Vibrations et existences : sur quelques implications sociologiques.

Par Philippe Zarifian

 

Pour accéder haut en spiritualité, il faut descendre bas en matérialité. Descendre bas est une dignité pour tout penseur.

Le bas est, pour le moins, aussi digne et producteur de connaissances, que le haut. Si,certes, nous pouvons voir loin de la cîme d'une montagne, nous pouvons voir profond de l'intérieur d'un gouffre, en particulier si ce gouffre se présente comme un vide.

Je voudrais ici continuer d'explorer les liens entre physique, philosophie et sociologie.

 

1. Axiome de départ.

Ce qu'en philosophie, on appelle " être " ne recouvre aucune réalité autre qu'une pure fiction. L'être n'existe pas. Il n'existe que des existences et des existants. L'être n'est pas. Il faudrait sans doute mener une recherche de type historique et sociologique pour savoir comment et où cette idée de l'être a pris naissance et quels effets, en tant que fiction, elle visait à produire. Mais en attendant qu'une telle recherche soit menée, il est urgent de se débarrasser de cette idéologie qu'on a voulu porter au pinacle en inventant le terme d' " ontologie ", partie des écrits philosophiques qui est en général présentée comme la plus noble. S'interroger sur l'être ou produire une théorie de l'être semble être ou avoir été le summum de la pensée. En réalité, sur l'être, il n'y a strictement rien à dire. Si nombre d'écrits philosophiques sont aussi difficiles et abstraits, c'est qu'ils tentent de donner consistance à une non question et verser dans l'originalité en proposant, à chaque fois, une nouvelle théorie de l'être ou une nouvelle version d'une théorie existante. En attendant les questions importantes sont enveloppées d'une telle complexité inutile qu'il faut bien du courage pour apercevoir leur traitement.

Cela impliquerait, bien entendu, de revoir nombre d'expressions, et en premier lieu celle d'être humain. L'être humain n'existe pas et il n'y a pas lieu d'en fabriquer une théorie (en le distinguant de l'être animal, par exemple). Il n'existe que des humains, tout simplement, ou des existants humains. Mais il faut convenir qu'une fois qu'une expression est entrée dans le langage ordinaire, il est absurde ou dictatorial de vouloir la supprimer. Il faut en relativiser la signification, c'est tout. Et il faut distinguer le substantif (" l'Etre "), du verbe être qui, quant à lui, ne pose aucun problème philosophique et est d'un usage tout à fait pratique.

Si l'être n'existe pas, la nature de l'être en général (ontologie générale) ou de tel type d'être en particulier ne présente aucun contenu et aucun intérêt. Quelle est la nature de la Femme par exemple ou celle, par contraste, de l'Homme, ce qui, quand on déploie complètement la question signifie : en quoi consiste l'être féminin ou l'être masculin, dans sa profondeur (car tout être se doit d'être profond, ce en quoi il se différencie de la simple saisie de l'existence) ?

On pourrait se demander aussi, question qui a justifié quelques guerres, quelle est la nature de Dieu, souvent présenté comme l' " Etre suprême " ou comme le suprême de l'être, dont tout découle ? Quant à la " perte de l'être " dans les sociétés modernes, question métaphysique qui a fait la renommée de quelques grands philosophes, elle apparaît saugrenue dès lors qu'on établit que l'être n'existe pas. Tout au plus perd-on une fiction, pour le plus grand bonheur d'une pensée libre.

" Perdons l'être ! " : voici en effet ce qui me semble être une bonne maxime ! Une fois débarrassé du fatras qui concerne la question de l'être, celle de l'existence peut venir au premier plan. Personne ne doute de l'existence de l'existence. Elle se pose par l'évidence de ses expressions et manifestations.

