Sur la question du dialogue.

Fragments de dialogue avec l'œuvre de Bakhtine.

 

Par Philippe Zarifian

Présentation.

J'ai découvert les écrits de Mikhaïl Bakhtine (M.B.) il y a environ 10 ans, à une époque où je travaillais sur le concept de communication. Déjà à l'époque, j'avais été frappé par l'aspect novateur et original, très stimulant, de ses écrits, et j'avais gardé dans un coin de mon esprit l'importance qu'il fallait conférer à la notion de dialogue. Mais je n'avais pas été plus loin.

Aujourd'hui, c'est par un tout autre détour que je reviens à la question de dialogue. En effet, je viens de réaliser, avec Gérard Reyre, une recherche de 18 mois sur les métiers techniques à l'horizon de 5 ans au sein de France Télécom. Cela m'a permis de rencontrer nombre de chercheurs, d'ingénieurs, de techniciens qui travaillent actuellement sur le développement et le lancement de nouveaux systèmes techniques. S'est imposé avec force l'idée que nous étions au moment de la convergence et de l'imbrication de deux lignées techniques : celle des réseaux de télécommunication et celle de l'informatique. Cette interpénétration ne se réalise pas avec facilité et les difficultés qui apparaissent montrent bien qu'il s'agit de lignées techniques différentes, relevant de pensées techniques elles-mêmes différentes. Je n'ai curieusement trouvé aucun ouvrage qui en parle. Et un terme sème la confusion : celui d'information.

La lignée des télécommunications est entièrement orientée vers le transfert à distance d'informations, selon la meilleure qualité possible (qui s'apprécie en réception). Elle bénéficie de la théorie limpide de Shannon, lui-même ingénieur en télécommunications, qui a nommé sa théorie à juste de titre de "théorie de la communication". C'est de l'intérieur de cette théorie qu'il a fourni un concept d'information, qui a fait la preuve de sa validité et de sa puissance. Ce concept est rigoureux, car il reste entièrement technique, attaché à une question précise d'émission, de transfert et de réception d'informations. Shannon ne fait pas semblant de jouer au linguiste ou au sociologue et on ne peut que l'en féliciter pour la clarté et l'énorme portée pratique de sa théorie.

La lignée de l'informatique n'a pas du tout le même objet. Son objet central est la computation de données, à travers des algorithmes de calcul et l'essentiel de sa puissance réside dans la vitesse et la simultanéité des calculs. Pour permettre la computation, les données (data) sont numérisées. Rien à voir avec un problème de transmission d'information à distance. L'usage, en langue française, du mot "informatique" ne fait que semer la confusion, dans la mesure où il fait "comme si" l'informatique traitait des informations. Or une donnée numérisée n'a rien à voir avec une information au sens que Shannon a conféré à ce terme.

Utiliser le même mot, pour parler de deux lignées techniques hétérogènes, c'est rester dans la confusion, en particulier dès lors qu'il faut que ces deux lignées s'interpénètrent. On voit apparaître, chez France Télécom, des nouveaux métiers d'ingénieurs, chefs de projet ou architectes, que l'on ne peut ranger ni dans les métiers de l'informatique, ni dans ceux du réseau. Mais on ne sait dans quelle catégorie les ranger ! La question se pose : s'agit-il de faire face à des difficultés pratiques de convergence, combinaison, interpénétration entre serveurs informatiques et réseaux, ou n'assiste-t-on pas à l'émergence d'un nouveau système technique, associé à une lignée (et pensée) technique nouvelle ? Et donc à de nouveaux métiers ?

C'est cette seconde hypothèse que je fais. Et j'ai l'intuition que le concept en émergence est celui de dialogue, venant détrôner et placer au second plan celui, usé et fatigué, d'information. Ce que produisent et transmettent ces nouveaux systèmes techniques, c'est du dialogue : dialogue entre machines, dialogue entre humains et machines et, bien entendu, dans leur usage, dans leur portée au sens sociologique, dialogues entre humains. C'est par ce détour que je m'intéresse aujourd'hui au concept de dialogue et que je retrouve Bakhtine ! Bien entendu, si une théorie technologique, à l'échelle d'une nouvelle lignée technique, fondée sur le concept de dialogue, doit voir le jour, je n'en serai pas l'auteur. Si j'en ai l'intérêt, je n'en ai absolument pas les connaissances ni les compétences ! J'aborde la question du dialogue, à partir de ma discipline propre, la sociologie. Ce n'est que plus tard que je me risquerai à mieux préciser l'intuition technique que j'ai formulée.

