La contre-réforme.

Philippe Zarifian Juillet 2008

1. Le tournant du milieu des années 80.

Nous vivons une période où les forces réactionnaires, au sens précis de ce terme, s'exercent à fond et avec violence, d'une manière qu'il nous faut comprendre du mieux possible si nous voulons les affronter avec efficacité. Au sens précis du terme : sous la pression de ces forces, nos sociétés dites avancées, celles des pays du Nord, retournent en arrière, vers un horizon qui s'apparente à ce qu'elles ont du être vers le milieu du 19ème siècle, tout en vivant dans un environnement technologique et économique qui, bien entendu, n'a rien à voir avec le passé.

Cette régression opère sur presque tous les fronts : sur le social, sur la démocratie, sur les formes de pensée et les idéologies, sur la santé du corps et le bien être de l'esprit, sur l'intégrité personnelle. L'un des rares fronts pour lequel il ne serait pas rigoureux de parler d'une avancée réactionnaire est celui de l'écologie. Dans le phénomène de dégradation de la biosphère et du rapport entre humains et nature, il n'existe pas de retour en arrière. Nous ne retournons pas vers le 19ème siècle. Il est plus juste de dire que nous vivons sous l'impact de processus de dégradations qui se développent depuis deux siècles. Le 19ème siècle est présent en tant que les virtualités de dégradations de la biosphère, qui se sont établies sous l'industrialisme capitaliste (bien que préparées depuis considérablement plus longtemps), sont en train de pleinement s'actualiser.

Pour mettre en lumière le caractère réactionnaire, non seulement des politiques, mais plus largement de l'action des forces sociales que ces politiques incarnent, je vais dresser un rapide panorama descriptif.

Il est juste de dire que le président Sarkozy en France enchaîne à vitesse accélérée les " réformes ". Mais soyons rigoureux : ce ne sont pas des réformes, mais des contre-réformes. C'est une politique contre-réformatrice, et donc réactionnaire (et non pas du tout conservatrice) qui est appliquée, avec violence et systématisme. Mais elle n'est pas aussi récente qu'elle veut bien s'en donner l'air. Elle condense et précipite tout un mouvement dont le moment de départ peut être daté avec précision : les années 1984 - 85, celles où se trouve opérée une série de basculements et à partir desquelles " tout devient possible " en termes réactionnaires, où les formes de pensée elles-mêmes accueillent ce " tout devient possible et légal, voire légitime ". Economiquement parlant, c'est durant ces deux années que s'est mis en place un mouvement, jamais démenti depuis, de repartage de valeur ajoutée des entreprises au bénéfice des profits et aux détriments des salaires et de baisse des charges sociales et de la fiscalité pesant sur les propriétaires du capital. C'est aussi au même moment que les grandes entreprises se lancent dans la mondialisation et déploient ce qu'on appellera bientôt une stratégie de globalisation. C'est aussi en 1985 qu'un gouvernement de gauche institue techniquement et légalement la " désintermédiation " et la libéralisation des marchés financiers, permettant que soit pleinement créée une sphère financière de nature profondément spéculative et prédatrice.

Socialement, c'est durant ce tournant que le chômage s'annonce comme étant structurel (et non plus conjoncturel) et qu'intervient une première contre-réforme qui s'avèrera déterminante : l'instauration légale des emplois de nature précaire, dont l'Etat, à travers une panoplie de " mesures jeunes ", va devenir le promoteur, avant même que les entreprises ne s'en emparent fortement.

