Les soubassements philosophiques de la compétence.

 

Intervention de Philippe Zarifian au sein du Club Stratégies, le mardi 22 janvier 2008

Introduction.

C'est toujours pour moi un grand plaisir d'intervenir au sein de votre club, à l'invitation d'Yvon Minvielle, car vous êtes un lieu dans lequel il existe une complète liberté de parole, en même temps qu'une grande attention et exigence relatives au contenu de ce qui est présenté, conduisant à des discussions tout à fait riches et passionnantes. J'ai déjà été invité à plusieurs reprises pour parler de la question de la compétence. En fait, sur ce sujet, trois fois, puisque cela a été réalisé à la suite de la publication de chacun de mes livres sur ce sujet.

Ce soir, je voudrais produire un décalage : reprendre la question de la compétence, telle que je vous l'ai présentée les fois précédentes, mais en m'interrogeant sur les fondements philosophiques de cette notion.

Je procéderai de manière très simple : je vais partir de la définition de la compétence, en trois points, définition que j'ai donnée en 1999, dans mon ouvrage sur "Objectif Compétence" (compétence, au singulier), définition que j'ai pour l'essentiel conservée jusqu'à aujourd'hui, sachant qu'elle a, en quelque sorte, survécue à l'épreuve de la pratique, c'est-à-dire à la conduite concrète de démarches compétences dans plusieurs grandes entreprises.

Et partant de cette définition, je vais interroger 4 mots, pour voir quels en sont les fondements philosophiques ou, plus exactement, les fondements dans les philosophies de différents auteurs, car si on peut dire que la philosophie existe comme domaine de pensée et de connaissance, elle se caractérise d'abord par sa diversité : il existe "des" philosophies, élaborées par des "grands" philosophes et qui, sur de nombreux points, s'opposent et surtout ne traitent pas des mêmes problèmes. Les 4 mots sont :

- initiative,

- responsabilité,

- événement,

- individualité.

Une petite exception à ce que je viens de dire : dans la définition que je donne de la compétence, j'utilise le mot "individu" et non pas "individualité". Je l'ai fait pour une raison purement pratique : il faut utiliser, dans les démarches compétences qui ont une dimension pratique essentielle (il faut "faire", dans telle entreprise ou institution), des mots compréhensibles par tout le monde. Or ce n'est pas le cas pour "individualité", raison pour laquelle je ne l'ai pas introduit dans ma définition. Mais j'espère vous montrer à quel point il est plus riche et plus rigoureux que celui d'individu.

Il va de soi, bien entendu, que la définition que j'ai donnée de la compétence n'est pas venue de lectures philosophiques. Elle est venue de recherches à la fois économiques et sociologiques dans les entreprises, pour comprendre la mutation qui était en train de se produire et l'accompagner. Néanmoins, de par mon intérêt permanent - depuis l'âge de 16 ans - pour la philosophie, j'ai toujours fait résonner les approches économiques et sociologiques en termes philosophiques.

Les références à ce domaine de pensée ne sont venues ni avant, ni après les recherches sur la compétence. Elles sont venues pendant, mais avec la nécessité de les consolider, de retourner au plus près des auteurs auxquels je pensais.

Et si je parle de "soubassements", c'est que les concepts philosophiques ont un énorme pouvoir de consolidation. Ils donnent de la force et de la solidité à ce que l'on pense et propose dans la pratique. Toute démarche "compétence" concrète est difficile à mener : elle rencontre des adversaires, des incompréhensions, des déformations, etc. Il convient aussi de construire, autour d'elle, des alliances, des conquêtes, des avancées pour qu'un nombre croissant de personnes entrent dans le jeu de la démarche et en comprennent les enjeux et l'intérêt. Comme toute innovation importante, elle n'est pas facile à introduire. Le pire ennemi d'une démarche compétence, ce sont les "faux amis". Ceux qui disent oui à une gestion des compétences, s'y engagent formellement, tout en ne faisant que replâtrer l'édifice ancien (la gestion par les postes de travail ou les emplois), voire, dans certains cas, aggraver l'oppression qui pèse sur les salariés, en particulier par la destruction de repères collectifs. Ce type de pratiques a, à juste titre, des effets négatifs sur le développement concret du "modèle de la compétence".

Parce qu'une démarche compétence - ce que j'appelle aujourd'hui : le développement d'une politique de la compétence - est difficile à mener, il faut être soi-même particulièrement solide et exigeant. Cette solidité, c'est ce que donne la philosophie.

Deux mots, peut être, pour présenter la singularité de la philosophie. Deleuze, dans l'un de ses derniers ouvrages, a indiqué que chaque philosophe ne fait qu'une seule chose : il pose et définit un nombre très limité de problèmes, mais de manière créative. L'énoncé du problème est déjà une production philosophique. Et il invite à les penser. Pour cela, il crée des concepts, voire un système de concepts. Autrement dit, le propos de chaque grand philosophe, de chaque philosophe créateur, contrairement aux sciences (dont les sciences humaines et sociales), n'est pas de résoudre des problèmes, mais de les poser et de les penser, en rapport avec les interrogations de son temps, mais selon une portée qui les dépassent, qui peut, on a fait l'expérience, traverser de nombreux siècles.

Prenons l'exemple d'Hannah Arendt : à travers toute son œuvre philosophique, elle n'a en réalité posé qu'un seul problème : celui de l'agir politique. Mais il lui a fallu une vie entière pour le penser, dans toutes ses implications. J'ajouterai, à cette approche de Deleuze, une seconde, directement inspirée de Nietzsche : chaque philosophe invente une perspective nouvelle portée sur le monde, une manière de voir le monde qui n'existait pas avant lui. Et cette manière entre en lutte avec les perspectives déjà existantes. Elle doit forcer son existence et son audience.

Pour moi, la philosophie relève de ces deux considérations. Elle est qualitativement différente des sciences, en particulier de la sociologie ou de l'économie politique (qui restent mes deux disciplines scientifiques de base).