Deuxième élément de cette présentation. Il me semble bon d'aborder la question du dialogue, à partir d'une forme d'écriture elle-même proche d'un dialogue, forme qui donne une très grande liberté d'expression. C'est pourquoi je parle de "fragments de dialogue".

Ceux qui voudraient avoir un exposé systématique, sous une forme classique, de l'œuvre de Bakhtine, peuvent se référer au livre suivant : Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique, éditions du Seuil, avril 1981. Dans ces fragments, je me permettrai de m'éloigner de M.B., selon la question abordée et ce que mon imagination produira… Toutes les citations proviennent d'ouvrages de M.B. J'en donne la liste à la fin.

1. L'énoncé.

Un énoncé n'est pas réductible à n'être qu'une phrase, voire un mot, une unité linguistique. Si incontestablement, il s'exprime dans le langage, avec les matériaux d'une langue, un énoncé est toujours un acte social, qui participe de la vie sociale et personnelle. Il fait le lien entre le langage et la vie. Le contexte de l'énoncé et son intervention dans la vie sociale ne sont pas extérieurs à l'énoncé. Ils en sont partie intégrante, la partie décisive.

Trois aspects dans l'énoncé du point de vue de son aspect extra-langagier :

- l'horizon commun aux locuteurs,

- la connaissance et compréhension de la situation (du contexte), également communes,

- la donation de valeur (ou de sens) à cet énoncé (dite aussi par M.B., en sens rigoureux, mais rarement utilisé selon cette signification, de ce terme : l'évaluation). Ces trois aspects peuvent être réunis dans la notion de "situation" (lien avec la compétence) :

" Convenons d'appeler du mot déjà familier de situation les trois aspects sous-entendus de la partie extra-verbale de l'énoncé : l'espace et le temps de l'énoncé (" où " et " quand ? "), l'objet et le thème de l'énoncé (ce " de quoi " on parle) et le rapport des locuteurs à ce qui se passe (" l'évaluation "). "

Dans un énoncé, l'usage du " je " ne peux jamais s'auto-définir. Il suppose toujours un " nous ". Le " je " ne peux s'appuyer dans le discours qu'en s'appuyant sur un " nous ". Le " nous " n'est pas un cadre rajouté, un extérieur. Il est constitutif du placement du " je " au sein de cet énoncé (et de son déclenchement : ce qui fait que " je " énonce quelque chose). Le contexte et la situation sont spatialement et temporellement importants, mais ne pas oublier l'horizon et la donation de sens (je reviendrai sur le concept de sens) qui enveloppent, en tant que commun à la communauté des locateurs, l'énoncé.

Ne pas abuser de la notion de " contexte ". Le social de l'énoncé va, dans ses présupposés, bien au-delà du contexte, mais il le nécessite. On énonce toujours quelque chose dans un contexte précis, mais cet énoncé, par son sens et son horizon, se place dans une communauté humaine beaucoup plus large.

La socialité de l'énoncé est double :

- l'énoncé est toujours adressé à quelqu'un,

- le locuteur est toujours déjà un être social.

2. L'adressage et la réponse.

L'énoncé est toujours adressé à quelqu'un. L'adressage de l'énoncé : l'aspect le plus essentiel, associé à ce dont il parle et à l'horizon de ce qui est un acte social (tout acte possède, non une finalité, mais un horizon). Mais il n'y a énoncé, passant par le langage, que dans la mesure où il y a adressage (ou adresse, si l'on préfère).

L'énoncé est comme une lettre (ou un e-mail).

Non seulement l'énoncé est toujours adressé à quelqu'un, que cette personne soit physiquement présente ou non, qu'elle soit individualisée ou représente un groupe social ou un public, mais cet énoncé adressé est toujours gros d'une réponse.

Le fait de s'adresser à appelle réponse. Cette réponse peut venir immédiatement. Mais elle peut être différée dans le temps. Parfois, la réponse met des siècles à apparaître ! Par exemple, les réponses que les philosophes s'adressent. Husserl qui répond à Descartes ! Nous baignons dans un monde d'énoncés adressés et largement sans réponses. L'erreur : croire que la réponse vient nécessairement d'une question. Non : un énoncé peut se présenter comme une pure affirmation. Il n'empêche que son adressage social appelle (potentiellement) une réponse. Une relance. Car tout énoncé qui répond appelle lui-même une réponse possible…

La chaîne infinie des énoncés et des réponses (voir Arendt : la chaîne des initiatives).

