que cela aille de soi pour un sociologue, que je ne me pense pas comme sujet. Je suis un personnage porteur d'un goût esthétique et d'un sens de l'utilité qui sont impersonnels, qui appartiennent au social. Mais je les singularise dans ma rencontre avec cette table. En ce sens j'agis pleinement comme individualité, mais une individualité qui se loge dans une multiplicité de personnages, face à une multiplicité d'événements. J'ajoute, et ce n'est pas sans importance, que cette table a été imaginée, pensée, idéellement manipulée, avant que je ne la trouve (ou ne la fasse fabriquer). La rencontre sensible avec cette table, saisie dans la manière de l'installer et le choix de sa place dans le salon, a été précédée d'une première rencontre imaginée sans laquelle je ne l'aurais jamais achetée ou fait fabriquer.

La table a existé avant sa réalité matérielle et locale. C'est cet " avant " qu'il s'agit de parvenir à penser. Et pourtant je sais que le " pendant ", la seconde occurrence de l'événement, ne correspondra jamais totalement à ce que j'avais imaginé. C'est de ce décalage qu'on peut extraire une surprise et donc une vraie joie.

Je vais prendre un second exemple, plus classique lorsqu'on parle d'un événement : le surgissement d'une panne d'un objet technique. Mon téléviseur tombe brusquement en panne, au moment même où je regarde une émission intéressante. Panne complète, écran noir. Je fais diverses manipulations sommaires, mais sans aucun effet. Comme il arrive souvent, face aux objets techniques actuels, ce téléviseur m'est totalement opaque. Je n'ai aucune idée de ses liaisons et constituants et aucune chance de pouvoir le réparer. Il est, pour moi, une pure boîte noire. Je téléphone donc à un réparateur spécialisé et intervient un autre personnage : le technicien réparateur. Peu importe ici le déroulement concret de l'histoire (car, à chaque fois, c'est d'une histoire différente et singulière dont il est question). Je voudrais seulement souligner quelques facteurs :

- le caractère imprévisible de la panne, qui, réellement, surgit dans la réalité présente et actuelle.

- L'importance que je donne à cette panne et qui me conduit à appeler un réparateur, plutôt que d'accepter d'avoir désormais un téléviseur en panne. Autrement dit, cette panne fait sens (pour moi, personnage, qui suit attaché à ce qu'apporte cette télévision).

- Enfin, une complexification des interactions : la télévision, moi, mais aussi le réparateur, voire les techniciens qui, dans le lieu de l'entreprise qui s'en occupe, interviendront sur l'appareil pour le réparer. Plusieurs personnages sont engagés dans son histoire et son récit.

Cet événement aura inauguré toute une nouvelle histoire, un nouveau cours des choses, doté de personnages en partie inconnus les uns aux autres, sous la temporalité particulière de l'événement : non pas le temps chronique, mais le temps du devenir de la télévision et de mon désir de la voir réparée, temps qui est propre à cet événement, qui n'appartient à aucun autre. Le temps chronique (l'heure, la date…) n'est plus qu'un repère social, seul le temps-devenir entretenant un lien interne avec l'événement.

Où se situe donc le problème du virtuel ? D'une part, dans toute la trajectoire, inconnue de moi, qui a conduit à ce que ce téléviseur tombe en panne, à cet instant précis. D'autre part, dans ce qui se poursuit. De ma rencontre avec cette panne et de la contre-effectuation, que je suppose réussie, qui a conduit à la réparer, je vais poser un nouveau regard sur cette télévision : je vais la voir comme pouvant, à tous instants, tomber en panne. Par ailleurs, objectivement parlant, elle n'est plus la même : toute réparation modifie l'objet technique. Il est bien possible, après tout, que cette télévision tombe à nouveau en panne. Mais tout ce qui se produira alors ne sera pas semblable à la première panne, car j'aurai incorporé, dans ma mémoire, le souvenir de la panne précédente et je n'agirai pas de la même manière.

Posée ainsi, la question du virtuel introduit à un certain mystère. C'est ce qui fait toute sa difficulté. De quoi est fait ce monde qui existait avant, pendant, après l'occurrence de la panne ? Les techniciens auront pu remonter à ses causes. Mais ils ne remonteront pas à son occurrence, à son surgissement, pas davantage qu'à l'état virtuel dans lequel se trouvait le téléviseur avant sa panne et continuera d'exister après.

On s'enferme facilement dans le binaire : télévision en panne, télévision qui marche. Mais on a du mal à penser :

- télévision qui marche, mais déjà virtuellement en panne,

- télévision en panne, mais déjà virtuellement autre, après sa réparation. On a du mal à penser le dédoublement de la réalité.

