Morale et éthique face à la question écologique

Intervention pour le réseau Ecole et Nature, Cherbourg, 28 mars 2008

Philippe Zarifian

Je voudrais intervenir sur deux points :

- clarifier, à votre demande, les notions de morale et d'éthique, en indiquant leur différence,

- examiner comment la question écologique modifie les approches de l'éthique préexistantes.

1. Morale et éthique.

La distinction que je vais proposer est assez carrée, sans nuances. J'irai à l'essentiel, tout en gardant à l'esprit le fait que je " force " les différences. De plus, il n'existe pas de consensus, ni en philosophie, ni en sociologie quant à la distinction à opérer entre morale et éthique. Je prends donc partie, tout en m'inspirant largement des propositions de Paul Ricoeur sur ce sujet. La distinction entre morale et éthique revêt une importance forte aujourd'hui, en particulier pour penser les questions de la mondialisation et de l'écologie. Nous sommes loin d'une pure distinction sémantique ou d'un simple jeu de vocabulaire. On peut aisément voir à quel point la morale du Bien et du Mal est utilisée dans les relations internationales et dans la justification des guerres. Or je ferai volontiers l'hypothèse que nous sommes, en profondeur, dans une période de basculement : alors que la question de la morale a largement dominé, du moins dans nos sociétés occidentales, en particulier par l'intermédiaire du droit, et alors qu'elle prend le devant désormais dans des actions hostiles et guerrière qui bafouent ce droit, on sent une montée en profondeur des références à l'éthique, même si elle s'exprime de manière confuse et inadéquate, de façon inflationniste.

Ce basculement est un enjeu pratique. Qui plus est, et la question écologique comme celle de la paix le montrent, il y a urgence à clarifier et opérer ce basculement. Il ne s'agit pas, bien entendu, que l'éthique remplace la morale, mais d'inverser l'ordre des priorités, d'indiquer que le suivi d'une éthique est premier et supérieur au respect d'une morale. J'ajoute aussitôt que, bien entendu, il n'existe pas qu'une seule morale et qu'une seule éthique. Il faut toujours en parler au pluriel. L'éthique qui s'est développée, par exemple, en Chine au 5ème siècle avant JC est différente de celle développée par Aristote en Grèce à la même époque. Néanmoins, il existe des caractères communs qui réunissent les morales d'une part et les éthiques d'autre part. C'est en fonction de ces caractères que j'établirai la distinction entre les deux.

1.1. La morale.

Une morale est un ensemble de règles et de normes qui orientent le comportement des individus en société en fonction de deux pôles opposés : le Bien et le Mal. Toute morale, à ce titre, est contraignante. Elle l'est comme toute règle, en tant que contrainte de comportement qui doit être respectée et suivie, mais elle l'est aussi comme norme, qui non seulement redouble la dimension contraignante, mais établit un partage entre le normal et l'anormal, donc un jugement de normalité et un processus de normalisation. Qu'elle qu'ait été son mode d'élaboration (démocratiquement discutée ou imposée de manière autoritaire), une morale se présente comme un ensemble d'obligations et de devoirs, qualifiés de " moraux ". Les deux pôles, celui du Bien et celui du Mal, introduisent une ligne de tension.

Une morale est composée à la fois :

o de préceptes = ce qu'il faut faire, ce qu'il est bien de faire,

o d'interdits = ce qu'il est mal de faire, ce qu'il faut éviter de faire.

Une morale, Hobbes l'avait bien vu, est toujours artificielle : elle est une construction sociale et humaine, largement produite par l'Etat, située dans une société déterminée et réglant, pour l'essentiel, les rapports entre membres de cette société, ainsi que ceux avec les étrangers. La Nature n'y tient directement aucune place. Rien ne peut être dit " naturel " dans une morale. On peut certes poser, artificiellement, que telle manière de se comporter envers la Nature est immorale, répréhensible, mais la Nature n'y figure que comme un pur objet. Les propriétés propres de cette Nature ne sont aucunement en jeu.