Adressage, donc orientation, donc sens. On spécule beaucoup sur la signification du mot "sens". Il est utilisé à toutes les sauces. Tout le monde veut, aujourd'hui, qu'il y ait du "sens" : "donner sens à sa vie" et autres niaiserie sucrées. Mais restons concret : le sens a d'abord une signification routière : dans quel sens tourner ? A gauche ou à droite ? Sens et horizon : celui que l'on voit lorsque l'on tourne à droite ou à gauche. Tout énoncé intègre, à l'avance, la réaction d'un auditeur (ou lecteur).

" L'énoncé se construit entre deux personnes socialement organisées, et s'il n'y a pas d'interlocuteur réel, on le présuppose en la personne du représentant normal, pour ainsi dire, du groupe social auquel appartient ce locuteur. Le discours est orienté vers l'interlocuteur, orienté vers ce qu'est cet interlocuteur "

Ce qui fait que M.B. n'est pas phénoménologue : il évite le face à face avec un autrui indéterminé (un autre que soi). L'interlocuteur n'est pas un autrui abstrait (la face du "prochain" dans le christianisme, que l'on retrouve chez Ricœur). L'interlocuteur est, lui aussi, un être social concret et l'énoncé s'échange entre êtres sociaux individualisés. Non seulement ce que l'interlocuteur dit ou répond, mais ce qu'il "est" comme expression d'un milieu social (différence avec Mead chez qui l'autre est abstraction).

" L'énoncé humain le plus primitif, réalisé par un organisme individuel, est déjà organisé en-dehors de celui-ci, dans les conditions inorganiques du milieu social, et cela du point de vue de son contenu, de son sens et de sa signification…Même les pleurs du nourrisson sont "orientés" vers sa mère. "

3. Le langage intérieur.

Les énoncés réalisés dans le langage intérieur sembleraient contredire M.B. Mais d'expérience, on voit bien :

- que souvent, dans ce langage intérieur, on imagine s'adresser à un auditoire : à quelqu'un de particulier, à un public, etc. On imagine ce qu'on dirait si…C'est la manière la plus directe de se parler, de réfléchir, de se préparer à affronter la vie.

- que s'adresser à soi ne veut pas dire s'adresser à moi. Le "soi" est toujours déjà le fruit d'un détour, d'une relation. On va de l'extériorisation du moi vers l'intérieur du soi. Se parler à soi-même est bel et bien un adressage. On se parle toujours à deux voix au minimum. - que dans ce discours intérieur se mêlent des débats et des conflits sociaux. Par exemple, un conflit moral : dois-je me conduire de telle ou telle façon ? J'oscille entre deux normes sociales. Mon dialogue intérieur m'aide à choisir. Ou bien un conflit éthique : à quelle valeur de vie dois-je me référer face à telle ou telle orientation possible de mon devenir ? Ou bien un conflit pragmatique : quel effet puis-je attendre de tel ou tel action ? Ces conflits sont animés, voire simulés, en particulier lorsqu'une décision est à prendre, et à réfléchir avant d'être prise.

- qu'il n'existe pas de discours purement intellectuel ou logique. Ceci est une pure fiction d'arbre desséché. Non seulement l'intellect est toujours mélangé à des passions, non seulement le discours se déploie dans le dialogue et ceci est encore plus vrai dans le dialogue interne que dans le dialogue externe, mais le préconscient trans-subjectif, pour parler comme Simondon (ou l'inconscient pour ceux qui pensent à la psychanalyse) agit sans aucun doute possible. Il pousse en arrière plan du dialogue intérieur. Il lui donne sa force.

Au total, le dialogue intérieur nous apparaît multiple : parlent, dans notre tête, souvent nettement plus que deux voix !

On dit, au sujet de la réflexivité, beaucoup de bêtises. On voudrait éviter tout dialogue et se retrouver dans le monologue d'un pur logicien. Il semblerait qu'en prenant distance avec une situation, en en produisant un reflet, une représentation éloignée de l'intérieur de celle-ci, on gagne en compréhension. Ceci repose sur l'idée de la philosophie socratique que l'intellect marche d'autant mieux qu'il s'éloigne du passionnel et bascule dans le pur fonctionnement de l'esprit. Cela est une pure idiotie. On ne stimule pas son intelligence en l'éloignant fictivement des passions. On la stimule en maîtrisant ses passions, ses émotions, tout en gardant leur force, ce qui est tout autre chose. C'est en restant dans la vie, au cœur de la vie, que l'on pense le mieux.Donc, au cœur du rapport aux autres.