Idéologiquement, c'est aussi le moment où se construit et se répand l'idée de la " fin de l'Histoire ", idée qui, depuis, a profondément pénétré les consciences. Fin de l'Histoire : le capitalisme et la démocratie représentative sont présentés, à la fois comme ayant valeur universelle, mais aussi et surtout comme l'horizon indépassable des sociétés humaines, une sorte de réalisation finale de l'Esprit hégélien. Puisque fin de l'Histoire il y a, tout se présente et se résout dans des mouvements sporadiques de court terme. Toute la vie et toutes les perspectives sont écrasées sous le poids de l'immédiateté. Les structures sociales et leur mouvement de long terme disparaissent dans une sorte de modulation permanente. Elles sont masquées et en partie décomposées réellement par une atmosphère de flexibilité et de fébrilité généralisées, réglées sur une absence de perspective, quelle qu'elle soit, puisque, par définition, l'Histoire est devenue immobile.

Politiquement enfin, c'est l'époque où s'installe pleinement l'autocratie, incarnée par la figure et les pratiques du président Mitterrand. Ce dernier prépare les conditions qui permettront à un Sarkozy de gouverner de manière quasi-dictatoriale, sans que ce mode de gouvernement, bien que dénoncé verbalement, ne soit plus désormais sérieusement remis en cause par les forces politiques instituées.

Je pourrais multiplier les traits de ce type. Mais il importe de voir qu'au moment où était vécu ce tournant du milieu des années 80 - après, ne l'oublions pas, une longue période de crise économique - nous restions alors davantage dans une réalité virtuelle que dans une réalité pleinement actualisée. Par exemple : les emplois précaires étaient alors encore très minoritaires.

2. La mise en œuvre de la contre-réforme.

Il faudra du temps pour que les politiques et pratiques de contre-réformes s'installent pleinement et produisent leurs effets. A la faveur de la montée du chômage structurel, de la financiarisation de l'économie et des stratégies de globalisation, les mesures qui se situent sur un champ où opèrent directement les forces économiques pourront être déployées rapidement et engendrer aussitôt leurs effets. L'effet le plus profond et le plus souterrain sera certainement la montée du taux d'exploitation du salariat, sa progressive paupérisation et une déstabilisation généralisée des emplois, qui n'affectera pleinement les fonctionnaires que de manière plus récente, bien que le principe idéologique en était déjà acquis. Dans ce champ la confrontation entre capital et salariat est directe et c'est certainement l'affaiblissement des capacités d'action et de résistance des salariés qui va jouer. Non seulement les organisations syndicales s'affaiblissent encore davantage, mais on entre dans une période durable de baisse des conflits sociaux (ce qui ne signifie pas une baisse de la conflictualité potentielle, au contraire !). Les contre-réformes s'y imposent de manière directe et la plus efficace d'entre elles, sur fond d'un haut niveau de chômage, est certainement un démantèlement des capacités protectrices du droit du travail, associé à une balkanisation du salariat, l'idéal sur lequel cette balkanisation se règle étant, sans aucun doute, le principe d'un salarié totalement isolé, et donc affaibli.

Par contre, dans le champ des institutions étatiques et paraétatiques (j'entends par là tous les organismes gérés paritairement et toutes les institutions et associations qui relaient l'action propre de l'Etat), les contre-réformes ont plus de mal à être instaurées et à engendrer leurs effets. Il faut dire que démanteler et briser des institutions qui possèdent un degré élevé d'adhésion et de popularité et qui contribuent depuis plusieurs décennies à régler l'existence de dizaines millions de personnes (sachant que je me polarise ici sur le cas de la France) n'est pas une mince affaire.

Trois points d'achoppement, ayant des enjeux différents, mais participant du mouvement global de la contre-réforme ressortent :

- le système de sécurité sociale, avec l'ensemble de ses branches,

- le système de santé, en partie lié au précédent,

- l'éducation nationale.

Il faudra une série impressionnante de réformes, rencontrant, ici, des mouvements d'opposition, pour que la contre-réforme s'impose quant à son contenu. L'objectif de la contre-réforme est très simple et il prend une forme pleinement achevée avec le sarkozisme.