Toute morale est sociale, par son origine, par son contenu, par son mode d'élaboration. Elle constitue un objet privilégié des sociologues. Certes, pour les personnes qui croient en une religion et dans la transcendance de Dieu, la morale peut être dite comme étant d'origine divine. Les 10 Commandements représentent encore aujourd'hui un exposé moral paradigmatique, posé à l'époque pour ordonner les comportements du peuple juif, mais dont le contenu a été ensuite assez largement généralisé.

Si la morale est d'origine sociale (ou divine) et n'est jamais d'origine individuelle, par contre elle est destinée à régler les comportements individuels : les individus respectent une morale sociale ou la bafouent. Cette situation, artificiellement construite, génère des jugements moraux qui sont omniprésents dans une société donnée. On ne cesse de juger les personnes en fonction du caractère moral ou immoral de leur conduite. Encore faut-il, bien sûr, qu'il y ait encouragement ou sanction.

L'appui majeur de la morale, en tant qu'appelant sanction, réside dans le droit et l'exercice de la justice et, avec elle, tout l'appareil judiciaire et les mesures répressives dont l'Etat détient le monopole. Dans nombre de cas, la sanction juridique n'a pas à s'exercer : il suffit de savoir qu'elle existe et qu'elle appuie le jugement premier, qui est souvent un jugement d'opinion, qui provoque un sentiment de culpabilité chez celui qui a pensé et a fait le Mal. Néanmoins, il est établi, dans nos sociétés occidentales contemporaines que personne ne doit se faire justice soi-même, indiquant bien le caractère social (et non pas interpersonnel) de la morale.

Les dispositifs d'encouragement sont moins évidents : ils sont plus tacites, plus symboliques. Mais on ne saurait oublier que, dans les trois religions du Livre, celles qui font référence au Dieu de l'Ancien Testament (Judaïsme, Christianisme et Islam), il existe une récompense suprême : l'accès au paradis. Même pour les non croyants, et après des siècles d'inculcation de cette idée dans les sociétés considérées, il en reste une influence. Le péché et sa sancion sont de ce monde. La récompense est d'un autre monde.

Une morale donc règle les comportements individuels de l'extérieur d'eux-mêmes, puisque toute morale est sociale, vient d'un ordonnancement de la société. Mais la morale arrive à un raffinement suprême lorsqu'on pose son intériorisation par chaque sujet. Les impératifs moraux de Kant sont posés comme étant (ou plutôt : devant être) le produit suprême de l'exercice de l'autonomie du sujet. Je me pose à moi-même des impératifs. Mais il suffit de considérer le contenu de ces impératifs pour voir qu'ils sont intégralement sociaux (dont la fameuse Règle d'or : " ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse ", reprise de la Bible). Le respect de la morale s'exprime particulièrement dans la notion de " responsabilité ", au sens de " répondre de ". Je réponds de mes actes et de leurs conséquences. Voire : je réponds même de mes pensées.

Reste la question de la fonctionnalité d'une morale : de quelle nécessité sociale procède-t-elle ? La fonction d'une morale, en général, est double :

o garantir l'ordre et la hiérarchie dans une société et indiquer de quel ordre il s'agit. Il s'agit d'éviter l'anarchie et le désordre. Les gens que l'on suppose dénués de toute morale (et qui souvent ne font qu'appliquer une morale étrangère) sont des barbares. Les actes immoraux sont des actes de barbarie, qui soulèvent l'indignation, avant même d'être juridiquement sanctionnés.

o garantir la paix : juguler les tendances spontanées à la violence et à la guerre civile. Donc : Ordre et Paix.

1.2. L'éthique

Une éthique est tout autre chose qu'une morale. Il est plus difficile d'en parler, car, jusqu'à aujourd'hui les éthiques ont rarement eu l'occasion de s'imposer socialement. Il me semble que la définition la plus simple qu'il est possible d'en donner est de dire qu'une éthique est un ensemble de principes de vie.