Probablement, la philosophie majeure à ce sujet aura été celle qui a dominé implicitement le 20ème siècle, du moins ses deux premiers tiers : la phénoménologie, philosophie particulièrement riche et émancipatrice. Quelques auteurs en sont connus : Husserl, Merleau Ponty, Ricoeur… Néanmoins, si l'on prend l'œuvre de son fondateur, Husserl, il faut remarquer que lui-même représente une sorte de tournant inachevé. Dans ses retours en arrière, il nous fait, pour le plus grand bénéfice de notre santé mentale, passé par-dessus Kant, mais c'est pour retomber sur Descartes. Le tournant qu'il amorce vers une pleine philosophie de l'existence se brise sur le concept d'ego transcendantal qui n'est pas autre chose qu'en retour sophistiqué vers le " cogito " cartésien, modifié par l'influence de Kant, vers le prototype même de la pensée de l'être. " Je pense, donc je suis ". Mais il aurait été plus facile de dire : " j'existe en pensant (mais aussi en dansant, en marchant, en m'amusant, en chantant sous la pluie…) ". Néanmoins, mon propos, ici, n'est pas de réhabiliter la phénoménologie - bien que cela serait très utile et bénéfique -, mais d'avancer quelques idées sur les entités existantes, que j'appellerai, pour faire simple, les existants.

2. Les atomes et le vide.

Epicure (mais aussi Démocrite) a avancé à l'époque de la Grèce antique, des principes de la physique d'une exceptionnelle audace et modernité . Sa théorie est entièrement matérialiste. L'univers tout entier n'est fait que de deux éléments : les atomes (indivisibles) et le vide. Les atomes sont en mouvement permanent au sein du vide et se composent entre eux pour donner les choses (les corps) que nous percevons. Ce mouvement des atomes est éternel : sans commencement ni fin. On n'a pas à se poser la question de l'origine. Il n'existe pas d'"être", pas davantage que de non-être. Les atomes sont indestructibles et le vide permanent.

Les atomes se meuvent de manière continue, soit en parcourant isolément de grandes distances, soit en vibrant par entrechoquement permanent avec les autres atomes composant un corps donné.

A ma connaissance, Epicure est le premier philosophe à introduire ce concept de "vibrations" (et non pas seulement de mouvement rectiligne, détourné par des rencontres hasardeuses d'avec d'autres atomes, aspect de la théorie d'Epicure qui sera développé par Lucrèce). Le vide est réellement vide. Il n'offre aucune résistance aux mouvements des atomes, mais est le lieu qui les autorise. Il n'est donc pas "rien". Il existe pleinement et sans lui, pas de mouvement possible. Le vide est un lieu sans corps, apte à accueillir les corps composés par les atomes.

L'atome, quant à lui, est d'une absolue solidité qui fait rebondir celui-ci après chaque choc à une distance que bornent les atomes qui l'environnent. Ce rebond des atomes est aussi éternel que le sont le vide et les atomes. L'audace de cette théorie tient notamment dans ce qu'elle élimine : les questions de l'existence de Dieu (x), de la création, des finalités du monde, du providentiel et toute autre sorte de problèmes métaphysiques n'ont plus lieu d'être. Ils sont complètement sans fondement. L'univers d'Epicure est simplement fait de l'existence, dynamique et éternelle, de mouvements et de rencontres hasardeuses entre atomes au sein du vide. L'univers n'est porteur d'aucun sens et il n'y a pas à le chercher. Il existe matériellement tout simplement. Les humains ne sont que des corps composés d'une manière particulière. Ils n'échappent en aucune façon aux principes de la physique, ne détiennent aucun privilège.

Lucrèce va affiner, mais en même temps compliquer la théorie d'Epicure. Pour lui, en effet, il doit y avoir une force qui puisse fonder l'existence des mouvements : la force de la matière. La force de la matière se connaît par ses expressions, qui sont au nombre de trois : les chocs entre atomes, principe externe, le poids de chaque atome qui donne force au mouvement, enfin les déviations (clinamen) qui expliquent que les atomes puissent se rencontrer et s'agglutiner pour former des composés. Cette force est bien celle inhérente à la matière autant que le mouvement est le propre des atomes. Les chocs entre atomes sont aléatoires. Lucrèce insiste sur le caractère hasardeux de ces mouvements, qui permet de dénier à la nature tout caractère divin et/ou finaliste. Les atomes agissent d'eux-mêmes et spontanément et la nature n'est rien d'autre que cette action elle-même.

La composition des mouvements par le biais des chocs et des déviations est responsable de l'existence de notre monde. L'originalité de Lucrèce est d'introduire une autre considération : les corps se forment, mais aussi se détruisent. La force de la matière est précisément celle qui tout à la fois produit ces composés que sont les corps, mais aussi celle qui les détruit (les atomes sont indestructibles, mais les composés le sont). La nature des choses réside donc dans ce "faire- défaire" permanent. Derrière l'apparente stabilité des corps, il existe un incessant mouvement d'échange de leurs composants. Le corps qui pourrait apparaître le plus solide (un métal par exemple) n'échappe à cette loi. Chaque chose ne se fait et ne dure qu'en se défaisant en même temps.