Il s'agit tout à la fois :

- de détruire l'Etat Social, qualifié aussi d'Etat Providence, tel qu'il avait été instauré pendant le Front Populaire, mais surtout pendant la période de l'après-guerre. On peut prendre les séries de mesures et de " réformes " opérées par les gouvernements successifs et qui se parachèvent de manière ouverte depuis l'instauration du sarkozisme et montrer que chacune de ces séries attaque un aspect déterminé de l'Etat Social jusqu'à laisser une sorte de champ de ruines, selon un mouvement que l'on pourrait comparer à des vagues successives de bombardements. Ces bombardements sont parfaitement réglés quant à leur cible et chaque vague en appelle une autre. Il faut en apprécier la convergence : c'est la totalité de l'Etat Social qu'il convient de détruire et les forces réactionnaires en possèdent une claire conscience. L'enjeu est de taille. Il suppose temps et ténacité de la part du camp de la réaction.

- de détruire en même temps les politiques keynésiennes dont le principe central avait été d'impulser et de soutenir ce que Keynes appelait " la demande effective ", par le biais d'une intervention directe de l'Etat dans la sphère économique. Là aussi, les contre-réformes ne sont pas faciles à imposer, car, dans le cas spécifique de la France, l'interpénétration entre l'économique et l'étatique était importante et avait été renforcée pendant la période gaulliste. En particulier, elles touchent un point sensible : le service public. Le retrait de l'Etat vis-à-vis de la sphère économique suppose l'ouverture de ces secteurs à la valorisation d'un capital privé et, progressivement à la concurrence mondialisée, et donc un changement profond dans l'orientation et les critères de gestion de ces grandes entreprises. La pierre d'achoppement concerne le principe phare du service public : l'égalité d'accès pour tous au service rendu par la grande entreprise public. Davantage encore que la privatisation, c'est l'abandon de ce principe qui aura de fortes conséquences. Là aussi, l'Etat ne pourra opérer que de manière progressive. Mais il le fait avec constance, jusqu'à ce qu'une gestion capitaliste à l'état pur s'impose dans ces grandes entreprises. Là aussi, l'aspect réactionnaire est flagrant : on retourne en direction du 19ème siècle, vers des périodes où une partie de ces entreprises relevaient, on l'a parfois oublié, d'un capital privé. Mais le contexte, bien entendu, a changé : ces entreprises ne sont plus à taille régionale et ne bénéficient plus d'une situation de monopole de fait (comme c'était le cas, par exemple, pour les compagnies privées de chemin de fer). Ce sont des entreprises insérées d'entrée de jeu dans le processus de mondialisation et devant affronter une concurrence qui, progressivement, mais rapidement, mettra fin à toute situation de monopole.

Toutefois la destruction des politiques keynésiennes ne saurait être limitée à ce seul aspect. La mise en cause d'une politique de soutien par l'Etat de la demande effective suppose en même temps une disparition des programmes gouvernementaux et des financements qui y correspondait. Citons simplement l'abandon de toute politique industrielle, de toute politique technologique, de toute politique d'offre publique de services de la part de l'Etat. Même la politique d'armement va connaître des coupes sombres dans la commande publique, le seul secteur qui prend le relais étant celui qui correspond à la politique sécuritaire, sur laquelle je vais revenir.

Il me semble important, si l'on veut maintenir une analyse rigoureuse, de ne pas confondre entre destruction de l'Etat Social et abandon d'une politique keynésienne. Même si les effets se rejoignent, les modalités et conséquence n'en sont pas identiques.

Dans le cas de l'Etat Social, ce sont des mécanismes de redistribution de grandes ampleurs qui sont progressivement détruits, imposant en même temps un recul du " salaire indirect " qui va peser lourd dans les processus de paupérisation et de fragilisation des salariés et de leurs familles. Pensons à l'assurance maladie, pensons au système de retraite.

Dans le cas de la politique keynésienne, nous ne sommes pas dans le champ de la redistribution sociale, mais dans celui de l'accès à et de la production de services qui interfèrent dans le mode de vie des populations. Pensons au téléphone, pensons aux chemins de fer.