1. Rappel sur la définition de la compétence.

J'ai donné, en 1999, une définition en trois points. Je me limiterai à deux d'entre eux et insisterai surtout sur le premier. Voici :

- La compétence est une prise d'initiative et de responsabilité de l'individu sur des situations professionnelles auxquelles il est confronté,

- La compétence est la faculté à mobiliser des réseaux d'acteurs autour des mêmes situations, à partager des enjeux, à assumer des domaines de coresponsabilité (Objectif Compétence, 1999, p.65 et 71)

Les trois changements que j'ai introduit depuis, dans cette définition, sont les suivants :

- j'ai introduit la notion de "avec succès" dans le premier point : prise d'initiative et de responsabilité "avec succès". Intuitivement d'ailleurs, quand on parle de quelqu'un de compétent, on sous entend sa capacité à faire face de façon réussie à un problème. Cela invite à se poser la question : quelles sont les critères du succès ? Cette question relève, soit d'un débat social, soit d'une imposition hiérarchique, voire des deux à la fois. On ne peut pas lui donner une réponse générale. Contrairement à ce qui se dit actuellement dans beaucoup d'entreprises, lorsqu' on parle de passer d'une culture des moyens à une culture de résultats, ce qui importe réellement, ce ne sont ni les moyens, ni les résultats. Dans un monde devenu très mouvant et complexe, c'est la qualité des processus d'action et la pertinence des initiatives, en rapport avec les effets qu'elles produisent, qui importent. La culture du résultat est aussi appauvrissante que la culture des moyens. Elle reste prisonnière d'une vision instrumentale, contrainte par une obligation de résultat que la direction de l'entreprise croit pouvoir définir à l'avance. Cette vision, loin de renforcer l'action professionnelle des individus, l'affaiblit, associé à l'illusion que l'on puisse, dans l'univers actuel, prédéterminer des résultats précis. L'initiative, centrée sur les effets utiles et sensible aux événements, permet d'anticiper et de rectifier avec souplesse et intelligence, là où la prescription de résultats fige l'action, la bride et l'épuise, avec une chance notable de se tromper de cible ou d'être en retard sur le réel.

- et j'ai introduit la notion essentielle de "service" : situations orientées par le service à offrir et à rendre à des destinataires. Ces destinataires peuvent être des clients, des usagers, des citoyens, des publics, voire des collègues. Mais toute action dans une situation professionnelle est orientée par les effets qu'elle produit sur autrui.

- Enfin j'ai dit : "sur des situations professionnelle, en partie événementielles", en indiquant que c'est face aux événements, inattendus et largement imprévisibles, que la compétence est la plus sollicitée, même si, bien entendu, il existe dans les situations, une part de répétition, part qui est prise en charge soit par des connaissances à portée générale, soit par les routines de travail (routines de pensée et de gestes). Ces événements peuvent être subis ou provoqués : je reviendrai sur ce point.

Venons maintenant aux quatre mots que j'ai retenus pour mes propos de ce soir.

2. L'initiative.

Je solliciterai ici Hannah Arendt. Initiative vient de "initier". Prendre une initiative, c'est commencer quelque chose de nouveau dans le monde. D'ailleurs, comme l'indique Arendt, notre naissance, notre venue à l'existence est en elle-même une initiative. Chaque être humain est singulier, différent de tous les autres êtres humains, et il est déjà en lui-même du nouveau, un vrai commencement. Nous ne cessons, dans notre vie, de prendre des initiatives, petites ou grandes. Ces initiatives s'insèrent dans des chaînes d'initiatives qui se produisent dans la vie sociale.

D'un côté une initiative se prolonge. L'initiative ne se réduit pas au moment où elle est prise. Elle doit être considérée avec la totalité de ses effets, de ses conséquences.

Mais d'une autre côté, et ce faisant, elle rencontre les initiatives d'autrui. Pour Arendt, nous avons affaire à des chaînes d'initiatives, sans cesse interrompues et relancées par d'autres initiatives.

Pour comprendre plus à fond l'importance déterminante qu'Arendt donne au concept d'initiative, il faut parler de sa réflexion sur la liberté positive et la pluralité humaine. La liberté négative, celle dont on parle usuellement dans la culture occidentale, vient de la philosophie libérale des 17 et 18ème siècles. Je suis libre dans la mesure où je peux faire ce que je veux dans la limite où je ne porte pas atteinte à la liberté des autres. C'est le postulat par exemple de Locke, au début du 18ème siècle, qui associé explicitement sa définition de la liberté au statut de petit propriétaire. Si Arendt qualifie, avec bien d'autres philosophes, cette liberté de négative, c'est qu'elle se définit par ses limites, mais n'indique pas en quoi elle consiste. D'ailleurs, le "vouloir" ou le "libre arbitre" peuvent en réalité être parfaitement déterminés et contraints. Cette liberté peut être réelle dans son mouvement (il n'existe pas d'entraves, mais uniquement des limites), tout en étant parfaitement contrainte dans son contenu. A cette conception libérale de la liberté, Arendt oppose la liberté positive : le pouvoir de. La liberté est l'exercice d'un pouvoir d'agir. Ou tout simplement, parce que l'expression de "pouvoir d'agir" est en réalité une redondance : la liberté est l'exercice d'un agir. Tout être humain détient, de manière singulière, un "pouvoir de", pouvoir de son corps et de sa pensée et qu'il exerce, précisément, en prenant des initiatives, dans son agir propre. Et ces initiatives entrant dans les chaînes dont j'ai parlé, chaque humain contribue, en permanence, à changer le monde.

L'initiative de chacun rencontre donc une pluralité d'autres initiatives, venant d'autres humains, qui forment le "vivre ensemble". Arendt parle de pluralité, pour bien marquer que le vivre ensemble est bien le vivre d'une pluralité d'individus singuliers. Spinoza, lui, parle de multitude. Dès lors, on ne peut pas rigoureusement parlant, évoquer un peuple et moins encore une foule. Le respect de la pluralité et le vivre pluraliste sont justement le vivre de cet ensemble de singularités humaines positivement libres.D'où le problème qu'Arendt pose et offre à penser : l'agir politique. La politique n'est pas autre chose, en amont de toute institution, que l'espace de déploiement de cette vie à la fois commune et libre, dynamique par essence puisque portée par la pluralité des initiatives. Pour Arendt, le modèle en reste la Cité grecque. Et l'espace le plus privilégié : l'agora. Arendt refuse, dans ses écrits philosophiques, de moraliser ce vivre ensemble. Il ne s'agit pas, dans une cité, de suivre des normes ou des règles morales, fussent-elles démocratiquement élaborées.

La politique n'a pas à faire avec la morale, mais avec la liberté. Le cœur de la vie dans la cité, de type grec, est le plein déploiement de la liberté positive. L'éthique essentielle réside dans le respect de la pluralité et le rôle des institutions est de garantir ce respect. Sans une pluralité d'autres hommes qui sont mes pairs, il n'y aurait pas de liberté possible.

Cela conduit Arendt à poser un concept d'égalité qui n'est pas habituel. Par définition, la singularité de chacun exclue toute possibilité de comparaison, et donc toute égalité au sens ordinaire du terme. Nous ne sommes ni pareils, ni identiques, ni supérieurs donc, ni inférieurs. Par contre l'égalité possède une signification politique : elle désigne l'espace et les conditions qui font que chacun possède un droit égal à prendre des initiatives et à participer ainsi au "vivre ensemble entre pairs". Introduire cette conception de l'égalité dans un espace inégalitaire par construction, comme l'est toute entreprise, est un défi.

