La guerre face à la paix : l'effondrement des protections institutionnelles.

Par Philippe Zarifian

1. Le constat.

Le présent texte possède une double origine.

La première est un constat que tout le monde peut faire : nous vivons, depuis bientôt dix ans, un état de guerres permanent, sous la forme d'une dissémination des conflits en différents points du globe. Non pas une guerre, mais des guerres, qu'aucune ne peut englober. Cet état de guerre est mondial, mais il ne se présente pas sous les traits, désormais connus, des guerres mondiales du passé. Ces guerres sont d'une rare barbarie. Les trop fameux " droits de l'homme " et les manières de codifier le déroulement des guerres - comme c'est le cas de la convention de Genève - sont sans cesse bafoués, à la large échelle et en connaissance de cause, y compris par les plus " civilisés " et " démocratiques " d'entre les pays. Mais il faut remarquer que cette barbarie est réciproque ou du moins finit par le devenir. Il y a réciprocité dans l'horreur.

Constatons aussi que la grande majorité des victimes sont civiles. C'est là une caractéristique typique des guerres actuelles : d'un côté, elles sont souvent menées par des " professionnels de la guerre ", elles ne sont plus des guerres totales, au sens de mettant en mouvement les ressources de tout un peuple. Mais d'un autre côté, ces professionnels et ceux qui les dirigent ne font plus aucune distinction entre civils et militaires. Ce n'est pas seulement que les civils sont otages de ces guerres, c'est que la plupart vise explicitement à atteindre des civils. C'est patent dans le conflit entre Israël et les Palestiniens, ainsi que dans les bombardements réalisés par Israël au Liban. Il serait erroné, bien entendu, de parler de génocide : ce terme est trop lourd de signification pour être utiliser en-dehors de caractéristiques précises. Dans la dernière période, il s'est produit certainement un génocide au Ruanda et probablement au Soudan. Mais on ne peut aller au-delà.

Pourtant, la dimension d'extermination physique de partie des populations civiles est à ce point présent que l'on peut parler, me semble-t-il, de tendances génocidaires.

Autre constat : il ne s'agit plus de guerres d'un Etat contre un autre Etat ou d'un pays contre un autre pays. Même s'il reste juste de parler de l'agression perpétrée par un Etat, comme c'est le cas à l'évidence en Irak, guerre qui s'est présentée d'ailleurs, non pas comme une guerre contre l'Irak, mais comme une guerre en Irak, menée officiellement contre la dictature d'un homme et contre le régime qui était en place, on s'aperçoit que, dans presque tous les cas, une agression externe englobe ou provoque des guerres civiles internes. Ces guerres n'ont pas de front unique. Et elles ne possèdent pas de " bataille décisive ". Il se manifeste une multiplicité de fronts et une multiplicité d'attaques et contre-attaques, la notion même de " bataille " perdant toute signification. Une guerre certes peut s'arrêter. Les belligérants peuvent prendre acte de la défaite de l'une des parties en guerre, comme cela a été le cas de la défaite de l'armée israélienne suite à son agression contre le Liban, mais ce n'est que partie remise. Le potentiel de guerre subsiste. Nous sommes face à des guerres interminables.

Enfin, et c'est là une caractéristique frappante : la distinction entre guerre externe et guerre interne perd elle-aussi de sa signification. Ce n'est pas seulement que des coups peuvent être portés par l'adversaire au sein même d'un pays - comme c'est le cas pour les méthodes d'action du désigné " terrorisme " (dont, soit dit en passant, la CIA est devenue experte, bien, avant les terroristes intégristes) -, mais c'est, de manière beaucoup plus profonde et inquiétante, que la dimension réelle ou supposée de " guerre civile " met en jeu des forces de police et des mesures sécuritaires, qui, progressivement, rendent indistincte armée et police, guerre externe et guerre interne.

L'Europe peut se présenter comme une exception et il n'est pas faux de dire que notre sensibilité d'Européens à cet état de guerre est affaiblie par le fait que nous ne sommes pas directement affectés. Lorsqu'on parle d'état de guerre ou, je vais y revenir, de régime de guerre mondialisé, on provoque un scepticisme certain. On ne veut pas croire qu'il en soit ainsi. Nous ne nous vivons pas comme étant en état de guerre.

Il est certain que l'Europe reste une région du monde privilégiée et on peut aisément expliquer pourquoi. Il faut néanmoins y regarder de plus près. Des attentats sont commis sur le sol de pays européens. Des plans de vigilance contre le terrorisme sont régulièrement activés et des dispositions concrètes prises. La guerre potentielle, sous cette forme, existe bel et bien. Elle pénètre, insidieusement, nos consciences. Des troupes professionnelles de pays européens, et c'est particulièrement vrai dans le cas de la France, sont bel et bien engagées dans de vrais conflits. Donc, en tant que nation ou, parfois comme région du monde (au titre de " force européenne "), nous sommes bel et bien officiellement engagés dans des guerres. Nous, citoyens d'Europe, nous faisons la guerre, même si c'est par troupes professionnalisées interposées. Le ou les gouvernements que nous avons élus en prennent l'initiative et on ne voit guère de manifestations, grandes ou petites, pour contester les initiatives de ce type.

Mais surtout, et c'est en Europe l'essentiel, le déploiement des régimes sécuritaires internes alimentent une guerre civile latente et réelle à la fois. Là aussi, l'Européen " moyen ", qui, selon la formule consacrée, est en règle vis-à-vis des lois existantes et se tient tranquille, pourra avoir l'impression qu'il n'existe aucun embryon de guerre civile, qu'il s'agit là d'une exagération, alors qu'on n'aurait affaire qu'à un simple maintien de l'ordre.

Mais les lois évoluent. Une fraction croissante de la population n'est plus " en règle ". Il est octroyé au sécuritaire des moyens matériels et légaux d'intervention sans cesse croissants. Et des fractions entières de la population, les " sans " ou les désormais fameux " voyous " des banlieues, se vivent comme bel et bien comme en état de guerre. En effet, et je reviendrai sur ce point, le problème d' "être en règle" n'est pas seulement juridique. Il concerne tous les déviants et révoltés, tous ceux qui, pour une raison ou une autre, individuellement ou collectivement, sont amenés à manifester, à se mettre en mouvement. Peuvent en faire partie les "sans logement", les "sans travail", tout autant que les "sans papiers". Voici pour quelques constats empiriques.