Bien avant Nietzsche (lequel s'en est clairement inspiré), voici établi le couplage entre hasard et nécessité : hasard des rencontres, nécessités d'action de la force de la matière. La difficulté introduite par Lucrèce réside dans cette notion de force. Elle complique le tableau brossé par Epicure. Il faut admettre son existence, à travers ses expressions.

Bien entendu, les connaissances actuelles, établies en particulier par la physique quantique, pourraient laisser croire que ces principes sont d'une grande naïveté. On sait que les atomes sont divisibles, on sait que les principes de base sont à rechercher à un niveau sub-atomique, on sait les propriétés et la complexité de l'action des 4 grandes interactions et des forces, d'intensité très inégale, qui s'y manifestent, interactions que l'on tente toujours de réunir en une seule. On sait que la représentation géométrique qui sous-tend les principes d'Epicure et Lucrèce n'a pas lieu d'être, du moins au niveau sub-atomique (bien que l'on fasse toujours croire aux enfants qu'il existe des électrons tournant autour d'un noyau : le cercle a remplacé les lignes brisées !!!).

Et pourtant la physique d'Epicure me semble d'une grande puissance d'évocation. Ce n'est pas réellement la question de l'atome en soi qui est intéressante, mais le couple "atomes et vide" qui agit dans des mouvements permanents qui aboutissent à des compositions et décompositions des corps. Et c'est tout le fatras métaphysique et moral dont Epicure se défait avec une rare élégance et audace. Je voudrais m'arrêter sur deux notions : le vide et les vibrations des atomes.

3. Vide et vibrations.

Je poserai, en m'inspirant de Lao Tseu et de Deleuze, les quatre axiomes suivants :

- le vide est un plein de virtuels et les mouvements premiers sont des mouvements temporels d'actualisation de ces virtuels qui expliquent les surgissements d'événements,

- les corps singuliers actuels (actualisés : ce que Whitehead appelle les entités actuelles) sont composés par des vibrations de la matière, vibrations qui attirent et repoussent en même temps et qui se propagent entre les corps, au sein de différents types de milieux,

- les événements remobilisent de la matière "solide" (les corpuscules de la physique) au travers des vibrations qui constituent la force active de la nature sensible. Savoir si les corpuscules existent ou ne sont eux-mêmes que les traces des vibrations de cordes, est une question que je laisse le soin aux physiciens de trancher. Néanmoins, on ne peut pas comprendre les vibrations sans les associer à l'actualisation des virtualités contenues dans le vide.

Il existe donc deux types de mouvements qui s'interpénètrent dans la durée : les mouvements d'actualisation et ceux des vibrations en composition et décomposition permanentes (comme Lucrèce l'avait bien vu).

- Les mouvements, cette fois-ci contrairement à ce que disent Epicure et Lucrèce, sont spatiaux parce qu'ils sont temporels, en empruntant ici le concept décisif de durée, tel qu'avancé par Bergson. Un mouvement temporel est une trajectoire de mutations qui s'enfoncent dans un futur indéterminé (mutations qui fabriquent l'existence même de ce futur). Du nouveau et de la différence sont produits en permanence, sous l'action de ces deux types de mouvement. L'éternité existe, comme concept, est tant qu'il désigne la permanence de cette productivité, de cette production incessante de nouveau. Mais il faut le prendre comme un terme purement désignatif (et nécessaire à un exposé démonstratif). Il n'est pas une expression de la nature. Si on introduisait la notion d'éternité comme expression de la nature, on réintroduirait, en contrebande, la question de l'être. Il est bien préférable et plus simple de dire "incessant", plutôt qu'éternel.

