Le capitalisme, mort vivant.

Par philippe Zarifian

"Le communisme n'est pour nous ni un état qui devrait être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes" (Marx, L'Idéologie allemande, 1846)

Ce qui longtemps n'a pas été compris : le capitalisme n'a pas à être détruit. Il est aboli par le mouvement réel. En ce sens, il faut le considérer comme étant toujours vivant, tout en étant déjà mort. La visée qui tient compte de ce mouvement réel ne s'épuise pas à détruire le capitalisme, mais à le considérer comme déjà mort, alors même qu'il apparaît toujours vivant.C'est uniquement de cette manière que nous "voyons" le communisme tel qu'il se réalise.

1. Pourquoi nous faut-il souffrir de porter le cadavre du capitalisme et d'en supporter les effets nocifs ? Le capitalisme est un cadavre particulier : bien que mort, il continue de diffuser ses effets, comme si nous devions avoir affaire à quelque "mort vivant", mis en scène dans un film d'horreur. Il ne se contente pas de rester dans un placard ou de errer dans la campagne avoisinante. Il est là, planté au centre de notre vie, à moitié vacillant, mais d'autant plus menaçant et abject, dans une présence telle que nous devons la porter, la soutenir, contre notre propre gré.

Il est comme un manteau qui nous recouvre et dont nous n'arrivons pas à nous défaire. Il nous colle à la peau. Son odeur est infecte, mais à force de nous accompagner, il arrive que nous en perdions la sensation.

C'est un mort vivant qui titube, comme il se doit, mais qui jamais ne tombe réellement. Il vacille, mais toujours récupère son équilibre. Comment voulez-vous qu'un mort vivant puisse mourir, puisqu'il est déjà passé dans l'au-delà ? C'est bien plutôt nous qui risquons de tomber et de nous retrouver à ses pieds ou du moins à ce qui en tient lieu.

Pourquoi nous faut-il souffrir de porter le cadavre du capitalisme ? Car ce mort vivant n'est rien sans nous qui le nourrissons.

2. Dans un livre intitulé "Le capitalisme est en train de s'autodétruire", Patrick Artus et Marie-Paule Virard, économistes de renom et très bien informés, disent, à juste titre, que le capitalisme actuel est sans projet, " un capitalisme qui ne fait rien d'utile de ses milliards, qui n'investit guère, qui ne prépare pas assez l'avenir ".

Effectivement, le capitalisme n'a plus d'horizon, plus de projet et n'a jamais manié autant de richesses monétaires. Cela fait des années que les profits des grandes entreprises et des banques sont devenus considérables, des années que les marchés financiers manipulent des sommes à donner le vertige, des années que le rendement du capital frise et dépasse sans cesse des records. Des années aussi où des revenus personnels insensés nous sont annoncés pour tel ou tel PDG, tel ou tel dirigeant d'une grande banque ou d'un fonds d'investissement, voire pour tel artiste ou tel sportif, puisque l'attrait de l'argent gagne toutes les sphères et que les fortunes s'affichent sans pudeur.

Rappelons ce fait : les conditions de départ de l'ancien PDG du groupe Carrefour, Daniel Bernard, remercié pour résultats insuffisants : une indemnité de départ de 9,39 millions d'euros, dont 4,9 millions versés en 2005, assortie d'une retraite supplémentaire qui lui garantit à vie 40% de son dernier salaire et pour laquelle le groupe Carrefour a provisionné 29 millions d'euros dans ses comptes.

Les ordres de grandeur sont là : considérons cette très récente information concernant la rémunération des grands patrons :

"Les grands patrons français sont désormais les mieux payés d'Europe. Selon l'étude annuelle de Hay Group, publiée mardi 12 février par La Tribune, 77 % des PDG des entreprises du CAC 40 ont vu leur rémunération augmenter de 40 % en 2007. La rémunération annuelle médiane comprenant le salaire de base, les bonus et les stock-options des patrons des géants du CAC 40 – les 40 plus grandes entreprises cotées à Paris - se monte à 6,175 millions d'euros. A titre de comparaison, un Britannique perçoit 5,85 millions en moyenne, et un Allemand 3,94 millions d'euros. Loin, tout de même, des 12,97 millions d'euros que gagne un grand patron américain. Selon l'étude, ce sont principalement les bonus qui ont permis cette augmentation substantielle. Et cette part de la rémunération "continue à croître de manière significative", relève Hay Group, soulignant qu'elle a bondi, en 2007, à 1,431 million d'euros pour les mieux payés du CAC, et à 764 000 euros pour le bas du CAC. Les stock-options ont également fortement augmenté (+ 48 % pour 58 % des 135 entreprises étudiées) : leur montant valorisé ainsi que celui des autres actions gratuites a atteint 4,828 millions d'euros pour le haut du CAC 40, et 1,610 million d'euros pour le bas. Seuls les deux tiers des entreprises conditionnent la distribution de ces actions à la performance du dirigeant, souligne l'étude, ajoutant que de plus en plus de PDG bénéficient d'un "matelas de sécurité". En 2007, ils étaient 39 % à ne pas en avoir, contre 60 % en 2006 " Le Monde, 13 février 2008.