Hannah Arendt, juive allemande qui a été confrontée au nazisme et a développé toute une réflexion sur le totalitarisme, sait, mieux que personne, qu'on se heurte à des pouvoirs de domination, voire d'extermination. Mais pour elle, l'agir libre, donc la prise d'initiative, sont irréductibles. Dans les pires situations, il en existera toujours quelque chose et ils ne peuvent disparaître que par l'extermination précisément, la "solution finale".

Et initier étant, par définition, commencer quelque chose de nouveau, Arendt a cette magnifique phrase : " Les hommes, aussi longtemps qu'ils peuvent agir, sont capables d'accomplir et accomplissent constamment, qu'ils le sachent ou non, de l'improbable et de l'imprévisible " .

J'ai insisté sur ce concept d'initiative, car il est bien entendu central dans la définition que j'ai proposée de la compétence. Initiative, liberté positive, pluralité, et donc agir, on a là le cœur de l'exercice de la compétence. Et je partage, avec Arendt, la même conviction d'irréductibilité : quelle que soit la contrainte (dans une entreprise, la contrainte de la condition salariale, l'exercice autoritaire du pouvoir de la direction et de la hiérarchie, les brimades exercées par les collègues, etc.), elle ne peut empêcher que des initiatives soient prises en permanence. Ces initiatives peuvent être bridées, étouffée, bloquées, ou, au contraire, dans une politique de la compétence, encouragées, soutenues, organisées entre elle, développées, personne n'a le pouvoir d'empêcher leur existence (ne serait-ce que virtuelle).

3. La responsabilité.

De manière logique, l'initiative conduit à la responsabilité. Dans le monde du vivre ensemble, nous sommes responsables des effets ou conséquences, heureuses ou malheureuses, des initiatives que nous prenons. Effets sur autrui, effets sur la société, mais aussi effets sur la nature, sur les conditions mêmes de notre vivre corporel, comme la question écologique le met clairement en lumière actuellement.

La définition usuelle de la responsabilité est clairement de nature juridique et morale. Etre responsable, c'est répondre de ses actions devant un tribunal, qui juge en fonction du droit et, implicitement, des normes morales en vigueur dans une société donnée. On est tenu de répondre de nos actes pour avoir volé ou tué par exemple. Le plus grand exemple de normes morales, qui nous impute une responsabilité, reste encore les Dix Commandements de la Bible, dont on a transmis le schéma en occident au fil des siècles. Et la sanction est à la mesure de la responsabilité que nous portons sur nos actes. A cette définition négative de la responsabilité, on adjoint une définition positive symétrique : nous répondons de nos réussites ou de nos bienfaits et nous sommes, d'une manière ou d'une autre, gratifiés, récompensés pour eux. Le tribunal ne punit pas. Il récompense. Dans la pratique, les deux aspects, la peine et la récompense, le " répondre de " d'actes condamnables et celui de " répondre de " réussites et bienfaits, sont la plupart du temps associés, et c'est particulièrement vrai dans les entreprises. Ce tribunal peut être concret : un vrai tribunal, avec de vrais juges, qui statuent en fonction du droit et la jurisprudence. Mais il peut être purement imaginé : un tribunal auquel chacun de nous répond en lui-même (ce que l'éducation religieuse, voire républicaine, a fortement développé).

Et nous sommes d'autant plus responsables que nous sommes autonomes. En effet, une personne qui serait placée dans un état de pure contrainte, qui serait forcée par cette contrainte de réaliser tel ou tel acte, ne peut pas être tenue pour responsable. Cela explique pourquoi la question de la responsabilité n'a pris son essor dans les entreprises que dans le cadre d'un dépassement du taylorisme et de la reconnaissance de la jouissance d'un certain degré d'autonomie pour les salariés. Il est implicitement admis que, plus les personnes sont autonomes, autrement dit plus elles ont le droit et la capacité d'édicter elles-mêmes les règles de leurs actions, plus elles sont responsables. Bien que dans la définition que j'en donne, la compétence ne soit pas centrée sur l'autonomie, mais bel et bien sur l'initiative - on ne peut absolument pas confondre entre autonomie et capacité d'initiative : ce sont des concepts différents, qui parlent de problèmes différents -, il va de soi qu'on ne peut prendre des initiatives que dans le cadre d'une autonomie possédée par le sujet de l'action. L'autonomie est la condition de l'exercice de la compétence, bien qu'elle n'en constitue pas le contenu. On peut remarquer d'ailleurs, empiriquement, que quelqu'un de très autonome peut, soit ne prendre aucune initiative, soit prendre de mauvaises initiatives. Il est difficile, dans ce cas là, de le considérer comme compétent (par contre, il peut être qualifiée pour occuper tel ou tel poste pour lequel aucune initiative n'est pas à prendre, du moins officiellement). On peut être autonome et incompétent, mais l'inverse n'est pas vrai.

Cette définition juridico morale constitué autour du "répondre de" (respondere) a donné lieu à vastes élaborations philosophiques. La plus savante reste incontestablement celle de Kant, qu'il a pleinement développé dans sa seconde critique (la Critique de la Raison Pratique). La force de la philosophie de Kant est d'associer pleinement autonomie et responsabilité, sous forme d'une intériorisation des normes morales. Nous devenons, à nous même, notre propre tribunal. Telle est la signification explicite d'un impératif catégorique. Et la morale qui le sous-tend se condense dans la règle d'or à portée universelle : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse. L'association entre initiative et responsabilité peut être vu sous cet angle : je réponds des effets de mes initiatives, au regard de normes morales qui définissent le bien et le mal et qui n'ont pas à être justifiées, puisque, nous dit Kant, elles relèvent d'un monde ultra-sensible, situé en-dehors de notre perception. L'autonomie accordée et reconnue aux individus en est la condition. Cette définition de la responsabilité se transpose aisément dans le monde de l'entreprise : plus on accorde d'autonomie aux salariés, plus on attend en retour leur prise de responsabilité, intériorisée si possible, mais également soumise à des systèmes de sanctions et de récompenses car peu d'entreprises sont capables de faire, de manière pratique, le pari kantien de la pure intériorisation. Il est difficile, voire impossible, empiriquement parlant, que les initiatives ne soient pas évaluées et controlées, au-delà même de la personne qui les prend.