Mais de plus, grâce à M.B., on voit que "penser", c'est réaliser des énoncés au sein d'un discours intérieur. Le discours rationnel lui-même est dialogique. C'est la qualité et la richesse de ce dialogue qui est décisive. Et ce discours / dialogue est d'autant plus riche qu'il est davantage alimenté. L'alimentation et la force émotionnelle d'un discours, la motivation et l'engagement qu'il exprime, viennent de sa dimension dialogique.

De là, on peut comprendre le phénomène des leaders charismatiques : ils arrivent à instaurer un dialogue fictif entre la multitude et eux, au sein duquel chacun se sentira interpellé et prêt à adhérer. Mais ce phénomène, qui fonctionne par exception, témoigne d'un processus beaucoup plus ordinaire, vaste et exempt de toute volonté de soumission, par lequel chacun tente de s'adresser à autrui. La situation la plus terrible : l'absence de toute réponse (la vraie solitude).

4. Discours et perspectives multiples sur le monde.

Il n'existe pas de mots "neutres", n'appartenant à personne. Tous les mots, toutes les phrases, sont habitées par des perspectives et se transmettent ainsi. Celui qui les reçoit doit faire effort pour se les approprier. C'est pourquoi, tous discours, même ceux qui sont empiriquement les plus éloignés d'un dialogue, "bataille" avec des sens et perspectives qui lui sont étrangères et cette bataille est une forme de dialogue à distance, transmise dans (et pas uniquement "par") le langage. M.B. parle à ce sujet d'"intentions" et non de "perspectives". Il a tort. Il reste influencé par le finalisme et sans doute aussi par l'intentionnalité, héritée de Husserl, à une époque où l'influence de la phénoménologie est forte.

Il ne s'agit pas de nier que nous agissons, animé factuellement par des intentions volontaires. Mais elles sont ce qu'il y a de plus superficiel et volatile. Elles ne disent rien sur les mobiles, sur ce qui nous met en mouvement. Et rien sur notre puissance.

En réalité, la constitution physique de notre corps, ce qu'il y a de singulier en nous et notre participation inévitable à des batailles idéologiques, nous déterminent à engendrer une perspective sur le monde, à la fois singulière, mais aussi exprimant notre appartenance à un milieu social, notre prise de parti dans ces batailles idéologiques et l'orientation de notre puissance de penser.

Dire qu'aucun mot, et a fortiori aucun énoncé n'est neutre, c'est aussi tenir compte de cette inévitable prise de parti qui se marque dans le langage. Il existe des prises de parti faibles, passives et des prises de parti fortes, actives.

Perspective et horizon sont associés. Langue et langage sont souvent, sauf pour des spécialistes, confondus. Par exemple, tel enseignant qui dit à un étudiant : "vous faites beaucoup de fautes de français" ou encore "surveillez votre langage". Il se réfère à des conventions, devenues normes, qui expriment notre "dressage", comme participant "normal" à une communauté culturelle donnée (la société française). Le participant doit à la fois respecter les règles de la langue et celles des comportements sociaux normés. Pour Nietzsche, l'éducation est " un système de moyens visant à ruiner les exceptions en faveur de la règle ". Elle brise les dialogues, bien qu'elle favorise la création d'un espace commun par ceux qui la créent et la diffusent. Elle est un moyen de dressage. Elle nous fait devenir animal domestique, elle s'attaque à notre (saine) sauvagerie. Point trop n'en faut.

L'idéal de l'enseignant : une classe, à la fois "relevée" et homogène.

Ruiner les exceptions : il est amusant de constater que l'enfant et élève qui "fait exception", pour une raison ou une autre, aura tendance, soit à devenir un déviant (un délinquant potentiel), soit à devenir, s'il appartient à un milieu culturel socialement élevé, un élève brillant. Qu'est-ce qu'un élève brillant ? Un enfant, qui avait tendance à faire exception et que l'on a fortement recadré et dressé - pendant nombre d'années - pour qu'il reste dans les normes du savoir et des comportements dominants.