2. Les possibles et le virtuel.

Il existe une multiplicité de mondes possibles. Cette proposition a été faite par Leibnitz. Elle a été remarquablement confirmée par la physique moderne. La tradition philosophie veut que cette multiplicité soit purement subjective. Nous, humains, imaginons qu'il existe cette multiplicité et nous opérons un choix, optons pour l'un des possibles. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent. D'abord, la physique, depuis plus d'un siècle, nous a appris que cette multiplicité concerne les particules et, qui plus est, que tous les possibles se réalisent. Si nous projetons cette découverte majeure à notre niveau d'existence, cela voudrait dire qu'un nageur, tentant de regagner la plage, emprunte toutes les possibilités, toutes les trajectoires à la fois, dont celle où, épuisé par un courant, il se noie. Toutes sont vraies, ont le même degré d'existence. Bien entendu, placé d'où nous sommes, à notre niveau d'existence, dans notre perspective, seule l'une des possibilités va apparaître et se réaliser. Mais l'étrangeté ne réside pas dans l'existence de la réalisation de la multiplicité des possibles, mais dans le fait qu'une seule, après coup, nous apparaisse.

Peu importe pourquoi : les physiciens eux-mêmes ont du mal à l'expliquer. Ce qu'il faut retenir, c'est que la multiplicité des possibles n'a rien qui soit propre à la subjectivité. Elle existe pleinement, mais il s'agit d'une existence très particulière : le possible n'est ni pleinement réel, ni pleinement irréel. L'un des possibles se réalise. Donc, au sens rigoureux du terme, devient réel, face, à notre niveau d'existence dans la réalité sensible, à un éventail d'autres possibles qui ne se réaliseront pas, mais resteront potentiellement présents.

Le possible se réalise. Passe-t-il du non réel au réel ? Non, précisément. Il passe d'un plan de réalité à un autre, ou, plus exactement, désigne ce passage.

Dans le premier plan de réalité, le plan du virtuel, il existe, avant coup, une vraie multiplicité de possibles. Dans le second plan, le plan du réel sensible à taille humaine, seul l'un des possibles pourra être dit, après coup, s'être réalisé, sans que l'éventualité de toutes les autres multiplicités ait disparue. La théorie de l'événement peut nous l'expliquer : ce qui surgit, c'est un événement totalement singulier, ici et maintenant. Mais il aurait été possible qu'il surgisse ailleurs et à un autre moment, tout en ayant une cause identique. Le surgissement de l'événement, c'est la réalisation de l'un des possibles. L'action humaine, la liberté humaine, ne résident absolument pas dans le " choix " de l'événement, mais bien dans l'action humaine que cet événement provoque. Etre à l'hauteur de l'événement, c'est-à-dire se saisir pleinement d'un possible que nous n'avons ni créé, ni choisi. Contre-effectuer l'événement.

Si l'on admet que le possible consiste avant tout en une trajectoire et une réalisation, au sein d'une multiplicité, c'est qu'il existe un plan de réalité d'où il provient et au sein duquel cette multiplicité existe et se conserve. Ce plan de réalité n'est autre que le virtuel.

Le virtuel s'actualise.

Le possible (l'un des possibles) se réalise.

Sans la réalisation d'un possible, un virtuel ne pourrait pas s'actualiser, émerger dans le réel sensible qui est le notre. Mais ce que le concept de possible nous indique, c'est que, sur le plan du virtuel, les possibles sont toujours pluriels, ils existent à l'état de multiplicité. Les possibles sont toujours pluriels. Tous les passages sont ouverts. On descend des virtuels aux états des choses actuels, qui, comme je l'ai indiqué, peuvent être considérés comme des événements "gelés". On monte des états des choses aux virtuels.

La première ligne, la descente, en appelle, pour nous humains, à sa connaissance, la connaissance du virtuel qui s'actualise ou s'est actualisé dans un événement.

La seconde ligne, la remontée vers le plan du virtuel, qui se saisit pleinement de la nature événementielle de l'état des choses, en appelle à l'action, à la contre-effectuation.

3. Le virtuel en tant que tel.

Tous les philosophes qui ont parlé du virtuel sont d'accord sur ce point : le virtuel est réel. Contrairement au possible, on ne peut pas dire qu'il se réalise, puisqu'il est déjà réel. Il s'actualise. Néanmoins, le plan de réalité dans lequel existe et se loge le virtuel n'est pas semblable au réel sensible. Et il faudra emprunter la trajectoire ouverte par un possible pour que le virtuel devienne actuel et change de plan. Que savons-nous de la consistance de ce plan de réalité ? On pourrait emprunter une réponse proche de celle fournie par Deleuze : le chaos. Ou plutôt, ce qui s'extrait du chaos comme apte à pénétrer dans le réel sensible.

Je préfère le Vide du taoïsme, que la physique moderne rejoint à travers le " puits " quantique, le vide duquel sort et entre sans cesse des particules. Lao Tseu utilise une image simple et frappante pour parler du Vide. Un couple vient d'acheter une maison. Il entre dans le salon. Le salon est vide. Mais, parce qu'il est vide, il peut aussitôt se peupler de toute l'imagination que le couple va déployer pour y installer des meubles, qui, dans ce cas, sont des meubles virtuels. Le couple peut déjà dessiner sur une feuille de papier la forme et la localisation des futurs meubles, et, pendant toute la période où les meubles de la réalité sensible n'auront pas été installés, ce couple peut aisément modifier le futur agencement.