Vie en un double sens :

o manières de vivre,

o pouvoir de vivre, biologiquement et intellectuellement, et pouvoir d'en développer les potentialités.

A la différence d'une morale, une éthique intègre une certaine conception du rapport à la Nature, à commencer par le rapport à notre propre corps, qui, bien entendu, fait partie de la Nature. Les deux termes : vivre et vie ne sont pas à prendre, en premier abord, de manière sociale, mais de manière physique. Il existe une physique de la vie (en ce sens la biologie est un domaine de cette physique) à laquelle l'éthique fait, explicitement ou non, référence. Et sur cette base, en général, une éthique va développer la référence à une puissance et à une vie propre de la pensée imaginative, que les éthiques d'inspiration religieuse qualifieront de spiritualité (mais dont on trouve l'équivalent dans les éthiques non religieuses). Une éthique est d'abord personnelle et non pas sociale.

Avant que d'être ce qu'on appelle un choix (un choix de vie), une éthique se développe sous la forme d'une prise de connaissance et de conscience de notre propre nécessité et pouvoir de vivre, de notre puissance personnelle à vivre. Que peut mon corps ? Que peut ma pensée ? Qu'est-ce qui est bon pour eux ? Qu'est-ce qui est mauvais ?

L'éthique ne se prononce pas sur un quelconque Bien ou Mal, mais elle s'élabore avec une connaissance et expérience de ce qui est bon et mauvais pour le corps et la pensée et jusqu'à quel point. La médecine en est une bonne source de métaphores : avaler un poison est mauvais pour mon corps. Il peut en détruire la cohésion et donc la vie. Mais il n'est aucunement mal de prendre un poison !!! Manger de manière équilibrée et délicieuse est bon pour le corps et l'esprit. Mais il n'est aucunement " bien " de le faire !!!

Contrairement à une morale, une éthique n'est pas un état. Ce n'est pas un " être ". Une éthique est toujours un développement, une variation, une existence. Le bon et le mauvais ne s'opposent pas terme à terme, comme le font le Bien et le Mal. Ils ne constituent en rien un pôle d'attraction. Ils sont une voie, une orientation, un Tao. Chacun de nous s'oriente plus ou moins loin dans la voie du bon en fonction d'une certaine éthique de vie. Une éthique est intégralement positive : elle prône le développement du bon, bien entendu. Mais elle le fait avec la claire conscience qu'on ne peut jamais intégralement éviter le mauvais, que ce dernier sera toujours, sauf si l'on atteint à une sagesse suprême, mélangé au bon. Une morale se veut pure, elle veut statuer dans l'absolu, dans l'ordre du tout ou rien. Une éthique repousse cette conception. Elle raisonne sur du composé. Elle ne se développe positivement que si elle reste attentive aux influences qui sont mauvaises pour nous et qui s'imposent nécessairement. Elle repousse l'idée même de pureté.

Une éthique, je l'ai indiqué, est d'abord personnelle, elle concerne chacun de nous en tant que singularité. Reprenons l'exemple du poison : certains sont, par leur constitution corporelle ou leur habitude, insensibles aux effets de tel poison, alors que d'autres le sont fortement. Une éthique s'observe personnellement. Néanmoins, si la voie est personnelle, le contenu éthique ne l'est pas. C'est un point important à comprendre : toute éthique possède un potentiel d'universalité (contrairement à une morale, y compris lorsque celle-ci affiche cette (fausse) prétention).

Pourquoi ? Pour une double raison.