Dans le premier cas, les personnes sont affectées en tant que bénéficiaire d'une redistribution sociale (que ce soit par des allocations ou par la gratuité de l'accès aux services). Dans le second cas, les personnes sont affectées en tant qu'usagers, parce que privées désormais de l'accès à un réseau et à des moyens de prise en charge de leur mode de vie d'une manière et à un prix qui relèvent des principes du service public. Ces processus n'opèrent pas et ne peuvent pas opérer par substitution complète, selon une opposition entre noir et blanc. La retraite par répartition existe toujours, une certaine gratuité de l'accès au soin se maintient, les opérateurs de télécommunications sont toujours tenus, par la loi, de s'assurer du maintien d'un service de base, accessible à tous, qualifié de " service universel ", etc.

Mais le mouvement d'ensemble est net et, bien entendu, produit ses effets. En même temps que la politique keynésienne est abandonnée, l'Etat se prive volontairement de moyens d'action propre dans le champ économique. Il organise son " impuissance ". Il cède la place à des groupes industriels ou financiers privés, sur la politique et l'orientation desquels il ne peut plus agir directement. Les fameuses "autorités de régulation" ne régulent en réalité que la disparition des situations de monopoles et le respect de la concurrence entre grands groupes, avec ouverture à la mondialisation, ou, pour le moins, à l'européanisation. Ces autorités n'interviennent sur les tarifs que lorsqu'il devient évident que le service universel n'est plus assuré et risque de provoquer une montée insupportable, socialement et politiquement, de l'injustice. Dans ce cas, ces autorités diront qu'elles se préoccupent des "consommateurs", mais nullement des " citoyens ", terme qui se trouve banni de la sphère économique.

C'est vers l'insécurisation des conditions et trajectoires de vie des personnes et vers la paupérisation, autant, voire désormais davantage que vers le chômage, que le couplage entre destruction de l'Etat Social et abandon d'une politique keynésienne convergent.

Un point sur lequel j'insiste depuis longtemps et sur lequel il me semble nécessaire d'insister à nouveau réside dans ce que j'ai proposé d'appeler une " mise en disparition du capitalisme", lequel sort du débat public et politique. C'est bien le paradoxe. Alors que toutes des orientations aboutissent à un élargissement de la sphère d'action du capital privé (celui des grands groupes et des grands opérateurs bancaires et financiers) et à une montée spectaculaire, sur un espace de 20 ans (depuis le milieu des années 80 donc), des taux de profit, c'est sur l'action de l'Etat que toute l'attention se focalise et le débat public se recentre. Cet effet idéologique peut s'expliquer puisque, dans le cas de l'Etat Social ou dans le cas d'une politique keynésienne, les contre-réformes impliquent directement l'Etat (ce qui permet à Sarkozy d'apparaître comme un grand réformateur !). Mais l'effet en est pervers : on oublie à qui bénéfice ces mouvements et quels sont les acteurs désormais les plus puissants. Encore une fois, l'Etat organise lui-même son impuissance et, avec lui, bien entendu, l'affaiblissement de toute possibilité de mener une politique nationale (notion qui a perdu toute signification réelle, sauf, je vais revenir, dans le domaine sécuritaire).

