(ci-dessus, dans mon salon, une oeuvre de peinture sur verre de Sylvie Montagnon)

 

La tranquillité

 

Par Philippe Zarifian

En ce moment, l'aspiration à une très grande tranquillité.

La paix de n'avoir rien d'obligé à faire, aucun souci externe qui s'impose à moi, aucune tyrannie du présent futur, aucune pression venant d'un rôle social, rien qui ne vienne troubler ma tranquillité.

Je sais que celle-ci ne peut être que temporaire, sauf à me retirer du monde, mais il me faut d'autant plus en goûter la plénitude.

Cette aspiration, je le sais, n'est que l'alter ego d'une angoisse profonde, d'une inquiétude que je dois, silencieusement, affronter. Il ne s'agit pas d'une inquiétude pour moi, ni pour mes proches, ni pour rien qui pourrait m'affecter à titre purement personnel. Elle touche à une chose de très banale, de très partagée, mais qui reste emprunte d'un non-dit, d'un certain mystère. L'inquiétude de perdre sa vie. La vie me fuit, nous fuit et je n'ai plus la force ni le goût de la rattraper. Mais je ne vis pas cette perte en action, l'action de cette perte, comme négative. Je la vis au contraire comme un grand vide, une grande relaxation, un moment indéfini dans lequel le présent se noie.

Perdre sa vie est chose banale et je n'ai aucune raison de récuser cette banalité. Elle me rappelle plutôt à ce qu'il y a d'impersonnel dans la condition humaine. Une chose banale n'est en rien dénuée d'importance. C'est au contraire son excès d'importance qui la rend banale dans les énoncés convenus. Qui pourrait assurer qu'il ne perd pas sa vie ? Qui pourrait être animé d'un tel orgueil qu'il récuserait, d'un revers de main, cette caractérisation ? Mais à l'inverse, qui pourrait, non pas l'avouer - car ce phénomène n'est entaché d'aucune morale, il s'agit juste d'un simple constat - mais simplement l'énoncer avec simplicité et l'admettre, à la façon dont on admet l'existence de la gravitation.

On ne perd pas sa vie d'un seul coup. Elle se perd au quotidien, jour après jour. Elle s'enfuit à petites doses. Elle est comme du sable qui tombe vers le sol, qui nous quitte. Il existe bien des manières de la perdre. Mais parmi elles, il est remarquable de constater que les personnes qui ont, selon l'expression consacrée, beaucoup de choses à faire dans l'espace d'une journée, et qui se confrontent à ces choses comme à des contraintes et à des devoirs qui leur sont externes, sont celles qui la perdent avec le plus d'évidence, même si la conscience en reste floue.

Le fort taux d'occupation de ces personnes peut produire une opacité. Ces personnes n'ont pas le temps de penser à elles-mêmes. On pourrait même affirmer qu'elles n'ont pas de temps pour elles. Et, quand ce temps, malgré tout, se présente à elles, elles deviennent angoissées ou s'ennuient à mourir. Ce phénomène génère un curieux déplacement : on peut avoir l'impression qu'on perd sa vie lorsqu'on n'a rien à faire, mais il est très probable que c'est l'inverse qui est vrai.

La figure du chômeur devient ici un référent. Beaucoup de gens pensent, implicitement, que les chômeurs, à l'évidence, perdent leur vie. Mais pourquoi eux, davantage que les salariés occupés ? La réponse serait : ils ne sont d'aucune utilité sociale. Non seulement ils perdent leur vie, mais ils perdent aussi le sentiment d'apporter leur pierre à l'incessante production de l'édifice que l'on qualifie de " société ".

Ce raisonnement relève d'une pensée convenue. Il permet de ne pas voir que les personnes qui occupent un emploi sont, elles aussi, en train de perdre leur vie, sans être confrontées à la nécessité de s'en apercevoir. Il est vrai, l'expérience le prouve, que les chômeurs sont, sur ce plan, d'une plus grande lucidité et développent une réflexion sur la vie qui est nettement plus riche, quand bien même elle serait négative.