4. De quelques conséquences en sociologie.

Faut-il le dire à nouveau ? L'individu n'est qu'une fiction, inventée par la philosophie politique du 17ème et 18ème siècles, fiction qui a totalement épuisé aujourd'hui son potentiel cognitif et émancipateur (l'individu prétendument libre opposé aux ordres oppresseurs). Cette fiction a remplacé les ordres traditionnels comme instance oppressive. Le premier pas d'une nouvelle théorisation est de s'en débarrasser. C'était, sous la figure de l'atome, le point faible d'Epicure. L'être (l'identité propre) de l'individu est d'autant moins intéressant à questionner que l'on établit le caractère fictionnel de la notion d'individu. Cette question de l'identité individuelle (qui est à la racine de toutes les autres formes d'identité) n'était qu'un développement nécessaire à la fiction de "l'individu libre", en tant que propriétaire de soi. Ce qui se passe actuellement est à la fois étrange, amusant et assez dramatique : c'est en renvoyant l'individu à lui-même, à sa "liberté - responsabilité", qu'on opprime le plus les humains des sociétés dites avancées. Les techniques de pouvoir utilisées à cet effet ne sont plus à découvrir. On les a parfaitement identifiées. Que les oppresseurs croient à leur propre fiction et à ses développements modernes est probable, voire nécessaire.

L'individualité, par contre - concept que plus aucun sociologue ne devrait se permettre de confondre avec celui d'individu - est un composé temporaire, en composition et décomposition permanentes, qui s'exprime dans la double singularité :

- des virtuels qu'il actualise,

- des vibrations qu'il émet (et donc il est, en partie, fait).

L'individualité persiste dans son existence propre aussi longtemps qu'elle dure, autrement dit qu'une mutation décomposante n'a pas fait éclater son unité. L'individualité humaine est double. Elle associe :

- les virtuels qui, loin de s'épuiser totalement dans l'actualisation individualisante, sont toujours présents et agissent, en toute nécessité, dans le domaine des pouvoirs du corps et des affects d'une manière largement inconsciente (ou pré consciente si l'on suit Simondon). C'est dans ces virtuels que chaque individualité humaine puise l'essentiel de ses forces (et d'abord, bien entendu, celles de son corps),

- l'affirmation de la puissance propre de l'individualité actuelle, qui réside dans sa capacité vibratoire et son intensité.

Qu'est-ce que j'entends par "capacité vibratoire" ? En toute rigueur, en physique classique, il s'agit de la capacité à se mouvoir périodiquement autour de sa position d'équilibre, avec une très faible amplitude et une très grande rapidité. Une vibration se propage comme une onde, mais une onde de faible amplitude quoi que d'une grande rapidité. L'exemple, par excellence, est la vibration de la corde d'un arc (ou de celles d'un piano !). La capacité vibratoire d'une personne humaine s'exprime dans la force d'attraction qu'elle exerce à partir de l'influence qu'elle émet sur son environnement immédiat (le pouvoir d'agglomération qu'Epicure avait bien vu), mais aussi dans la force d'affectation à distance qu'elle produit grâce à la portée de ses effets de propagation. C'est ici, moins du côté du corps au sens étroit du terme, qu'il faut regarder, mais de celui de la pensée en tant que partie du corps. On parle, à juste titre, de la force et de la propagation d'une pensée. La pensée vibre, avec plus ou moins d'intensité et de rapidité et peut, par diverses formes et moyens de propagation que les civilisations humaines ont inventé, se propager sur de longues distances (ou, bien entendu, rester confinée dans son environnement immédiat).

La force de la propagation est fonction également du "milieu porteur". On peut relire le remarquable livre sociologique de Tarde sur l'opinion publique à la lumière de cette question : la propagation, à distance, des opinions et les phénomènes de relais et d'aggrégation portés par les publicistes (les journalistes par exemple).

Cela dit, il existe encore énormément de choses à penser et à découvrir autour de la notion de vibrations. Ce q'u'en dit la physique classique est une approximation grossière qu'il faut avant tout prendre comme une métaphore. En physique quantique, la théorie des cordes, qui est la seule théorie actuellement à proposer une explication générale de la matière, mais qui est contestée par une partie des physiciens, retient l'idée de cordes, extraordinairement petites (invisibles à l'appréhension sensible humaine, quelle que soit la puissance des appareils d'observation) qui, par les vibrations et leurs interpénétrations, forment, en quelque sorte, le tissu et la dynamique de base de la matière. Qu'une table ou un métal ne soient plus un composé d'atomes -ce qui est désormais certain, la notion même d'atome étant devenue une convention de langage inadéquate et rendant compte d'un niveau d'aggrégation déjà très élevé, très loin de la "matière élémentaire" - mais d'entrecroisement de vibrations n'est pas simple à admettre. Pourtant, il va de soi que cette notion n'est qu'une métaphore, à défaut d'une autre représentation. C'est, bien entendu, ainsi que je le prends pour penser tout à la fois :

- les effets des mouvements de composition et d'aggrégation qui forment les individualités (dont l'existence, en tant que telle, est temporaire),

- et les influences qui jouent à la manière de propagations d'ondes (rappelons que la voix humaine n'est pas autre chose qu'un composé de vibrations !)