Il faut en voir les conséquences. Dans les débats politiques où partis et personnalités politiques apparaissent et s'affrontent verbalement, le sujet débattu est celui de la politique de l'Etat. Absolument rien n'apparaît sur les rapports économiques et sociaux et sur l'orientation des acteurs les plus puissants du monde contemporain. Certes l'Etat agit, par une avalanche de lois et de décrets, mais l'essentiel du contenu de ceux-ci - si je mets à part le sécuritaire - relève de la mise en place des contre-réformes, donc de mesures qui affaiblissent, légalement et structurellement, le pouvoir de ce même Etat ! Et qui organise les plus de libertés d'action possibles pour les dirigeants du capitalisme contemporain. Si Sarkozy soigne ses " amis " grands patrons, c'est qu'il n'est pas dupe. Il sait où se trouve l'essentiel du pouvoir. A lui le théâtre et la mise en scène et les honneurs fastueux. Et à lui aussi de conduire en interne des actions ingrates, qui peuvent lui coûter sa popularité (qu'importe, aussi longtemps qu'il possède la légitimité, et il lui sera toujours possible, le temps d'une nouvelle campagne présidentielle, s'il y aspire, de reconquérir sa popularité).

Je prendrai un exemple dans un domaine qui relève particulièrement de l'action de la puissance publique: celui de la politique universitaire. La loi relative à l'autonomie des Universités et les décrets qui progressivement vont suivre (tout n'a pas encore été révélé) ne conduisent pas, contrairement à des accusations trop simplistes, à un retrait financier de l'Etat. Bien au contraire : l'Etat engage des moyens supplémentaires. Mais le point décisif de cette loi est qu'elle crée une nouvelle catégorie d'acteurs : les présidents des universités, et surtout ceux des pôles d'excellence universitaire qui regroupent, localement, universités, grandes écoles et organismes de recherche, acteurs qui sont maître de l'élaboration de leurs propres projets et, bien entendu, de leur mise en œuvre et conduite, avec, si possible, un appui privilégié, pour les " meilleurs ", de la part de l'Etat.

A quelle logique ces acteurs " autonomes ", dotés de pouvoirs étendus, répondent-ils ? A celle qui est contenue dans la loi d'orientation, à savoir : devenir compétitif au plan mondial et, grâce au regroupement des moyens au sein d'un pôle, rationnaliser la production d'enseignement et de recherche, en comprenant l'accompagnement administratif dont toute université ou organisme de recherche à besoin, et donc diminuer les dépenses. C'est cela que nous, universitaires de base, vivons actuellement. Ces nouveaux acteurs sont invités à singer le comportement des entreprises privées. On crée des commissions de recrutement, on invente des postes de Directeurs de ressources humaines, etc., tout ceci sous la haute autorité… de ces nouveaux acteurs, présidents des regroupements et présidents des entités (universités, laboratoires de recherche, grandes écoles) ainsi regroupés.

En clair : on instaure une nouvelle caste, qui restera publique dans son statut, mais deviendra privée dans ses politiques et ses manières de diriger. On nous dit que l'on créera ainsi des pôles forts dans la compétition mondiale. Mais le PDG de Danone tient le même discours… ! Produire des étudiants comme on produit des yaourts ? Personnellement, je fais le pari qu'à terme, ce ne sont pas les meilleurs enseignants, ni les meilleurs chercheurs sur un plan scientifique et pédagogiques qui émergeront, mais les plus conformistes et les moins courageux, donc créatifs. C'est déjà ce qui se produit. Là aussi, l'Etat organise sa propre impuissance, se recentrant sur un pouvoir de sélection et de contrôle, donc un pouvoir de type policier.

3. Contre-réforme et révolution conservatrice ?

Derrière toute destruction se réalise une construction. Quels sont le type de société et de politique qui se profilent derrière les contre-réformes ?

3.1. Je commencerai par le plus simple, ce qui est explicitement dit et saute aux yeux. Idéologiquement parlant, le sarkozisme, qui parachève une transformation déjà amorcée bien avant, se présente de manière très simple, sous la forme de deux propositions :

1) Chacun doit pouvoir évoluer et être évalué selon son mérite personnel et selon la responsabilité, elle-aussi personnelle, qu'il assume de ses propres actes et de sa propre trajectoire.

2) Chacun doit prendre pour modèle celui de l'entrepreneur capitaliste, à son niveau de mérite, du plus bas au plus haut de l'échelle sociale.