Les profits le permettent : en 2004, les sociétés du CAC 40 - les 40 plus grandes sociétés cotées à Paris - ont engrangés un bénéfice net global d'un peu plus de 60 milliards d'euros, en augmentation de 55 % sur l'année précédente. Et, globalement, les quarante auront redistribué au titre de cette année quelque 25 milliards d'euros de dividendes. Et malgré la crise amorcée fin 2007, tous les résultats qui tombent concernant cette année, montrent des profits considérables, toujours en croissance. Il aura fallu la désormais célèbre fraude de la Société Générale pour que cette dernière n'affiche pas un profit record.

Comment comparer la rémunération annuelle de 6,175 millions d'euros d'un grand patron à celle de 24 000 euros environ d'un salarié moyen français ? Nous ne sommes plus du tout dans les mêmes ordres de grandeur, ni sur les montants, ni sur la croissance de la rémunération. Cela confine à la démence.

Nous vivons dans un capitalisme dans lequel les écarts de richesses et la croissance des profits sont tels que le simple citoyen que je suis n'arrive plus à se représenter de pareils chiffres et de pareils écarts. Des années enfin où le revenu des salariés, même dans les pays les plus développés, s'érode et le pouvoir d'achat baisse, des années que la pauvreté monte et se banalise, des années que des dispositifs de culpabilisation sont mis en place pour que les chômeurs et les pauvres se sentent responsables de leur propre situation, le cynisme du dominant et la culpabilité du dominé étant devenus la nouvelle morale de ce capitalisme pourrissant. Un mort qui n'est jamais assez rassasié, qui n'a plus d'horizon, qui avance pour capter de nouvelles proies, que chaque crise relance.

Pour être rigoureux, dans le cas de la France, mais qui semble, d'après Michel Aglietta et Laurent Berrebi (lire : Désordres dans le capitalisme mondial), concerner tous les pays capitalistes développés, la part de la rémunération salariale dans la valeur ajoutée, relativement à celle du profit, ne cesse de baisser depuis le début des années 80, donc depuis un quart de siècle. Cela ne veut pas dire que le pouvoir d'achat des salariés a regressé en permanence. Ce n'est que dans la toute dernière période que cela se produit. Mais c'est le processus de partage chaque année plus déséquilibré entre rémunération salariale et profit, qui, quant à lui, joue en permanence depuis ce quart de siècle. D'où d'ailleurs des préoccupations des économistes, presque amusantes, s'inquiétant de savoir si le "moteur de la consommation" ne va pas fléchir...Aux Etats-Unis, c'est certain !

3. Artus et Virard, malheureusement, s'arrêtent vite dans leur diagnostic. Pour eux, ce que nous vivons ne serait qu'une dérive. La cause principale, attribuée au règne du court terme et à l'avidité des investisseurs sur les marchés financiers, serait simple : la cause profonde du mal vient de " cette juxtaposition du raccourcissement des horizons et de l'augmentation de la gourmandise des investisseurs professionnels ". Maigre analyse pour des économistes de ce renom!!! Pour eux, il suffirait, par de nouvelles règles de gouvernance, de permettre aux entreprises de refaire des investissements "normaux" et de renouer avec des projets de développement à long terme. On redonnerait ainsi un horizon au capitalisme, en revenant en arrière, au bon vieux temps d'un capitalisme "normal" et sain.

Mais pourquoi donc y a-t-il eu dérive ? Et quelle force veut et peut inverser le cours actuel ? Le capitalisme actuel est aussi normal qu'il l'était par le passé. Il est même hautement normal puisqu'il atteint des taux de profit jamais égalés dans toute son histoire.

Le mort se porte bien, puisqu'il est vivant. Et qu'aurait-il à faire d'un horizon de long terme et de projets de développement ? Pourquoi l'avidité et l'appétit de court terme ne lui suffiraient pas ? Le capitalisme est devenu obèse. Mais les plus obèses sont ceux qui sont en permanence affamés et vivent, malgré les inconvénients de leurs poids, dans une sorte de jouissance sans cesse relancée.