D'abord parce que, malgré la singularité de chacun d'entre nous, tous les humains ont une aptitude à vivre et une complexion corporelle et mentale qui sont proches. Certes, il y a des différences dans l'exposition aux poisons, mais il y a aussi nombre de domaines dans lesquels le bon et le mauvais sont communs, sont partagés par tout être humain. Qui plus est, j'y reviendrai à propos de la question écologique, le spectre du vivant est, pour tous les êtres humains, largement identique. Au-delà de telle température, de tel taux de radiation, de telle atteinte à notre intégrité corporelle, nous avons tous la probabilité de mourir. Il en est de même pour le bon : l'affect d'amour et celui de générosité nous renforcent tous, car tous les humains partagent les mêmes affects et les mêmes effets de ces affects.

Ensuite, quand j'ai indiqué que l'éthique avait un potentiel d'universalité, c'est en direction de l'humain, de prime abord, qu'elle le manifeste, et non pas en direction du social. Question majeure et qui trouble nos habitudes de penser : ce n'est pas comme être social que le respect d'une éthique se révèlera bon, mais comme être humain. Le potentiel d'universalité concerne l'humanité toute entière et non pas telle ou telle société.

J'en viens alors à un point délicat : si l'on met en avant ce potentiel, doit-on continuer de parler de l'éthique au pluriel ou en venir au singulier ? Des éthiques différentes ou une seule éthique ? On ne peut répondre à une telle question de manière dogmatique. Constatons que différentes éthiques se sont développées, à la fois dans différentes civilisations et à différentes époques, chacune développant un aspect déterminé relatif aux principes d'une vie bonne. Mais constatons aussi qu'une large partie des contenus de ces éthiques se recoupent, comme par un effet de l'expérience accumulée et réfléchie de la pratique de la vie humaine. Encore une fois, et il faut insister sur ce point, aucune éthique ne se pratique dans l'absolu. On peut parler d'un développement, d'un progrès éthiques, d'un perfectionnement, mais aucunement d'un aboutissement, pour autant que ce terme ait un sens. Je ne veux pas contester, par ailleurs, le rôle du social : telle société, telle ambiance sociétale en quelque sorte, peut favoriser le développement positif d'une éthique. Et telle autre, agir plutôt en un sens négatif. C'est là un fait observable. L'ambiance sociétale compte, ainsi que le mode d'exercice du pouvoir politique. Mais du point de vue de la logique interne d'une éthique, la société est un intermédiaire, un milieu favorable ou défavorable, mais elle ne détermine pas la logique interne elle-même. Une éthique ne peut être imposée par une quelconque contrainte externe. Parler de " règle " ou de " norme " éthique est un non sens. Tout développement éthique provient d'une démarche personnelle, d'un effort de soi singulier, si possible aidé par un effort commun et s'incorporant en lui. Un développement éthique n'est pas une obligation sociale, dans aucun sens de ce terme. Par contre, il réfléchit sur des déterminations et des nécessités. Le fait que tel poison soit mauvais pour le corps est une détermination objective que nous pouvons parfaitement analyser. Mais strictement rien ne nous oblige à en tenir compte. Ou si tel est le cas, c'est qu'une morale tente de s'annexer une éthique…

L'éthique n'est pas une obligation sociale ou morale. Elle n'est pas l'objet d'un respect. Une éthique est l'objet d'une recherche et d'un effort. C'est une orientation que l'on prend, parfois de manière spontanée, mais aussi, à partir d'un certain niveau, en connaissance de cause, en référence à notre manière de vivre, de soutenir l'essor de notre puissance de vivre (et donc d'éviter, à l'inverse, tout ce qui nous affaiblit).

Comme il n'existe pas de prescription ou de corps de règles, comment une éthique s'élabore-t-elle ?

Par trois voies selon moi :

o la voie de la connaissance rigoureuse des causes qui déterminent des effets bons ou mauvais, aussi bien dans notre rapport à la Nature que dans les rapports interhumains.

o la voie de la réflexion sur les expériences de la vie, qu'on appellera volontiers la voie de la sagesse,

o enfin la voie des convictions, qu'elles soient de nature personnelle et/ou culturelle.