Par rapport à Epicure, j'opère ici un déplacement significatif de la notion de vide. Le vide est indispensable. On pourrait, en simplifiant, aller jusqu'à dire qu'il n'y a au fond que deux éléments : le Vide et les individualités (les singularités individuelles). Mais le mot "vide" change fortement de signification.

Reprenant Lao Tseu, le Vide n'est pas un espace entre atomes, servant de simple lieu, conception assez pauvre, il faut bien le dire. Le Vide est l'instance de virtualisation d'où émergent, à la fois, les événements et le caractère le plus dynamique, pré conscient, de chacune des individualités. C'est une instance hautement productive, celle qui, comme je l'ai dit, fournit aux individualités leur force (leur énergie) de base. Les vibrations se connectent sur les virtuels en cours d'actualisation, mais sans eux, elles ne seraient rien. Cela disqualifie, soit dit en passant, toute vision intellectualiste ou cognitiviste du monde humain.

Qu'est-ce qu'un virtuel ? Il faut, à mon avis, le dire : c'est la question la plus difficile sur un plan philosophique. Même Deleuze, qui attachait la plus haute importance à cette question, n'a pas fourni de réponse claire. On peut dire :

- qu'un virtuel n'est pas un potentiel. La faiblesse majeure de Simondon, trop attaché à la thermodynamique (et pas assez à la physique quantique), est de s'être enfermé au sein d'une théorisation, peu convaincante, du "potentiel" (celui du pré individuel).

- qu'un virtuel existe pleinement, comme toute autre existence. On peut le connaître, en parler, le caractériser, comme toute autre modalité d'existence. L'actualisation d'un virtuel n'est donc pas une venue à l'existence. Lao Tseu, dans son langage poétique, nous aide. Après tout, une fleur existe pleinement, avant qu'elle n'apparaisse au grand jour. On pourrait multiplier les exemples de ce type. Il ne se produit pas une venue à l'existence, mais une transformation du mode d'exister.

Le virtuel contient de manière immanente cette transformation, bien qu'elle puisse ou non se produire. C'est là sa force par rapport à l'actuel (puisque le contraire n'est pas vrai : il n'existe pas de réversibilité de l'actuel vers le virtuel). La meilleure image proposée par Lao Tseu me semble être l'exemple de la chambre vide dans une maison. Une chambre est vide. Elle ne contient aucun meuble, rien qui ne l'habille. Admettons même que les fenêtres sont grandes ouvertes. Et pourtant, elle est pleine de virtuels. Quelqu'un visite la maison et entre dans la chambre. Que voit-il ? Un espace peuplé par son imagination. Très vite, il va imaginer comment meubler la chambre. Le Vide de la chambre est un formidable attracteur pour cette imagination, qui, sinon, aurait été bridée par les meubles déjà présents.

Le virtuel réside pleinement dans l'imagination et les affects de ce visiteur. Il pourra en parler comme si c'était déjà actualisé (réalisé). Cette imagination est, en soi, une pleine réalité, tout aussi réelle que la pièce meublée. C'est une réalité idéelle. J'ai conscience du fait que cet exemple pourrait induire en erreur et laisser entendre que le virtuel ne concernerait que des imaginations humaines. Bien entendu, il n'en est rien.

Un immeuble menace de s'effondrer. Cette menace est un virtuel, une réalité en soi, qu'on peut décrire dans les moindres détails. Est-ce qu'il s'effondrera ou non ? Personne n'en sait rien. Le problème premier ne réside pas dans le troisième terme, l'observateur fictif qui pourrait s'attendre à un effondrement. Le passage du virtuel à l'actuel est purement immanent. Il peut se produire comme il peut ne pas se produire. Il est immanent et, d'une certaine façon, hasardeux, bien que totalement déterminable a posteriori. On pourrait dire a priori : c'est un possible. Oui, c'est un possible. Un observateur pourra le qualifier comme tel. Mais entre ce possible et l'actualisation de la virtualité de l'écroulement de l'immeuble, il peut se produire une foultitude d'autres événements. Et même ne rien se produire du tout. La différence entre un potentiel et un virtuel est qu'un potentiel n'existe pas. Vous ne pouvez en parler qu'au futur. Un virtuel est au contraire pleinement existant. On peut en parler au présent. Il ne dépend pas, pour exister, de son actualisation.