La seconde origine de ce texte est la lecture du dernier livre de René Girard, intitulé Achever Clausewitz. Personnellement, je suis un fidèle lecteur de Girard, tout en connaissant le désaccord profond que j'ai - comme beaucoup d'autres lecteurs j'imagine - avec lui. Il utilise un système explicatif unique, qu'il répète de livre en livre, sans modifications sensibles, et qu'il applique à n'importe quel phénomène social, dans n'importe quelle société et à n'importe quelle époque. C'est là, nonobstant l'immense orgueil de Girard, une démarche typiquement idéaliste, au sens rigoureux de ce terme, et assez banale. Ce n'est pas cet aspect de l'œuvre de Girard qui m'intéresse. C'est plutôt ce que cette démarche produit.

Girard, obsédé par son schème explicatif unique et totalement universel et dont il est le seul authentique auteur - les autres ne faisant au mieux que s'en approcher, ce qui est le cas, cette fois-ci, pour Clausewitz - franchit tous les tabous, traverse toutes les frontières. Il se permet de dire des choses, avec clarté et brutalité, que d'autres que lui n'oseraient pas dire, ou diraient, en étant immédiatement taxé de membre d'une secte, voire de fou. Or Girard est un académicien !

Ce dont nous parle Girard, dans son dernier livre, c'est ni plus ni moins de l'apocalypse, apocalypse dans lequel nous sommes déjà entré. C'est, pour reprendre son expression, de la possibilité d'une fin de l'Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. Et, ajoute-t-il, ce possible est devenu aujourd'hui réel.

Pour moi, l'intérêt de ce livre ne réside pas dans cette annonce, qui possède chez lui, volontairement, un caractère religieux. Mais dans les effets que cette vision apocalyptique produit par abolition de nombre de censures habituelles, qui entrent en jeu lorsqu'on énonce la fin possible de l'humanité. Des effets que je qualifie de lucidité, même si, comme c'est mon cas, on donne des explications toutes différentes de celle de Girard. Il est quelqu'un de grande culture et de grande intuition, de grande témérité. C'est ainsi que je le prends. La lecture de son livre " secoue ".

Il faut néanmoins noter que Girard est loin d'assumer jusqu'au bout la religion chrétienne dont il se réclame. En particulier, nulle place n'est faite dans son œuvre à la transcendance divine et au royaume des cieux. Ceci possède un effet direct sur son dernier ouvrage. Il faut indiquer que le mot " apocalypse " vient du grec et signifie " révélation ". Il s'agit clairement de la signification donnée par Jean de Patmos à son célèbre écrit intitulé l'Apocalypse, texte magnifique sur un plan stylistique et qui conclue le Nouveau Testament. Or ce texte est loin de se réduire à une vision " apocalyptique " (au sens courant, et non original, du terme) de la fin du monde. Il se termine, après il est vrai bien des catastrophes, par la réalisation sur Terre du royaume des cieux, par la venue de la nouvelle Jérusalem, avec l'apparition du trône à deux places (celle de Dieu et celle de l'Agneau, donc du Christ). Par la révélation donc.

Voici ce qui est dit à la fin de ce texte :

" Puis l'Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l'Agneau... Le trône de Dieu et de l'Agneau sera dressé dans la ville, et les serviteurs de Dieu l'odoreront ; ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts. De nuit, il n'y aura plus ; ils se passeront de lampe et de soleil pour s'éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils règneront pour les siècles des siècles ".

Pourquoi est-il important de rappeler cette dimension essentielle de l'Apocalypse dans sa version chrétienne ? Parce que Girard l'escamote. Et on voit bien, à la lecture de son livre, la difficulté qu'il a à penser une alternative à la fin du monde, à la totale destruction, résultant du mécanisme mimétique, la violence appelant la violence. Girard fait quelques tentatives pour imaginer une autre perspective, la perspective de la réconciliation entre les hommes, du triomphe de l'amour. Mais il ne propose aucune explication, ne serait-ce qu'anthropologique, à cette possible alternative. Tout son système de pensée est centré sur la violence et la guerre. C'est un système fermé. En toute logique, il n'existe pas d'échappatoire. Mais c'est aussi la force de ce livre !

2. Le nouveau régime de guerre.

L'analyse de 2002

Le 23 mai 2002, dans la suite directe de l'événement du 11 septembre, je mettais sur mon site un texte intitulé : Le terrorisme global et le régime de guerre, texte publié en novembre 2002 dans la revue du Mauss, sous le même titre. En octobre 2002, je mettais sur mon site un nouveau texte, plus explicatif, sous le titre : Pourquoi le nouveau régime de guerre ? De Bush à Madrid.

Avec le recul du temps, je considère ces deux textes comme toujours valables. Les événements ultérieurs n'ont fait que confirmer les analyses qu'ils contenaient. Elles demandent aujourd'hui à être élargies dans leur portée. La thèse de base est la suivante : nous sommes entrés, mondialement, dans un nouveau régime de guerre, de longue durée. Il a été annoncé officiellement par le Président Bush aux lendemains du 11 septembre, sous l'expression de "la guerre contre le terrorisme global", et ce sont là des déclarations qu'il fallait complètement prendre au sérieux. La suite l'a montré. On ne peut réduire ce régime à une suite d'épisodes guerriers, d'attaques militaires. Un régime de guerre n'est pas une suite de guerres localisées. C'est avant tout un nouveau régime de contrôle, visant à s'étendre à l'échelle mondiale, et qui fait de la guerre son mode d'existence principal et permanent, quels que soient les épisodes d'affrontements militaires et policiers explicites, et ceci en utilisant tous les registres : politique, idéologique, policier, militaire, médiatique, législatif, etc. La guerre n'est pas et n'a jamais été simplement militaire. Par ailleurs, et de manière manifeste, ce régime se déploie sur un double front : externe et interne. Entre le déploiement du recours à la guerre à l'extérieur de chacun des Etats - pour autant que la délimitation des Etats continue de garder un sens - et le développement d'un régime interne de société policière, de société sécuritaire de contrôle, il existe une continuité.