Je voudrais m'arrêter quelque peu sur le couple souvent énoncé, lorsqu'on parle d'éthique, formé entre " valeurs " et " convictions ". Il a, en sociologie, une base solide, fournie par Max Weber, qui distingue ce qu'il appelle la rationalité en valeur, effectivement fondée sur des convictions rationnellement motivées et sur un corps de valeurs, les grandes religions en ayant donné l'exemple.

Mais personnellement :

- d'une part je constate qu'il existe une véritable inflation dans l'usage actuel de ces deux termes, qui, de manière générale, sont utilisés de manière assez creuse, peu argumentée rationnellement, de telle sorte que ce qu'on appelle " valeurs " ressemble beaucoup à de simples sentiments personnels (ce qu'on aime, ce qu'on déteste…). Et quand parle de "convictions ", on fait l'impasse sur les deux autres voies d'élaboration d'une éthique et leurs exigences (qui font que la " montée " en éthique est une voie difficile, qui demande un effort certain). On ne voit pas d'ailleurs, si tout est rabattu sur des valeurs et des convictions, où pourrait résider le potentiel d'universalité. On se trouve figé dans un pur relativisme culturel ou personnel.

- d'autre part, la faiblesse de Max Weber, qui apparaît bien lorsqu'il veut se démarquer de Marx, est qu'il " oublie " les conditions de production de la vie matérielle, on pourrait dire : les conditions de production du vivre. Et un tel oubli est désastreux et se révèle d'autant plus qu'on fait intervenir la question écologique. Bref: dans l'éthique, telle que définie et abordée par Max Weber - par exemple dans son analyse de l'éthique protestante - les rapports à la Nature et les conditions de production du vivre sont totalement occultées. On bascule dans le pur sociologisme.

Je ne conteste pas pour autant l'existence de valeurs et de convictions, mais je pense qu'il faut les reformuler. Est réellement une valeur ce qui pour nous " fait valeur ", autrement dit à une importance discriminante, constitue un principe que nous valorisons. Mais si tel est le cas, nous devons être en capacité de l'expliquer rationnellement, de dire pourquoi tel principe de vie fait valeur pour nous (et pourquoi nous rejetons, comme mauvais, tel autre principe ou approche). Nous sommes donc déjà au-delà d'une simple conviction

Par ailleurs, une conviction n'est pas le contraire d'une prise de position rationnelle. Une conviction éthique est une croyance qui se présente comme intense en des valeurs de vie. Mais, derrière la croyance, c'est aussi le constat d'une attirance vers ou encore d'une propension à. Nous nous sentons attiré par tel principe de vie, parce que nous éprouvons qu'il nous convient, qu'il nous renforce, que nous y adhérons spontanément. La conviction se situe dans l'ordre du sentir et du ressentir. En ce sens, elle est pré-rationnelle et elle nous fournit une indication spontanée sur nos attirances et nos croyances. En cela elle est importante.

Mais il n'y a pas lieu de la survaloriser. Car une conviction qui n'est pas étayée reste en réalité fragile et peut parfaitement, à l'expérience ou à l'intelligence, se révéler parfaitement négative. Qui d'entre nous, dans son expérience de vie, n'a pas été amené à " faire le ménage " parmi ses convictions ? A en retenir et valoriser certaines, à en abandonner d'autres. Je vois un lien interne entre le fait de donner valeur à et la formulation de convictions. La conviction est le premier pas, encore largement spontané, qui nous oriente vers ce à quoi nous allons donner de l'importance parmi les principes de vie. Mais il n'est pas le dernier pas.

J'en viens à la question décisive du contenu d'une éthique. Contrairement à la morale, une éthique ne remplit aucune fonction sociale. Elle oriente, trace la voie du vivre personnel et humain. Un mot chinois lui correspond : le Tao, la voie.

Une conduite éthique consiste dans le fait de suivre une certaine voie dans la manière d'aborder la vie. Quelle voie ? Malgré la pluralité des éthiques, voit-on ressortir des orientations majeures? Je pense que oui.