Toutefois, en entreprise, s'introduit une différence majeure : ce n'est pas en fonction d'une norme morale que les salariés sont jugés, mais en fonction, comme je l'ai dit, des conséquences pratiques, positives ou négatives, de leurs initiatives. On passe d'une responsabilité morale à une responsabilité pragmatique. Et le soubassement philosophique bascule, d'une philosophie morale vers une philosophie de l'action. Et il est somme toute normal que les individus ou les collectifs répondent des effets ou conséquences des initiatives qu'ils prennent. Comme l'entreprise est un univers hiérarchisé, les jugements évaluatifs viendront formellement de l'instance hiérarchique supérieure. Mais, informellement, ils viendront souvent aussi des pairs et des clients. On voit se mettre en place, de manière encore largement informelle, une triple instance d'évaluation : la hiérarchie, les pairs et les clients ou publics, évaluation qui en converge pas nécessairement.

C'est un point délicat : le modèle de base de définition de la responsabilité vient incontestablement de la philosophie morale et cela reste ainsi. Mais les normes de jugement se modifient : un salarié est jugé sur des normes pratiques. Ce que la philosophie pragmatique de l'action nous indique, c'est qu'on ne peut juger d'une initiative et d'une responsabilité indépendamment de la situation et du contexte dans laquelle les actions sont menées et que les jugements sont relatifs à des effets pratiques. C'est pourquoi, lorsqu'on parle de positif ou de négatif, les critères qui les définissent vont nécessairement varier d'une situation à une autre. Cela dit, la frontière entre normes morales et normes de réussite pratique peut être franchie, du moins implicitement, et en particulier dans le jugement des pairs. Il est mal de mal travailler ! De fait, on peut constater que dans les milieux de métiers, cette dimension morale, qui vient de la tradition des corporations artisanales, reste présente, de façon nette. Le "pratique" se trouve alors doublé par des règles de comportement moral. En dehors des milieux sociaux de métier, cette dimension morale est nettement moins présente, mais, malgré tout, il est rare qu'un comportement humain ne fasse pas état d'un jugement moral, ne serait-ce qu'en référence aux valeurs morales globales de la société dans laquelle il s'exerce.

Par ailleurs, constatons en ce moment un mouvement de "moralisation" des entreprises. Les directions établissent des "valeurs", qui seront celles de l'entreprise et sont supposées être partagées par tout le personnel. Elles sont invitées à s'engager dans une démarche de responsabilité sociale et environnementale. Mais cette introduction de la morale est assez fictive et ne correspond en rien à la morale, telle que posée par Kant. Au mieux, c'est une morale qui est partagée, et très souvent imposée, qui vaut pour l'entreprise en question, mais ne peut en aucun cas de prévaloir de son universitalité (contrairement à Kant). On voit donc qu'à la fois on reste proche du schéma kantien des impératifs qui s'imposent à des individus autonomes, mais qu'on s'en éloigne fortement, puisque le jugement n'est plus principalement d'essence morale et ne contient plus de règles universelles de comportement.

Le pragmatisme est une caractéristique notable du modèle de la compétence : je réponds de mes actions en rapport avec les situations dans lesquelles ces actions ont été exercées et en fonction de leurs effets pratiques, et ceci dans un système de relations à d'autres acteurs. L'autonomie sous-jacente à la prise d'initiative suppose la responsabilité. Faute de quoi, tout s'écroule : sans responsabilité, nous tomberions dans l'anarchie. La responsabilité, en quelque sorte, équilibre l'autonomie.

On peut néanmoins, en revenant vers Kant, dire que plus la responsabilité est intériorisée, plus nous avons, comme l'on dit, le "sens de la responsabilité", plus la compétence est élevée. C'est ce qui est indiqué, par exemple, par l'usage du terme : conscience professionnelle. Dans l'idéal, les sanctions et récompenses - qui restent marquées par le schéma d'origine juridico moral du "tribunal" - pourraient alors disparaître. Chaque individu deviendrait à lui-même son propre juge ou évaluateur et exercerait ce sens de la responsabilité dans le cours même de ses actions. Se sentir responsable est devenue une formulation d'usage courant.

Néanmoins, bien que je sois parti au départ, dans la définition de la compétence ("prise de responsabilité"), de cette première approche de la responsabilité, elle m'a toujours laissé insatisfait. L'initiative suppose une approche de la responsabilité plus forte, de nature éthique et non pas seulement pratique ou morale. La morale édicte des normes contraignantes. L'éthique propose des conduites qui ne peuvent venir que de la personne qui y souscrit. D'un côté, la morale du bien et du mal, de l'autre l'éthique du bon et du mauvais. C'est en me tournant vers un autre philosophe, Hans Jonas, à partir de son livre intitulé : "Le principe Responsabilité", que j'ai découvert une autre approche. Bien que personnellement je ne partage pas le fond religieux chrétien implicite dans cet ouvrage, cela reste un des ouvrages philosophiques majeurs du 20ème siècle. Publié en 1979, en Allemagne, il constitue le premier grand livre philosophique qui appréhende directement les risques majeurs que l'usage des acquis des sciences et des technologies font courir à l'humanité (on devrait dire, pour respecter son propos : à l'humain). Il cite une série de ces risques : le nucléaire, la détérioration de la nature qui porte atteinte aux conditions de vie du vivant,, les bio-sciences et technologies qui modifient l'ADN,, etc. Il s'agit d'ailleurs d'un ouvrage majeur pour la pensée écologique. Et il en tire une conséquence forte, qu'il est, à ma connaissance, le premier à avoir formulé en ces termes : c'est la survie de l'humanité qui est jeu. La perspective n'est pas : quelle planète laisserons-nous à nos enfants, mais : est-ce que nos enfants existeront ?

Nous sommes collectivement responsables vis-à-vis des générations futures, jusqu'à cette conséquence radicale : leur non existence. C'est en allant jusqu'au bout de son raisonnement que Jonas va modifier, fortement, le concept de responsabilité (après avoir passé en revue toutes les conceptions philosophiques existantes dans ce domaine). On ne peut pas emprunter la définition classique dont j'ai parlé, car d'une part elle est trop faible - nous sommes face à un enjeu collectif qui dépasse toute norme morale, tout corps d'obligations -, mais surtout : il n'existe pas d'instance de jugement. La seule véritable instance de jugements serait constituée par les générations futures. Or il est possible qu'elles n'existent pas. Même en pensée, même par l'imagination, nous ne pouvons pas parler à leur place, car, bien entendu, une non existence n'a aucune pensée, aucune attente, aucune parole, aucune exigence. Personne ne peut se faire leur avocat. La définition classique de la responsabilité devient impuissante. Même quand j'intériorise une responsabilité, j'imagine toujours envers qui je me sens responsable, envers qui je dois répondre de mes actes.