Mérite, responsabilité individuelle de soi, et audace de l'entrepreneur, voici les nouvelles valeurs qui remplacent, en quelque sorte, les valeurs républicaines. Ceux qui ne parviendront pas à suivre ce modèle, même à un bas niveau de l'échelle, seront qualifiés de " laissez pour compte ", mais l'Etat s'engage à leur assurer un minimum vital, voire même à leur laisser de nouvelles chances pour devenir " conformes " (s'ils échouent cela sera de leur faute). Rappelons cette évidence : toute personne, présumée responsable, court le risque d'être déclarée coupable. Le régime du mérite et de la responsabilité personnelles est aussi celui du potentiellement coupable. Et d'abord coupable de ne pas avoir su gérer sa propre trajectoire. Le social n'existe plus. Il a disparu. Les sociologues devront se reconvertir, à moins qu'ils ne l'aient déjà fait, en inventant une sociologie de l'individu !

Faisons un pas de plus dans le décodage de ce projet politique : le mérite est toujours hiérarchique : il existe des degrés de mérite. Mais au sommet existe nécessairement une élite. La société du mérite est donc nécessairement, aussi, une société gouvernée par une élite, avec des niveaux intermédiaires de commandement, élite d'autant moins contestable qu'elle semble tirer sa légitimité d'un critère qui s'applique à tous. Tout le monde en effet peut devenir méritant et s'élever, par lui-même et ses propres efforts, dans l'échelle des mérites. Mais quel est le mérite suprême, celui auquel doivent penser d'accéder les plus méritants ? Il y a certes une série d'honneurs et des places, distribuées dans l'échelle sociale. Mais, selon le Président Sarkozy, il n'y a guère de doute : le mérite suprême consiste… à gagner beaucoup d'argent ! Lui-même a déclaré, sans aucune fausse honte, que dès lors qu'il ne sera plus Président de la République, il s'emploiera à gagner beaucoup d'argent, nettement plus qu'il n'en gagne aujourd'hui (malgré la hausse de sa rémunération en tant que Président de la République).

Rarement un projet de société aura été énoncé dans des termes aussi simples. Car tout en découle.

L'Etat Social ? Mis à part la voiture balais pour les laissez pour compte (les nouveaux Misérables), il sera remplacé par la capacité individuelle d'épargner et de placer son argent, dans des organismes privés créés dans ce but (et qui pullulent déjà, dans le champ de l'assurance maladie, de la retraite, de la santé, etc.)

L'Etat keynésien ? Il sera remplacé par le dynamisme des entrepreneurs individuels, qu'on allègera du plus de charges et de contraintes possibles.

La rémunération salariale ? Elle se fera de plus en plus selon le principe, déjà établi, du salaire au mérite.

Le chômage ? On forcera les demandeurs d'emploi à se prendre en charge eux-mêmes et à accepter les emplois qu'on leur propose, au risque d'être privé de tout droit à une indemnité de chômage.

La montée de la pauvreté ? On en rendra responsable les personnes elles-mêmes, qui n'ont pas fait l'effort de s'en sortir. Et la voiture balais tentera de les mettre hors de vue du reste de la population.

A quoi tout cela fait-il penser ? A la société du milieu du 19ème siècle précisément, aux débuts du capitalisme industriel sauvage, à cette différence près que le capitalisme financier frappé de sénilité remplace, comme échelon le plus élevé, le capitalisme industriel encore dynamique et jeune à cette époque.