Je distinguerai trois grands thèmes :

1) l'amitié.

Depuis Aristote, ce thème est revenu sous différentes variantes : - l'amitié grecque, - l'amour du prochain, de n'importe quel humain, - la générosité chez Spinoza, - le respect d'autrui dans la phénoménologie du 20ème siècle, - la solidarité dans des philosophies d'inspiration sociale.

Dans toutes ces variantes, on voit la prise de connaissance de ce qui nous est proche et commun, de l'appui et du renforcement mutuels, l'expérience de la joie que procure le sentiment d'amitié et, sans doute de manière encore plus fondamentale, la plénitude née de l'exercice du pouvoir d'aimer. On peut sans doute hésiter entre parler d'une éthique de l'amitié ou d'une éthique de l'amour. Mais c'est dans l'amour que réside le véritable potentiel d'universalité (ce que Jean avait compris dans l'écriture de son magnifique évangile, de très loin supérieur aux trois autres évangiles).

2) la liberté.

Dans le domaine éthique, la liberté ne renvoie pas à la conception de la liberté mise en avant par le libéralisme politique (" je suis libre de faire ce que je veux, pour autant que je ne porte pas atteinte à la liberté d'autrui "), ni à la " libre volonté ", et moins encore au " libre arbitre ". La liberté n'est pas un état, mais un mouvement, là aussi une variation. Il y a gain en liberté, processus d'émancipation lorsque se produit un renforcement de la puissance de pensée et d'action de chaque individu, du " pouvoir de ", dans le sens d'échapper aux dominations (dont les dominations justifiées par une morale), de s'affranchir du jeu des passions, de renforcer sa capacité propre d'agir sur le cours des choses. Cette liberté se renforce par la coopération et par ce que Spinoza appelle " la composition des puissances ", et donc grandit en s'associant à l'éthique de l'amitié (ou de l'amour). Elle grandit dans l'agir ensemble.

3) l'ouverture et l'usage des possibles.

Un thème plus souterrain de l'éthique, particulièrement dans la philosophie taoïste en Chine (en particulier chez Lao Tseu), réside dans la posture et la capacité à explorer les possibles, à ouvrir les options de vie, à s'appuyer sur la propension des choses. On retrouve cette éthique de manière contemporaine chez Deleuze (les virtuels) ou chez Simondon (les potentiels). C'est à la fois la prise en compte d'une réalité virtuelle - la pluralité des possibles est réellement existante et se trouve exprimer, dans le taoïsme, par le Vide - et la capacité à utiliser ces possibles en anticipant leurs développements et leurs effets. Ce type de posture est particulièrement précieux face à la question écologique. On peut le considérer comme une variante de l'éthique de la liberté.

Donc : Amour et liberté pour l'éthique.

J'y insiste : cheminer au sein d'une éthique suppose un effort personnel important et soutenu, personnel, et si possible, appuyé par une démarche collective. Mais ce parcours est aussi source de satisfactions qu'aucune morale ne peut procurer.

2. L'éthique face à la question écologique.

Par rapport aux éthiques philosophiques traditionnelles la question écologique introduit 5 changements majeurs.