Cette impuissance conduit Jonas à donner une nouvelle définition : se sentir responsable, c'est avoir le souci de. Et en effet, nous pouvons développer en nous et à l'échelle sociale, le souci de l'existence des générations futures. C'est valable a fortiori pour les générations actuelles. Non pas "répondre de", mais "avoir le souci de".

Jonas pense que cette éthique du souci est présente dans chaque être humain. Il prend l'exemple d'un nouveau né, abandonné au bord d'un chemin. Chaque homme qui passe va prendre ce bébé, pour assurer le maintien de son existence et le réconforter, assurer, autant que possible, sa survie et son bien être. Nous le ferons spontanément pour n'importe quel bébé. Ce n'est pas l'amour filial qui est en jeu. Et si un bébé a été volontairement abandonné, nous pourrons rigoureusement qualifier cet acte d'inhumain.

Pour Jonas, la responsabilité à laquelle il pense est explicitement collective. Mais elle passe aussi en chacun de nous. Cette association entre le collectif et le personnel est autorisée par le présupposé de Jonas concernant la nature humaine : n'importe quel être humain aura spontanément le souci de ce bébé. Ce basculement du principe Responsabilité vers : avoir le souci de, me semble d'une grande richesse pour penser la compétence. Un individu compétent, qui assume une prise de responsabilité, possède, spontanément (ou culturellement, si l'on quitte la dimension implicitement religieuse de Jonas), le souci d'autrui. Et donc, dans ses prises d'initiative, il aura le souci de ce qu'elles produisent pour autrui. D'une certaine manière, c'est ce qu'indique le mot "service". Si je produis ou rend un service, c'est avec le souci de ce que cela peut apporter à autrui, y compris à un autrui anonyme. Bien entendu, cette éthique du souci peut être instrumentée par une entreprise de manière purement commerciale et intéressée. Mais comme pour l'initiative, ce souci reste irréductible à son instrumentation. Quand on constate que les salariés, que ce soit dans le privé ou le public, ont le "sens du service", on reconnaît l'existence de cette éthique. On pourrait y associer le "prendre soin de" - ou plus largement ce que les anglo-saxons appellent le "care". Mais le "prendre soin de" (du bébé au bord du chemin) est second par rapport à "avoir le souci de". Il figure comme une conséquence et non pas comme un cause de l'éthique du souci.

Basculant dans cette seconde conception philosophique de la responsabilité, on assiste à un profond retournement de la relation entre initiative et responsabilité. Dans ma définition de la compétence, j'avais laissé ouvert le séquencement. J'avais simplement dit : prise d'initiative et de responsabilité. Mais, si l'on adopte le point de vue de l'éthique du souci, la prise de responsabilité, au lieu, logiquement de lui succéder, précède la prise d'initiative. C'est parce que j'ai le souci du bébé que je vais le prendre dans mes bras et m'occuper de lui. On est dans une figure inverse à celle du "répondre de".

Nous voici donc doté de deux conceptions de la responsabilité : répondre de et avoir le souci de. Doit-on choisir, pour penser la compétence ? Je pense que non : les deux jouent ou peuvent jouer. Et du même coup, le sens de la responsabilité tout à la fois précède et succède les prises d'initiative. En toute logique, on devrait dire que ces deux approches de la responsabilité, pour autant qu'elles aient été intériorisées, se rejoignent au moment du guidage de nos prises d'initiative. Non pas avant et après, mais aussi pendant. Je n'irai pas plus loin à ce propos, vous laissant la liberté de vous interroger sur ce point.

4. L'événement.

Je pourrai être plus bref sur ce sujet, ayant déjà écrit un livre entier à son propos et maints articles. Un événement est ce qui se passe, une occurrence qui surgit et bouscule le monde des faits établis. M'inspirant du philosophe Alain Badiou, j'avais, dans mon livre de 1995 (Le travail et l'événement, éditions L'Harmattan), indiqué :

" L'événement, tel qu'il advient, est donc un fait indécidable, singulier, imprévisible, important en lui-même, et immanent à une situation, qui vient troubler un mouvement supposé linéaire et qui introduit à une nouvelle appréhension du temps ".

J'aurais du dire, rigoureusement parlant, "occurrence" plutôt que "fait". Mais laissons là ce défaut de jeunesse !

Cette nouvelle appréhension correspondait à un effet de bifurcation temporelle : par exemple, une panne de machine surgit dans un atelier. Le temps linéaire est interrompu : la machine et la production s'arrêtent. Et s'ouvre un autre temps, construit différemment : celui consacré au diagnostic de la panne et à la remise en état de fonctionnement de la machine, temps dont il est impossible de prédéterminer la durée. Cette approche de l'événement s'introduit bien et facilement dans mon approche de la compétence : c'est face à des événements, en partie imprévisibles, que la compétence va être mobilisée avec le plus d'intensité. Et il arrive souvent que cette compétence soit obligée d'évoluer, de se développer dans le cours même de l'affrontement à cet événement. C'est notamment à partir de cette approche de l'événement qu'on avait pu, avec quelques cadres supérieurs de l'entreprise Danone (BSN à l'époque) produire et expérimenter la notion d'organisation qualifiante : comment apprendre des événements, qui interviennent très souvent dans la production d'une usine, en travaillant ensemble sur leurs causes.

Autrement dit : les événements appellent à des prises d'initiatives, plus ou moins importantes, fonction de la nature de l'événement. Et la responsabilité pratique est souvent évidente. Dans le cas de la panne : réparer la machine de manière réussie et rapidement pour relancer la production. Responsabilité pour un seul individu ou pour un collectif (la responsabilité devenant une coresponsabilité).

Néanmoins, j'ai été conduit à modifier cette approche, en changeant, à cette occasion, de philosophe de référence : je suis passé d'Alain Badiou à Gilles Deleuze.

Pourquoi ? Parce que je me suis aperçu que, dans cette approche de l'événement, je faisais en permanence une confusion entre l'événement, en tant qu'occurrence objective, qui surgit dans une situation, et le sens subjectif que les personnes qui vont l'affronter lui donnent. Du même coup, je n'avais pas exploré la notion, d'apparence banale, d'importance de l'événement : qu'est-ce qui fait qu'un événement est socialement (ou personnellement) considéré comme important ? On comprend facilement, quand on cherche à définir la compétence, que les personnes ne mobiliseront leur intelligence et leur capacité de prise d'initiative que si elles peuvent attacher un sens à ce qui arrive, et surtout aux actions qu'elles vont mener pour faire face à cet événement. Ce n'est pas seulement le succès qui importe, mais bien le pourquoi des actions engagées et les mobiles qui poussent à agir. Et ceci d'autant plus que l'événement est imprévu et emporte avec lui du nouveau, qui échappe à toute prescription.