Je pense que le meilleur moyen de comprendre le virtuel est de partir de la mémoire. La mémoire, on le sait, on le sent, est peuplée d'intensités, qui sont complètement installées dans le temps-devenir, qui n'ont pas de rapport avec le temps chronique. Un événement de forte intensité qui s'est produit il y a 20 ans peut se remémorer, comme s'il s'était passé hier et nous pourrons l'évoquer avec le même luxe de détail. Par contre, nous pouvons avoir presque entièrement oublié ce qui s'est passé hier, ou du moins, nous devrons faire un effort pour nous le remémorer, de manière assez vague et imprécise, s'il s'est agi d'événements de faible intensité. Notre mémoire est pleine de ces traces qui nous guide vers les événements passés, selon une priorité établie, moins par la datation, que par leurs intensités relatives. Et, nous en faisons l'expérience, nous pouvons certes rechercher un souvenir, mais dans de nombreux cas, les événements passés s'actualisent soudain dans notre mémoire sans que, consciemment, nous les ayons sollicités. La forme la plus intense en est le traumatisme. Les événements passés, leur contenu, la force avec laquelle ils nous ont affecté, la manière dont nous les avons accommodés dans notre esprit, sont devenus des virtuels que nous portons en nous. Lorsqu'un événement intense s'actualise dans notre pensée, il influence notre comportement actuel et présent et c'est souvent sous l'appel d'une situation présente problématique que notre mémoire agit ou que nous la sollicitons. Et ceci se produit en permanence : nous ne pouvons vivre sans une relation permanente à notre mémoire (ce que la maladie d'Alzheimer illustre parfaitement dans la considérable perte de capacités qu'elle représente).

Mais il me faut aller plus loin dans la compréhension du virtuel. Le plan du virtuel, sa réalité propre, qui se différencie de la réalité sensible, est le plan de l'invention . Il s'y engendre en permanence du nouveau. Parce que le vide est vide, un vide infini, il a comme propriété de pouvoir se peupler d'inventions, avant qu'elles ne s'actualisent en prenant appui sur un possible. Il me faut alors introduire un nouveau concept : la virtualisation, qui est le pendant de l'actualisation. Au sein de l'avancée dans le temps-devenir, le temps des incessantes mutations, du nouveau s'invente en permanence et se loge dans le virtuel. Il est, dans la capacité humaine, d'inventer du virtuel, de virtualiser le réel sensible au fur et à mesure de notre avancée dans un devenir et, ce faisant, de changer de plan, de peupler une réalité virtuelle qui n'est pas identique à la réalité sensible. La mémoire n'est pas seulement un lieu de rappel des événements passés. Elle est aussi là où se loge l'expérience de notre avancée incessante dans un présent qui est tendu dans la perspective du futur (comme tout devenir), l'expérience de notre confrontation à des problèmes, de la problématisation.

Dans la virtualisation s'inscrit toujours une perspective et, pour nous humains, une valeur, selon la formidable théorisation que Nietzsche nous a offerte. L'intensité, les différentiels d'intensité qui se marqueront dans notre mémoire, sont intimement associés à ces valeurs, qui sont, en dernière analyse, d'ordre éthique, qui sont des valeurs de vie..

Evoquer Nietzsche, c'est évoquer des forces, des puissances. Je l'ai indiqué rapidement, les individus que nous sommes ne sont pas des sujets. Ils sont des individualités qui empruntent à différents personnages, selon les événements qui se produisent. Je fais un pas de plus : nous sommes des forces (ou des puissances, dans le langage de Spinoza). Dans l'exercice de la virtualisation, de l'invention, nous incorporons en nous de nouvelles capacités, de nouveaux virtuels, qui pourront augmenter (ou diminuer) notre puissance, qui pourront s'actualiser sous le coup d'une nécessité et dans le cours d'une contre-effectuation. Et elles le feront face à d'autres individualités qui expriment des forces, soit en s'associant à elles, soit en luttant pour s'imposer.

Dernier pas à faire : la question du virtuel ne concerne pas que des humains. La physique nous apprend que l'univers est peuplé de virtuels et que leur actualisation sont des phénomènes d'une énorme portée : la naissance d'une étoile ou, après implosion d'une autre étoile et dans le cours de son effondrement, la naissance d'un trou noir. Ces naissances sont des inventions de la Nature, dont la propriété première, comme l'indique Spinoza, réside dans son incessante productivité. Il est bien possible que la théorie des cordes nous indique un jour que la puissance première réside dans les virtualités de vibration de ces cordes… Mais la théorie des cordes est controversée en physique. Peut-être demain, une autre théorie ? Volontairement, je ne donne pas de définition du virtuel. Un concept est une manière de penser, associée à un ensemble de caractères. Et une pensée ne se laisse pas enfermer dans une définition. J'espère avoir introduit à cette manière de penser. Ce serait déjà beaucoup.

Paris le 17 septembre 2008.

 

index