Ce régime de guerre n'est pas né d'un seul coup : on en a clairement perçu les prémisses dans les précédents affrontements (guerre du Golfe, guerre du Kosovo, guerre de Tchétchénie…), dans l'évolution, de plus en plus radicale et guerrière, de toute la classe politique israélienne, dans la montée permanente de l'idéologie et des mesures sécuritaires en interne. Mais ces prémisses ne constituaient pas encore un véritable régime : manifestement, les protagonistes de ce régime n'avaient pas encore une conscience suffisante de ce dans quoi ils s'engageaient et des moyens qu'ils allaient déployer. Les acteurs les plus adéquats à ce régime - les plus préparés à en développer, selon une éthique de conviction, les formes idéologiques - n'étaient pas encore en place. L'ennemi n'était pas encore clairement nommé, pas plus que le régime caractérisé et annoncé publiquement. De ce point de vue, le 11 septembre 2001 aura été un véritable événement : il a précipité, brutalement et à grande vitesse, l'entrée pleine et entière dans ce régime, les prémisses n'apparaissant plus que comme des répétitions non abouties (telle que la guerre du Golfe, ou les précédents massacres perpétrés par le gouvernement israélien dans les camps palestiniens) et une sorte de phase de réglage et d'apprentissage, phase n'apparaissant comme telle qu'après coup, par rationalisation a posteriori, jusque et y compris le réglage de l'efficacité des bombardements aériens. La guerre contre le terrorisme : l'expression unificatrice était trouvée, l'ennemi caractérisé.

Comme Carl Schmitt, ce grand théoricien de la politique, catholique d'extrême droite, l'a toujours dit : en politique, l'essentiel est de construire une opposition entre ennemis et amis et de la penser comme structurante de toute l'activité proprement politique. Caractériser l'ennemi est donc un acte essentiel. Et, je l'indique à nouveau, nous sommes dans une période nouvelle de ce point de vue : l'ennemi n'est pas, n'est plus un autre Etat. C'est " quelque chose " d'autre, de moins aisément définissable. En usant du qualificatif de " terrorisme ", Bush et les néoconservateurs américains (après Poutine, chronologiquement parlant) ont tenté de produire la désignation d'un ennemi mouvant, sans territoire clairement assigné, sans armée classiquement constituée, imprévisible, mais efficace. C'est cohérent avec la théorie de la guerre dite asymétrique, théorie que, curieusement, les militaires américains ont été incapables de prendre en compte dans leur guerre en Irak. Je voudrais insister sur l'expression " régime de guerre ". Comme je l'ai indiqué : nous assistons empiriquement à une dissémination des guerres aux différents points du globe. Nous voyons aussi, dans certaines guerres, s'introduire des discontinuités : certaines guerres s'arrêtent, pour rebondir ensuite. Périodes de guerres et périodes de paix alternent. Mais on peut parler de " régime de guerre ", non seulement parce que la guerre prédomine, mais parce que les périodes de paix sont elles-mêmes marquées par une reprise possible de la guerre.

Qu'est-ce qui relie toutes ces guerres ? En 2002, focalisé que j'étais sur la politique de Bush, je pensais encore que les différentes guerres n'en faisait qu'une. C'était la guerre de l'occident capitaliste contre tous ceux, où qu'ils soient, qui résistaient, qui se levaient contre sa domination, au moment où celle-ci tombait en perte durable de légitimité idéologique, et même d'efficacité économique. Le qualificatif de " terroriste " était d'un usage pratique considérable, car il permettait de caractériser à l'avance tout ennemi, sans avoir à comprendre, ni même à énoncer les raisons de sa résistance ou de ses attaques. On désignait l'ennemi par sa méthode et non par son mobile. Il était dès lors possible de désigner un Etat entier comme Etat terroriste ou Etat voyou. Par un simple jeu de vocabulaire, on pouvait introduire une sorte de continuité fictive entre l'Iran et… les jeunes de banlieues !

L'analyse actuelle, en mai 2008

Aujourd'hui, j'ai une vision des choses plus complexe. Même s'il existe un conflit central, dont les gouvernements américains et israéliens sont le promoteur, il apparaît vain de partir à la recherche d'une seule guerre. Il faut admettre pleinement cette nouveauté : nous pouvons avoir un régime de guerre, développé à l'échelle mondiale, doté, si l'on peut dire, d'un centre émetteur principal (le gouvernement américain) mais se manifestant dans une pluralité irréductible de conflits.

Deux phénomènes en particulier conduisent à complexifier l'analyse.

Le premier est l'éclatement d'une multiplicité de guerres en Afrique. Il serait absurde de les réduire à l'action, même à distance, des Etats Unis, voire de la France. Elles ont leur logique propre. Mais on retrouve ce type de guerre au Kosovo, au Sri Lanka, en Amérique Latine et dans bien des lieux du globe. Ces guerres, qui ne sont ni tout à fait des guerres civiles, ni tout à fait des agressions externes, sont potentiellement très nombreuses et se révèlent aussi comme particulièrement barbares. Le génocide du Ruanda en aura été la pleine expression. Et ces guerres sont tellement lourdes de rancœur, de haines et de vengeances, qu'on sent qu'elles peuvent, à tout moment, reprendre. La paix y apparaît comme une guerre différée. On trouve ce type de guerre en Irak, pays qui a le malheur de concentrer actuellement en son sein tous les types de guerres contemporains. La violence exercée entre sunnites et chiites en relève.