3.2. Il ne faut pas néanmoins prendre cette idéologie au pied de la lettre et croire que ceux qui la prônent y croient entièrement eux-mêmes. Il convient donc d'aller plus loin. Prenons les deux termes clefs : mérite et responsabilité individuelle de soi. Le mérite est à priori ouvert : tout le monde y a droit. L'égalité d'accès au mérite est ce qui justifie les (fortes) inégalités de mérites, une fois ceux-ci obtenus. Mais personne ne peut être assez naïf pour croire que le mérite ne subit pas des déterminations, qui sont, somme toute, assez classiques. Détermination par le milieu social, en termes de capital culturel et de moyens financiers. Détermination par les réseaux d'appui et de cooptation que l'on peut activer. Détermination par la faculté de se concentrer sur ses résultats scolaires et professionnels, sans être accaparés par des soucis d'argent, par des tâches subalternes, par des difficultés familiales. Détermination par la connaissance des codes et rouages de sélections.

La responsabilité individuelle de soi, si elle renvoie chaque individu à lui-même, n'existe pas sans des soutiens et des instances de jugement et d'évaluation. Ce n'est pas seulement vis-à-vis de soi et de sa propre culpabilité, en cas d'échec, que l'individu répond. Il répond devant des critères qui, quant à eux, sont sociaux.

Ce que signifie ici ce recours au thème de la responsabilité de soi, c'est :

- l'absence de garanties collectives, socialement négociées et/ou instituées, l'absence de droits auxquels la personne peut avoir recours. Nous sommes dans des " devoirs " sans " droits ". Le cas du demandeur d'emploi est symptomatique : tout se passe comme si ce demandeur d'emploi était d'entrée de jeu coupable de ne pas avoir d'emploi. Si, certes, on lui reconnaît un droit à toucher une indemnité chômage, il s'agit d'une indemnité temporaire et conditionnelle, soumise à un devoir de base : accepter les emplois qu'on va lui proposer selon une formulation précise (du premier jusqu'au troisième emploi proposé)

- l'effort qui doit être individuellement fourni pour aboutir à un résultat, résultat qui, comme je l'ai indiqué, est évalué selon des critères déterminés. La question devient : quel sont ces critères ? Or, parce qu'ils ne sont pas définis ni négociés, ils restent soumis à un arbitraire. Et cet arbitraire n'est pas autre chose que l'arbitraire du plus fort (avec, de fait, comme critère central : l'argent, celui que l'on rapporte ou peut rapporter. C'est à l'aune de l'argent que tout se mesure désormais).

Le modèle de société qui se dessine ainsi n'est pas réellement une société des individus, et moins encore d'individus libres et égaux, selon la fiction du libéralisme politique. Il s'agit d'une société profondément sélective et hiérarchique, au sein de laquelle les personnes sont sans cesse soumises à des épreuves et à des jugements, et dans laquelle il est fait appel à l'effort individuel, mais en référence implicite à des réseaux et à des soutiens qui reproduisent une classe bourgeoise arriviste, jeune riche pourrait-on dire.

Cette bourgeoisie de l'effort et de l'argent fait là encore penser…à la bourgeoisie du 19ème siècle, mais dans un contexte où les places les plus élevées, dans la haute administration et dans les grands groupes industriels et financiers, sont confisqués par une caste qui s'auto-sélectionne selon ses propres critères. Le thème du mérite renvoie à cette auto-sélection.

J'en viens maintenant au lien que l'on peut établir entre contre-réforme et contre-révolution. Quand Gramsci, dans sa prison, établit le concept de révolution conservatrice, il a en vue, bien entendu, le contexte de son époque, celui des années 1920/1930. Contexte marqué par la révolution des soviets et les grandes insurrections, sauvagement réprimées, de cette période, qui ont tentées d'instituer des républiques des conseils. Parler de contre-révolution a donc un sens précis et très tangible à cette époque. Il serait ridicule d'affirmer que nous sommes dans une période comparable. Il n'existe pas de révolution qui soit ostensiblement en marche et qu'il faille réprimer ou étouffer.