Pour la majorité des personnes qui occupent un emploi, tout leur reste extérieur. Ce qu'elles ont à faire, ce qu'elles font, ce qu'elles pensent en relation avec ce qu'elles font et les rapports aux autres qu'elles entretiennent, leur sont extérieurs. Cela transite en elles et de manière fatigante, provoquant une usure permanente. Usure du corps, usure de l'âme. Il n'existe qu'une minorité de personnes, dans le monde actuel, qui travaillent et vivent avec bonheur.

J'aspire à la tranquillité pour reprendre ma vie en main, la voir apparaître, en goûter la saveur. Et affronter mon inquiétude de manière active, positive, cesser de fuir. Ou plus tôt cesser de voir la vie me fuir.

On devient tranquille lorsque, créant du temps disponible, du temps à ne rien avoir à faire et à ne pas avoir à penser à ce que l'on doit faire, on commence à comprendre ce que l'on aime faire, on commence à se trouver soi-même comme individualité.

Ma tranquillité ne consiste pas à ne rien faire, elle ne consiste pas en une non activité. Est-il d'ailleurs réellement possible de ne rien faire ? J'en doute. Entre ne rien avoir à faire et ne rien faire, il existe un gouffre et c'est ce gouffre que j'entends explorer.

Qu'est-ce que j'aimerais faire ? Qu'est-ce que je saurais faire ? S'agit-il d'ailleurs de deux questions différentes ou bien de deux formulations de la même question ? J'aspire à laisser le monde venir à moi, de manière tranquille, bien qu'attentive.

J'aimerais savoir ce que je peux pour recommencer à vivre. J'aimerais savoir ce que j'aime. Et ce n'est pas à moi de le dire, je n'ai pas explorer ce qu'on appelle l'ego ou le moi. J'ai à sentir la manière singulière dont le monde m'enveloppe, la manière singulière que j'ai d'être au monde.

J'ai à découvrir le doux bercement impersonnel du vivre qui me fait exister. Je sais, je sens qu'il serait bon que je mette ma volonté entre parenthèses, que je cesse d'être obsédé par elle. Ne rien avoir d'urgent à décider, mais capter les multiples occurrences que mon corps attentif saura voir, capter les multiples signes de ce que je suis capable de faire.

Remplacer tout simplement le vouloir faire par l'aimer faire. Non pas l'amour d'un autrui, mais d'abord l'amour du simple vivre. Et c'est aussi au sein de cet amour que, je commence à l'expérimenter, l'amour d'un autrui prend une vraie consistance, que je le respecte pour ce qu'il peut et que je cesse de vouloir l'accaparer, de vouloir en faire ma propriété.

J'aspire à la tranquillité des autres, comme j'aspire à la mienne. J'aspire à aimer des personnes tranquilles et à les aider à le devenir.

Il me faut quitter, au moins temporairement, le monde du vouloir et du devoir, trouver l'univers de la simple joie, l'univers du pouvoir d'inventer. Cesser de perdre sa vie et d'abord, cesser d'être angoissé par le risque que je la perde, que je la laisse filer entre mes doigts. C'est pourquoi il est bon d'aborder les choses avec une certaine sérénité, repousser la peur, chasser le trop plein, se laisser devenir vide. C'est dans le vide que s'exprime et se révèle notre pouvoir d'inventer. Non pas du tout faire le vide en soi, non pas se figer dans une quelconque ascèse ou contemplation, mais laisser le vide nous envelopper et y découvrir, chacun, notre singularité. Le vide et le monde sont deux termes qui expriment la même réalité. Le vide est un plein de virtualités.

Il est bon de cheminer avec tranquillité, sans se presser. D'écouter les bruits du monde et d'y trouver ce qui fait musique. Il faut commencer à en prendre le temps, ne pas considérer que ce serait le perdre. Car c'est l'inverse qui est vrai. Se mettre en situation, non de contempler, mais d'expérimenter et de sentir le vide qui nous enveloppe. Ne pas perdre sa vie n'est pas une injonction ou un devoir. Il s'agit d'un simple souci.

Oui, j'aspire à une grande tranquillité.

Pars, le 7 mars 2008

 

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