Ce qui caractérise ces guerres, c'est :

- l'existence d'un processus d'indifférenciation préalable, en partie forcé par une domination coloniale ou néocoloniale. Ce processus se marque par la tentative de formation d'un Etat Nation, construit sur le modèle européen, mais ayant intégré souvent une forme dictatoriale, plutôt que la forme de la démocratie représentative (faute de l'existence d'une société civile capable de la porter). Par processus d'indifférenciation, concept que j'emprunte à Girard, j'entends l'effacement, au sein d'un Etat Nation, des différences anciennes (par exemple tribale en Afrique), la promotion d'un principe de citoyenneté nationale équivalente pour tous (ou presque : le statut des femmes restant une pierre d'achoppement) et la construction d'institutions étatiques ou paraétatiques qui stabilisent le régime politique et économique et soutiennent le processus d'indifférenciation. Ce dernier reste, en tout état de cause, fragile et inachevé.

C'est, dans le cas de ces pays dont les pays africains sont le prototype, un processus et non pas un état historiquement solidifié. Qui plus est, souvent dirigé par un pouvoir politique dictatorial, l'indifférenciation opère à la fois par la promotion d'une caste dirigeante et par le vecteur de l'égalité pour le reste du " peuple ", beaucoup plus que par celui de la liberté qui autoriserait que l'individualité moderne puisse s'affirmer.

- Cette indifférenciation échoue ou pour le moins se fragilise considérablement parce qu'elle ne peut annuler les appartenances traditionnelles préalables à la constitution d'un Etat Nation, parce qu'elle est " bas de gamme ", opère un nivellement économique " par le bas " avec une contradiction évidente entre l'enrichissement des élites, très minoritaires et appuyées sur un pouvoir politique structurellement corrompu, et ce nivellement, parce que la légitimité du pouvoir politique est faible, parce que le néo-colonialisme continue d'opérer, parce qu'enfin, comme le montre Girard, l'indifférenciation est propice au mimétisme et à la violence. Chacun cherche à imiter l'autre, mais dans un espace social et économique porteur d'opportunités très étroites, du fait de la confiscation des richesses et des privilèges par la caste dominante et en l'absence de possibilité de voir la singularité individuelle s'affirmer. Le clientélisme s'y affirme nécessairement.

- La violence et la guerre s'imposent, progressivement et/ou brutalement, dès que les institutions intégratrices tombent en crise ou s'écroulent, pour une raison ou une autre (en Irak, la destruction du régime de Saddam Hussein). Elles s'imposent autour de l'exaltation d'une différence qui scinde la population en deux ou plusieurs parties. Cette différence va jouer le rôle de victime émissaire. Elle va condenser toutes les inquiétudes, toutes les rancœurs et toutes les haines. Mais, à l'inverse d'un bouc émissaire de type ancien, qui était incarné par un individu promis au sacrifice, le fait que le facteur de différenciation joue ce rôle induit une surcharge terrible des facteurs de violence initiaux. Il pousse à l'extermination d'un groupe entier, qui est l'équivalent de l'ancien sacrifice. La différence exaltée peut être d'origine ethnique, ou religieuse, voire nationalitaire. Elle peut naître aussi d'une différence d'attitude face à un autre conflit. On le voit en Irak : outre la différenciation purement religieuse entre sunnites et chiites, une différenciation est en train de se creuser au sein même de la communauté chiite autour de la question de l'attitude politique face à l'envahisseur américain (donc face à une autre guerre, qui se compose avec les facteurs de guerre interne). D'une certaine manière, toute caractéristique sociale ou raciale peut être promue au titre de vecteur de différenciation et donc d'affirmation radicalisée de cette différence, de cette identité clivante. Des camps se forment et s'opposent, processus associé à l'exaltation de chacune des identités.

- Une fois déclenchés, ces conflits sont très difficiles à arrêter, car, par définition, les institutions qui auraient pu pacifier les interactions - ne serait-ce que de façon dictatoriale -, se sont écroulées. Et ils sont potentiellement très barbares car s'y exprime une tendance à l'élimination physique des " autres ", une tendance génocidaire comme je l'ai indiquée. On le voit clairement en Afrique noire.

- Enfin, de manière sous-jacente, et le cas de l'Afghanistan ou du Kosovo le montrent, il peut apparaître une base économique organisée selon un type mafieux, capable d'épouser les contours de la différenciation et d'exister au milieu d'une guerre de longue durée. L'économie de la drogue par exemple est parfaite pour jouer ce rôle Ce type de guerre ne se substitue pas aux guerres dominantes, menées par les puissances occidentales, sur une base néocoloniale ou impériale. Il se combine avec les guerres existantes. Encore une fois, l'Irak est un formidable condensé de ce genre de combinaison dans laquelle les guerres se soutiennent et s'entretiennent mutuellement. Vu de l'extérieur, on peut avoir le sentiment d'une complète confusion. Mais si on analyse en finesse, on peut reconstituer l'existence de chacune des guerres et leur entrelacement mouvant. On conçoit que, pour un général américain, il soit difficile d'y voir clair et de bâtir une stratégie ayant des effets pacificateurs. Qui plus est, et je vais y revenir, de nouveaux acteurs apparaissent sur la scène mondiale. Les puissances occidentales ne sont plus les seules à être puissantes.

Je propose d'appeler ce type de guerre, dont les guerres en Afrique restent le prototype : guerre de dissociation, car sa caractéristique principale est de différencier et de dissocier les groupes sociaux, et c'est grâce à ce processus que l'ennemi peut être caractérisé et éliminé physiquement.

Le second phénomène que j'avais sous-estimé en 2002 est précisément celui de l'apparition de nouvelles puissances, capables d'avoir des ambitions mondiales, ou le moins régionales (au sens d'une région du monde). J'avais, en 2002, évoqué le cas de la Chine, en mentionnant le fait que les guerres menées par les Américains au Moyen Orient se devaient d'être considérées aussi stratégiquement comme des guerres préparatoire au grand affrontement : celui avec la Chine.