J'ai pris l'exemple d'une panne de machine, mais j'aurais pu prendre l'exemple ordinaire de la relation client dans un centre d'appels. Au cours de l'échange téléphonique, le conseiller client sera sans cesse confronté à de l'événementiel, car il ne peut que difficilement prévoir ce que le client va dire, la manière dont il va réagir à telle information ou à telle offre, et ceci d'autant plus que le délai de réponse est en général trop court pour que le conseiller puisse réellement comprendre les attentes et les intentions de ce client (celui-ci et non un autre : une singularité face à une singularité). Comment va s'exprimer concrètement, par exemple, le sens du service ou, tout simplement, ne pas s'exprimer de sens du tout, si le conseiller est quelqu'un qui ne s'intéresse absolument pas à ce qu'il fait, pourvu qu'il soit payé…? Donc : qu'est-ce qui fait qu'un événement va prendre de l'importance et solliciter réellement la compétence ?

Deleuze nous éclaire sur ce point. On peut dire que l'événement a toujours deux faces, qu'il est lui-même au point exact de rencontre entre deux ordres de réalités.

D'un côté une face que Deleuze qualifie de pré individuelle : c'est à la fois la survenue objective d'un événement (la panne se produit, le client dit telle chose..) et sa saisie immédiate, avant toute confrontation subjective à l'événement. En termes rigoureux, c'est une occurrence qui est survenue dans l'état de choses existant, qui l'a perturbé et qui a produit une saisie intuitive immédiate par ceux qui y sont confrontés.

Mais d'un autre côté, il existe une face purement subjective, précisément en ce que cet événement fait sens, est important pour les acteurs humains qui doivent y faire face, oblige à prendre les bonnes initiatives. L'événement est ce qui subsiste et insiste, au sein de la situation, et dans la subjectivité de celui ou ceux qui l'affrontent. Et c'est parce que l'événement prend sens subjectivement qu'il provoque une action pour y faire face. J'utilise le mot " provocation " au sens ordinaire du terme : c'est une provocation : l'événement nous provoque et nous incite à agir.

La provocation de sens et d'action introduit une situation de continuité, mais aussi de rupture.

Continuité, car bien entendu cet événement ne sera considéré comme important que parce qu'il s'insère dans un espace social au sein duquel un sens général, non singularisé, pré-existe. Il faut que cela ait déjà du sens de réparer une machine qui tombe en panne ou de répondre avec pertinence à un client. Ce sens est d'emblée social ou intersubjectif. Il est déjà construit dans l'organisation à travers les rôles que chacun exerce et l'importance donnée à ces rôles, mais aussi à travers la culture et l'expérience pré-existante partagées, et qui se manifestent spontanément lorsque l'événement se produit. Par exemple : il va de soi qu'il est important de répondre de manière pertinente à un client. Celui qui ne le pense pas ne donnera aucune importance à ce qui s'est passé et, par exemple, fera une réponse purement stéréotypée au client. Il sera hors jeu (que des hiérarchies d'entreprises favorisent ces comportements mécaniques stéréotypés et irresponsables, cela est tout à fait vrai, mais elles doivent en supporter les conséquences). Soit dit en passant, une entreprise qui ne sait pas créer les conditions pour qu'un sens commun existe, n'a aucune chance d'aboutir dans une démarche compétence.

Rupture, car du sens nouveau va être créé et des actions nouvelles initiées. C'est un sens pré-individuel, déjà donné, mais au sein d'une pure généralité (Deleuze dit " virtualité ", mais je n'engagerai pas ce débat ce soir). Quand l'événement surgit réellement, que doit faire l'individu ? Il doit, dit Deleuze, contre-effectuer l'événement. C'est-à-dire, face à l'événement , l'individu humain, qui accepte de le prendre en charge, va doubler ce qui s'est passé d'une autre effectuation, qui ne garde de l'événement, que le sens qu'il privilégie, face à différentes possibilités qui s'offrent à lui. Et il agit en conséquence.

Autrement dit, l'individu va prendre une initiative (réparer la machine, fournir une réponse au client) qui se présente comme une contre-effectuation sensée de l'événement qui s'est produit. Cette contre-effectuation se situe au point de rencontre entre :

- un sens social et commun pré-existant,

- et un sens singulier qui va se construire dans le mouvement même de la contre-effectuation.

L'événement est doublé par une initiative.

Cette approche me semble d'une considérable importance. Elle montre que le point de départ n'est pas individuel. Il est social, ou plus exactement : social dans son expression intersubjective. L'individu ne trace sa marque singulière, n'apporte sa compétence, que sur ce fond pré-individuel. Mais, malgré tout, cette contre-effectuation existe, l'initiative singulière s'impose et elle modifie, à partir de l'individu, le cours des choses. C'est d'une considérable importance car cela montre à quel point des débats sur le caractère soit disant individualiste des comportements sollicités par une approche compétence sont oiseux, ne font qu'apporter de la confusion. Qu'une direction cherche, par une démarche intitulée " compétences ", à affaiblir des acquis collectifs et à isoler chaque salarié, cela existe pleinement, mais dans le propos qui est le mien ce soir, cela n'entre pas en considération. Trouver des soubassements philosophiques, c'est précisément savoir séparer l'authentique du simulacre et ne pas se perdre dans des débats confus.

C'est un enjeu philosophique et sociologique considérable : comment penser la question du sens de manière non subjectiviste et non individualiste, tout en reconnaissant, je vais y revenir, la pleine valeur de l'individualité et de ce qu'elle apporte ? Voici la vraie question.

Le sens subjectif, qui fait intégralement partie de la compétence individuelle puisqu'elle est à l'origine des initiatives et pose déjà la responsabilité de l'individu, émerge au sein de ce processus dans lequel, face à un pur événement, l'individu compétent double ce qui s'est passé d'une autre effectuation, qui ne retient, de l'événement, que le sens qu'il a pris pour lui, sur fond d'un sens social pré-existant (mais qui va s'en trouver transformé).

Je ferai un pas de plus, et suivant en cela Deleuze, j'indiquerai que la valeur, ce qui fait valeur pour l'individu et pour la communauté, vient de quelque chose que l'individu, dans et par la mobilisation de sa compétence, sélectionne dans ce qui arrive, quelque chose qui, comme je l'ai dit, a été provoqué par l'événement imprévu, quelque chose à venir, qui tient pleinement compte de l'événement, inspiré par lui, mais qui va au-delà de lui pour guider l'action. C'est par cette contre-effectuation que l'individu se montre à la hauteur de l'événement. Agir de manière compétente, c'est se montrer à la hauteur des événements. C'est une autre façon de parler de la prise de responsabilité. Prenons un macro événement : le déclenchement de la seconde guerre mondiale, l'invasion de la France par l'armée allemande et l'organisation de la résistance. Les résistants se sont montrés complètement à la hauteur de l'événement, ils l'ont contre-effectué.