Cet élève brillant, en France du moins, rejoindra les rangs des élites. C'est pourquoi nos élites sont fondamentalement conservatrices. Elles pensent vite et de manière logique, mais sans originalité : leur potentiel d'exception a été laminé, avec une violence qu'on imagine mal, pendant leur jeunesse.

Même la langue (et pas seulement le langage) n'est pas neutre. Elle est un composé d'influences de plus ou moins longue durée qui viennent de la stratification sociale, avec prédominance de la classe dominante. Elle est un commun nécessaire pour se comprendre.

Les langages sont autre : ils sont beaucoup plus divers, mobiles, vivants et beaucoup plus marqués, à la fois par les batailles idéologiques et par la diversité des points de vue sur le monde. Or pour les énoncés, pris dans d'incessants dialogues, le langage a une influence beaucoup plus forte que la langue, qui, comme toute convention, possède un côté "mort", non actuel. Perspective et point de vue sont deux expressions qui sont directement associées.

La manière d'accentuer les mots dans les expressions verbales est le signe de la perspective que le locuteur y met (au sein du dialogue).

Au sommet d'une montagne, on est censé acquérir un beau point de vue, dégagé (s'il n'y a pas de brouillard). Et il est censé nous conférer une large perspective. Bornée par un horizon.

Toutefois, si nous étions, corporellement, des animaux rampants ou des taupes, il est probable que nous ne verrions pas les choses de la même façon. Et le ver de terre ? Que signifie pour lui une belle et large perspective ?

5. Le multilinguisme.

" Si différentes que soient les forces sociales qui produisent le travail de stratification (la profession, le genre, la tendance, la personnalité individuelle) ce travail lui-même revient partout à une saturation du langage (relativement) longue, socialement (collectivement) signifiante, saturation par des intentions et des accents déterminés (et par conséquent restrictifs) ".

Le résultat paradoxal du travail de ces forces stratificatrices est que le langage tend à devenir, non pas " un système abstrait de formes normatives, mais une opinion multilingue sur le monde ". Les normes sont sans cesse réinvesties par la vie et sa diversité.

Mais les mots et énoncés qui s'expriment dans les dialogues ont tendance à être saturés : un trop plein de sens, qu'ils ont accumulés au cours de leurs voyages. D'où le sentiment que nous éprouvons, pour créer un sens nouveau, d'avoir à inventer de nouveaux mots, ou à redéfinir les mots existants, de faire " peau neuve ".

Il s'agit d'une vraie difficulté. Il faut savoir retrouver la richesse événementielle des mots utilisés dans des dialogues vivants. Tous les mots évoquent une profession, un genre, une tendance, un parti pris, une œuvre précise, un homme précis, une génération, un âge, un jour, une heure. Chaque mot renvoie à un contexte ou à des contextes, dans lesquels il a vécu son existence socialement sous-tendue. Tous les mots, toutes les formes sont peuplés de perspectives sur le monde.

" Le mot a inévitablement les harmoniques du contexte (harmoniques des genres, des orientations, des individus) ".

Du même coup, dans et par le dialogue, et pour chaque locuteur, le langage en tant que concrétion socio-idéologique vivante et opinion multilingue, se place à la limite de son territoire et de celui d'autrui. Le mot du langage est un mot semi-étranger. Il ne le sera plus quand le locuteur y logera sa perspective, son accent, en prendra possession, l'initiera à son aspiration sémantique et expressive.

C'est pourquoi, plus que jamais, il faut dire que le langage n'est pas un milieu neutre. Il ne devient pas aisément la propriété du locuteur. Il est possible d'ailleurs que pour une partie des gens, les plus conformistes ou les moins aptes à fournir cet effort, il ne le devienne jamais !

Le langage est peuplé et surpeuplé de perspectives étrangères. Il en est ainsi nécessairement des mots et énoncés qui circulent dans les dialogues. Les appréhender, les comprendre, les placer dans ses propres perspectives et accents, c'est un processus plus complexe que cela ne semble ! D'ailleurs, lors d'un dialogue, ne sommes nous pas souvent à nous demander si nous avons bien compris ce que notre interlocuteur nous dit ? Ce n'est pas, la plupart du temps, un problème de signification, mais bel et bien de sens.

Le métissage, là encore, processus fondamental du monde moderne, mais qu'aucune force politique et très peu de forces intellectuelles veulent reconnaître. Le mythe de la pureté ou de l'authenticité. Au sein d'un dialogue, le langage utilisé par l'un n'est souvent pas réductible à ce que ce locuteur veut intentionnellement dire. D'autres voix, d'autres histoires résonnent dans ce qu'il énonce, sans même qu'il en ait nécessairement conscience. L'interlocuteur de même.

