L'émergence d'un nouveau système technique

Je commence un travail de recherche sur le thème de l'émergence d'un nouveau système technique, au sens que Bertrand Gilles a donné au terme de " système technique ".

Je commence complètement par la fin, en présentant trois résultats qui ne sont, bien entendu, que des hypothèses, produites largement par intuition.

Premier résultat : on parle, depuis plusieurs dizaines d'années, des Nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), devenues au fil du temps plus simplement les Technologies et l'information et de la communication (TIC). Mais, à ma connaissance, il n'existe aucune formulation conceptuelle quant à l'émergence d'un nouveau système technique, les TIC étant présentées, soit de manière descriptive, soit en approfondissant tel aspect (la numérisation ou les réseaux) sans approche intégrative et donc systémique quant au contenu de la technique et sans référence aux avancées parallèles des sciences physiques (la mécanique quantique en particulier). C'est là un phénomène très étrange, une carence évidente. Par contre des tonnes d'ouvrages ont été écrites sur les effets ou impacts de ces TIC, sans que l'on sache donc, conceptuellement, de quoi on parle. Cela a nourri divers théorisation dans le champ des sciences économiques et sociales. Pensons à la théorie du capitalisme cognitif, à celle de l'économie de la connaissance, à celle de la révolution informationnelle, à celle de l'ère des réseaux, et bien d'autres encore. Nous sommes donc face à des constructions théoriques qui reposent, dès que l'on se réfère à la réalité technique, sur du vide conceptuel.

Second résultat : sous la poussée de la réalité technique et de son usage apparaît aujourd'hui, parmi les concepteurs de ces techniques, le thème de la " convergence ". Convergence, pour le moins, de trois lignées techniques :

- le développement et la généralisation de la numérisation et de l'informatique (qu'on a pris l'habitude de nommer, empiriquement : systèmes d'information, SI en abrégé),

- l'expansion et la convergence des réseaux de communication à distance, englobant désormais voix, images, sons, textes, etc.

- le recours aux techniques issues du monde des médias, et en particulier de la télévision haute définition.

Pour parler simple, nous assistons à une convergence entre systèmes d'information, réseaux de communication à distance (dont, bien entendu, les réseaux de télécommunications, mais aussi, ce qui n'est pas la même chose, le réseau des réseaux, le Web) et médias. Mais le problème est que cette convergence reste décrite de manière largement empirique, sans penser à l'émergence d'un système technique global, avec des confusions permanentes dans l'emploi de deux mots : information et communication. L'avis le plus généralement admis parmi les acteurs de cette convergence est que l'élément clef réside dans la numérisation. D'autres pensent qu'il réside plutôt dans le passage au " tout IP ".

Troisième résultat : je propose, à titre d'hypothèse purement transitoire, de dire que finit actuellement, après une assez longue période maturation de lignées techniques séparées, par émerger un système technique nouveau. Je le qualifie de " système ouvert de communication dialogique en réseau, fondé sur la prise de forme généralisée de la numérisation et les techniques d'adressage personnalisées et autorisant un passage permanent du virtuel à l'actuel ". L'important, dans cette définition, réside dans l'expression " système ouvert de communication dialogique ". Le dialogisme renvoie à la théorie langagière du dialogue, formidablement découverte et développée par Mikhaïl Bakhtine, à cette différence près que le dialogue n'emprunte pas uniquement au langage oral ou écrit, mais à la combinatoire de diverses modalités d'expression langagière. Par exemple, le langage par image et par son en fait intégralement partie ou encore le langage par le toucher.

Quand je dis " système ouvert de communication dialogique ", j'introduis des redondances simplement destinées à en simplifier la compréhension. Il suffit de dire : " un système dialogique ouvert ". Et je pourrais donc utiliser une formule plus courte : " un système dialogique ouvert en réseau, fondé sur la numérisation généralisée, l'adressage personnalisé et les propriétés du virtuel ". La matière première de ce système réside dans l'exposition et la confrontation aux événements. La numérisation ne fait pas qu'apporter un même mode de traitement, par algorithmique distribuée, des informations. Contrairement à ce que pensent les informaticiens eux-mêmes, la numérisation opère sur des éléments discrets (discontinus) de communication (et non pas seulement d'information) relatifs aux diverses modalités d'expression langagière dont j'ai parlé, éléments discrets qui renvoient, par symboles, aux chaînes d'événements.

Le caractère social de ce nouveau système technique ne réside pas, à titre principal, dans ses effets ou impacts, mais dans le contenu social même mis en jeu lors de la conception et du développement de ce système technique et donc dans les options qui se prennent face à une pluralité de possibles (ce dont rend compte l'adjectif " ouvert " et l'expression : " les propriétés du virtuel "). Le social, les choix sociaux sont donc dans le système technique et non pas principalement en-dehors. Le rapport à ce système technique devient le levier principal de la puissance d'action dans les configurations modernes de production et de vie.

Voici donc pour le programme de recherche que je propose.

Philippe Zarifian Le 23 juillet 2008

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