2.1. Les rapports hommes / Nature

D'abord, cela va de soi, l'éthique ne peut se limiter aux conduites à tenir dans les rapports entre humains. Elle doit englober notre rapport à la Nature, car nous avons le pouvoir de l'altérer d'une manière telle qu'elle porte atteinte à une partie du vivant, aux capacités de vivre, et en particulier, ce qui nous concerne le plus, à la capacité de maintenir les conditions de la vie humaine sur Terre. C'est à dessein que je parle de la Nature avec un grand N. Il faut la prendre dans l'intégralité de ses dimensions et de ses formes pour bien délimiter de quoi nous parlons. J'entends par Nature l'ensemble de l'univers (du moins celui que nous connaissons), le Cosmos considéré dans son ensemble. Je pourrais démontrer, grâce aux avancées de la physique, que tout événement sur Terre, aussi localisé soit-il, met en jeu l'ensemble de l'univers - c'est ce qu'on appelle en physique, le principe de non localité-, mais cette démonstration n'a pas sa place dans le présent texte. Je veux simplement préciser ce sur quoi, avec une large certitude, l'espèce humaine a le pouvoir d'agir. Cela s'exprime d'une manière extraordinairement simple : nous avons d'ores et déjà pouvoir d'altérer les processus naturels de manière à rendre impossible toute forme de vie humaine ou équivalente sur Terre. Par contre, nous n'avons aucunement pouvoir de " détruire " la Nature. Si la Terre devient un jour semblable à Vénus - ce qui est une possibilité envisageable actuellement -, certes toute forme de vie proche de la vie humaine aura disparu, mais la Nature se sera simplement transformée. Avoir le souci de la Nature " en soi " est une absurdité. Ce dont nous pouvons avoir le souci, c'est de notre rapport à la Nature, telle qu'elle nous affecte (sur le plan de la possibilité de continuer à vivre au plan biologique, mais aussi sur d'autres plans, tel que le plan esthétique, qui fait intégralement partie de la joie de vivre). Lorsque j'indique : " vie proche de la vie humaine ", je veux indiquer que certaines formes de vie ont une résistance considérablement supérieur à la notre et différentes. Certaines bactéries, par exemple, résiste à des doses de rayonnement considérablement supérieures à notre résistance. Ou encore, il est probable qu'il existe des formes de vie dans le fond des océans, qui se déploient dans des conditions et sur des registres largement différents des nôtres. La vie humaine, nous le savons, se déploie au sein d'un spectre très limité, que ce soit en température, en dose de radiations, en composition de l'air et de l'eau. On a pu, par le passé, vanter les capacités d'adaptation de l'espèce humaine. Mais il faut actuellement avoir une claire conscience de ses limites. Le rapport à la Nature produit un effet boomerang : il nous fait retour sous la forme de la disparation possible de la vie humaine sur Terre et, en attendant, sous la forme de difficultés croissantes (des gens meurent déjà en nombre du fait du dérèglement climatique). Nous savons déjà quelle nouvelle posture il serait bon qu'on adopte : non pas penser la Nature comme une ressource à exploiter ou comme une entité à dominer (approche que le capitalisme industriel a poussé à l'extrême), mais aimer la Nature et la respecter, respecter ses forces et ses formes, de manière à utiliser, du mieux possible, ses propensions, ses forces et ses lois, ses équilibres systémiques. La culture chinoise est certainement celle qui, à grande échelle, est la plus riche d'enseignement dans ce sens. Il ne faut jamais oublier que le corps humain fait intégralement partie de la Nature. La santé des corps est un indice essentiel de l'évolution du rapport hommes / Nature.

2.2. Le changement d'horizon temporel.

Dans les éthiques traditionnelles, mis à part Spinoza, l'éthique restait centrée sur les interactions du présent. Or aujourd'hui, nous savons qu'il faut raisonner sur le long terme, mais un long terme dont la configuration se joue au présent. Ce sont, encore plus qu'à nous-mêmes, à nos enfants et aux générations futures qu'il faut penser. Un verbe parle de cette nouvelle posture face au temps : le devenir. Ce qui, dans le présent de nos actes et pensées, préfigure les probabilités pour l'avenir. Qu'est-ce que l'humanité, dans son potentiel de vie, est en train de devenir ? On en voit les conséquences. Dans les éthiques traditionnelles, on mettait fortement l'accent sur les comportements individuels associés à des effets de court terme. Il faut dire que la morale et le droit nous y enferment : nous ne sommes pénalement responsable de nos actes que dans les effets tangibles de court terme. Certes le droit commence à évoluer, mais à une allure d'escargot. A l'échelle de la question écologique, on voit que les enjeux concernent à la fois :

- des transformations nécessaires dans une multiplicité de conduites individuelles quant à leur manière de vivre,

- et des transformations dans des actions et politiques globales.