La caractéristiques de ces guerres que je qualifie d'impériales (et pas seulement impérialistes) est que les territoires y sont conçus, non seulement comme source de contrôle de richesses (le pétrole par exemple) et populations, mais aussi comme " bases " dans le déploiement progressif d'une stratégie politique et militaire à l'échelle mondiale. Si je reprends le cas de l'Irak, il semble clair que les Etats-Unis ont renoncé à leur projet initial, qui était de contrôler politiquement et économiquement l'Irak, en imposant un gouvernement fantoche et d'agir, à partir de là, sur la situation de l'ensemble du Moyen Orient, un Moyen Orient balkanisé et occidentalisé étant, pour eux, la meilleure des solutions. Mais, malgré leur échec évident, ils pensent pouvoir maintenir un des aspects de cette guerre impériale : posséder une importante base militaire permanente dans ce pays et éviter l'installation d'un gouvernement ennemi (et, en particulier, pro-iranien).

J'avais, en 2002, clairement sous-estimé le cas de la Chine et surtout la vitesse de sa montée en puissance. Personne ne doute, je pense, que le conflit marquant du 21ème siècle sera celui opposant les Etats-Unis (et derrière eux l'ensemble des gouvernements occidentaux) à la Chine. Cela ne veut pas dire que nous reviendrons à une situation classique, du type " guerre froide ", et ceci pour deux raisons :

- les autres sources et types de guerre n'ont aucune raison de disparaître, ni même de devenir les " jouets " d'un affrontement sino-américain. Elles suivront leur logique propre.

- La stratégie chinoise n'a rien à voir avec celle de l'ex-URSS.

La Chine, il ne faut pas l'oublier, est elle-même le produit d'un Empire, au sens classique du terme. Elle a été unifiée par l'action guerrière, puis policière, des empereurs. Elle possède constitutivement, contrairement aux Etats-Unis, un vrai raisonnement impérial. Par exemple : elle sait comment s'installer durablement dans un territoire conquis, comment l'administrer. C'est un mode de constitution et de relation au politique très différents du cas des Etats-Unis. Sa stratégie actuelle est forte et simple, en prenant le temps nécessaire. La Chine possède un rapport au temps long, que les puissances occidentales ne possèdent aucunement.

Il est facile de voir qu'elle joue :

- sur l'affirmation de sa puissance commerciale, économique et financière avec une conquête des marchés et des entreprises extérieures. C'est complètement différent de la stratégie de l'ex-URSS, mais avec, néanmoins, un point commun : le gouvernement chinois et le parti communiste gardent un étroit contrôle de tout ce qui se passe d'important au plan économique, même si c'est mené par des entreprises à statut privé. Rien de significatif ne peut se faire sans l'aval du gouvernement. Par ailleurs, et à la différence du Japon, la Chine a l'ambition d'agir sur tout le spectre des activités économiques, des plus banales au plus sophistiquées et elle possède la plus grande tradition commerciale du monde. Le commerce n'est pas un simple dérivé de la production. C'est une activité en soi et particulièrement puissante lorsqu'elle s'exerce au plan mondial. Aucun autre pays n'a l'équivalent (seuls les pays Arabes ont une compétence équivalente dans le domaine du commerce, mais avec une force de frappe bien moindre). Les puissances occidentales restent des bébés dans ce domaine. On peut le dire autrement : la Chine mène déjà une guerre commerciale, économique et financière, avec un centre de commandement centralisé, le gouvernement chinois, tout en bénéficiant de la souplesse donnée par la propriété privée et l'économie de capitaux. C'est une vraie guerre, pensée comme telle.

- Sur une longue tradition : développer son main mise impériale par une expansion réalisée à partir d'elle-même. La Chine ne tente pas et probablement ne tentera pas de réaliser des offensives militaires pour contrôler d'autres parties du monde. De ce point de vue, sa stratégie est très différente de celle des américains (et de la tradition coloniale européenne). Elle pousse son propre empire par les côtés. Or ces côtés ne sont pas rien. C'est à la fois :

o Tout le potentiel déjà développé en Asie, avec néanmoins un gros morceau qui ne se laissera pas avaler sans résistance : la Corée du Sud. Avec le Japon, la Chine vise simplement des règles de bon voisinage. Chine et Japon ont objectivement des intérêts communs, à commencer par celui de devenir les deux plus grosses puissances financières du monde (l'énorme dette américaine étant déjà détenue par ces deux pays, avec un appoint venant des pays arabes pétroliers).

o Et c'est l'Asie centrale, stratégique d'un point de vue commercial - selon une très ancienne tradition, celle de la route de la soie -, mais aussi surtout du point de vue des bases militaires.

- enfin, et ce n'est pas le moindre des aspects, la Chine s'étend, prend des positions, mène sa guerre impériale, grâce sa diaspora. Nous pouvons, ne serait-ce qu'à l'échelle de Paris, voir comment cette diaspora agit, de manière très organisée, et selon un modèle du jeu (le jeu de Go : " ce joueur de Go qui plaça sa première pierre en plein centre du go-ban " (Perec). La guerre sino-américaine est donc déjà commencée. Mais elle ne peut entrer dans le schéma mimétique de Girard. La Chine n'imite personne en matière de stratégie. Et elle n'agit pas de façon réactive. Elle avance avec beaucoup de sang froid, sans passions.

C'est une énorme différence d'avec le schéma de Girard qui ne peut fonctionner qu'à partir de l'hypothèse de la réciprocité (et en particulier de la réciprocité de la violence d'autant plus forte que les combattants sont davantage indifférenciés et agissent par mimétisme). Par conséquent, en complément de mon analyse de 2002, qui était très centrée sur la question du terrorisme et qui reste, me semble-t-il, tout à fait valable sur ce plan, il me semble aujourd'hui absolument nécessaire d'intégrer :

- la multiplication des guerres de dissociation, qui sont souvent les plus barbares,

- et la montée en puissance de guerres inter-empires, dont avant tout la guerre sino-américaine. Je n'introduis pas l'Iran dans le schéma, car cela me demanderait de trop longs développements. Pour résumer, il m'apparaît que nous avons actuellement une combinaison de 4 types de guerres, qui interfèrent entre elles :