C'est ce qui fait toute la richesse du dialogue, qui devient, à sa façon, implicitement, un multi-logue.

Qui parle ? Plusieurs voix !

6. Sens et signification.

Le terme de "signification" peut être renvoyé à la langue qui nous est commune et au dictionnaire. La signification reste, du plus longtemps possible, identique à elle-même et placée en-dehors de tout contexte.

" Par signification, à la différence de thème, nous comprenons tous les moments de l'énoncé qui sont réitérables et identique à eux-mêmes lors de toutes les répétitions. Et fait la signification ne signifie rien, mais possède seulement la potentialité, la possibilité de la signification dans un thème concret ".

Si une signification s'arroge des situations, ce sera toujours comme des cas "exemplaires", comme illustrant simplement ce que la signification veut dire. Dans le dictionnaire d'ailleurs, on trouve des énoncés-type, qui permettent d'illustrer l'une des définitions (des significations) qui sont données.

Par opposition à la signification, ce que M.B. appelle " thème " et que l'on peut appeler " sens ", est défini comme unique, puisqu'il résulte de la rencontre de la signification de la langue avec un contexte d'énoncé (du langage) également unique.

" Appelons le sens de l'énoncé entier son thème… En fait, le thème de l'énoncé est individuel et non réitérable, comme l'est l'énoncé lui-même. Il est l'expression de la situation historique concrète qui a engendré l'énoncé…Il s'ensuit que le thème de l'énoncé est déterminé non seulement par les formes linguistiques qui le composent - mots, formes morphologiques et syntaxiques, sons, intonations - mais aussi par les aspects extra-verbaux de la situation. Si nous omettons les aspects de la situation, nous ne saurions comprendre l'énoncé, comme si nous en avions omis les mots les plus importants. "

Pour être plus précis, le sens est tout simplement le contenu de l'énoncé, mais en tant qu'il répond à un autre énoncé, issu donc du dialogue. Le sens relie l'énoncé au monde des valeurs. C'est pourquoi, à lire ce passage ci-dessus de M.B., on pourrait croire que le sens est purement contextualisé et éphémère. Or il précise : ce qui se joue, localement, dans le sens d'un énoncé est beaucoup large, car il ressort d'une expression de valeurs (de vie). Ce qu'il appelle, dans son langage, une évaluation…

Le contexte est plutôt l'occasion de cette attribution de façon très concrète (en évitant les pièges des généralités vides et des valeurs émises dans des discours abstraits, qui sont situés hors de tout contexte).

Au contraire de la signification, qui relève du commun, nécessaire à toute compréhension réciproque, commun relativement indifférent aux contextes, le sens est au contraire à chaque fois unique, singulier. Il s'agit d'une affirmation de valeur, exercée et appliquée dans le concret d'une situation. C'est la raison pour laquelle le sens est à la fois universel et singulier, caractéristique d'une situation et situé hors de toute situation.

Certains moyens, utilisés dans l'énonciation, peuvent en rendre compte. M.B. met en valeur l'intonation :

" L'intonation se trouve à la limite entre le verbal et le non-verbal, le dit et le non-dit. Dans l'intonation, le discours entre en contact immédiat avec la vie. Et c'est avant tout dans l'intonation que le locuteur entre en contact avec les auditeurs : l'intonation est par excellence sociale. L'intonation est le conducteur le plus souple, le plus sensible, des relations sociales qui existent entre les interlocuteurs dans une situation donnée. .. L'intonation est l'expression phonique de l'évaluation sociale ".

" Toute intonation s'oriente dans deux directions : vers l'auditeur, comme allié ou témoin, et vers l'objet de l'énoncé, comme s'il était un troisième participant assumé vivant ; l'intonation l'injurie ou le flatte, le rabaisse ou l'élève "

7. Le dialogue envisagé dans sa plus grande portée.

Il y a chez M.B. une réflexion anthropologique forte. Elle dépasse la question que je veux traiter ici. Mais on peut en retenir deux aspects :

- la critique du monologisme,

- le dialogue entre cultures.