Si je prends ce macro événement, c'est pour faire apparaître que, même au sein d'une activité purement professionnelle, et par rapport à des micro événements (une panne; la réponse à un client), il entre, dans la prise de responsabilité et d'initiative, une part de courage et de dignitié, il entre un contenu éthique, qui va redoubler en quelque sorte l'éthique du souci de et la renforcer.

Autrement dit, dans la prise d'initiative, il y a bel et bien une création singulière de sens, d'orientation, de prise de parti sur l'avenir, provoquée par l'événement et sous-tendue par le monde social préexistant. Dans la compétence, il existe nécessairement du sens singulier et social à la fois. L'actualisation singulière d'un sens social. Dans cette approche de l'événement par la contre-effectuation, je n'oublie pas tous les acquis de l'approche précédente, que j'avais synthétisé dans mon livre. L'événement est singulier, imprévisible, porteur de nouveau, etc. Mais il n'est événement que s'il est saisi par un sens social et personnel à la fois qui lui donnent son importance. Ce n'est pas une remise en cause, mais c'est un enrichissement et un déplacement. C'est uniquement par cette voie-là que, personnellement, je peux faire le lien entre l'événement, la compétence et la prise d'initiative et de responsabilité.

On se trouve ici placé réellement au cœur de la question de la compétence. Je n'évoquerai pas ici toutes les implications pratiques qu'on peut en tirer au sein d'une démarche compétence (et qui discrédite radicalement toutes les démarches bureaucratiques et technocratiques, voire purement cognitivistes).

Dernier point sur le concept d'événement : dans mon livre, j'avais distingué entre événement subi (la panne) et événement provoqué (le lancement et la réalisation d'un projet par exemple). En quoi peut-dire que le lancement et la conduite d'un projet (le lancement de la conception d'un nouveau véhicule automobile, pris en charge par une équipe projet par exemple) constituent un événement ? Pour une double raison :

- parce que, même si dans ce cas l'événement est au départ voulu, intentionnel, donc non surprenant, sa réalisation restera incertaine jusqu'au bout. Conduire un projet, c'est s'enfoncer dans du partiellement nouveau, c'est innover. Aux différentes étapes du projet, apparaîtront des options à prendre, des prises de risque, des imprévus. Les affronter est même ce qui constitue le coeur de la conduite du projet, ce qui différencie un projet d'un simple programme.

- parce que l'aboutissement du projet (le nouveau véhicule automobile) sera en partie surprenant, sera toujours décalé vis-à-vis de ce qui avait été prévu. Et le produit lui-même "fera événement". La sortie d'un nouveau modèle automobile est bel et bien présenté comme un événement, pour le public et les futurs clients.

Au sein d'un événement provoqué, il y a nécessairement une part essentielle de prise d'intiative risquée, part d'autant plus importante que le projet est innovant.

5. L'individualité.

J'en viens à la question qui est, sur un plan théorique la plus difficile.

Mettons nous d'accord d'abord pour considérer que le mot " individu " est un terme d'une considérable pauvreté et, sur un plan rigoureux, faux. Plus personne ne croit à la fable d'un individu indivisible, non composé, un atome de matière dans la société serait faite. Inutile d'y passer une seule seconde. Si personnellement, et bien d'autres avec moi, je continue à utiliser le mot d'individu, c'est par pure commodité : le langage ordinaire est social et il faut bien tenter de se faire comprendre ! Du coup tout le fatras sociologique relatif au couple "individu" et "société" ne tient pas. Les meilleurs sociologues s'en sont d'ailleurs débarrassé (parmi les premiers grands noms de la sociologie, je pense à Simmel, à Tarde, etc.).

Faut-il alors parler de sujet et tenter de consolider un tel concept par le recours aux philosophies du sujet (dont celle de Kant bien entendu) ? Ma position est négative. Je ne vais pas chercher à l'argumenter ce soir, mais disons, pour faire court, que je rejoins complètement Deleuze quand il refuse d'approuver ce type de philosophie. Et la raison en a déjà été donnée ci-dessus. Le mot "sujet" survalorise le rôle de la subjectivité personnelle, affiche une prétention qui n'a aucun fondement. Nous sommes déjà toujours constitué par du pré-individuel et "secoué" par des événements qui s'imposent à nous.

Je suis là aussi complètement spinoziste : la première vertu qu'un humain doit manifester est la juste mesure de ce qu'il est, à savoir un minuscule élément dans le vaste univers, qui plus est dominé par ses passions, et en rien le "centre du monde" ! Néanmoins, il est juste de considérer qu'à l'échelle de la vie sociale terrestre, l'individu est doté d'un pouvoir d'agir, comme le dit Arendt, d'une puissance de pensée et d'action, comme le dit Spinoza, qui est au cœur de l'expression de sa compétence. Sans ce pouvoir ou cette puissance, la question de la compétence ne se poserait même pas. Pour dire les choses de manière très simple : le mot "sujet" va trop loin et le mot "individu" ne mène nulle part !

D'où la nécessité de forger un nouveau concept, celui d'individualité, déjà pleinement présent dans l'œuvre de Marx.

Je m'appuierai ici sur un seul philosophe : Gilbert Simondon, qui a bâti toute son œuvre autour du concept d'individuation. Simondon introduit deux considérations qui ont d'entrée de jeu une importance théorique et pratique considérables :

- quand on part d'un individu, on part d'un résultat. Mais cela ne dit rien, ni sur le processus qui a produit cet individu, ni sur la réalité antérieure à l'individu. Et la démarche n'est pas, l'individu une fois donné, de tenter de remonter dans sa genèse; elle est de partir du point de départ réel, c'est-à-dire du processus d'individuation, dont l'individu actuel n'est qu'un produit temporaire. Spinoza dit exactement la même chose sur un plan méthodologique : il ne s'agit pas de partir d'un effet pour remonter aux causes. Il faut partir des causes pour expliquer les effets qu'elles produisent. Donc : partir des processus d'individuation et non des individus.

- l'individu lui-même, comme produit de ces processus, n'est jamais intégralement achevé. Non parce qu'il continue à se "développer" (comme le voudrait une psychologie sommaire), mais parce que l'être est double : à la fois individu déjà individué et identifiable comme tel et potentiel pré-individuel, qui tout à la fois est la source première de mutation de cet être et ce qui a conduit l'individu à exister.