Pourtant la thématique de la contre-révolution me semble devoir être sollicitée. J'ai, dans la suite des événements de septembre 2001, parlé de la mise en place d'un véritable régime de guerre, à la fois interne et externe. La série des vraies guerres militaires qui ont éclaté ont confirmé et validé cette analyse. Mais on peut aujourd'hui mieux cerner les régimes de guerre interne, qui ne sont pas autre chose que des guerres civiles larvées ou potentielles. La liste impressionnante des lois, décrets, dispositions liberticides, instaurant un régime sécuritaire en interne (et vis-à-vis des étrangers externes) qui ont été promulguées ces dernières années interroge.

Pourquoi un tel régime sécuritaire ? Pourquoi son renforcement permanent ? Pourquoi devient-il partagé par tous les gouvernements européens (après que les Etats-Unis et la Russie aient tracé la voie) ?

Pour tenter d'apporter une réponse, on ne peut pas se limiter au thème de la contre-réforme. Il faut évoquer l'hypothèse que cette contre-réforme s'adosse à une contre-révolution. Mais quelle est sa signification ? Comme dirait Karl Schmitt : quel est l'ennemi ?

L'ennemi a d'abord été qualifié sous le terme très générique et pratique de " terroriste ". Il permettait d'établir un lien direct entre ennemi interne et ennemi externe. Le moindre jeune des banlieues était assimilé à une sorte de terroriste ! Mais actuellement la thématique du terrorisme s'affaiblit. Et ceci pour une raison simple : les vrais groupes terroristes sont affaiblis. Les mesures anti-terroristes (contre les vrais terroristes) ont porté leurs fruits. Et pourtant les régimes sécuritaires continuent de se renforcer, voire, dans le cas de la France, de se durcir.

Quel est donc l'ennemi ? On glisse en ce moment des terroristes vers toutes les personnes potentiellement dangereuses. Le thème de la dangerosité s'installe. La dangerosité autant potentielle que réelle prend progressivement la place du terrorisme. La lutte se déplace, de la répression (toujours prête à être activée) vers la prévention. Il faut " surveiller et punir ", voire surveiller tout court, lorsqu'il n'y a encore rien à punir. Le régime sécuritaire se complète pas un fichage systématique, large, mais ciblé, qui permette de suivre et surveiller toutes les personnes potentiellement dangereuses " tout au long de leur vie ". C'est-à-dire : toutes les personnes non conformistes (et non conformes) qui pourrait contester le nouvel ordre social que la contre-réforme, dans un climat délétère de montée de la pauvreté et de l'angoisse quant l'avenir, instaure.

Cette contre-révolution est prise en charge par l'Etat, un Etat policier. Alors que la puissance de l'intervention de l'Etat dans le domaine économique s'affaiblit, sa puissance et ses moyens policiers (en y incluant en amont le fichage et la surveillance et en aval la mise au pas de la justice…jusqu'à la construction d'un parc supplémentaire de prisons !) s'élargissent.

Il y a contre-révolution parce qu'il existe une rébellion potentielle, dont tout le monde sent bien qu'elle est considérable. Sarkozy - si je le prends de manière emblématique, comme incarnant à la fois l'Etat et la grande bourgeoisie actuelle - a peur. Et il a raison d'avoir peur. Il n'a pas peur du fait même de son impopularité : celle-ci est un vrai signe, mais ce n'est qu'un signe. Il a peur que la situation lui échappe, que la société parte dans une série de mouvements de révolte et de résistance qu'il ne parviendrait plus à contrôler. Il n'a pas peur de l'opposition politique institutionnelle (qui pourrait avoir peur du Parti Socialiste ?!). Il a peur de la multitude, de ses actions difficilement prévisibles, de sa colère profonde. Et plus il avance dans les contre-réformes, plus il sait qu'il accumule les ferments de révolte, voire de rébellion, ferments divers et chaotiques, mais qui, incontestablement grandissent. C'est bien la raison pour laquelle la contre-réforme ne peut pas se passer d'une contre-révolution, davantage, pour l'instant, préventive que directe.

Le 18 juillet 2008

index