- 1) la guerre menée par et contre le terrorisme. C'est une guerre que je n'hésite plus aujourd'hui à qualifier de politico-religieuse. Pourquoi religieuse ? D'abord, bien entendu, parce que sont évoqués explicitement des référents religieux, de part et d'autre (pour l'essentiel : islam contre chrétienté), mais aussi parce que la croyance religieuse est au centre des mobiles possibles, des enjeux, des méthodes de combat. Même si l'un des combattants était un parfait athée. Il me semble important de dire que la religion n'est pas un domaine accessoire de la vie humaine, individuelle et sociale. Ce n'est pas une " fonction ", qui aurait pour but de masquer, par exemple, des objectifs purement économiques. Pour un croyant, la religion est un référent essentiel dans sa vision du monde et dans la conduite de ses actions. Si Ben Laden et Bush se ressemblent à ce point dans leurs discours (on devrait dire leurs prêches), c'est qu'ils raisonnent de la même façon, sur le même registre. Sarkozy est, sur ce plan, un petit Bush, simplement catholique, au lieu d'être protestant. Et comme Bush, il n'a pas hésité, en tant que Président de la République Française, à faire valoir ses convictions religieuses (dans un discours prononcé à Riad). Au sujet de cette évidente symétrie entre Ben Laden et Bush, on voit bien que l'enjeu est une lutte d'influence. Cela passe par une guerre d'un certain type - qu'on peut assimiler, en se limitant à sa forme, à une guerre de partisans -, mais l'enjeu en est une lutte d'influence pour le contrôle du monde musulman. Les Etats-Unis sont le Mal qui sert de faire valoir. Les moyens utilisés sont souvent barbares, de part et d'autre (comme dans toutes les guerres de religion), mais c'est une barbarie ciblée, une barbarie de propagande et d'efficacité, une barbarie à dimension politique. Elle n'a pas la même ampleur immédiate que les guerres de dislocation, dont la barbarie est beaucoup plus massive. Néanmoins, c'est la guerre de ce type, derrière l'intitulé de " terrorisme ", qui a conduit à une modification décisive et particulièrement négative : le mépris du droit de la guerre. Comme l'indique Girard, la guerre classique, qui consistait à respecter le droit des prisonniers, n'existe plus. Ce droit venait de très loin, de la féodalité, d'une très vieille tradition aristocratique. Cette perte du droit des prisonniers est symptomatique d'un franchissement d'un cap dans la barbarie, quel que soit désormais le type de guerre.

- 2) des guerres impériales, assez classiques quant à leur mobile : domination économique, politique et stratégique, et avec un large déploiement de forces et une question que le gouvernement américain, encore assez inexpérimenté, n'a pas su résoudre : comment administrer dans la durée un territoire et une population conquises ? Les généraux américains auraient du lire le latin, avant de s'embarquer dans cette aventure ! Il va de soi que la guerre portée par les Etats-Unis en Irak n'a jamais été, sinon pour la propagande, une guerre contre le terrorisme. On sait aujourd'hui, grâce à des témoignages de première main, et en particulier celui du directeur de la sécurité des Etats Unis en septembre 2001, que, dès le soir du 11 septembre, Bush et ses conseillers ont désigné, contre tout vraisemblance, Saddam Hussein comme responsable. On sait également que l'armée américaine, dans le cours de son attaque contre l'Afghanistan, s'est arrétée au moment où elle pouvait éliminer le noyau dirigeant d'Al Qaida. On spécule encore aujourd'hui sur les raisons que pouvaient avoir Bush et ses conseillers, de laisser Ben Laden vivant.

La guerre menée en Irak a été d'entrée de jeu une guerre impériale, qui a en large partie échoué, mais n'est pas terminée. Ce que probablement les Etats-Unis n'ont pas anticipé, c'est qu'Al Qaida en profiterait pour s'infiltrer en Irak et doubler la guerre impériale et la résistance qu'elle a suscitée d'une guerre politico-religieuse terroriste. D'où, très vite, deux guerres à la fois. De ces guerres impériales, nous ne voyons encore que les prémisses. C'est incontestablement la guerre sino-américaine qui marquera l'avenir.

- 3) des guerres de dissociation (et de dislocation), nombreuses, par lesquelles des identités "nationales" encore mal intégrées, avec des institutions gangrenées par les pratiques dictatoriales, la corruption, l'économie mafieuse, s'affaissent, au profit d'identités resserrées et exacerbées, avec, sur ce point la lecture de Girard est précieuse, des effets de mimétisme. La logique de réciprocité veut que ceux qui se combattent se ressemblent. C'est au nom d'une différence, montée en épingle, que le combat s'engage, que se réalise une " montée aux extrêmes " et que la perspective d'extermination risque d'apparaître. Ce sont des guerres fratricides, les pires. Son engagement en Irak, entre sunnites et chiites, et maintenant entre chiites eux-mêmes est venu complexifier une situation de guerres (au pluriel) qui l'était déjà passablement.

- 4) enfin des guerres de contrôle sécuritaire interne, que j'assimilais, en 2002, au front interne de la lutte contre le terrorisme, mais qui prennent leur indépendance, assurent leur propre logique. C'est sur elle que je vais tenter d'apporter des compléments, en examinant le cas de la France. Elles sont la variante moderne de la lutte de classes.

3. La guerre de contrôle sécuritaire : le cas de la France.

Dans le domaine des guerres impériales, la politique française, sous le président Sarkozy, est devenue d'une grande simplicité : c'est l'alignement sur celle des Etats-Unis. On peut dire que le départ du président Chirac et de Dominique de Villepin auront marqué la fin définitive du gaullisme. Il reste encore une présence militaire en Afrique, essentiellement destinée au soutien accordé aux régimes en place. Mais c'est là, on en conviendra, une ambition bien limitée. La France s'est mise hors jeu. Ou plus exactement, elle accepte de devenir un supplétif des Etats-Unis. Je ne suis pas sûr qu'elle ait pris le bon cheval, mais le fait est là.

Par contre, la politique menée en interne doit retenir l'attention. En 2002, je ne voyais encore, dans le développement évident du sécuritaire, qu'un simple front interne par rapport au front externe et j'avais simplement remarqué que la désignation de " terrorisme " permettait de lier front interne et front externe. Aujourd'hui, je pense qu'une vraie guerre interne est menée, qui a ses enjeux propres. Elle est la continuation, dans de nouvelles conditions, de l'ancienne lutte de classes.