Dire que le capitalisme est en train de s'autodétruire est vraiment d'un médiocre intérêt. Depuis que l'on annonce la fin ou la destruction du capitalisme, on aurait du apprendre que la faculté essentielle du capitalisme comme système (et non pas comme politique de telle ou telle faction) est précisément son exceptionnelle faculté de rétablissement, car, par des destructions partielles, et parfois fortes, il s'assainit et repart sur de nouvelles bases. Pour parler concrètement, les crises boursières sont désormais systématiquement surmontées, car, outre l'extension des capacités de régulation et de contrôle internes, la base de l'économie dite " réelle " étant florissante - car, encore une fois la rentabilité des grandes entreprises et banques n'a jamais été aussi forte - le cours des actions ne peut que remonter.

Nettement plus grave, il est vrai, est la crise actuelle du crédit. Elle va contribuer à un ralentissement économique mondiale. Mais de là à parler d'une autodestruction du capitalisme, il y a loin.

Ce que ces économistes n'arrivent pas à comprendre, c'est que le capitalisme ne peut pas mourir, car il est déjà mort. On ne meurt jamais deux fois. Un mort vivant peut être neutralisé dans sa capacité de nuisance, voire renvoyé à son état premier. On ne le tue pas et on n'a pas encore vu qu'il se suicide, même involontairement ! Il n'en a pas le pouvoir d'ailleurs ! Le capitalisme actuel est un système mort qui se survit à lui-même, machinalement, par gestes saccadés. Le cynisme absolu est son moteur. La corruption des hauts dirigeants n'est pas un phénomène anecdotique : elle est incrustée dans ce corps hanté par la faim de la chair humaine et qui, il est vrai, n'a plus aucun autre horizon que sa simple survie. Toujours plus d'argent pour le nourrir : voici sa pratique.

4. Revenons sur les causes directes de la crise actuelle. Elles sont très simples : les Etats-Unis ont, de tous côtés, accumulés des dettes considérables. Dettes de l'Etat et dettes des ménages américains. Le point de départ a été l'incapacité des ménages à rembourser les dettes contractées pour l'achat de leur logement. Le système bancaire a été immédiatement atteint, et d'autant plus qu'a joué le phénomène dit de "titrisation" : les crédits octroyés par les banques avaient été transformés en titres, s'échangeant sur les marchés financiers. La chute du cours de ces titres a amplifié le phénomène de départ. La crise financière est devenue une crise du crédit. Quant à la dette astronomique de l'Etat américain, elle peut continuer à grandir, car les investisseurs chinois et japonais sont là, depuis plusieurs années, pour engranger des titres du Trésor américain. Le capitalisme américain survit grâce au capitalisme asiatique.

La question n'est pas : combien de temps cela va-t-il durer ? Elle est : pourquoi cela existe-t-il?

Cela existe parce qu'effectivement, nous vivons dans un univers capitaliste sans projet humain, un univers glacial et sombre et dans lequel l'appétit de l'argent pour l'argent s'est incrusté au centre du système, tourne à plein régime, tient lieu de projet et de morale à la fois.

La caractéristique d'un mort est qu'il n'a plus de vie. Mais il s'accroche à des semblants de vie, ou, plus encore, à la vie de la population mondiale qui n'est pas encore morte. Il lui dévore la chair, lui suce le sang, la laisse exsangue et de plus en plus soit apeurée, soit révoltée. Nous vivons une période d'appauvrissement permanent de la population mondiale, et, probablement, l'aube de grandes révoltes, quand les pauvres cesseront de se battre entre eux, parfois par religions interposées.

On ne peut pas tuer un mort vivant. Mais on peut l'isoler pour libérer notre potentiel de vie. Il faut l'isoler avec la même vigilance qu'on peut mettre pour isoler un virus nocif à la vie. Ce que la métaphore du mort vivant veut signifier est qu'il est vain de vouloir détruire le capitalisme ou de penser qu'il s'auto-détruira de lui-même. Toute l'expérience historique est là pour le prouver

Peut-on isoler un système ? Oui, en le privant de l'accès à notre propre vitalité. Et en prenant nous-même directement en main l'exercice de notre puissance à vivre. Il nous faut refuser et il nous faut agir positivement, "comme si" le capitalisme n'existait plus. Les morts vivants doivent cesser de nous hanter. Ecartons nos oreilles de leurs gémissements, cessons de les voir, parquons les dans des asiles (que ces asiles s'appellent "Bourses" et "salles de marchés", peu importe). Etant ainsi enfermés dans les asiles qu'ils ont eux-mêmes créés, nous pourrons enfin les ignorer. Et nous pourrons, de temps en temps, leur rendre visite, leur apporter quelque sucrerie, mais en restant soigneusement à distance.

Et commençons à vivre pleinement, avec joie et gaieté.

Le 11 février 2008

 

P.S.

Pour ceux qui ne l'auraient pas encore vu, je recommande le célèbre et excellent film de George A.Romero, La nuit des morts vivants. Ce n'est pas qu'un film d'horreur. C'est un grand film.

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