Ce virtuel va-t-il s'actualiser ? Donc, non pas devenir présent, mais devenir actuel, présenter un présent actuel qui était déjà contenu, de manière immanente, dans le virtuel ? Peut être ou peut être que non. Dans le passage du virtuel à l'actuel, contrairement au passage du potentiel au réalisé, il n'existe aucune obligation ou nécessité de transformation. Il n'existe que des occasions d'actualisation. Voilà pourquoi le Vide est plein de réalités inactuelles. Mais il n'est aucunement, contrairement à ce que pensait Epicure, un pur lieu.

Il se produit un couplage entre :

- un virtuel qui peut s'actualiser (une chambre qui peut se remplir de tel et tel meuble à partir d'un investissement affectif et imaginatif),

- une force vibratoire qui fera s'agréger, au bon moment, les livreurs et poseurs de meubles, ceci, autour d'une individualité humaine qui est celui ou celle qui aura loué la chambre.

L'individualité humaine est un pôle attracteur et agrégatif à la fois. Elle ne doit pas être survalorisée. Elle est active, mais elle s'insère dans ce qu'il est possible de faire. En quoi alors consiste la liberté humaine ? En une pratique, qui est à la fois simple et très difficile : connaître les virtuels dont nous sommes faits et déployer notre puissance de vibration (à courte, comme à longue distance), tout en avançant dans la durée, en inventant le futur.

5. Les compositions de vibrations.

Jusqu'à maintenant, j'ai fait comme si une individualité vivait de manière isolée. Ce n'est pas entièrement faux d'ailleurs : toute individualité, parce qu'elle est une singularité, vivra toujours un certain état de solitude. Cette solitude ne vient pas de son "être", ni même du cours concret de son existence. Elle fait intrinsèquement partie de toute existence humaine. Ce n'est pas un sentiment, mais une condition.

Le sociologue néanmoins se posera la question : et le collectif, et le social là dedans ?

Partons du collectif : dans la portée forte à courte distance des vibrations, il se produit une composition qui dépend de l'amplitude et de l'orientation des vibrations qui se rencontrent. Cette composition peut varier, comme je l'ai déjà indiqué dans un autre texte, entre renforcement des amplitudes, donc de leur force, ou opposition, donc affaiblissement mutuel. Lorsque plusieurs individualités entrent en composition positive, leur puissance commune se renforce. Mais l'inverse peut se produire. Les amplitudes s'annihilent lorsqu'elles se rencontrent.

Beaucoup de propos, par exemple, sur la coopération dans le travail, sont creux parce qu'ils fonctionnent sur le double a priori :

- que travailler ensemble doit renforcer. Alors que cela peut parfaitement affaiblir : faîtes travailler ensemble deux personnes qui se détestent. L'effet sera inférieur à ce que chacune d'elle aurait pu faire, c'est évident !

- que la coopération est une chose simple à organiser. Or toute l'expérience montre le contraire. Pour employer une expression populaire (très juste et précise !), encore faut-il que les personnes soient "en phase". Sinon : il n'en sortira aucun effet positif. Faire en sorte que les personnes soient en phase peut se réaliser spontanément, mais cela peut demander aussi de gros efforts.

Les deux exemples que j'ai pris montrent implicitement la connexion entre les deux mouvements :

- un mouvement de partage des affects : coopérer selon un affect de générosité (et une morale de solidarité) ou, à l'inverse, se détester mutuellement,

- un mouvement de composition des vibrations : composer positivement l'amplitude et l'intensité des puissances humaines ou, à l'inverse, constater qu'elles se neutralisent, voire s'autodétruisent.

Le premier est la condition du second. Lorsque ces relations concernent un ensemble de personnes, on pourra, à juste titre, emprunter le terme sociologique de "communauté", que j'ai eu l'occasion de qualifier, lorsque partage des affects et composition des puissances, renforce l'ensemble ainsi formé, de "communauté d'action". Mais il faut envisager, et l'actualité nous en montre à profusion des exemples, l'inverse : la destruction mutuelle, d'autant plus violente et sauvage que les personne sont plus proches.