Si nous sommes, comme je le pense, entrés dans un nouveau régime de guerre, généralisé, la guerre interne en fait parie. Je la qualifie de guerre de contrôle sécuritaire. Elle repose sur quelques principes simples :

- tout individu, quel qu'il soit, est susceptible de devenir un rebelle à l'ordre social, ordre dont l'Etat est le concepteur et le garant et le président de la République le plus haut représentant. Il importe que tout individu soit fiché informatiquement, identifiable, que toute dérive dans son comportement ou dans ses propos puisse être rapidement relevée, que l'on puisse suivre ou reconstituer sa trajectoire. Cela suppose des moyens informatiques de traitement de données et des moyens de surveillance et de récolte des informations de base importants et coûteux, qui puissent être utilisés en point à point, autrement dit : individu par individu. La mise en place de cet appareillage est partie. Il s'agit d'un fichage de base de la population. On peut s'interroger sur son utilité. Pourquoi réaliser ce fichage de base ? Pourquoi ne pas se limiter à des fichiers ciblés ? La raison est en simple : une approche sécuritaire est davantage qu'une approche simplement policière. Elle tient compte de l'imprévisible. Or on ne peut prévoir comment un individu quelconque se comportera et il importe de disposer d'un fichier de base, qui autorise techniquement les croisements de fichiers et permette d'y adjoindre l'identification des comportements " déviants " qu'on n'aurait pas su prévoir.

- Tout individu est donc suspect a priori (et non pas présumé innocent). D'ailleurs, ce n'est pas sa culpabilité qui est surveillée, mais son degré de dangerosité et de déviance. Il doit pouvoir être interrogé par la police et, si besoin est, déféré à la justice, laquelle justice cesse d'être indépendante : elle devient un maillon du régime sécuritaire. Ce changement de statut de la justice est essentiel : la justice cesse d'être une institution. Elle devient un moment et temps, un mécanisme inséré dans la machinerie sécuritaire. C'est donc moins son " indépendance " vis-à-vis du pouvoir exécutif et sa prévalence sur le policier pour juger, donc pour décider des sanctions, qui compte, qu'un changement profond dans son statut.

- Des groupes cible sont constitués et particulièrement surveillés et punis. En soi, ce n'est pas nouveau, même si la technicité des moyens se perfectionne. C'est la composition et la signification de ces groupes cibles et la façon de les désigner qui est nouvelle. Progressivement, c'est un langage de guerre qui s'impose. Ces groupes cibles sont potentiellement particulièrement dangereux. On peut le dire de manière simple : ce sont des ennemis potentiels. C'est là où le croisement avec la problématique terroriste joue : on les considère " comme si " c'était des terroristes. On fait l'hypothèse d'une violence irrationnelle contre laquelle il faudra et faut user de la violence répressive, quitte à augmenter le nombre de places dans les prisons.

o Deux groupes se détachent pour l'instant : les jeunes qui ne sont plus insérés dans cette double institution que sont l'école et la famille. Ils sont désœuvrés et désocialisés. Mais cela veut dire que plus aucun tabou et plus aucune règle ne les concerne subjectivement et qu'ils n'attendent plus rien de positif de la " société ". Bref, ils deviennent un potentiel de violence qui, du point de vue de l'ordre social, apparaît irrationnel. C'est une violence à l'état pur. C'est ce qu'indique implicitement le terme de " voyou ". A la violence, on ne peut opposer que la violence. Un mimétisme basé sur la réciprocité est mis en place et certains lieux peuvent devenir, momentanément ou durablement, des terrains de guerre. La violence appelle la violence. Il arrive un moment où l'objet de l'affrontement disparaît. On ne sait plus exactement pourquoi on se bat. La problématique de Schmitt joue à plein : dans la conception sécuritaire, l'important réside dans la désignation de l'ennemi. Les raisons qui font qu'il se considère comme tel et qu'on le considère comme tel réciproquement ne sont plus essentielles. Il n'y a pas à connaître des raisons et des mobiles. Seul compte le comportement. Mais la réciproque est vrai : les tenants de l'appareil préventif et répressif à la fois - la distinction traditionnelle entre le préventif et le répressif devient volontairement floue : le préventif est du répressif appliqué à un potentiel et l'application du répressif doit prévenir la récidive - n'ont pas à se justifier sur le fond. Là aussi, c'est le comportement qui compte. Dans la guerre entre ennemis, plus n'est besoin de savoir le pourquoi. On entre dans le jeu de la pure réciprocité. Et si l'on exhibe un pourquoi - en faisant appel, par exemple, à un discours sociologique ou psychiatrique spécialisés -, c'est un pourquoi qui n'appartient pas à l'individu concerné. C'est un discours de justification de la violence d'Etat qui est déjà préconstitué. C'est une justification ; ce n'est pas une compréhension.

On sort du schéma de Foucault, qui donnait une importance réelle au savoir. C'est là où le vocable de terroriste ou équivalent compte : on n'a pas à constituer un savoir scientifique sur le terrorisme. C'est un terme creux, par définition même. Seuls comptent comportement et méthode d'action. Que cette jeunesse soit révoltée et ait des raisons de l'être, peu importe. Seul compte le fait qu'elle soit violente.