Le point de départ est donc le potentiel pré-individuel qui va permettre que s'enclenche le processus d'individuation et il faut toujours considérer qu'un individu, même pleinement adulte, n'est jamais achevé, est toujours en devenir, prenant place au sein d'un être qui est "plus qu'unité", qui est double. L'être, dans le langage de Simondon est composé : l'individu avec son potentiel pré-individuel.

Bien que le vocabulaire soit d'une très grande rigueur - la plupart des concepts qu'il utilise ont été forgés par lui ! - et d'une relative difficulté de compréhension, vous pouvez sentir tout de suite quelle conséquence on peut en tirer : quand, par exemple, on envisage les compétences actuelles d'un individu, le plus important, le facteur le plus dynamique ne réside pas dans ses compétences actuelles, nécessairement limitées, mais dans le processus qui a fait qu'elles se sont constituées et dans le potentiel qui autorise leur élargissement et mutation futures.

Le mot "potentiel" risque d'être ici un faux ami, vu son usage dans les fameuses "détections de potentiels" (et si possible, de "hauts potentiels"!!!).

Pour Simondon, le terme de potentiel est parfaitement rigoureux et défini : il vient de la thermodynamique et de l'énergie potentielle. L'être pré-individuel est formé par la rencontre entre deux forces hétérogènes. Une brique en argile, par exemple, s'individue, émerge comme brique individuelle, à partir de l'argile, qui contient un potentiel de déformation, le moule pour fabriquer la brique agissant comme limite à ses déformations et permettant de faire surgir la brique selon une forme déterminée. On dira que c'est la terre argileuse qui, activement, prend forme selon le moule. La brique, une fois sortie du moule, n'évolue plus. Dans son cas, tout le potentiel est épuisé. L'individuation a eu lieu et ne continue plus. L'individu est sorti du pré-individuel.

Mais le coup de génie de Simondon est, considérant les êtres vivants, dont les humains, d'affirmer que n'existe pas seulement un milieu externe qui aura permis que l'individuation se produise. Il existe un milieu interne, et c'est la relation permanente entre ce milieu interne et le milieu externe qui explique que l'individuation se poursuive, que se maintienne une réserve de potentiel. Le milieu est à la fois l'espace où la relation s'effectue, et avec elle la "prise de forme" initiale du futur individu, et ce qui est produit par l'opération d'individuation, ce en quoi l'individu va puiser pour se développer comme adéquat à sa propre constitution. Sans milieu adéquat, ou plus précisément sans relation, interaction adéquate entre milieu externe et milieu interne, l'individu cesse de se transformer et dépéri.

L'individuation d'un être humain est une transformation individuante de son propre milieu interne, s'appropriant le milieu externe. Simondon prend l'exemple d'un enfant. Ce dernier développe sa perception de l'environnement en inventant à chaque fois une forme dans le but de résoudre un problème de relation entre lui, enfant, doté d'un pouvoir de perception et le monde qui l'environne. Il va donner, en lui-même, forme à un chat, à l'arbre, etc. Le monde extérieur est donc approprié par l'enfant en tant qu'au contact, à la rencontre du monde environnant, il opère une transformation en lui, dans son psychisme. Son individuation s'enrichit de la forme du chat, de l'arbre, etc.

Je terminerai ce détour un peu difficile par Simondon par une dernière considération. Quand Simondon parle de milieu interne à chaque être humain, il pense à la couche affectivo-émotionnelle qui est, au sein du psychisme humain, le domaine le plus sensible aux relations avec l'externe et le plus malléable, le plus dynamique, nettement plus que la pensée rationnelle. Bref : nous ne cessons de communiquer avec le monde externe, dont bien entendu les autres humains, par le partage des émotions et les variations des affects. Deux personnes qui s'aiment, s'aiment et communiquent davantage par l'émotionnel et l'affectif que par les paroles échangées.

On peut, en s'éloignant un peu de Simondon, mieux préciser en quoi consiste le "potentiel', comment il se manifeste.

Le potentiel vient de l'animation d'une relation entre deux milieux agissants hétérogènes : le milieu externe, avec tous les faits et événements qui s'y produisent, et le milieu interne de l'être humain. Il vient aussi et en même temps de transformations du milieu interne qui accomode, en donnant forme à de nouvelles idées, images, etc, ce que la relation précédente a produit, accomodation (terme que j'emprunte à Piaget) qui se fait sur fond de la puissance de pensée et d'action dont l'individu est déjà constitué. Il s'en suit une variation positive, un accroissement de la puissance de cet être, donc une variation positive du potentiel. Pour Simondon, c'est dans le couche affectivo-émotionnelle que cela se produit et se constitue car elle est directement réceptive aux influences et impact du milieu externe, en particulier lorsqu'il s'agit un milieu humain, la mise en relation et communication les plus intenses se faisant par partage des émotions. Sans contester cette idée, je pense malgré tout qu'il y a aussi contact et affectations réciproques entre intelligences, compositions entre elles et que cela influe directement sur la variation positive du potentiel de l'être en question.

Pour revenir à la compétence, quelles conséquences j'en tire ?

1) qu'on peut parler d'individualité, en entendant par là l'individu et sa réserve de potentiel,

2) que l'individu n'est jamais achevé. Il va continuer à se transformer, ses compétences par exemple vont s'enrichir et se modifier, en puisant dans le potentiel pré-individuel, qui est à la fois ce qui a permis la constitution de la puissance de son propre corps et de sa propre pensée (que savons-nous de ce que peut notre corps, disait Spinoza. On pourrait ajouter : que savons-nous de ce que peut notre pensée ?) et communication incessante, confrontation avec le milieu externe, dont les autres humains.

3) que, pour le moins, les émotions et les affects sont un vecteur important de cette transformation. Je dis "pour le moins", car je ne suis pas Simondon pour leur donner un rôle privilégié. Je pense que la communication verbale entre pensées (entre intelligences) est aussi importante, bien qu'elle ne puisse jamais se passer des émotions pour exister activement.

Voilà : 4 mots, plusieurs philosophes, pour tenter de donner un fondement conceptuel solide à la définition de la compétence. C'est volontairement que je n'ai pas fait un exposé systématique, et en particulier que je n'essaie pas, en conclusion, de reboucler chaque mot avec les autres.

En philosophie, plus peut être que dans toute discipline, chaque auteur est un inventeur de concepts, qui lui restent propres, qu'on ne peut, ni totalement isoler de son système philosophique, ni, encore moins, mélanger avec les concepts d'autres philosophes.

Je souhaite simplement que les mots d'initiative, de responsabilité, d'événement et d'individualité vous paraîtront plus solides à l'issue de cette intervention.

 

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