On voit bien les deux extrêmes d'une exigence éthique : l'engagement de chaque personne singulière, et, en tendance, une prise de conscience et de parti à l'échelle de l'humanité dans son ensemble. Le niveau d'une société nationale est nécessaire, mais largement insuffisant : les questions écologiques se jouent des frontières !

2.3. Un changement profond dans la signification du concept de responsabilité.

Aujourd'hui, c'est la signification morale de la responsabilité qui l'emporte largement : c'est la responsabilité, le fait de " répondre de ", face à des normes et à des jugements de type juridique. Or, avoir à répondre devant des instances de jugement moral est considérablement en dessous des exigences éthiques actuelles. Le concept de responsabilité est amené à changer de signification : non pas simplement " répondre de ", mais " avoir le souci de " et, corrélativement " prendre le soin de ". C'est un changement de posture individuelle, humaine et sociale. Elle n'appelle pas à un jugement, mais à des évaluations. Encore faut-il produire les institutions adéquates.

2.4. Les formes et moyens de diffusion d'une éthique.

Les éthiques traditionnelles se diffusaient de manière lente et à travers un modèle privilégié : l'enseignement réalisé par les sages. Il va de soi que ce modèle n'est pas à la hauteur des défis actuels et du rythme des transformations. Le modèle à privilégier est celui de la propagation latérale, le modèle de l'eau. Une éthique peut se propager rapidement à la manière d'un ensemble d'ondes. Les moyens actuels de communication à l'échelle mondiale le permettent. Ces ondes parlent du progrès des connaissances, de ce nous savons actuellement et pouvons donc anticiper dans le domaine écologique, des expériences et convictions partagées, et… de l'amour mutuel (on pourrait dire, pour faire image : l'amour du prochain et du lointain, celui envers ceux qui ne sont pas encore nés). Bien entendu, il serait absurde d'ignorer la question du droit. On peut faire entrer la question écologique dans le champ de la morale, édicter des lois et un ensemble de règles et normes relatives à leur application, monter un ensemble de sanctions, fixer des objectifs contraignants. Tout ceci commence à se faire et est nécessaire. Mais on aura compris est que mon point de vue est que l'approche morale, qui passe nécessairement par la contrainte et la surveillance, aura et ne peut avoir qu'un impact limité. De mon point de vue, la bonne question à se poser en permanence est : quel type de droit et d'impératif moral est-il apte à soutenir favorablement les démarches éthiques ? C'est une question à se poser au cas par cas. Mais la force d'une éthique partagée est sans commune mesure avec ce que le respect du droit est susceptible de faire passer. C'est un aspect qui échappe aux hommes politiques, car ils sont formatés à ne penser qu'en termes de lois, de droit, d'appareils de contrôle. Et dans l'horizon temporel de leur mandat…

2.5. L'apparition du concept d'humanité concrète et de mondialité.

J'en viens à ce qui me semble un changement majeur, qui est celui sur lequel je me suis le plus investi . Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les enjeux soulevés par la question écologique sont à l'échelle de l'ensemble de l'humanité concrète et nous incite à penser " mondialité ", c'est-à-dire appartenance commune à une même humanité et partage d'une même responsabilité, d'un même souci. C'est une rupture avec l'humanité abstraite, celle des fameux " droits de l'homme ", qui restent sur le terrain moral et imaginent une humanité abstraite et fictive, soit disant homogène (dénue de toutes singularités et différences). Il ne s'agit pas (seulement) de penser l'humanité sous la forme de droits, mais en vertu de la connaissance, des expérience et des convictions de ce qui est bon et de ce qui est mauvais pour la vie bonne de l'ensemble de l'humanité actuelle et future.

Ce n'est pas un mince défi ! Mais il est davantage accessible qu'on ne le pense.


 

 

 
index