o Le second groupe privilégié est constitué par les étrangers non européens. Ils sont particulièrement suspects et il importe de les mettre et de les maintenir dans un état d'insécurité, de précarité permanent, allant, bien entendu, jusqu'à la reconduite aux frontières ou à l'emprisonnement. Pourquoi ? Ici, c'est moins pour ce qu'ils font que pour ce qu'ils sont. C'est un racisme de type nouveau, une excroissance de la guerre politico-religieuse. Bien entendu, il importe, d'un point de vue pratique, de distinguer entre ceux qui ont la nationalité française et les autres, entre ceux qui ont des titres de séjour en règle et les autres. Mais, fondamentalement, c'est l'existence comme étranger qui est visée. En quoi un étranger est-il particulièrement suspect ? Parce qu'il est porteur d'une culture étrangère, comme on peut l'être d'un virus. En lui et par lui, quelque chose de non occidental s'immisce dans notre sphère de vie. Ici s'exprime quelque chose de particulièrement fort dans les circonstances actuelles : la peur du métissage, son rejet. Le métissage est corruption. L'étranger se doit d'être chez lui et d'y rester. De ce point de vue, la guerre civile interne se connecte à la guerre politico-religieuse, que l'on pourrait aller jusqu'à qualifier de politico-culturelle. L'occident chrétien a peur des hordes sauvages, qui pourraient se masser aux frontières et pénétrer sur notre territoire. Les dirigeants politiques français, peu importe leur affiliation, voient ce risque de dilution de l'identité française, d'étouffement, ne serait-ce que par le nombre. C'est pourquoi les étrangers ne deviennent acceptables sur le sol français qu'à la double condition : que ce soit temporaire (le temps de faire des études) ou qu'ils donnent des signes tangibles d'assimilation.

Les étrangers de nationalité française, que ce soit par naturalisation ou parce qu'ils sont nés en France de " deuxième génération " comme l'on dit, posent un problème spécifique : il est difficile de les attaquer légalement comme groupe. C'est pourquoi ils entrent dans un régime de surveillance individuelle qui permettra de séparer le bon grain de l'ivraie.

Il convient d'ouvrir une parenthèse sur le statut des communautés. La France républicaine, on le sait, est hostile à la reconnaissance du fait communautaire. Mais néanmoins, il existe des communautés de fait, qu'il serait absurde de nier, d'autant qu'à l'intérieur de celles-ci vivent des individus particulièrement sains, cultivés, occidentalisés et utiles. D'où l'instauration, par le président Sarkozy, d'un régime des communautés qui les autorisent à exister légalement comme telles, à pratiquer leur religion et leurs coutumes, pourvu qu'elles respectent la loi et l'identité française. C'est là aussi une manière de séparer le bon grain de l'ivraie, quitte à mettre à la charge de ces communautés, officiellement reconnues, une partie de l'exercice de la surveillance des déviants, réels ou potentiels. Cela permettra de distinguer, par exemple, entre les bons et les mauvais musulmans. C'est une pratique de guerre ancienne, qui, on peut le noter par une pointe d'humour, existait déjà au temps de… Jésus Christ, avec le statut de la communauté juive au sein de l'empire romain, statut précaire puisqu'à la suite de révoltes de certains groupes juifs, ils furent très sévèrement réprimés et les communautés dissoutes en l'an 70. Comme dans toute guerre, on pratique le désarmement préventif et on utilise les " collaborateurs ".

- Enfin, il convient d'aborder ce qui est probablement le fond de ce régime sécuritaire interne. Le référent central est moins la nationalité et, je l'ai indiqué, tout individu, quelle que soit sa nationalité, devient fiché. Nous entrons dans une forme exacerbée de distinction entre le " normal " et l' " anormal " - pour reprendre les termes de Michel Foucault - dont le référent est l'ordre social, ordre qui, certes, relève de codifications politiques et juridiques préalables, mais dont la définition reste, in fine, dans les mains du pouvoir politique exécutif et, pour le légaliser, de la majorité des parlementaires.

Que dit cet ordre ? Quelque chose de très simple : le capitalisme mondialisé et sa dictature n'ont pas être contestés. Seules sont admissibles des modalités de son éventuelle régulation. Et le système politique, dictatorial lui-aussi dans sa pratique, mais légalisé par le biais des institutions de la démocratie représentative, avec, aujourd'hui, sa part d'arbitraire, n'a pas à être contestés lui non plus.

C'est une manière de reprendre la célèbre formule : l'histoire est finie. Tous ceux qui pourraient le contester sont des ennemis, réels ou potentiels. Il convient de leur faire une guerre intransigeante, de longue durée.

Conclusion.

Le panorama des guerres actuelles est complexe, bien davantage que ne l'indique René Girard. Il est toujours utile de les distinguer. Mais elles comportent un point commun : un capitalisme sur la défensive, une sourde peur des dirigeants politiques qui incarnent et garantissent l'ordre inhérent à ce capitalisme mondialisé. La peur est une passion paradoxale : elle est clairement un moyen d'action privilégié au sein du régime de guerre. Mais elle en constitue aussi le point de départ. Si la violence engendre, par mimétisme et réciprocité, la violence, la peur engendre la peur. Mais la peur première vient de celle qui anime ceux qui ont construit ce nouveau régime de guerre. Dans ce régime, la destruction progressive, mais certaine, de toutes les institutions, au sens sociologique de ce terme, comme vectrices de socialisation et d'intégration sociales, mais aussi comme représentant une garantie contre l'exercice excessif de la violence et de l'arbitraire, y compris celui de l'Etat, doit être relevée. Girard l'indique, au passage : après les rites, les interdits et croyances religieuses, ce sont les institutions qui s'écroulent. Plus rien ne peut arrêter la violence.

Que deviennent les institutions ? L'exemple de la justice est patent : elles deviennent un rouage du régime sécuritaire, l'un de ces mécanismes. Elles deviennent aussi, et le cas de l'université est symbolique, un sas de préparation à l'entrée dans l'univers dur du capitalisme mondialisé, un lieu d'inculcation et de formation d'une autodiscipline, d'une sorte d'auto-surveillance de son propre comportement. C'est pourquoi d'ailleurs, et contrairement à Girard, je ne mettrai pas l'accent de manière unilatérale sur la guerre. Il existe une forme de paix, qui est la paix des soumis.

J'ai conscience que dans ce texte, j'ai mis unilatéralement l'accent sur la guerre. Je n'ai évoqué les facteurs et perspectives qui favorisent un régime de paix. Je l'ai fait par ailleurs, dans mon livre sur L'échelle du monde, chapitre VI, intitulé Mondialité, régime de guerre et désir de paix. Mais il importe de progresser bien davantage dans la connaissance de ce qu'est et pourrait être un régime de paix.

Paris, le 3 mai 2008

 

 

 

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