Critique du monologisme :

" A sa limite, le monologisme nie l'existence en dehors de soi d'une autre conscience, ayant les mêmes droits et pouvant répondre sur un pied d'égalité, un autre " je " égal (tu). Dans l'approche monologique (sous sa forme extrême ou pure), autrui reste entièrement objet et uniquement objet de la conscience, et ne peut former une conscience autre. On n'attend pas de lui une réponse telle qu'elle puisse tout modifier dans le monde de ma conscience. Le monologue est accompli et sourd à la réponse d'autrui, ne l'attend pas et ne lui reconnaît pas de force décisive. Le monologue se passe d'autrui, c'est pourquoi, dans une certaine mesure il objective toute la réalité. Le monologue prétend être le dernier mot ".

Dans ce passage, Bakhtine affirme clairement son point de vue : tous les être humains sont égaux et ont un égal droit à la parole. Et, en tant qu'individu, nous ne vivons que dans le rapport aux autres. Etre signifie : être pour autrui.

Dans le dialogue, l'ouverture aux réponses est essentielle. Et il n'y a jamais de dernier mot…

Le dialogue entre les cultures :

Pour comprendre le passage ci-dessous, il faut expliquer un mot : le mot exotopie, traduction par Todorov, en gréco-français d'un terme qui signifie, en russe : le fait de se trouver au-dehors. Se situer au-dehors.

" Il existe une image très vivace, mais partielle et par conséquent fausse, selon laquelle pour mieux comprendre une culture étrangère, on devrait en quelque sorte l'habiter, et, oubliant la sienne propre, regarder le monde à travers les yeux de cette culture. Comme je l'ai dit, une telle image est partielle. Bien sûr, entrer dans une certaine mesure dans une culture étrangère, regarder le monde à travers ses yeux, est un moment nécessaire dans le processus de sa compréhension ; mais si celle-ci s'épuisait par ce seul moment, elle eût été un simple dédoublement et n'eût apporté rien de neuf ni d'enrichissant. La compréhension créatrice ne renonce pas à soi, à sa place dans le temps, à sa culture, et n'oublie rien. La grande affaire de la compréhension, c'est l'exotopie de celui qui comprend - dans le temps, dans l'espace, dans la culture - par rapport à qui veut comprendre créativement. Même son aspect extérieur, l'homme ne peut vraiment le voir et l'interpréter en tant qu'un tout ; les miroirs et photographes ne l'aideront pas ; son véritable aspect extérieur ne peut être vu et compris que par d'autres personnes, grâce à leur exotopie spatiale, et grâce au fait qu'ils sont autres. Dans le domaine de la culture, l'exotopie est le plus puissant levier de compréhension. Ce n'est qu'aux yeux d'une culture autre que la culture étrangère se révèle de façon plus complète et plus profonde. Mais jamais de façon exhaustive, car viendront d'autres cultures, qui verront et comprendront plus encore ".

Paris le 5 août 2010.

Précisions sur Mikhaïl Bakhtine :

Il est né en 1895 à Orel en Russie. Et il est mort en mars 1975, à Klimovsk, près de Moscou, à l'âge donc de 80 ans. Le moment phare de son œuvre se situe dans les années 20, années, on le sait d'une formidable richesse dans le sillage immédiat de la révolution russe. L'essentiel de ses idées, sur le dialogisme en particulier, sont acquises pendant cette période. Il y restera fidèle tout au long de sa vie, ne faisant ensuite que les développer, mais sans les modifier sur le fond.

En 1929, dans le sillage de l'affirmation du pouvoir stalinien, il sera arrêté et condamné à 5 ans de camp de concentration. Pour des raisons de santé, sa peine sera commuée en exil dans le Kazakhstan. En 1936, son exil terminé, il est nommé à l'institut pédagogique de Saransk et y passera une bonne partie de sa vie, une vie effacée. C'est dans ce cadre qu'il complètera et terminera son œuvre majeure sur Dostoïevski et écrira un livre remarquable sur Rabelais. Il est aujourd'hui connu et reconnu pour ces deux ouvrages et son apport à la critique de la littérature.

Ouvrages utilisés :

M.B, Esthétique et théorie du roman, éditions Tel Gallimard, février 1993.

M.B, Esthétique de la création verbale, éditions Gallimard, octobre 1984.

M.B, Le marxisme et la philosophie du langage, les éditions de Minuit, janvier 2000

M.B, La poétique de Dostoïveski, éditions du Seuil, octobre 1998

M.B, Pour une philosophie de l'acte, éditions l'Age d'homme, octobre 2003

Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine, Le principe dialogique, éditions du Seuil, avril 1981