La question du social est plus délicate. J'ai déjà eu l'occasion, à maintes reprises, suivant en cela le sociologue François Dubet - mais en radicalisant ses propos - de dire que la "société" avait été une fiction, tout à fait symétrique à la fiction de l'individu. Pour des raisons assez semblables, cette fiction s'écroule sous nos yeux. Elle devient tout aussi oppressive, bien que cela se passe sur le mode de la nostalgie ou de la fermeture des capacités d'invention. Ou plus exactement, les "bonnes raisons" que la "société" par les protections et sécurités qu'elle assurait, avait de s'imposer sur les individualités (et de les étouffer), s'effondrent. On ne doit pas oublier que, derrière la fiction de la "société", on trouvait des réalités tout à fait tangibles : l'appareil d'Etat national et les gestions paritaires opérées par les bureaucraties syndicales et patronales.

Or, non seulement l'accent mis sur les partages et compositions entre individualités n'affaiblit pas la question du "social" (que Deleuze appelait, à juste titre, le "socius"), mais au contraire il la renforce de manière inédite.

Le social est à la fois en amont et en aval :

- en amont : tous les virtuels qui concernent spécifiquement les humains, dans le domaine des corps et des affects en particulier, et toutes les compositions possibles de vibrations à longue portée, en particulier dans le domaine de la pensée, sont communs autant que singuliers. Nous n'avons aucune hiérarchie à établir entre le "commun" et le "singulier" : le commun soutient le singulier et le singulier porte à l'existence réelle le commun. Le social tend ici vers l'humain, et ce qu'on appelait "société" vers ce qu'il faut bien appeler "humanité concrète". L'inverse est parfaitement vrai : nous avons, aujourd'hui, de nombreux exemples d'exacerbation des égoïsmes et de déferlement des raidissements identitaires qui montrent l'ambivalence des phénomènes.

- en aval : les effets pratiques du double mouvement de partage des affects et de composition des puissances enrichissent ou au contraire appauvrissent la solidité interne et le pouvoir d'action du corps social ainsi (de manière toujours précaire) formé. Il ne s'agit pas, en indiquant à chaque fois deux tendances, d'entretenir une fausse dialectique. Je préfère parler d'ambivalence. De pièces de monnaie à double face.

Revenons aux axiomes conceptuels de départ.

Si nous prenons une individualité comme un pôle de vibrations, nous pouvons certes constater les ondes qui se forment et propagent à partir de ces vibrations, mais nous ne disons rien sur le moteur de ces vibrations. Lorsque Lucrèce éprouve le besoin, après Epicure, de créer le concept de "force de la matière", c'est qu'il ressent bien un manque dans la théorie d'Epicure : on peut constater (de manière pensée) les mouvements des atomes, mais si on veut les expliquer, il faut aller plus loin. Nous sommes face à un problème similaire : les vibrations des individualités ne s'expliquent pas par elles-mêmes et laisser un vide causal, c'est toujours préparer un retour du transcendant. Or il n'y a là aucune difficulté : le "socius" est tout à la fois le terreau et le milieu à partir duquel les individualités vibrantes tirent leur pouvoir premier et propagent leur action. Nous pouvons donner un nouveau contenu au vieux terme de "socialisation".

Quant au Vide, son plein de virtuel est au départ, si l'on peut utiliser cette expression, "non affecté". Il est disponible. C'est dans le mouvement tout à la fois d'actualisation et de singularisation (les deux étant indissociables) que les virtuels s'extraient du Vide et se cristallisent dans les individualités (pour aussi longtemps qu'elles perdurent en se transformant continuellement). C'est pourquoi le socius est à la fois point de départ et point d'arrivée, mais dans un mouvement en boucle spiralée. La spirale sociale se déploie. Elle peut changer d'orientation, sous l'impact d'une rencontre (car il y a clairement eu plusieurs spirales sociales humaines qui persistent et parfois se radicalisent dans leurs oppositions). Mais, à la différence d'Epicure, nous n'avons aucune raison d'imaginer qu'existent un "haut" et un "bas" (selon le schéma naïf de la chute des corps ou, à l'inverse, de l'échappée à l'attraction terrestre !). En clair, on ne voit pas sur quoi pourrait reposer l'idée de progrès…

Paris, le 16 janvier 2008

 

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